PIE IX, PAPE
Le Ciel a ratifié la parole de son Pontife. Dieu a béni
ce livre, traduit aujourd'hui dans presque toutes les langues et répandu dans tout l'univers. La sainte Vierge a daigné s'en servir pour attirer à Lourdes des pèlerinages immenses, des malades qu'elle a guéris, des incroyants qu'elle a convertis. Avec une ferme espérance, prions-la de vouloir Lien s'en servir 'également au milieu de nous pour produire des effets aussi excellents.
Mais avant toute invocation, que la première prière qae nous allons lui adresser soit pour le Père bien-aimé de l'Eglise universelle, Notre Très-Saint-Père le Pape Pie IX.
PRIÈRE
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
0 très-sainte Vierge, qui avez enfanté le Soleil de Justice et donné à la Terre le Dieu du Ciel, protégez à jamais celui qui représente ici-bas votre Fils : protégez Notre Saint- Père le Pape, vicaire terrestre de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Soutenez-le contre les hommes de ténèbres, qui s'efforcent de le renverser, parce qu'il est le candélabre sacré qui porte et qui présente aux regards de tous la Lumière même du Monde. 0 Marie, engendrée sans péché, soyez la gardienne toute-puissante de cette Chaire infaillible, qui a proclamé comme un dogme votre Immaculée Conception et fait entrer dans les trésors inviolables de l'Église cette vérité que croyait déjà dans tous les siècles et dans tous les pays, la foi filiale du peuple chrétien. 0 Notre-Dame de Lourdes, si féconde en miracles, protégez, de cette main à qui rien ne peut résister, protégez ce Siège de Rome qui a reconnu en notre siècle la vérité de vos Apparitions, de ces glorieuses Apparitions, dont nous allons, entendre l'histoire. Bénissez le Pasteur, ô notre Mère ! bénissez le Pasteur, c'est le cri du troupeau!
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Ainsi soit-il.
Dans le département des. Hautes-Pyrénées, à l'embouchure des sept vallées du Lavedan, entre les dernières ondulations des coteaux qui terminent la plaine de Tarbes et les premiers escarpements abrupts qui commencent la Grande-Montagne, est située la ville de Lourdes. Les maisons, assises irrégulièrement sur un terrain accidenté, sont groupées presque en désordre à la base d'un rocher énorme, isolé de tout et sur lequel est hissé, comme un nid d'aigle, un formidable château fort. Au pied de ce roc, du côté opposé à la ville, à l'ombre des aulnes, des frênes et des peupliers, le Gave court tumultueusement, brisant ses eaux écumantes contre un barrage de cailloux et faisant tourner sur ses rives les roues sonores de trois ou quatre moulins.
Lourdes est le carrefour des eaux thermales, et depuis m siècle ou deux cette petite ville est traversée constamment par les baigneurs et les touristes venus de tous les ?.oins de l'Europe. Il en est résulté une civilisation assez avancée.
La cité entière et la forteresse sont situées sur la rive droite du Gave.
, Un vieux pont, bâti en amont, à quelque distance des premières maisons de la ville, ouvre une communication avec la campagne, les prairies, les forêts et les montagnes de la rive gauche.
Sur cette dernière rive, un peu au-dessous du pont et en fa:e du château, une prise d'eau pratiquée dans le Gave donne naissance à un très-fort canal. Ce canal va rejoindre le Gave à un kilomètre en aval, après avoir dépassé ddv quelques mètres seulement les Roches Massabielle, dont il baigne la base.
L'île très-allongée qui est formée par le Gave et par ce courant, est une vaste et verdoyante prairie. Dans le pays on l'appelle Y lie du Chalet, ou, plus brièvement, ie Chalet.
Le moulin de Sâvy, le seul qui se trouve sur la rive gauche, est bâti à cheval sur le canal et sert de pont entre la prairie et la terre ferme.
Le 11 février inaugurait en 1858 la semaine des réjouissances profanes qui, suivant un usage immémorial, précèdent les austérités du Carême. C'était le jour du Jeudi Gras. Le temps était froid, un peu couvert, mais trè —calme. Dans lei profondeurs du ciel, les nuages se tenaient immobiles. Aucune brise ne les poussait les uns contre les autres, et l'atmosphère était d'une entière pla-' ci dite. . Par moments tombaient du ciel quelques raresgeùttes d'eau.
Ge jour-là, d'après les privilèges particuliers de ses Offices Propres, le diocèse de Tarbes célébrait lamémoire et la fête de l'illustre bergère de France, sainte Geneviève.
Onze heures du matin avaient déjà sonné à l'horloge de l'église de Lourdes.
Tandis'que, presque partout, se préparaient de joyeuses réunions et des festins, une famille de pâivres gens, qui demeuraient comme locataires dans une misérable maison de la rue das Petits-Fossés, n'avait pas 'même, ae bois pour faire cuire son maigre dîner.
Le père, encore jeune, exerçait la profession de meu nier, et il avait pendant quelque temps exploité, comme fermier, un petit moulin assis au nord de la ville, sur l'un des ruisseaux qui se jettent dans le Gave. Mais ce métier exige des avances, les gens du peuple ayant coutume de faire moudre à crédit; et le pauvre meunier, pour cette raison, avait été obligé de renoncer à la ferme du petit moulin, où son travail, loin de le mettre dans l'aisance, avait contribué à le jeter dans une indigence plus profonde. En attendant des jours meilleurs, il travaillait, — non point chez lui, car il n'avait rien au monde, pas même un petit, jardin, — mais de divers côtés, che*: quelques voisins, qui l'employaient. de temps en temps comme journalier.
, Il se nommait François Soubirous et était marié à une très-honnête femme, Louise Gastérot, qui était une bonne chrétienne et qui soutenait son courage.
Ils avaient quatre enfants : deux filles, dont l'aînée avait environ quatorze ans, et deux garçons beaucoup plus jeunes; le dernier avait environ trois ans.
Depuis quinze jours seulement leur fille aînée, une chétive enfant, demeurait avec eux. C'est cette petite fille qui doit jouer un rôle considérable dans notre récit, et nous avons étudié avec soin toutes les particularités et tous les détails de sa vie.
Lors de sa naissance, sa mère, malade à cette époque, n'avait pu l'allaiter, et elle l'avait mise en nourrice dans un village voisin, à Bartrès, où l'enfant demeura après son sevrage. Louise Soubirous était devenue mère une seconde fois; et deux enfants à soigner en même temps l'eussent retenue au logis et empêchée d'aller en journée et dans les champs, ce qu'elle pouvait faire aisément avec un seul nourrisson. C'est pour cela que les parents laissèrent leur première-née à Bartrès. Ils payaient pour son entretien, quelquefois en argent et plus souvent en nature, une pension de cinq francs par mois.
Lorsque la petite fille eut atteint l'âge d'être utile, et qu'il fut question de la reprendre dans la maison paternelle, les bons paysans qui l'avaient" nourrie s'aperçurent qu'ils s'étaient attachés à elle et qu'ils la considéraient, ou à peu près, comme une de leurs enfants. Dès ce moment, ils- se chargèrent d'elle pour rien, l'employant à garder les brebis. Elle grandit ainsi au milieu de cettJ famille adoptive, passant toutes ses journées dans la sol1" tude, sur les coteaux déserts où paissait son humb,e troupeau.
En fait de prières, elle ne connaissait au monde que le chapelets Soit que sa mère nourrice le lui eût recommandé, soit que ce fût un besoin naïf de cette âme innocente, partout et à toute heure, en gardant ses brebis, elle-récitait cette prière des simples. Puis elle s'amusait toute seule avec ces joujoux" naturels que la Providence maternelle fournit aux enfants du pauvre, plus aisés à contenter, en cela comme en tout, que les enfants du riche : elle jouait avec les pierres qu'elle entassait en petits édifices enfantins, avec les plantes et les fleurs qu'elle cueillait çà et là, avec l'eau des ruisseaux où elle jetait et suivait de l'œil d'immenses flottes de brins d'herbes; elle jouait avec celui qui était son préféré dans le troupeau confié à ses soins. « De tous mes agneaux, disait-elle un jour, il y en a un que j'aime plus que tous les autres. * — « Et lequel? » lui demanda-t-on. — « Celui que j'aime, c'est le plus petit. » Et elle se plaisait à le caresser et à folâtrer avec lui.
Elle était elle-même parmi les enfants comme ce pauvre agnean, faible et petit, qu'elle aimait. Quoiqu'elle eût déjà quatorze ans, tout au plus si on lui en eût donné onze ou douze. Sans être pour cela maladive, elle était sujette aux oppressions d'un asthme qui parfois la faisait beaucoup souffrir. Elle prenait en patience son mal, et acceptait ses douleurs physiques avec cette résignation tranquille qui paraît aux uns si difficile et que les autres semblent trouver toute naturelle.
A cette école innocente et solitaire, la pauvre bergère apprit peut-être ce que le monde ignore : la simplicité qui plaît tant à Dieu. Loin de tout contact impur, s'entretenant avec la Vierge Marie, passant son temps et ses : heures à la couronner de prières en égrenant son cha- ^ipelet, elle conserva cette candeur absolue, cette pureté
baptismale que le souffle du monde ternit si vite, même chez les meilleurs.
Telle était cette âme d'enfant, limpide et paisible comme ces lacs inconnus qui sont perdus dans les hautes montagnes et où se mirent en silence toutes les splendeurs du ciel. « Heureux les cœurs purs, dit l'Evangile : ce sont ceux-là qui verront Dieu ! »
Ces grands dons sont des dons cachés, et l'humilité qui les possède les ignore souvent elle-même. La petite fille avait déjà quatorze ans ; et si tous ceux qui l'approchaient par hasard se sentaient attirés vers elle et secrètement charmés, elle n'en avait point conscience. Elle se considérait comme la dernière et la plus arriérée des enfants de son âge. Elle ne savait, en effet, ni lire ni écrire. Bien plus, elle était tout à fait étrangère à la langue française, et ne connaissait que son pauvre patois pyrénéen. On ne lui avait jamais appris le catéchisme. En cela aussi son ignorance était extrême : « Notre Père, Je vous salue. Je crois en Dieu, Gloire au Père, » récités au courant du chapelet, constituaient touf son savoir religieux.
Après de tels détails, il est inutile d'ajouter qu'elle n'avait point fait sa première communion. G'était précisément pour l'y préparer et l'envoyer au catéchisme que les Soubirous venaient de la retirer du village perdu, habité par ses parents nourriciers, et de la prendre chez eux, à Lourdes, malgré leur excessive pauvreté.
Elle était depuis deux semaines rentrée au logis paternel. Préoccupée de son asthme, de sa frêle apparence, sa mère avait pour elle des soins particuliers. Tandis que les autres enfants de la famille allaient nu-piéds dans leurs sabots, celle-ci avait des bas dans les siens ; tandis que sa sœur et ses frères couraient librement au dehor
j lie était presque constamment utilisée à l'intérieur.
L'enfant, habituée au grand air, eût aimé à sortir.
ji Donc ce jour-là était le Jeudi Gras : onze heures
paient sonné, et ces pauvres gens n'avaient pas de bois
pour préparer leur dîner.
* — Va en ramasser sur le bord du Gave ou dans les
Communaux, dit la mère à Marie, sa seconde fille.
De mêmequ'en bien des endroits, les indigents avaient, lans la commune de Lourdes, un menu droit de cueillette sur les branches desséchées que le ventfaisait tomber Ides arbres, ?ur les épaves de bois mort que le torrent déposait et laissait parmi les cailloux du rivage.
Marie chaussa ses sabots.
L'aînée, celle dont nous venons de parler, la petite bergère de Bar très, la regardait d'un œil d'envie.
— Permettez-moi de la suivre, dit-elle enfin à sa mère. Je rapporterai, moi aussi, mou petit paquet de bois.
— Non, répondit Louise Soubirous : tu tousses, tu prendrais du mal.
Une jeune fille de la maison voisine, Jeanne Abadie, âgée d'environ quinze ans, était entrée sur ces entrefaites et se disposait également à aller à la cueillette du bois. Toutes ensemble insistèrent, et la mère se laissa fLé— îhir. \
{ L'enfant avait en ce moment, comme c'est la coutume armi les paysannes du Midi, la tête coiffée d'un mouhoir, noué sur le côté.
Gela ne parut pas suffisant à la mère.
« Prends ton capulet, » lui dit-elle.
Le capulet est un vêtement très-gracieux, particulier aux races pyrénéennes, et qui tient à la fois de la coiffure* et du petit manteau ; c'est une espèce de capuchon, en drap très-fort, tantôt blanc comme la toison des brebis,
tantôt d'un rouge éclatant, qui couvre la tête et retombe
en arrière sur les épaules jusqu'à la hauteur des reins.
Le capulet de la petite bergère de Bartrès était blanc.
Les trois enfants sortirent de la ville, et, traversant le pont, arrivèrent bientôt sur la rive gauche du Gave. Elles passèrent par le moulin de Sâvy et entrèrent dans file du Chalet, cherchant çà et là des débris de bois pour faire leur petit fagot.
Elles descendaient peu à peu la prairie en suivant le cours du Gave. La frêle enfant que la mère avait hésité à laisser sortir cheminait un peu en arrière. Moins heureuse que ses deux compagnes, elle- n'avait encore rien trouvé, et son tablier était vide, tandis que celui de sa sœur et de Jeanne commençaient à se garnir de menues branches et de copeaux.
Vêtue d'une robe noire tout usée et raccommodée, son délicat visage encadré dans le capulet blanc qui recouvrait sa tête et retombait sur ses épaules, les pieds fermés dans ses grossiers sabots, elle avait une grâce . innocente et rustique qui charmait le cœur plus encore que les yeux.
Elle était petite pour son âge. Bien que ses traits enfantins fussent un peu hâlés par le soleil, ils n'avaient rien perdu de leur délicatesse native. Ses cïrevteux, noirs et fins, paraissaient à peine sous son mouchoir. Son front, assez découvert, était d'une incomparable pureté de lignes. Ses sourcils bien arqués, ses yeux bruns, plus doux en elle que des yeux bleus, avaient une beauté tran-
quille et profonde, dont aucune passion mauvaise n'avait jamais troublé la limpidité magnifique. C'était l'œil simple dont parle l'Évangile. La bouche, merveilleusement expressive, laissait deviner dans l'âme un mouvement habituel de bonté et de compassion pour toute souffrance.
La physionomie, douce et intelligente, plaisait ; et tout cet ensemble possédait un attrait extraordinaire, qui se faisait sentir aux côtés les plus élevés de l'âme. Qu'étaitce que cet attrait, j'allais dire cet ascendant et cette autorité secrète en cette pauvre enfant ignorante et vêtue de haillons ? C'était la plus grande et la plus rare chose qui soit en ce monde : la majesté de l'innocence.
Nous n'avons point encore dit son nom. Elle avait pour patron un grand Docteur de l'Église, celui dont le génie s'abrita plus particulièrement sous la protection de la Mère de Dieu, l'auteur du Memorare, « Souvenez-vous, ô très-pieuse Vierge Marie, » l'admirable saint Bernard. Toutefois, suivant une habitude qui a sa grâce, ce grand nom donné à cette humble paysanne avait pris une tournure enfantine et champêtre. La petite fille portait un joli nom, gracieux comme elle : elle s'appelait Bernadette.
Elle suivait sa sœur et sa compagne le long de la prairie du moulin, et cherchait, mais inutilement, parmi les herbes, quelques morceaux de bois pour le foyer de la maison.
Telle devait être Ruth ou Noémi, allant glaner dans les champs de Booz. '
PRIÈRE
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
O Notre-Dame de Lourdes, ô Yierge Marie que Dieu voulut choisir pour épouse et pour mère dans le pauvre atelier d'un
charpentier de village; Vous qu'il aima à cause de votre humilité profonde et de votre simplicité absolue; Vous dont le cœur maternel s'incline doucement vers ceux qui vous ressemblent et qui, du haut du Ciel où vous régnez dans la gloire, avez regardé d'un œil de prédilection cette violette cachée sous l'herbe, cette fleur perdue dans les bois, cette petite Bernadette ignorée de tous: ô trône vivant de la Sagesse éternelle ! donnez-nous de comprendre enfin le néant de tout ce qui brille, le néant de tout ce dont le monde est épris, et la divine réalité de tout ce que dédaigne l'orgueil insensé des humains. — O Vierge des Vierges, qui aviez à peine seize ans quand l'Ange Gabriel vous proclama o bénie entre toutes les femmes » et vous annonça que vous étiez élue pour être la Mère du Dieu trois fois Saint, ô très-pure Marie, qui avez gardé toute la vie la candide innocence du premier âge, obtenez-nous la. grâce de nous pénétrer à jamais de cette parole de Notre-Seigneur, votre Fils : « En vérité, en vérité je vous le déclare, si vous ne devenez semblable à ces petits enfants, vous n'entrerez point dans le Royaume des Cieux. i Donnez-nous aussi d'aimer ceux que vous aimez vous-même : les pauvres, les humbles, les simples, et de vénérer dans leur personne les préférés du Seigneur, les futurs princes de son Royaume. Donnez-nous l'esprit de pauvreté, l'esprit d'humilité, l'esprit de simplicité : là seulement est la vie véritable, là est la paix de l'âme, là est la joie du cœur.
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Ainsi soit-il.
Bernadette et ses deux compagnes, cheminant de là sorte, étaient arrivées au fond de l'île du Chalet, à l'endroit même où le ruisseau du moulin venait rejoindre le Grave.
En face d'elles s'élevait une masse de rochers, à la bass desquels se trouvait une grotte assez large et trèspeu profonde. Par un de ces jeux de la nature, comme on en remarque parfois, une sorte de niche naturelle, grande à peu près comme une très-haute fenêtre, dominait cette cavité. Au pied de cette niche serpentait un xosier sauvage qui avait poussé dans les fentes du roc. On nommait ces excavations la Grotte de Massabielle, r Massabielle, » en patois du pays, veut dire « vieux rjcher. »
Le ruisseau était ce jour-là presque à sec, à cause de réparations que l'on faisait au moulin. Il n'y avait guère qu'un filet d'eau.
Tombées des divers arbustes qui poussaient dans les anfractuosités du rocher, des branches de bois mort ta-
pissaient ce lieu désert, que le dessèchement accidentel du canal rendait en ce moment plus accessible que de coutume.
Joyeuses de cette trouvaille, diligentes et actives comme la Marthe de l'Évangile, Jeanne et Marie ôtèrent bien vite leurs sabots de bois et traversèrent le ruisseau.
— L'eau est bien froide , dirent-elles en arrivant sur l'autre rive et remettant leurs sabots.
On était au mois de février, et ces torrents de la Montagne, à peine sortis des neiges éternelles où leur source se forme, sont généralement d'une température glaciale.
Bernadette, moins alerte ou moins empressée, chétive d'ailleurs, était encore en deçà du petit cours d'eau. C'était pour elle tout un embarras que de traverser ce faible courant. Elle avait des bas, tandis que Marie et Jeanne étaient nu-pieds dans leurs sabots, et elle avait à se déchausser.
Devant l'exclamation de ses compagnes, elle redouta le froid de l'eau.
— Jetez deux ou trois grosses pierres au milieu du ruisseau, leur dit-elle, pour que je puisse passer à pied sec.
Les deux glaneuses de bois s'occupaient déjà a composer leur petit fagot. Elles ne voulurent pas perdre leur temps à se déranger :
— Fais comme nous, répondit Jeanne : mets-toi nupieds.
Bernadette se résigna, et, s' adossant à un fragment de roche qui était là, elle commença à défaire sa chaussure.
Il était environ midi, lï Angélus .devait sonner en ce moment à tous les clochers des villages pyrénéens.
Elle était en train d'ôter son premier bas, lorsqu'elle entend autour d'elle comme le bruit d'un coup de vent,
se levant dans la prairie avec je ne sais quel caractère d'irrésistible puissance.
Elle crut à un ouragan soudain et se retourna instinctivement. A sa grande surprise, les peupliers qui bordent le Gave étaient dans une complète immobilité. Aucune brise, même légère, n'agitait leurs branches paisibles.
— Je me serai trompée, se dit- elle.
Et, songeant encore a ce bruit, elle ne savait qua croire. ~*
Elle se remit a se déchausser.
En ce moment, l'impétueux roulement de ce souffle inconnu se fit entendre de nouveau. '
Bernadette leva la tête, regarda en face d'elle et poussa aussitôt, ou plutôt voulut- pousser un grand cri, qui s'étouffa dans sa gorge. Elle frissonna de tous ses membres, et, terrassée, éblouie, écrasée en quelque sorte par ce qu'elle aperçut devant elle, elle s'affaissa sur ellemême, ploya, pour ainsi'dire, t»ut entière,' et tomba à deux genoux. *"
Un spectacle vraiment inouï venait de frapper son regard. Le récit de l'enfant, les interrogations innombrables que lui ont faites depuis cette époque mille esprits investigateurs etsagaces, les particularités précises et minutieuses dans lesquelles tant d'intelligences en éveil l'ont forcée de descendre, permettent de tracer d'une main ..aussi sûre de chaque détail que de la physionomie générale , le portrait étonnant de l'Être merveilleux qui apparut en cet instant aux yeux de Bernadette, terrifiée et ravie.
Au-dessus de la Grotte devant laquelle Marie et Jeanne, empressées et courbées vers la terre, ramassaient du bois mort ; dans cette niche rustique formée par le rocher, se tenait debout, au sein d'une clarté surhumaine, une femme d'une incomparable splendeur.
L'ineffable bieur qui flottait autour d'elle ne troublait ni ne blessait les yeux comme Pécîat du soleil. Tout au contraire, cette auréolé, vive comme un faisceau de rayons et paisible comme l'ombre profonde, attirait invinciblement le regard, qui*semblait s'y baigner et s'y reposer avec délices. C'était, comme l'Étoile du matiD, la lumière dans la fraîcheur. Rien de vague, d'ailleurs, ou de vaporeux dans l'Apparition elle-même. Elle n'avait point les contours fuyatrts d'une vision fantastique; c'était une réalité vivante, un corps humain, que l'œil jugeait palpable comme la chair de nous tous, et qui ne différait d'une personne ordinaire que par son auréole et par sa divine beauté.
Elle était de taille moyenne. Elle semblait toute jeune et elle avait la grâce de la vingtième année ; mais, saris ,rien perdre de sa tendre délicatesse, cet éclat, fugitif dans le temps, avait en elle un caractère éternel. Bien plus, dans ses traits aux lignes divines se mêlejent en" quelque sorte, sans en troubler l'harmonie, les beautés successives et isolées des quatre saisons de la vie humaine. L'innocente candeur de l'Enfant, la pureté abso-lue de la Vierge, la gravité tendre de la plus haute des Maternités, une Sagesse supérieure à celle de tous les
siècles accumulés, se résumaient et se fondaient ensemble, sans se nuire l'une à l'autre, dans ce merveilleux vissge de jeune fille. A quoi le comparer en ce monde déchu, où les rayons du beau sont éparss"brisés et ternis, et où ils ne nous apparaissent jamais sans quelque impur mélange? Toute image, toute comparaison serait un abaissement de es type indicible. Nulle majesté dans l'univers , nulle distinction de ce monde , nulle simplicité d'ici-bas, ne peuvent en donner une idée et aider à le faire mieux comprendre. Ce n'est point avec les lampes de la terre que l'on peut faire voir, et, pour ainsi dire, éclairer les astres du ciel.
La régularité même et l'idéale pureté de ces traits, où rien n'était heurté, les dérobe à la description. Faut-il dire cependant que la courbe ovale du visage était d'une grâce infinie, que les yeux étaient bleus et d'une suavité qui semblait fondre le cœur de quiconque en était' regardé ? Les lèvres respiraient une bonté et une mansuétude divines. Le front -paraissait contenir la sagesse suprême, c'est-à-dire la science de toutes choses, unie à la vertu sans born'es.
Les vêtements, d'une étoffe inconnue, et tissés sans -doute dans l'atelier mystérieux où s'habille le lis des vallées, étaient blancs comme la neige immaculée des montagnes, et plus magnifiques en leur simplicité que le costume éclatant tde Salomon dans sa gloire. La robe, longue et traînante, la robe aux chastes plis, laissait ressortir les pieds, qui reposaient sur le roc et foulaient légèrement la branche de l'églantier. Sur chacun de ces r.ieds, d'une nudité virginale, s'épanouissait la Rose mystique, couleur d'or.
Sur le devant, une ceinture,* bleue comme le ciel et nouée à moitié autour du corps, pendait en deux Ion-
gués bandes qui touchaient presque à la naissance des pieds. En arrière, enveloppant dans son amplitude les épaules et le haut des bras, un voile blanc, fixé autour de la tête, descendait jusque vers le bas de la robe.
Ni bagues, ni collier, ni diadème, ni joyaux: nul de ces ornements dont s'est parée de tout temps la vanité humaine. Un chapelet, dont les grains étaient blancs comme des gouttes de lait, dont la chaîne était jaune comme l'or des moissons, pendait entre les mains, jointes avec ferveur. Les grains du chapelet glissaient l'un après l'autre entre les doigts. Toutefois les lèvres de cette Reine des Vierges demeuraient immobiles. An lieu de réciter le rosaire, elle écoutait peut-être en son propre cœur l'écho éternel de la Salutation Angélique et le murmure immense des invocations venues de la terre. Chaque grain qu'Elle touchait, c'était sans doute "une pluie de grâces célestes qui tombait sur les âmes, comme des perles de rosée dans le calice des fleurs.
Elle gardait le silence; mais, plus tard, sa propre parole et les faits miraculeux que nous aurons à raconter devaient attester qu'Elle était la Vierge immaculée, la très-auguste et très -sainte Marie, Mère de Dieu.
Celte Apparition merveilleuse regardait Bernadette, qui, dans son saisissement, s'était, comme nous l'avons dit, affaissée sur elle-même, et, sans s'en rendre compte, prosternée soudainement à genoux. „
L'enfant, dans sa première stupeur, avait instinctivement mis la main sur son chapelet; et, le tenant dans ses
doigts, elle voulut faire le signe de la croix et porter la main à son front: Mais son tremblement était tel qu'elle n'eut pas la force de lever le bras; il retomba, impuissant, sur ses genoux ployés.
Le regard et le sourire de la Vierge incomparable rassurèrent bien vite la petite bergère effrayée.
D'un geste grave et doux, qui avait l'air d'une toutepuissante bénédiction pour la terre et les cieux, elle fit Elle-même, comme pour encourager l'Enfant, le signe de la Croix. Et la main de Bernadette, se soulevant peu à peu comme invisiblement portée par Celle que l'on nomme le Secours des "Chrétiens, fit en même temps le signe sacré.
L'enfant n'avait plus peur. Éblouie, charmée, doutant pourtant par instants d'elle-même et se frottant les yeux, le regard constamment attiré par cette céleste Apparition, ne sachant trop que penser, elle récitait humblement son chapelet : « Je crois en Dieu ; Je vous salue, Marie, pleine de grâces..... »
Comme elle venait de le terminer en disant : « Gloire au Père, au Fils et à l'Esprit, dans les siècles des siècles,» la Vierge lumineuse disparut tout à coup, rentrant sans doute dans les Cieux éternels où réside la Trinité Sainte.
Bernadette éprouva comme le sentiment de quelqu'un qui redescend ou qui retombe. Elle regarda autour d'elle. Le Gave courait toujours en mugissant à travers les cailloux et les roches brisées; mais ce bruit lui semblait -plus duc qu'auparavant, les eaux lui paraissaient plus sombres, le paysage plus terne, la lumière du soleil moins claire. Devant elle s'étendaient les Roches de
Massabieile, sous lesquelles ses compagnes glanaient des débris de bois. Au-dessus de la Grotte, la niche où reposait la branche d'églantier était toujours béante'; mais rien d'inaccoutumé n'y apparaissait, nulle trace ne lui était restée de la visite divine, et elle n'était plus la Porte du Ciel.
PRIÈRE
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Notre-Dame de Lourdes ! en souvenir de cette première Apparition dont tant d'événements qui vont suivre doivent attester la vérité ; au nom du' mystérieux silence qui tenait fermées vos lèvres bénies; au nom de la modestie de vos vêtements; au nom du choix que vous avez fait d'une grotte déserte pour tous manifester aux regards éblouis de l'innocence en extase, donnez-nous à nous-même l'amour de la retraite, de la simplicité et du silence. Apprenez-nous à fuir le bruit, à fuir le luxe, à fuir la foule agitée, toutes choses où n'habite point la grâce de Dieu. Guérissez nos intempérances de langue, et rappelez toujours à notre conscience qu'il n'est pas une seule de nos paroles .dont nous ne devions rendre compte au dernier jugement. Guérissez nos délicatesses extrêmes et nos vanités ridicules, notre attachement insensé à la mode du jour, aux parures, aux bijoux, aux meubles inutiles, aux frivolités de toute espèce, à la recherche efféminée du bien-être: guérissez notre coupable amour pour ces fastueuses pompes de Satan, auxquelles nous avions renoncé par notre baptême et qui ne sont dignes que de notre mépris. Donnez-nous de comprendre la vraie pauvreté de la richesse, et la vraie richesse de la pauvreté. -Guérissez i notre folle estime pour ce qu'on appelle le Morde, et faites- j nous toujours souvenir que Jésus-Christ n'a pas prié' pour le[ Monde et qu'il en a maudit l'esprit empoisonné. A l'amourj de la retraite, de la pauvreté et du silence, ajoutez, nousj vous en supplions, ô Marie, le don de la prière. En mémoir de ce Rosaire que Bernadette aperçut entre vos mains sacrée?
enseignez-nous à vous invoquer vous-même avec cette piété filiale qui obtient tout, et à vous dire, avec les mêmes sentiments que l'Ange Gabriel, et que les cœurs fidèles : c Je vous « salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous, <r vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de « vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez « pour nous, pauvres pécbeurs, maintenant et à l'heure de « notre mort. Ainsi soit- il. »
Nôtre-Daine de Lourdes, priez pour nous.
Ainsi soitril.
La scène que nous venons de raconter avait duré environ un quart d'heure : non point que Bernadette eût eu conscience du temps, mais il se peut mesurer par cette circonstance qu'elle avait pu dire les cinq dizaines de son chapelet.
Complètement revenue à elle, Bernadette acheva de se déchausser, traversa le petit cours "d'eau et rejoignit ses compagnes. Absorhée par la pensée de ce qu'elle venait de voir, elle ne craignait plus la froideur de l'eau. Toutes les forces enfantines de l'humble petite fille étaient concentrées à repasser encore en son cœur le souvenir de cette Apparition inouïe.
Jeanne et Marie l'avaient vue tomber à genoux et se mettre en prière; mais ce n'est point rare, Di^u merci, parmi les enfants de la montagne, et, occupées à leur besogne, elles n'y avaient fait nulle attention.
Bernadette fat surprise du calme complet de sa sœur et de Jeanne, qui venaient de terminer en ce moment même leur petit travail, et qui, entrant sous la Grotte,
s'étaient mises à jouer comme si rien d'extraordinaire ne se fût accompli.
— Est-ce que vous n'avez rien vu? leur dit l'enfant. Elles remarquèrent alors, qu'elle paraissait agitée et
émue.
— Non, répondirent-elles. Et toi, est-ce que tu as vu quelque chose?
La Voyante craignit-elle de profaner, en le disant, oe qui remplissait son âme? voulut-elle le savourer en silence ? fut-elle retenue par une sorte de timidité craintive? toujours est-il qu'elle obéit a ce besoin instinctif des âmes humbles de cacher comme un trésor les grâces particulières dont Dieu les favorise.
— Si vous n'avez rien vu, dit-elle, je n'ai rien à vous dire.
Les petits fagots étaient terminés. Les trois enfants reprirent le chemin de Lourdes.
Mais Bernadette n'avait pu dissimuler son trouble. Chemin faisant, Marie et Jeanne la tourmentèrent pour savoir ce qu'elle avait vu. La petite bergère céda à leurs instances et a leur promesse de garder le secret. ' — J'ai vu, dit-elle, quelque chose habillé de blanc.
Et elle leur décrivit, en son langage, sa merveilleuse Vision. -
— Voilà ce que j'ai vu, dit-elle en terminant; mais, j a vous en prie, n'en dites rien.
Marie et Jeanne ne doutèrent point. L'âme, dans sa pureté et son innocence première, est naturellement croyante, et le doute n'est point le mal de l'enfance naïve. D'ailleurs, l'accent vivant et sincère de Bernadette, encore tout émue, encore tout imprégnée de ce qu'elle venait de voir$ s'imposait irrésistiblement. Marie et Jeanne ne doutèrent pas, mais elles furent effrayées. Les
30 MOIS DE MARIE Dfc N.-D. DE LOURDES.
enfants des pauvres sont toujours craintifs. Gela n'est que trop explicable : la souffrance leur vient de tous les côtés.
— C'est peut-être quelque chose pour nous faire du mal, dirent-elles. N'y revenons plus, Bernadette.
A peine arrivées à la maison, les confidentes de la petite bergère ne purent longtemps garder leur secret» Marie raconta tout à sa mère.
— Ce sont des enfantillages, dit celle-ci....
— Que me raconte donc ta sœur? reprit- elle en interrogeant Bernadette,
Celle-ci recommença son récit.
La mère Soubirous haussa les épaules :
— Tu t'es trompée. Ce n'était rien du tout. Tu as cru voir quelque chose et tu n'as rien vu. Ce sont des lubies, ' des enfantillages.
Bernadette persista dans son dire.
Quoiqu'il en soit, reprit la mère, n'y retourne ^plus ; je te le défends.
Cette déiense serra le cœur de Bernadette : car, "depuis que l'Apparition s'était évanouie, son plus grand désir était de la revoir.
Cependant elle se résigna et ne répondit rien.
Deux jours, le vendredi et le samedi, se passèrent. Cet événement extraordinaire se présentait à chaque instant à la pensée de Bernadette, et il faisait le sujet constant de ses entretiens avec sa sœur Marie, avec Je?ime et quelques autres enfants. Bernadette avait encore
au fond de l'âme, et dans toute sa suavité, le souvenir de la céleste "Vision. Une passion, si l'on peut se servir de ce mot profané pour désigner un sentiment si pur, était née dans ce cœur innocent dé petite fille : l'ardent désir de revoir la Dame incomparable. Ce nom de « Dame » était celui qu'elle lui donnait en son rustique langage. Toutefois quand on lui demandait si cette Apparition ressemblait à quelqu'une des dames qu'elle voyait, soit dans la rue, soit à l'église, à quelqu'une des personnes célèbres dans le pays pour leur beauté éclatante, elle secouait la tête et souriait doucement :
— Rien de tout cela n'en donne une idée, disait-elle. Elle est d'une beauté qu'il est impossible d'exprimer.
Elle, désirait donc la revoir. Les autres enfants étaient partagés entre la peur et la curiosité.
Le Dimanche, le soleil s'était levé radieux, et il faisait un temps 'magnifique. H y a souvent dans les vallées pyrénéennes de ces jours de printemps, tièdes et doux, égarés dans la saison d'hiver.
En revenant de la Messe, Bernadette pria sa sœur Marie, Jeanne et deux ou trois autres enfants, d'insister auprès de sa mère pour qu'elle levât sa défense -et leur permît de .retourner aux Roches de Massabielie.
— Peut-être est-ce quelque chose de méchant, disaient les enfants.
Bernadette répondait qu'elle ne le croyait pas*, qu'elle n'avait jamais vu une physionomie si merveilleusement bonne.
— En tout cas, reprenaient les petites filles, qui, plus instruites que la pauvre bergère de Bartrès, savaient un peu de catéchisme, en tout cas, il faut lui jeter de l'eau bénite. Si c'est le diable, il s'en ira. Tu lui diras : « Si « vous venez de la part de Dieu, approchez; si vous venez « de la part du démon, allez vous-en. »
Ce n'était point tout à fait la formule précise des exor-cismes : mais, en vérité, les petites théologiennes de Lourdes raisonnaient, en cette affaire, avec autant de prudence et de justesse qu'aurait pu le faire un docteur en Sorbonne.
Il fut donc décidé, dans ce concile enfantin, que l'on apporterait de l'eau bénite. Une certaine appréhension était d'ailleurs venue à Bernadette elle-même à la suite de ces causeries.
Restait à obtenir la permission.
Les enfants toutes réunies la demandèrent après le re pas de midi. La mère Soubirous voulut d'abord mainte nir sa défense, alléguant que le Gave longeait et baignait les Roches Massabielle, qu'il y aurait peut-être du danger, que l'heure des Vêpres était proche et qu'il ne fallait pas s'exposer aies manquer, que c'étaient là des enfantillages, etc. Mais on connaît à quel point d'insistance et de pression irrésistible peut s'élever une légion d'enfants. Toutes promirent d'être prudentes, d'être expéditives, d'être sages, et la Mère finit par céder.
Le petit groupe se rend à l'église et y prye quelques instants. Une des compagnes de Bernadette avait apporté une bouteille d'un demi-litre : on la remplit d'eau bénite.
Arrivées è la Grotte, rien ne se manifesta tout - d'abord.
— Prions, dit Bernadette, et récitons le chapelet.
Voilà les enfants qui s'agenouillent et qui commencent, chacune à part soi, la récitation du Rosaire.
Tout à coup le visage de Bernadette paraît se transfigurer et se transfigure en effet. Une émotion extraordinaire se peint dans tous ses traits ; son regard, plus brillant,, semble aspirer une lumière divine.
Les pieds posés sur le roc, vêtue comme la première fois, l'Apparition merveilleuse venait de se manifester à ses yeux. < ■. ;
— Regardez I dit-elle : La voila î
Hélas ! la vue des autres enfants n'était pas miraculeux sèment dégagée comme la sienne du voile de chair qui empêche Je voir les corps spiritualisés. Les petites filles n'apercevaient que le rocher désert et les branches de l'églantier, qui descendaient, en faisant mille arabesques, jusqu'au pied, de cette niche mystérieuse où Bernadette contemplait un Être inconnu.
Toutefois» la physionomie de Bernadette était telle qu'il n'y avait pas moyen de douter. L'une des enfants plaça la bouteille d'eau bénite entre les mains de la Voyante.
— Alors Bernadette, se souvenant de ce qu'elle avait promis, se leva, et secouant vivement et à plusieurs reprises la petite bouteille elle aspergea la Dame merveilleuse, qui se tenait toute gracieuse à quelques pas devant elle, dans l'intérieur de la niche.
— Si vous venez de la part de Dieu, approchez, dit Bernadette.
A ces mots, à ces gestes de l'enfant, la Vierge s'inclina à plusieurs reprises et s'avança presque sur le bord du rocher. Elle semblait sourire aux précautions de Bernadette et à ses armes de guerre, et, au nom sacré de Dieu, son visage s'illumina.
— Si vous venez de la part de Dieu, approchez, répétait Bernadette....
Mais, la voyant si belle, si éclatante de gloire, si resplendissante de bonté céleste, elle sentit son cœur lui faillir au moment d'ajouter : « Si vous yenez de la part du Démon, allez-vous-en. » Ces paroles qu'on lui' avait dictées, lui semblèrent monstrueuses en présence de l'Etre incomparable, et elles s'enfuirent pour jamais de sa pensée sans être montées jusqu'à ses lèvres.
Elle se prosterna de nouveau et continua de 'réciter le chapelet, que la Vierge semblait écouter \ en faisant ellemême glisssr le sien entre ses doigts.
A la fin de cette prière, l'Apparition s'évanouit.
En reprenant le chemin de Lourdes, Bernadette était dans la joie. Elle repassait au fond de son âme ces choses si profondément extraordinaires. Ses compagnes éprou-r vaient une vague terreur. La transfiguration du visage de Bernadette leur avait montré la réalité d'une Apparition surnaturelle. Or, tout ce qui dépasse -la nature l'effraye. « Éloignez-vous de nous, Seigneur, de peur qu( nous ne» mourions, » disaient les Juifs du Vieux Testament. - •
— Nous avons peur, Bernadette. Ne retournons plus ici. Ce que tu as vu vient peut-être pour nous faire du mal, disaient à la jeune Voyante ses compagnes1 craintives.
Gomme elles l'avaient promis, les enfants rentrèrent pour les Vêpres. A la sortie de l'Église, la beauté du
temps attira sur la route une partie de la population, allant, venant, devisant aux derniers rayons du soleil, si doux en ces splendides jours d'hiver. Le récit des petites ïilles circula çà et là dans quelques groupes de promeneurs. St c'est ainsi que le bruit de ces choses étranges commença à se répandre dans la ville. La rumeur, qui n'avait .d'abord agité qu'une humble société d'enfants, grossissait comme^un flot qui monte et pénétrait de l'une à l'autre dans les couches populaires. Les carriers, trèsnombreux en ce pays, les couturières, les ouvriers, les paysans, les servantes, les bonnes femmes, les pauvres gens s'entretenaient, ceux-ci pour y croire, ceux-là pour le contester, d'autres pour en rire, plusieurs pour l'exagérer et broder des contes, de ce prétendu fait de l'Apparition. Sauf une ou deux exceptions, la bourgeoisie ne prit pas même la peine d'arrêter sa pensée à ces enfantillages.
Chose singulière ! le père et la mère de Bernadette, -tout en croyant à sa pleine sincérité, considéraient l'Apparition comme une illusion.
— C'est une enfant, disaient-ils. Elle a cru voir; mais elle n'a rien vu. Ce sont des imaginations de petite fille.
Toutefois, la précision extraordinaire des récits de Bernadette les préoccupait. .Paç. moments, entraînés par l'accent de leur fille, ils se sentaient ébranlés dans leur incrédulité. Tout en désirant qu'elle n'allât plus à la Grotte, ils n'osaient plus le lui défendre.
Elle n'y revint pourtant point jusqu'au jeudi.
PRIÈRE
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Notre-Dame de Lourdes ! Nous avons, nous aussi, comme l'enfant- à qui vous apparaissiez, nos effrois et nos terreurs
devant les manifestations d'en haut. Nous aussi, quand se présente à notre âme quelque chose de divin, comme le devoir à accomplir, comme la religion à pratiquer, nous éprouvons un certain tremblement et une sorte de défaillance. Appreneznous, ô Marie, à surmonter avec l'aide de la prière, la première teneur de notre nature craintive. Faites-nous comprendre que la vertu n'est austère qu'en apparence, et que si un certain effroi en précède les actes, une joie ineffable les accompagne et les suit : tout à l'inverse du péché qui nous séduit et nous trompe par l'appât du plaisir et qui ne laisse après lui que le vide et la déception, que l'amertume et la tristesse. L'expérience a prouvé mille fois cette vérité à nos esprits; et il semble pourtant que nous l'ignorions entièrement, tant nous sommes rebelles ou lents à faire le bien, tant nous succombons aisément à la tentation. O notre Mère, faites pénétrer cette vérité jusqu'au fond de nos cœurs, afin qu'elle aide notre faiblesse et que nous suivions toujours dans la vie les voies et les sentiers du Seigneur.
Et quand Dieu nous fait une grâce spéciale, donnez-nous aussi, cpmme à l'humble bergère que vous avez aimée, de la garder en notre mémoire et de la conserver dans notre cœur, sans nous en laisser distraire' par les événements, par les troubles, par les railleries, ou les contradictions du dehors. Par uu tel respect de la grâce reçue, donnez-nous de mériter chatoie fois une grâce nouvelle, afin que, marchant de la sorte de vertus en vertus, nous arrivions enfin jusqu'au pied du Trône de Dieu, dans ce séjour bienheureux où l'éternel repos et Téternelle vie succéderont pour jamais à nos labeurf éphémères et à nos chagrins d'un jour.
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Ainsi soit-il.
Durant ces premiers jours de la semaine, plusieurs personnes parmi les gens du peuple vinrent chez les Soubirous interroger Bernadette. Les réponses de l'enfant furent nettes et précises. Elle pouvait être dans l'illusion; mais il suffisait de la voir et de l'entendre pour être certain de sa bonne foi. Sa parfaite simplicité, son âge innocent, l'accent irrésistible de ses paroles, je ne sais, dans tout cet ensemble, quelle autorité étonnante impo^ saient la confiancs, et, la plupart du temps, déterminaient la conviction. Tous ceux qui la voyaient sortaient de leur entretien complètement convaincus de sa véracité, et persuadés qu'un fait extraordinaire s'était passé aux Roches de Massabielle' .
La déclaration d'une petite fille ignorante ne pouvait pourtant pas suffire pour établir un événement aussi entièrement en dehors de la marche ordinaire des choses. Il fallait d'autres preuves que la parole d'une enfant.
Qu'était-ce, d'ailleurs, que cette Apparition, en la supposant réelle ? Était-ce un esprit de lumière ou un ange
de l'abîme? X'était-ce point quelque âme en souffrance, errante et demandant des prières? ou bien telle où telle personne, morte naguère dans le pays en odeur de sainteté, et se manifestant dans sa gloire? — La foi et la su-; perstition proposaient cbacune leurs hypothèses.
Les cérémonies funèbres du mercredi des Gendres contribuèrent-elles à incliner-vers l'une de' ces Solutions une jeune fille et une dame de Lourdes? Virent-elles, dans la blancheur éclatante des vêtements de l'Apparition, quelque idée de linceul ou quelque apparence de fantôme? Nous ne savons. La jeune fille se nommait Antoinette Peyret et faisait partie de la Congrégation des Enfants de Marie; l'autre était Mme Millet.
— C'est sans doute quelque âme du Purgatoire qui implore des Messes, pensèrent-elles.
Et elles allèrent trouver Bernadette.'
— Demande à cette Dame qui elle est et ce qu'elle veut, lui dirent-elles. Qu'elle te l'explique ; ou, mieux encore, comme tu pourrais ne pas bien comprendre, qu'elle te le mette en écrit.
Bernadette, qui se sentait, par un mouvement intérieur, vivement portée à retourner à la Grotte, obtint de ses parents une nouvelle permission ; et le lendemain matin, jeudi 18 février, vers six heures, à la naissance de l'aube, après avoir entendu à l'église la Messe de cinq heures et demie,' elle prit, avec Antoinette Peyret et Mme Millet, la direction de la Grotte.
La réparation du moulin de M. de Laffitte était terminée et le canal qui le faisait mouvoir avait été rendu a son libre cours ; de sorte qu'il était impossible de passer comme auparavant par l'île du Chalet pour se rendre au but du voyage. Il fallait monter sur le flanc des Espélugues, en prenant un chemin fort malaisé qui conduisait à la forêt de Lourdes, redescendre ensuite par des cassecou jusqu'à la Grctte, au milieu des rochers et du tertre, rapide et sablonneux, de Massabielle.
Devant ces difficultés inattendues, les deux compagnes de Bernadette furent un peu effrayées. Celle-ci, au contraire, parvenue en cet endroit, éprouva comme. un frémissement, comme une hâte d'arriver. Il lui semblait que quelqu'un d'invisible la soulevait et lui prêtait une énergie inaccoutumée. Elle, d'ordinaire si frêle, se sentait forte en cet instant. Son pas devint si rapide à la montée de la côte, qu'Antoinette et Mme Millet, toutes deux dans la force de l'âge, avaient peine à la suivre. Son asthme, qui lui interdisait toute course précipitée, paraissait avoir momentanément disparu. Arrivée au sommet, elle n'était ni haletante ni fatiguée. Tandis que ses deux compagnes ruisselaient de sueur, son visage était calme et reposé. Elle descendit les rochers, qu'elle franchissait pourtant pour la première fois, avec la même aisance et la même agilité, ayant toujours conscience d'un invisible appui qui la guidait et qui la soutenait. Sur ces pentes à peu près à pic, au milieu de ces pierres roulantes, au-dessus de l'abîme, son pas était aussi ferme et aussi
assuré que si elle eût marché sur le sol large et plan d'une grande route. Mme Millet et Antoinette n'essayèrent paf de la suivre dans cette impossible allure. Elles descendirent avec la lenteur et les précautions nécessitées par une voie si périlleuse.
Bernadette arriva par conséquent à la Grotte quelques minutes avant elles. Elle se prosterna, commença la récitation du chapelet, en regardant la niche, encore vide, que tapissaient les branches de l'églantier.
Tout à coup elle pousse un cri. La clarté bien connue de l'auréole rayonne dans le fond de l'excavation ; une Voix se fait entendre et l'appelle. La merveilleuse. Apparition se trouvait encore une fois, debout à quelques pas au-dessus d'elle. La Vierge admirable penchait vers l'enfant son visage tout illuminé d'une sérénité éternelle; et, d'un geste de sa main, elle lui faisait- signe d'approcher.
En ce moment arrivaient, après mille efforts pénibles, les deux compagnes de Bernadette, Antoinette et Mme Millet. Elles aperçoivent les traits de l'enfant, tranfigurés par l'extase.
Celle-ci les entend et les voit.
— Elle est là, dit-elle. Elle me fait signe d'avancer.
— Demande lui si Elle est fâchée que nous soyons ici avec toi. Sans cela nous nous retirerions.
Bernadette regarda la Vierge, invisible pour toute autre qu'elle, écouta un instant et se retourna vers ses compagnes.
— Vous pouvez rester, répondit-elle.
Les deux femmes s'agenouillèrent à côté de l'enfant et allumèrent un cierge bénit qu'elles avaient apporté.
C'était sans cloute la première fois, depuis la création du monde, qu'une telle lueur brillait en ce lieu sauvage. Cet acte si simple, qui semblait inaugurer un sanctuaire, avait en lui-même une mystérieuse solennité.
A supposer que l'Apparition fût divine , ce signe d'adoration visible, cette bumble petite flamme allumée par deux pauvres femmes de la campagne ne s'éteindrait plus, et irait chaque jour grandissant dans la longue série des siècles. Le souffle de l'incrédulité aurait beau s'épuiser en efforts, l'orage de"la persécution aurait beau se lever; cette flamme entretenue par la foi des peuples, continuerait de monter, droite et inextinguible, vers le trône de Dieu. Tandis que ces rustiques mains, sans doute inconscientes d'elles-mêmes, l'allumaient ainsi en toute simplicité et pour la première fois dans cette Grrotte où priait une enfant, l'aube, blanchissante d'abord, avait successivement pris la teinte de l'or et celle de la pourpre, et le Soleil, qui devait bientôt, à travers et malgré les nuages, inonder la terre de sa lumière, commençait à poindre derrière la cime des monts.
Bernadette, ravie en extase, contemplait la beauté sans tache.
Ses compagnes l'interpellèrent alors :
— Avance vers Elle, puisqu'elle t'appelle et te fait signe. Approche-toi. Demande-lui qui Elle est? pourquoi elle vientici?... Est-ce une âme du Purgatoire qui implore des prières, qui souhaite qu'on dise des Messes pour elle?... Prie-la d'écrire sur ce papier ce qu'elle désire. Nous sommes disposées à faire tout ce qu'elle veut, tout ce qiiest nécessaire pour son repos.
Là Voyante prit le papier, l'encre et la plume qu'on lui tendait, et s'avança vers l'Apparition, dont le regard maternel l'encouragea en la voyant approcher.
Pourtant, à chaque ,pas que faisait l'enfant, l'Apparition reculait peu à peu dans l'intérieur de l'excavation. Eernadette la perdit de vue un instant et pénétra sous la Voûte de la Grotte d'en-bas. Là, toujours au-dessus d'elle mais beaucoup plus près, dans l'ouverture de la niche, elle revit la Vierge rayonnante.
Bernadette, tenant en main les objets qu'on venait de lui donner, se dressa sur ses pieds pour atteindre, avec ses petits bras et sa modeste taille, a la hauteur où se tenait debout i'Ê.re surnaturel.
Ses deux compagnes avancèrent aussi pour tâcher d'entendre l'entretien qui allait s'engager. Mais Bernad.tte, sans se retourner, et comme obéissant elle-même à un geste de l'Apparition, leur fit signe de la main de ne point approcher. Toutes confuses, elles se retirèrent un peu à l'écart,
— Ma Dame, dit l'enfant, si vous avez quelque chose à me communiquer, voudriez-vous avoir la bonté d'écrire qui vous êtes et ce que vous désirez.
La divine Vierge sourit à cette demande naïve. Ses lèvres s'ouvrirent et elle parla :
— Ce que j'ai à vous dire, répondit-Elle, je n'ai point besoin de l'écrire. Faites-moi seulement la grâce de venir ici pendant quinze jours.
— Je vous le promets, dit Bernadette.
La Vierge sourit de nouveau et fit un signe de satisfaction, montrant ainsi sa pleine confiance en la parole de cette pauvre paysanne de quatorze ans.
Elle savait que la petite bergère de Bartrès étaitcomme ces enfants très-purs dont Jésus aimait à caresser les têtes
blondes , en disant : « Le royaume des cieux est pour ceux-là qui leur ressemblent. »
A la parole de Bernadette, Elle répondit, elle aussi, par un engagement solennel :
« Et Moi, dit-elle, je vous promets de vous rendre heureuse, non point dans ce monde, mais dans l'autre. »
A Fenfant qui lui accordait quelques jours, Elle assurait en compensation, l'éternité.
Bernadette, sans perdre de vue l'Apparition, retourna vers ses compagnes. '
Elle remarqua que, tout en la suivant elle-même des yeux, la Vierge reposa un long moment et avec bienveillance son regard sur Antoinette Peyret, celle des deux qui n'était point mariée et qui faisait partie de la Congrégation des Enfants de Marie.
Elle leur répéta ce qui venait de se passer.
— Elle te regarde en ce moment, dit l'a Voyante à Antoinette.
Celle-ci fut toute saisie de cette parole, et, depuis cette époque, elle vit de ce souvenir.
— Demande-lui, dirent-elles, si cela la contrarierait que, durant cette Quinzaine, nous vinssions t'accompagner ici tous les jours?
Bernadette s'adressa à l'Apparition.
— Elles peuvent revenir avec vous, répondit la Yierge, elles et d'autres encore. Je désire y voir du monde.
En disant ces mots, Elle disparut, laissant après elle cette clarté lumineuse dont elle était entourée et nui s'évanouit elle-même peu à peu.
Cette fois-là, comme les autres, l'enfant remarqua un détail qui semblait com ne la loi de cette auréole dont la. Vierge était constamment entourée.
— Quand la Vision a lieu, disait-elle en son langage, je vois la Lumière tout d'abord et ensuite la « Dame » ; quand cette Vision cesse, c'est la « Dame » qui disparaît la première et !a Lumière en second lieu.
PRIÈRE
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Notre-Dame de Lourdes, nons osons vous demander pour nous-mêmes ce que vous avez promis à Bernadette ravie. Assurez-nous le bonheur, non point sur cette terre fugitive où nous ne faisons que passer, mais en ce monde définitif et éternel où, au milieu des Anges et des Saints, vous êtes assise sur un Trône de gloire, ô Reine des Bienheureux. Avec une vertu solide, faites descendre en nos coeurs cette immortelle espérance, qui allégera pour nous toutes les peines de la vie, qui adoucira toutes les amertumes de notre exil, et qui nous fera goûter, même dès ici-bas parmi les inévitables traverses et les labeurs de l'humaine existence, la paix, la douce paix du chrétien, cet avaat-goût terrestre du bonheur des élus.
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.
Ainsi soit-il.
De retour à Lourdes, Bernadette ■ dut parler à ses parents de la promesse qu'elle venait de faire à la Dame mystérieuse, et des quinze jours consécutifs pendant lesquels elle devait se rendre à la Grotte. De leur côté, Antoinette et Mme Millet racontèrent ce qui s'était passé, la merveilleuse transfiguration de l'enfant durant l'extase, les paroles de l'Apparition, l'invitation de revenir pendant la Quinzaine. Le bruit de ces étranges choses se propagea t aussitôt de toutes parts , et , franchissant bien vite les couches populaires, jeta, soit dans un sens, soit dans un autre, la plus profonde agitation dans la société de ce pays. Ce jeudi, 18 février 1858, était précisément jour de marché à Lourdes. Il y avait comme à l'ordinaire beaucoup de monde, de sorte que, le soir même, la nouvelle des visions, vraies ou fausses, de Bernadette, se répandit dans la montagne et daus les vallées , à Bagnères, à Tarbes, à Cauterets, à Saint-Pé, à Nay, dans toutes les directions du département et dans les villes du Béarn les plus rapprochées. Dès le lendemain, une centaine de per-
sonnes se t:o ^. i à la Grotte au moment où E r-
naoetle y arriva. Ls surlendemain, il y en avait qua cinq cents. On en comptait plusieurs milliers le dimanche matin.
Que voyait-on cependant ? qu'entendait-on sous ces roches sauvages ? Rien, absolument rien, sinon une pauvre tnrant en prière, qui disait voir et qui disait entendre. Plus petite en apparence était la cause, plusinexplicable humainement était l'effet.
Jl fallait, prétendaient les croyants, ou que le reflet d'en haut fût réellement visible sur cette enfant, ou que le souffle de Dieu, qui agite les cœurs comme il veut, eût passé sur ces multitudes. Spiritus ubi vu'tspirat.
Un courant électrique, une irrésistible puissance à laquelle nul ne pouvait se soustraire, semblaient avoir soulevé cette population à la parole d'une ignorante bergère. Dans les chantiers, dans les ateliers, dans l'intérieur des familles, dans les réunions, parmi les laïques parmi le clergé, chez les pauvres et chez les riches, au cercle, dans les cafés, dans les auberges, sur les places, dans les rues, le soir, le matin, en particulier, en public, on ne s'entretenait que de cela. Qu'on fût sympathique, qu'où fût hostile, qu'on ne fût ni l'un ni l'autre, mais seulement curieux ou inquiet de la vérité, il n'était personne dans le pays dont ces événements singuliers ne fussent en ce moment la plus violente, j'allais dire l'unique préoccupation.
L'instinct populaire n'attendait pas que l'Apparition eût dit son nom pour la reconnaître. « C'est sans doute la sainte 'Vierge, » disait-on de "tous- côtés dansTa multitude.
D:vant l'autorité, si minime en elle-même, d'une petite fille de treize à quatorze am-, prétendant voir et entendre ce que nul autour d'elle ne voyait ni n'entendait, le- phi-
iosophes du pays et les savants criaient, les uns à la comédie, les autres à la folie de la fille du meunier.
Quelques-uns d'entre eux voulurent voir Bernadette, l'interroger, assister à ses extases. Les réponses de l'enfant furent simples, naturelles sans aucune contradiction, faites avec un accent de vérité auquel il était impossible de se méprendre, et qui portait dans les esprits les plus prévenus la conviction de son entière sincérité. Quant aux extases, ceux qui avaient vu à Paris les grandes actrices de notre temps, déclarèrent que l'art ne pouvait aller jusque-là. Le thème de la comédie ne tint pas vingtquatre heures devant l'évidence.
Les savants, ceux qui avaient laissé d'abord les philosophes trancher la question, prirent en ce moment le haut du pavé.
— Cette petite fille, dirent-ils, est sincère ^.ans ses réponses, parfaitement sincère ; mais elle est hallucinée : elle croit voir et ne voit pas, elle croit entendre et n'entend pas. Quant à ses extases, également sincères de sa part, elles ne relèvent ni de la comédie ni de l'art, qui seraient impuissants à produire de tels résultats; elles relèvent de la Médecine. La -fille Soubirous est atteinte d'une maladie : elle est cataleptique. Un dérangement df cerveau compliqué d'un trouble musculaire et nerveux,, voilà toute l'explication des phénomènes dont le populaire fait tant de bruit. Rien n'est plus simple.
Quelques-uns pourtant ne raisonnaient pas tout à fait ainsi.
— De tels phénomènes sont rares, disait l'un des médecins les plusr distingués de la ville, M. le docteur Do zous, et, pour mon compte, je ne manquerai pas cette occasion de les examiner avec soin.
M. Dufo, avocat, et plusieurs membres du barreau ;
M. Pougat, président du tribunal; un grand nombre d'autres, résolurent de se livrer, pendant les quinze jours annoncés à l'avance, aux plus scrupuleuses observations, et de se trouver , autant que possible , aux premières places. A mesure que la chose prenait des proportions plus considérables , le nombre des observateurs augmentait,
Le Clergé, naturellement, était fortement impressionné par tous ces faits; mais, avec un tact et un bon sens merveilleux, il avait pris, dès le commencement, une attitude des plus réservées et des plus prudentes.
Le Clergé, surpris comme tout le monde par l'événement singulier qui s'était brusquement emparé de l'attention publique, se préoccupait vivement d'en connaître la nature. Là où, dans sa largeur d'idées, le Voltairianisme local ne voyait qu'une solution possible, le Clergé en voyait plusieurs. Le fait pouvait être naturel ; et, dans ce cas, être produit par une comédie très-habile ou par une maladie très-étrange : mais il pouvait être surnaturel ; et alors, il y avait à examiner si ce Surnaturel était diabolique ou divin. Dieu a ses miracles, mais le démon a ses prestiges. — Le Clergé savait toutes ces choses, et il résolut d'étudier avec un soin extrême les moindres circonstances de l'événement qui était en train de se produire. Il avait d'ailleurs, dès les premiers moments, accueilli avec une très-grande défiance le bruit d'un fait aussi surprenant. Toutefois, ce pouvait être divin, et il n'entendait pas se prononcer à la légère.
L'enfant dont le nom était devenu subitement si célèbre
dans ce pays, était complètement inconnue des prêtres de la ville. Depuis les quinze jours de sa rentrée à Lourdes chez ses parents, elle allait au catéchisme ; mais l'ecclésiastique chargé cette année-là d'instruire les enfants, M. l'abbé Pomian, ne l'avait point remarquée. Il l'avait pourtant interrogée une fois ou deux, mais sans savoir son nom et sans faire aucune attention à sa personne, perdue qu'elle était dans la foule des enfants, ignorée encore comme le sont habituellement les dernières venues. Lorsque toutes les populations accouraient déjà à la Grotte, vers le troisième jour de la Quinzaine demandée par l'Apparition mystérieuse, M. l'abbé Pomian désirant connaître cette. enfant extraordinaire dont on parlait de toutes parts, l'appela par son nom au catéchisme, comme il faisait souvent quand il voulait interroger. Au nom de Bernadette Soubirous , une petite fille,- assez chétive et pauvrement vêtue, se leva humblement. L'ecclésiastique ne remarqua en elle que sa simplicité , et aussi son extrême ignorance de toute matière religieuse.
La paroisse avait en ce moment à sa tête un prêtre dont il importe de faire le portrait.
M. l'abbé Peyramale, âgé alors d'environ cinquante ans, était, depuis déjà deux années, curé-doyen de la ville et du canton de Lourdes. C'était un homme que la nature avait fait brusque, violent peut-être dans son amour du bien, et que la grâce avait adouci, tout en laissant deviner par moments l'arbre primitif, l'arbre rugueux, mais foncièrement bon, sur lequel la délicate et puissante main de Dieu avait greffé le chrétien et le prêtre. Sa fougue native, entièrement apaisée pour tout ce qui le concernait lui-même, était devenue le pur zèle de la maison de Dieu.
Eu chaire, sa parole, apostolique toujours, .-était quelquefois rude ; elle poursuivait tout ce qui était mai, et aucun abus, aucun desordre moral, d'où qu'il vînt, ne le trouvait indifférent ou faible. Souvent la société de l'endroit, flagellée dans quelqu'un de ses vices ou de ses travers par l'ardente parole du pasteur, avait jeté les hauts . cris. Il ne s'en était point ému et avait fini presque tou- I jours par être, Dieu aidant, vainqueur dans la lutte.
Ges hommes de ,devoir sont gênauts ; et on leur par- 4 donne rarement l'indépendance et la sincérité de leur lan- I gage. Cn le pardonnait pourtant à. celui-là: car, lorsqu'on I le voyait cheminer par la ville avec sa soutane rapiécée et .1 reprisée, ses gros souliers raccommodés et son vieux tricorne déformé, on savait que l'argent de sa garde-iobe s'employait à secourir les malheureux. Ce prêtre, si austère dans ses mœurs, si sévère dans ses doctrir.es, était d'une bonté de cœur inexprimable, et il dépensait son patrimoine à faire le Lien, aussi obscurément quM le pouvait. Mais son humilité n'avait pu parvenir à cacher comme il l'eût voulu sa vie de dévouement ; la reconnaissance des pauvres avait parlé : la vie privée est d'ailleurs Lien vite percée à jour dans leo petites villes, et il était devenu l'objet de la vénération générale. Rien qu'à voir la façon dont ses paroissiens ôtaient leur chapeau quand il passait dans la rue ; rien qu'à l'accent familier, affectueux et content, dont les pauvres gens, assis sur le pas de leur porte, disaient : « Bonjour, Monsieur le curé ! » on devinait qu'un lien sacré, celui du bien modestement accompli, unissait le pasteur à ses ouailles. Les Libres Penseurs disaient de lui : « Il n'est pas toujours commode, mais il est charitable et ne tient pas à l'argent. C'est le meilleur des hommes, malgré la soutane. »
Plein d'abandon et de bonhomie dans la vie privée,
ne supposant alors jamais la 'mal et se laissant même quelquefois tromper par des gens qui exploitaient sa bonté, il était, comme prêtre, prudent jusqu'à la défiance dans tout ce qui touchait aux choses de son Ministère et à l'intérêt éternel de la Religion. L'homme pouvait être parfois abusé, le prêtre jamais. Il y a des grâces d'état.
Ce prêtre éminent unissait à un cœur d'apôtre un bon sens d'une rare fermeté et un caractère que rien au monde ne pou, ai: faire fléchir quand il s'agissait de la Vérité. Les événements ne devaient pas tarder à mtttre en lumière ces qualités de premier ordre. En le plaçât à Lourdes à cette époque, la. Providence avait eu ses desseins.
Domptant en cela sa peu expectante nature, M. l'abbé Peyramale, avant de permettre à son clergé de faire un seul pas et de se montrer à la Grotte, avant de se le permettre à lui-même,' résolut d'attendre que les événements eussent pris un caractère nettement détermina, que les preuves se fussent produites dans un sens nu dans l'autre, et que l'autorité ecclésiastique eût prononcé.
Il chargea quelques laïques intelligents et sûrs de se rendre aux Roches Massabiellë toutes les fois' que Bernadette et la multitude s'y transporteraient, et de le tenir au courant, jour par jour et heure par heure, de ce qui se passerait; mais, en même temps qu'il prenait ses mesures pour être parfaitement renseigné, il les prenait aussi pour ne compromettre en rien le Clergé dans cette affaire, dont la véritable nature était encore douteuse.
— Laissons faire, disait-il aux impatients. Si, d'un, côté, nous sommes rigoureusement obligés d'examiner avec une extrême attention les faits qui se passent en ce moment, de l'autre, la plus vulgaire prudence nous interdit de -nous mêler de nos personnes à la foule qui court
vers la Grotte en chantant des cantiques. Abstenons-nous d'y paraître, et ne nous exposons ni à consacrer par notre présence une supercherie ou une illusion, ni à combattre par une décision prématurée, par une attitude hostile, une œuvre venant peut-être de Dieu. Attendons et laissons agir la Providence.
Telles furent les considérations de haute sagesse qui déterminèrent en ces circonstances M. le curé Peyramale à interdire formellement à tous les prêtres placés sous sa juridiction de paraître à la Grotte de Massabielle, et se faire à lui-même une loi de n'y point aller.
Mgr Laurence, évêque de Tarbes, approuva cette prudente réserve, et étendit même à tous les ecclésiastiques du diocèse la défense de se mêler en quoi que ce soit des événements de Lourdes.
Cette ligne de conduite, quelque malaisée qu'elle pût être à tenir, fut pourtant observée. Au milieu de ces populations, soulevées tout à coup comme un Océan par un souffle inconnu, et poussées vers la mystérieuse roche où l'Apparition surnaturelle s'eDtretenait avec une enfant, le Clergé tout entier, sans une seule exception, se tint à l'écart. Dieu, qui dirigeait invisiblement toutes choses, donna à ses prêtres la force de ne point céder à ce courant inouï et de demeurer immobiles au sein de ce prodigieux mouvement. Cette immense abstention du Clergé devait montrer manifestement que la main et l'action de l'homme n'étaient pour rien en ces événements, et qu'il fallait en chercher la cause ailleurs, ou pour mieux dire plus haut.
PRIÈRE
Notre-Dame de Lourdes ! en ce jour où il a été donné à nos
CINQUIEME JOUR.- bd
esprits attentifs et émus d'entrevoir une âme de prêtre selon votre cœur, nous vous prions, ô Reine de l'Église, pour tous les prêtres de la Catholicité. Nous vous prions en particulier, pour celui à qui vous avez plus spécialement confié le soin de nos âmes, pour notre père spirituel, le Curé de notre paroisse.
Donnez-leur à tous, donnez-lui à lui-même l'esprit qui fait les vrais apôtres, l'esprit du saint Curé d'Ars, l'esprit de saint François de Sales , l'esprit de saint Bernard et de François d'Assise, l'esprit de saint Pierre , de saint Paul et de saint Jean, l'esprit du Bon Pasteur, venu en ce monde à la recherche des brebis perdues de la maison d'Israël. SanctiGez le Clergé chrétien, pour qu'à son tour le Clergé chrétien forme ici-bas des peuples vertueux et qu'il conduise l'âme des multitudes, dans les chemins du Seigneur. Obtenez-lui des grâces surabondantes, en ces temps difficiles où il a tant besoin de la force d'en haut pour faire entendre la parole du salut à ces sociétés incroyantes et corrompues, parmi lesquelles nous avons le malheur de vivre.
Nous sommes sourds, aveugles, paralytiques, nous sommes morts, ô Mère du Dieu tout-puissant; et du fond de notre abime, nous élevons nos cris vers Vous. Envoyez vos Apôtres pour rendre l'ouïe à notre oreille insensible, la vue à nos yeux éteints, le mouvement à notre corps infirme, pour ressusciter notre cadavre, plus pourri dans sa tombe et dans les liens du péché, que celui de Lazare sous ses bandelettes funèbres. Reine des Apôtres , Mère du Dieu- Homme, mère du Dieu ressusciteur, mère 'de l'Homme ressuscité , Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous !
Ainsi-soit-il.
Tandis que l'Autorité ecclésiastique, personnifiée le Clergé, gardait la sage réserve conseillée par le de Lourdes, l'Autorité civile se préoccupait, elle aussi, du mouvement extraordinaire qui était en train de se produire dans la ville et aux environs, et qui, gagnant de proche en proche tout le département, en avait déjà chi les limites du côté du Béarn.
Bien qu'il n'advint aucun désordre, ces pèlerinages, ces foules recueillies, cette enfant en extase, inquiéi ce monde ombragsux.
Au nom de la liberté de conscience, n'y avait-il pas moyen d'empêcher ces gens de prier, et surtout de prier où bon leur semblait? Tel était le problème que les '■ autorités officielles commençaient à se poser.
A des degrés divers, le Procureur impérial, le Juge de Paix, le Maire, le Substitut, le Commissaire de Police, et bien d'autres encore, prirent, ou donnèrent l'alarme. Un Miracle en plein dis-neuvième siècle, se produisant tout à coup sans demander la permission et sans autorisa-
tion préalable, pi ru! à ju^lques-uns une chose intolérable et, pour l'honneu': de notre époque, il importait d'y mettre bon ordre, La plupart de ces messieurs ne croyaient point du reste à la possibilité des manifestations surnaturelles, et ils ne pouvaient consentir a voir là dedans autre chose qu'une imposture ou une maladie. En tout cas; plusieurs se sentaient opposés d'instinct à tout événement, quel qu'il fût, qui pouvait, directement et indirectement, accroître l'influence de la Religion, contre laquelle ils avaient, soit des préventions sourdes, soit des haines avouée.;.
ÏI
Le plus m'ieiligent delà petite légion des fonctionnaires de Lourdes, en ce temps-là, était assurément M. Dominique J , bien que M. Dominique J.... fût hiérarchiquement le dernier de tous, puisqu'il occupait le modeste emploi de Commissaire de Police. Ainsi que quelques autres personnages ds cette histoire, nous ne le désignerons, pour ces lectures publiques, qiie par un de ses prénoms i. Il était jeune, très-sagace en certaines circonstances, et doué d'un art de parole assez rare chez ses pareils. Sa finesse était extrême. Personne mieux que lui ne comprenait lesco-
h Les droits imprescriptibles de l'histoire n'ont pas permis la même réserve à l'auteur dans l'ouvrage original Notre-Dame de ont ce Mois de Marie est l'abrégé, et tous les personnages san3 exception y sont désignés non plus par leurs prénoms . par leurs noms . Xous donnons du reste exactement ces noms dans la note qui su t la préface, à la page iv dujprésent volume. (Voir cette note.)
quins. Il était merveilleusement apte à déjouer leurs ruses; et, à ce sujet, on raconte de lui des traits étonnants. Il comprenait beaucoup moins les honnêtes gens. A l'aise dans les choses compliquées, cet homme se troublait devant la simplicité. La Vérité le déconcertait et lui semblait suspecte : le désintéressement excitait sa défiance; la franchise mettait à la torture son esprit, avide de découvrir partout des duplicités et des détours. A cause de cette monomanie, la Sainte té lui eût paru sans doute la plus monstrueuse des fourberies et l'eût trouvé implacable. De tels travers se rencontrent souvent chez les hommes de cette profession, habitués par leur emploi même à chercher des délits et à surprendre des crimes. Ils prennent à la longue une disposition d'esprit éminemment inquiète et soupçonneuse, qui leur inspire des traits de génie quand ils ont affaire à des fripons, et des sottises énormes quand ils ont affaire à des honnêtes gens, à des âmes loyales. Quoique jeune, le Commissaire de Police, alors en fonctions à Lourdes, avait contracté cette bizarre maladie des vieux policiers. Il était donc comme ces chevaux des Pyrénées dont le pied est ferme dans les sentiers tortueux et pierreux de la montagne, et qui s'abattent tous les deux cents pas dans les chemins larges et unis ; comme ces oiseaux de nuit qui ne voient que dans les ténèbres, et qui, en plein jour, se cognent contre les arbres et contre les murs.
Content de sa personne, il était mécontent de sa position, à laquelle il était supérieur par son intelligence. De là un certain orgueil remuant et un désir aident de se signaler. Il avait plus que de l'influence, il avait de l'ascendant sur ses chefs ; et il affectait de traiter d'égal à égal avec le Procureur impérial et avec tous les autres fonctionnaires. Il se mêlait de tout, dominait presque tout le monde, et menait, ou peu s'en faut, les affaires de la ville.
Pour tout ce qui concernait ie canton de Lourdes, le préfet du département, M.. le baron, Oscar-Charles- Pardoux M...-1, ne voyait que par les yeux de Dominique. Tel était le Commissaire de Police, tel était le personnage important de Lourdes lorsqu'eurent lieu les Apparitions à la Grotte de Massabielle .
C'était le troisième jour de la Quinzaine, le 21 février, premier- Dimanche de Carême.
Avant le lever du soleil, une foule immense, plusieurs milliers de personnes étaient déjà réunies, devant et tout autour de la Grotte, sur les bords du Gave et dans la prairie. C'était l'heure où Bernadette avait coutume de venir. Elle arriva, enveloppée dans son capulet blanc, suivie de quelqu'un des siens, sa mère ou sa sœur. Ses parents avaient assisté la veille ou l'avant-veille à ses extases ; ils l'avaient vue transfigurée, et maintenant ils croyaient.
L'enfant traversa simplement, sans assurance comme sans embarras, la foule qui s'écarta avec respect devant elle en lui livrant passage ; et, sans paraître s'apercevoir de l'attention universelle, elle alla, comme si elle accomplissait une chose toute simple, s'agenouiller et prier audessous de la niche où serpentait la branche d'églantier.
Quelques instants après, on vit son front s'illuminer et devenir rayonnant. Le sang pourtant ne se portait point