‹ Mois de Marie de Notre-Dame de LourdesChapitre 7 sur 17 · Pardoux est un prénom. Il y a un saint Pardoux · texte numérisé non relu

Pardoux est un prénom. Il y a un saint Pardoux

au visage ; au contraire, elle pâlissait légèrement, comme si la nature fléchissait quelque peu en présence de l'Apparition qui se manifestait devant elle. Tous ses traits montaient, montaient, et entraient comme dans une région supérieure, comme dans un pays de gloire, exprimant des sentiments et des choses qui ne sont point d'ici-has. La bouche entr'ouverte était béante d'admiration, et paraissait aspirer le Ciel. Les yeux, fixes et bienheureux, contemplaient une beauté invisible, qu'aucun autre regard n'apercevait, mais que tous sentaient présente, que tous, pour ainsi dire, voyaient par réverbération sur le visage de l'enfant. Cette pauvre petite paysanne, si vulgaire en l'état habituel, semblait ne plus appartenir à la terre.

C'était l'Ange de l'innocence, laissant le monde un instant derrière lui et tombant en adoration, au moment où il entr'ouvre les portes éternelles et où il aperçoit le Paradis.

Tous ceux qui ont vu Bernadette en extase, parlent de ce spectale comme d'une chose qui est tout à fait sans analogue sur la terre. Leur impression après dix années est aussi vive que le premier jour.

Chose remarquable ! quoique son attention fût entièrement absorbée par la contemplation de la Vierge pleine, de grâces, elle avait en partie conscience de ce qui se passait autour d'elle.

A un certain moment son cierge s'éteignit ; elle étendit te. main pour que la personne la plus proche le rallumât.

Quelqu'un ayant voulu, avec un bâton, toucher l'églantier, elle fit vivement signe -de le laisser, et son visage exprima la crainte. « J'avais peur, dit-elle ensuite naïve-

ment, qu'on ne touchât la « Dame » et qu'on ne lui fît du mal. »

Un des observateurs dont nous avons cité le nom, M. le docteur Dozous, était à côté d'elle.

« Ce n'est là, pensait-il, ni la catalepsie, avec sa raideur, ni l'extase inconsciente des hallucinés ; c'est un fait extraordinaire, d'un ordre tout à fait inconnu à la Médecine. »

Il prît le bras de l'enfant et lui tâta le pouls. Elle parut n'y pas faire attention. Le pouls, parfaitement ealme, était régulier comme dans l'état ordinaire.

« Il n'y a donc aucune excitation maladive, se dit le r savant docteur, de plus en plus bouleversé. »

En ce moment, la Voyante fit, sur ses genoux, quelques pas en avant dans la Grotte. L'Apparition s'était déplacée, et c'était maintenant par l'ouverture intérieure que Bernadette pouvait l'apercevoir.

Le regard de la sainte Vierge parut en un instant parcourir toute la terre, et e.lle le reporta, tout imprégné de douleur, vers Bernadette agenouillée.

— Qu'avez-vous ? que faut-il faire? murmura l'enfant.

— Prier pour les pécheurs, répondit la Mère du genre humain.

En voyant ainsi la douleur voiler, comme un nuage, l'éternelle sérénité de la Vierge bienheureuse, le cœur de la pauvre bergère ressentit tout à coup une cruelle souffrance. Une indicible tristesse se répandit sur ses traits. De ses yeux, toujours tout grands ouverts et fixés sur l'Apparition, deux larmes roulèrent sur ses joues et s'y arrêtèrent,- sans tomber.

Un rayon de joie revint enfin éclairer son visage: car la Vierge avait sans doute tourné elle-même son regard vers l'espérance et contemplé, dans le cœur du Père, la

source intarissable de la miséricorde infinie descendant sur le monde, au nom de Jésus et par les mains de l'Église.

Ce fut en cet instant que l'Apparition s'évanouit. La reine du Ciel venait de rentrer clans son Royaume- ■

L'auréole, comme de coutume, demeura encore quelques secondes, puis s'effaça insensiblement, pareille à une brume lumineuse qui se fond et disparaît dans l'air.

Les traits de Bernadette descendirent peu à peu. Il sembla qu'elle passait de la région du soleil à celle de l'ombre, et la vulgarité de la terre reprit possession de ce visage, un instant auparavant transfiguré. Ce n'était plus qu'une humble bergère, une petite paysanne, que rien en apparence ne distinguait des autres enfants.

Autour d'elle se pressait la foule haletante, anxieuse, émue, recueillie. Nous aurons ailleurs l'occasion de décrire son attitude.

Durant toute la matinée, après la blessé et jusqu'à l'heure des Vêpres, il ne fut bruit a Lourdes que de ces étranges événements, auxquels on donnait naturellement les interprétations les plus diverses. — Pour ceux qui avaient vu Bernadette en extase, la preuve était faite "une façon qu'ils prétendaient irrésistible. Quelques-uns iendaient leur pensée par des comparaisons assez heureuses : « Dans nos vallées le Soleil se montre tard, caché qu'il est à l'orient par le Pic et le mont du Ger. Mais, bien avant de l'apercevoir, nous pouvons remarquer, à l'ouest, le reflet de ses rayons sur les flancs des montagnes de Bastsurguères, qui deviennent resplendissantes

tandis que nous sommes encore dans l'ombre ; et alors, quoique nous ne voyions pas directement le Soleil, mais seulement son reflet sur les pentes, nous affirmons sa présence derrière les masses du Ger. « Basisurguèresvoit le Soleil, dison --nous ; et, si nous étions à la hauteur : de Bastsurguères, nous le verrions aussi. » Eh bien! il i en est de même quand on arrête son regard sur Bernadette illuminée par l'invisible Apparition : la certitude est la même, l'évidence toute semblable. Le visage ds la' Voyante devient tout à coup si clair, si transfiguré, si éclatant, si imprégné de rayons divins, que ce reflet merveilleux que nous apercevons nous donne la pleine assurance du centre lumineux que nous n'apercevons pas. Et, si nous n'avions pas, pour nous le cacher, toute une montagne de fautes, de misères, de préoccupations matérielles, d'opacité charnelle; si nous étions, nous aussi, à la hauteur de cette innocence d'enfant, de cette neige éternelle qu'aucun pied humain n'a foulée, nous aussi, nous verrions, non plus par reflet, mais directement, ce que contemple Bernadette ravie, ce qui rayonne sur ses traits en extase. » *

De telles raisons, excellentes peut-être en elles-mêmes et concluantes pour ceux qui avaient été témoins de ce spectacle inouï, ne pouvaient être suffisantes pour ceux qui n'avaient rien vu. La Providence, à supposer qu'elle fût en réalité dans tout ceci, devait, ce semble, affirmer son action par des preuves, sinon meilleures (puisque presque personne ne résistait a celles-là dès qu'il avait pu les expérimenter), du moins plus matérielles, plus continues, et en quelque sorte plus palpables. Peut-être était-ce là le profond dessein de Dieu et ne convoquaitil de telles multitudes que pour avoir, à l'heure voulue, d'innombrables et d'irrécusables témoins.

A l'issue des Vêpres, Bernadette sortit de l'Église avecla troupe des fidèles. Elle était, comme on le pense bien, l'objet de l'attention générale. On l'interrogeait, on l'entourait. La pauvre enfant, embarrassée de ce concours, répondait tout simplement, et tâchait de percer la foule afin di rentrer chez elle.

En ce moment, un homme revêtu des insignes de la force publique, un Sergent de ville, Officier de police, s'approcha d'elle et la toucha sur l'épaule.

— Au nom de la Loi, dit-il.

— Que me voulez-vous? dit l'enfant.

— J'ai ordre de vous prendre et de vous emmener.

— Et' où?

— mez le Commissaire de Police. Suivez-moi. .

PRIERE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Notre-Dame de Lourdes ! l'image des iniquités de la terre a fait passer un douloureux nuage sur votre front bienheureux, etcontristé, pour ainsi dire, votre félicité éternelle. Et de votre bouche sacrée est sorti l'ordre de ce prier pour les pécheurs. » Nous vous obéissons, ô Vierge clémente, et nous adressons nos ardentes supplications à Dieu et à vous pour tous ceux qui ont failli ici-bas.

N'est-ce pas, ô Marie, prier pour le genre humain tout entier et en premier lieu pour nous-mêmes , pour chacun de nous, dont Dieu connaît les iniquités, alors même que la terre les' ignore et qu'elles échappent aux regards des hommes? Oh oui ! nous sommes pécheurs ! Groupés autour de vos autels, ô mon Dieu, jouissant du bonheur de croire et d'être enfants de l'Église, mais courbés en même temps sous l'ignominie de nos propres fautes, nous repoussons bien'loin de nous et avec horreur la sacrilège pensée de nous attribuer

vos grâces comme un mérite, et nous ne vous adressons point la prière du Pharisien.

Pécheurs, très-grands pécheurs, indignes en vérité de lever sur vous nos regards, nous vous invoquons pour d'autres pécheurs, peut-être moins coupables que nous aux yeux de votre -justice, laquelle ne demandera à chacun qu'en proportion de ce qu'il a reçu.

Nous vous prions pour les faibles : fortifiez-les ; nous vous prions pour les égarés : dirigez-les; nous vous prions pour les aveugles : éclairez-les ; nous vous prions pour les malades: guérissez-les; nous vous prions pour les perdus: retrouvez-les. Nous vous prions pour ceux qui semblent tout à fait morls à la grâce : ressuscitez-les.

Eh quoi! Seigneur, l'iniquité des hommes sera-t-elle plus grande que votre miséricorde et votre puissance infinies? Levez-vous, ô Dieu de Jacob et vengez-vous de vos ennemis. Vengez-vous de ceux qui vous renient, comme vous vous êtes vengé de Pierre le renieur, dont vous avez fait le prince de vos Apôtres. Vengez-vous des furieux qui vous blasphèment, comme vous vous êtes vengé cleSaul le persécuteur, dont vous avez fait saint Paul. Vengez-vous des libertins de ce temps, comme vous vous êtes vengé de Madeleine, de la femme adultère, de Thaïs, d'Augustin, de Marie l'Égyptienne, dont vous avez changé les flammes et les luxures en les très-pures ardeurs de l'amour divin et de la charité.

Vengez-vous des manieurs d'argent de notre époque, comme vous vous êtes vengé du publicain Mathieu , dont vous avez fait votre Évangéliste, et-du publicain Zachéequi est devenu votre hôte et votre ami. Vengez-vous, ô Fils de la Vierge ! vëngez-vous de ce siècle coupable enîe faisant tomber à genoux, en le prosternant devant votre Croix, en le convertissant, en faisant de lui votre missionnaire et votre apôtre.

Seigneur, S Lneur, toutes les forces humaines sont à bout; la tempê'e ne fut jamais plus haute, plus vertigineuse et plus engloutissante * venez à nous, ô Sauveur du monde, car sans vous nous périssons. Dressez- vous à la proue de la barque et

nous verrons s'apaiser brusquement toutes les fureurs, de la mer. Et lise fera un grand calme, ce grand calme, ce nouveau ciel et cette nouvelle terre, cette "captivité du dragon enchaîné, ce règne préparatoire de Jésus-Christ, cette Paix, jusqu'ici inconnue, que semblent promettre à l'humanité régénérée les prophéties et les apocalypses. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Ainsi soil-il.

La multitude émue et troublée avait suivi Bernadette, emmenée par l'agent officiel. Le Commissariat de Police n'était pas loin. Le Sergent entra avec l'enfant, et, la laissant seule dans le corridor, se retourna pour fermer la porte à la clef et au verrou.

Un instant après, Bernadette se trouvait en face du redoutable chef de la Police, M. Dominique.

Une foule immense stationnait au dehors.

L'homme très-intelligent qui allait interroger Bernadette se sentait assuré d'un facile triomphe et il s'en était à l'avance hautement réjoui.

Il était de ceux qui repoussaient obstinément l'explication des savants du pays. Il ne croyait ni à la catalepsie, ni a l'hallucination, ni aux diverses illusions d'une extase maladive. La précision des récits qu'on attribuait à l'enfant, les remarques faites par le docteur Dozous et par plusieurs autres témoins - des scènes de la Grotte, lui paraissaient inconciliables avec une telle hypothèse»

66 MOIS lit MAlTÏE DE X.-D. DE LOURDES.

Quant au fait même des Apparitions, il ne croyait point, dit-on, à la possibilité de ces visions ultra-mondaines, et son génie policier, très-apte à dépister des fripons derrière un fait illégal, n'allait peut-être pas jusqu'à découvrir Dieu derrière un fait surnaturel. Aussi, convaincu en lui-même qu'il ne pouvait y avoir que de fausses apparitions, avait-il résolu de trouver, par ruse ou par force, le point de l'erreur et de rendre, aux libres penseurs du Pouvoir ou d'ailleurs, le service signalé de saisir une manifestation surnaturelle, une croyance populaire en flagrant d-Alit d'imposture.

Dans ces dispositions d'esprit, M. Dominique avait, dès les premiers jours, fait surveiller avec soin toutes les démarches de Bernadette, pour voir s'il ne surprendrait pas quelque communication mystérieuse entre la Voyante et tel ou tel membre du Clergé, soit de Lourdes, soit des environs. Ii avait même, paraît-il, poussé le zèle de ses fonctions jusqu'à placer dans l'église une créature à lui pour avoir l'œil sur le confessionnal. Mais les enfants du Cat'chisme se confessaient à tour de rôle toutes les quinzaines ou tous les mois, et le tour de Bernadette n'était pas encore venu durant ces jours-là. Tous ces consciencieux efforts n'avaient amené la découverte d'aucune complicité dans les actes de fourberie qu'il attribuait à Bernadette. Il en conclut qu'elle agissait probablement seule, sans cependant renoncer tout à fait à ses soupçons.

Lorsque Bernadette entra, il arrêta un instant sur elle ses yeux perçants et aigus, qu'il eut l'art merveilleuxd'imprégné* tout à coup de bonhomie et d'abandon. Lui, qui avait habituellement le verbe haut avec tout le monde, iise montra plus que poli avec la pauvre fille du meunier Soubirous ; il fut doux et insinuant. Il la fit asseoir et prit, pour l'interroger, l'air bienveillant d'un véritable ami ■

— Ii paraît que tu vois une- belle Dame à la Grotte de Massabielle, ma bonne petite? Raconte-moi tout.

Gomme il venait de dire ces mots, la porte de la salle s'était ouverte doucement et quelqu'un était entré. C'était M. Estrade, -Receveur des Contributions indirectes, un des hommes considérables de Lourdes et l'un des plus intelligents. Ce fonctionnaire occupait une partie de cette mêm6 maison ; et, averti, par la rumeur de la foule, de l'arrivée de Bernadette, il avait eu la très-naturelle curiosité d'assister à l'interrogatoire. Il partageait d'ailleurs, au sujet des Apparitions, les idées du Commissaire et il croyait comme lui, à une fourberie de l'enfant. Il haussait les épaules quand on lui donnait toute autre explication. Il jugeait ces choses tellement absurdes qu'il n'avait pas même daigné aller à la Grotte regarder les scènes étranges que Ton racontait. Gs philosophe s'assit un peu à l'écart, après avoir fait signe au Commissaire de ne point s'interrompre. Tout cela se passa sans que Bernadette parût y faire grande attention.

La scène et le dialogue des deux interlocuteurs se trouvèrent ainsi avoir un témoin.

A la question qui venait de lui être posée, l'enfam avait levé sur l'homme de police son beau regard innocent et s'était mise à raconter en son langage, c'est-à-dire en patois du pays, et avec une sorte de timidité personnelle •qui ajoutait encore quelque chose à son accent de vérité,

les événements extraordinaires qui remplissaient sa vie depuis quelques jours.

M. Dominique l'écoutait avec une vive attention, continuant d'affecter la bonhomie et la bienveillance. De temps en temps il jetait quelques notes sur un papier qu'il avait devant lui.

L'enfantle remarqua, maisnes'en préoccupa nullement.

Quand elle eut achevé son récit, le fonctionnaire de la Police, de plus en plus doucereux et empressé, lui posa des questions sans nombre, comme si sa piété enthousiaste se fût intéressée outre mesure à de si divines merveilles. Il formulait toutes ses interrogations coup sur coup, sans aucun ordre, par petites phrases brèves et précipitées, afin de ne pas laisser à i'enfant le temps de réfléchir.

A ces diverses questions Bernadette répondait sans nul trouble, sans l'ombre d'une hésitation, avec la tranquille assurance de quelqu'un que l'on interroge sur l'aspect d'un paysage ou d'un tableau qu'il a sous les yeux. Parfois, afin de se faire mieux comprendre, elle ajoutait quelque geste imitatif, quelque mimique expressive, comme pour suppléer à l'impuissance de sa parole.

La plume rapide de M. Dominique avait noté cependant au fur et à mesure toutes les réponses qui lui étaient faites.

Ce fut alors qu'après avoir de la sorte essayé de fatiguer et d'embrouiller l'esprit de l'enfant dans la minutieuse' infinité des détails, ce fut alors que le redoutable agent de la Police prit, sans transition, une physionomie menaçante et terrible, et changea brusquement de langage :

— Tu mens ! s'écria-t-il violemment et comme saisi d'une soudaine colère ; tu trompes tout le monde, et si tu ne confesses tout de suite la vérité, je te ferai prendre par les Gendarmes.

La pauvre Bernadette fut aussi stupéfaite à Fas^ect de cette subite et formidable métamorphose que si, croyant tenir en ses mains une- inoffensive branche d'arbre, elle eût senti tout à coup se tordre, s'agiter et apparaître entre ses doigts les anneaux glacés d'un serpent. Elle fut stupéfaite d'horreur; mais, contrairement au calcul profond de son interlocuteur, elle ne se troubla point. Elle resta en sa tranquillité, comme si une main invisible eût soutenu son âme devant ce choc imprévu.

Le Commissaire s'était dressé debout en regardant la porte, comme pour donner à entendre qu'il n'avait qu'à faire un signe pour appeler les Gendarmes et envoyer la visionnaire en prison.

— Monsieur, répondit Bernadette avec une fermeté paisible et douce qui, dans cette misérable petite paysanne, avait une incomparable et simple grandeur, monsieur, vous pouvez me faire prendre par les Gendarmes, mais je ne puis dire autre chose que ce que j'ai dit. G'est la vérité.

— C'est ce que nous allons voir, reprit le Commissaire en se rasseyant et jugeant d'un coup d'œil exercé que la menace était absolument impuissante sur cette enfant extraordinaire.

M. Estrade, témoin muet et impartial de cette scène, était partagé entre l'étonnement prodigieux que lui inspirait l'accent de conviction de Bernadette et l'admiration dont le frappait, malgré lui, l'habile stratégie de Dominique dont il avait à mesure qu'elle se déployait devant lui, compris toute la portée.

La lutte prenait un caractère tout à fait inattendu entre cette force doublée de finesse, et cette faiblesse enfantine sans autre défense que sa simplicité.

L'homme de police, cependant, armé des notes qu'il

venait de tracer depuis Irais quarts d'heure, se mit à recommencer, mais dans un tout autre ordre et avec mille formes captieuses, son interrogatoire, procédant toujours, suivant sa méthode, par brusques et rapides questions et demandant des réponses immédiates. Il ne doutait point de faire entrer de la sorte, au moins sur quelques points de détail, la petite fille en contradiction avec elle-même. Cela fait, l'imposture était démontrée et il devenait maître de la situation. Mais il épuisa vainement toute la dextérité fie son esprit dans les évolutions multipliées de cette subtile manœuvre. L'enfant ne se contredit en rien, pas même dans ce point imperceptible, dans ce minime iota dont parle l'Evangile. Aux mêmes questions, quels qu'en fussent les termes, elle répondait toujours, sinon les mêmes mots, du moins les mêmes choses, et avec la même nuance. M. Dominique s'obstinait cependant, ne fût-ce que pour fatiguer de plus en plus cette intelligence qu'il voulait prendre en défaut. Il tournait et retournait en tous les sens le récit des Apparitions sans le pouvoir entamer. Il était comme un animal qui voudrait mordre sur un diamant.

— C'est bien, dit-il enfin à Bernadette, je vais rédiger le procès-verbal et te le lire.

Il écrivit rapidement deux ou irois pages en consultant ses notes. Il avait à dessein introduit sur certains détails quelques variantes de peu d'importance comme, par exemple, la forme de la robe, la longueur ou la position du voile de la Vierge. C'était un nouveau piège. Il fut aussi inutile que tous les autres. Bernadette, tandis qu'il lisait et disait de temps en temps : « C'est bien cela, j n'est-ce pas? » Bernadette répondait humblement, mais avec fermeté, aussi simple" et douce qu'inébranlable :

— Non, je n'ai point dit cela, mais ceci, fai&ait-elle.

Et elle rétablissait dans sa vérité première et dans sa l nuance le détail inexact.

La plupart du temps, le cantieux interlocuteur contestait :

— Mais tu as dit cela !.. .Je l'ai écrit au moment même ! . . . | Tu as dit ceci de telle façon, à plusieurs personnes de la | ville..., etc., etc.

Bernadette répondait :

— Non, je n'ai point parlé ainsi, et je n'ai pas pu le 1 faire, car ce n'est pas la vérité.

Et le Commissaire était toujours obligé de céder aux I réclamations de l'enfant.

Chose étrange que l'assurance modeste et invincible de

II: cette petite fille ! M. Estrade l'observait avec une surprise croissante. Personnellement, Bernadette était et paraissait d'une extrême timidité : son attitude était humble, un peu confuse même devant toute personne inconnue d'elle. Et cependant, sur tout ce qui touchait à la réalité des Apparitions, elle montrait une force d'âme et une énergie d'affirmation peu communes. Quand il s'agissait de rendre témoignage de ce qu'elle avait vu, elle répondait sans trouble, avec une impassible assurance. Toutefois, même alors, il était -aisé de deviner cette virginale pudeur d'une âme qui. eût aimé à se cacher à tous les regards. On voyait manifestement que c'était seulement par respect pour la vérité intérieure dont elle était la messagère parmi les hommes, par amour pour la « Dame ■» apparue à à la Grotte, qu'elle triomphait de sa timidité habituelle. Il ne fallait rien moins que le sentiment de son devoir et de sa fonction pour surmonter en elle le penchant intime de sa nature, craintive en toute autre chose et ennemie de l'éclat et du bruit.

Le Commissaire revint à la menace -, . u

— Si tu continues tes visites à la Grotte, je te ferai mettre en prison ; et tu ne sortiras d'ici qu'en me promettant de n'y plus revenir.

— J'ai promis à la Vision d'y aller, dit l'enfant. Et puis, quand arrive le moment, je suis poussée par quelque chose qui vient en moi et qui m'appelle.

L'interrogatoire, on le voit, touchait à sa fin. Il avait été long et n'avait pas tenu moins d'une grande heure. Au dehors la multitude attendait, non sans une inquiète impatience, la sortie de l'enfant, qu'on avait vue, le matin même, transfigurée dans la lumière de l'extase divine. De la salle où se passait la scène que nous venons de raconter, on entendait confusément les cris, les paroles, les interpellations, les mille bruits divers dont se compose le tumulte des foules. La rumeur semblait grossir et devenir menaçante. A un certain moment, il y eut dans cette foule une agitation particulière, comme s'il arrivait au milieu d'elle un nouveau venu vivement attendu et désiré.

Presque aussitôt des coups redoublés retentirent à la porte de la maison. '

Le Commissaire ne sembla pas s'en émouvoir.

Les coups devinrent plus violents. Celai qui frappait secouait en même temps la porte et essayait de l'ébranler. Le policier irrité se leva et alla ouvrir lui-même.

— On n'entre pas, dit-il avec colère. Que voulezvous ?

— Je veux ma fille ! répondit le meunier Soubirous en

pénétrant de force, et en suivant le Commissaire dans ia pièce où se trouvait Bernadette.

La vue de la physionomie paisible de sa fille calma l'anxieuse agitation du père, et ce ne fut plus qu'ut pauvre homme du peuple un peu tremblant devant le, personnage qui, malgré sa modeste position, était pa: son activité et son intelligence, le plus important et le plus redouté de ce petit pays.

François Soubirous avait ôté son béret béarnais et le roulait entre ses mains. Le Commissaire, à qui rien n'échappait, devina la peur du meunier.

Il reprit son air de bonhomie et de pitié compatissante. Illui frappa familièrement sur l'épaule :

— Père Soubirous, lui dit-il, prenez garde, prenez garde, prenez garde ! Votre fille est en train de se faire une mauvaise affaire : elle s'engage tout droit dans le chemin de la prison. Je veux bien ne pas l'y envoyer pour cette fois, mais à la condition que vous lui défendrez de retourner à cette Grotte où elle joue la comédie. A la première récidive je serai inflexible, et d'ailleurs, vous savez que M. le Procureur Impérial ne plaisante pas.

— Puisque vous le voulez, monsieur Dominique, répondit le pauvre père effrayé, je le lui défendrai, et sa mère aussi : et comme elle nous a toujours obéi, elle n'ira certainement pas.

— En tout cas, si elle y va, si ce scandale continue, je m'en prendrai non-seulement à elle, mais à vous, dit le terrible Commissaire redevenant menaçant et les congédiant d'un geste.

Au moment où Bernadette et son père sortirent, la foule fit entendre des cris de satisfaction. Puis, l'enfant étant rentrée chez elle, la multitude se dispersa par la ville.

1k MOIS DE MARIE DE X.-D. DE LOURDES.

Le Commissaire et M. Estrade persistaient d'ailleurs l'un et l'autre dans leur incrédulité relativement au fait même de l'Apparition. Mais une nuance séparait déjà leurs deux * négations, et cette nuance était un abîme. L'un supposait Bernadette adroite dans son mensonge, l'autre la, jugeait de bonne fui dans son illusion.

— Elle est habile, disait le premier.

— Elle est sincère, disait le second.

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Notre-Dame de Lourdes, qui avez écrasé sous votre pied le Père du Mensonge, priez l'Esprit-Saint de mettre au fond de nous-mêmes l'inébranlable amour de la Vérité. Qua rien en ce monde ne nous semble au-dessus d'elle, caria Vérité c'est Dieu même. Qu'aucune difficulté, qu'aucun intérêt, qu'aucun péril ne nous la fasse renier. Proclamons-la toujours et. partout sans nulle crainte des hommes, pleinement assurés que, s'ils se dressent contre nous à cause d'elle, le Seigneur saura mettre sur nos lèvres les paroles qu'il faudra dire, et faire tourner à sa gloire et à celle des justes les manœuvres et les pièges du persécuteur.

0 Marie, à qui fut consacré ce beau pays de France, Reine de notre patrie, faites que nous quittions enfin ces sentiers de mensonge et de fourberie, de ruses et de dol, où l'oubli de Dieu et l'amour du lucre, où la vile passion de l'argent et l'ambition de dominer ont conduit , hélas ! tant d'hommes de notre nation, depuis le marchand qui trompe sur ce qu'il vend jusqu'à l'orateur et à l'écrivain qui préconisent le faux et s'efforcent de faire accepter l'imposture, jusqu'au politique qui abuse les peuples et trouble les nations par des diplomaties à doubles paroles, par le dédain des traités et des lois, par le mépris de la foi jurée.

Délivrez-nous de ces hontes et de ces bassesses, ô Reine de gloire et rendez-nous la fière vertu de nos pères. Que

par votre intercession, ô Marie, nous redevenions le peuple chrétien, le peuple fils aine de l'Église,' le peuple dont la loyale franchise était telle que cette qualité dominante," qui semblait être son essence, était devenue son propre nom et c^u'on l'appelaît. « Le peuple franc. » Mère du Dieu de Vérité; Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Ainsi soit-il.

Bien qu'il eût été impuissant contre les réponses simples, précises, sans contradiction, de Bernadette, M. Dominique avait remporté, à ia fin de cette longue lutte, un avantage décisif. Il avait fortement effrayé le père de la Voyante, et il comprenait que, par ce côté, il était, pour le moment du moins, maître delà position.

François Soubirous était un fort brave homme, mais ce n'était point un héros. Devant l'autorité officielle il était timide, comme- le sont habituellement les gens du menu peuple et les indigents, pour lesquels la moindre tracasserie est un désastre immense, à cause de leur misère, et qui sentent leur entière impuissance contre l'arbitraire et la persécution. Il croyait, il est vrai, à la réalité des Apparitions ; mais, ne comprenant point ce que c'était, n'en mesurant pas l'importance, éprouvant même une certaine terreur au sujet de ces choses extraordinaires,-il ne voyait pas grand inconvénient à s'opposer au retour de Bernadette à la Grotte. Il avait bien peutêtre une vague crainte de déplaire à la « Dame » invisible

qui se manifestait à son enfant, mais la peur d'irriter un homme en chair et en os, d'engager la lutte avec un personnage aussi redouté que le Commissaire, le touchait de plus près, et agissait bien plus puissamment sur son esprit.

— Tu vois que tous ces messieurs du pays sont contre nous, dit-il à Bernadette, et que si tu reviens à la Grotte, M. Dominique, qui peut tout, te fera mettre, toi et nous, en prison. N'y retourne plus.

— Père, disait Bernadette, quand j'y vais, ce n'est pas tout à fait de moi-même. En un certain moment il y a quelque chose en moi qui m'y appelle et qui m'y attire.

— Quoi qu'il en soit, reprit le père, je te défends formellement d'y aller désormais. Tu ne me désobéiras certainement pas pour la première fois de ta vie.

La pauvre enfant, prise de la sorte entre la promesse faite à l'Apparition et la défense expresse de l'autorité paternelle, répondit :

— Je ferai alors tout mon possible pour m' empêcher' d'y aller et résister à -l'attrait qui m'y appelle.

Ainsi se passa tristement la soirée de ce même dimanche qui s'était levé dans la glorieuse et bienheureuse splendeur de l'extase.

Le lendemain matin, lundi 22 février, à l'heure habituelle des Apparitions, la foule qui attendait la Voyante sur les rives du Gave ne la vit point venir. Ses parents l'avaient, dès le lever du soleil, envoyée à l'école, et

Bernadette, ne sachant qu'obéir, s'y était rendue, le cœur tout gros de larmes.

Les Sœurs, que leurs fonctions de cbarité et d'enseignement, peut-être aussi les recommandations de M. le .Curé de Lourdes, retenaient à l'Hôpital et à l'École, n'avaient jamais vu les extases de Bernadette et n'ajoutaient pas foi aux Apparitions. En ces matières d'ailleurs, si le peuple se montre parfois trop crédule, il se trouve que, par un phénomène qui surprend d'abord, mais qui est incontestable, les Ecclésiastiques, les Religieux et les Religieuses sont très-sceptiques et très-rebelles à croire, et que, tout en admettant théoriquement la possibilité de telles manifestations divines, ils exigent, avec une sévérité souvent excessive, qu'elles soient dix fois prouvées, Les Sœurs joignirent donc leur défense formelle à celle des parents, disant à Bernadette que toutes ces Visions n'avaient rien de réel, qu'elle avait le cerveau dérangé ou qu'elle mentait. L'une d'elles, soupçonnant une imposture en une chose si grave et si sacrée, se montrait même assez dure, traitant toutes ces choses de fourberie :

— Méchante enfant, lui disait-elle, tu fais là un indigne Carnaval dans le saint temps du Carême.

D'autres personnes, qui la virent aux récréations, l'accusaient de vouloir se faire passer pour une Sainte et de se livrer à un jeu sactilége.La moquerie de quelques enfants de l'École s'ajoutait aux reproches amers et aux humiliations dont elle était abreuvée.

Dieu voulait éprouver Bernadette. L'ayant, les jours précédents, inondée de consolations, il entendait, en sa sagesse, la laisser pour un certain temps dans le délaissement absolu, en butte aux railleries et aux injures, et la

mettre aux prises, seule et abandonnée, avec l'hostilité de tous ceux dont elle était entourée. '

La matinée se passa dans ces angoisses, d'autant plus pénibles et déchirantes qu'elles arrivaient dans une âme toute neuve, à cet âge, habituellement calme et pur, où les impressions sont si vives, l'accoutumance des douleurs humaines n'ayant pas encore formé comme un calus autour des fibres délicates du cœur.

- Vers le milieu du jour, les enfants rentraient un instant chez elles pour prendre leurs repas.

Bernadette, l'âme brisée entre les deux termes inconciliables de cette situation sans issue, cheminait tristement vers sa maison. La cloche de l'église de Lourdes venait de sonner Y Angélus de midi.

En ce moment une force étrangère s'empara d'elle tout à coup, agissant, non sur son esprit mais sur son corps, comme eût pu le faire un bras invisible, et la poussa hors du chemin qu'elle suivait pour la porter invinciblement dans la direction du sentier qui se trouvait à droite. Cette impulsion était pour elle, paraît-il, ce que serait, pour une feuille gisant à terre, l'impétueux souffle du vent. Elle ne pouvait pas plus s'empêcher d'avancer que si elle eût été placée soudainement sur la plus rapide des pentes. Tout son être physique se trouva brusquement entraîné vers la Grotte où ce sentier conduisait. Il lui fallut marcher, il lui fallut courir.

Et cependant, le mouvement qui l'emportait n'était ni j brusque ni violent. Il était irrésistible, mais n'avait rien de heurté ni de dur ; tout au contraire, c'était la suprême force dans la suprême douceur. La main toute-puissante se faisait maternelle et douce, comme si elle eût craint de blesser cette frêle enfant. .

La Providence qui gouverne toutes choses avait donc

résolu l'insoluble problème. L'enfant, soumise à son père, n'allait point à la Grotte où son cœur seul s'élançait ; et voilà qu'entraînée de force par l'Ange du Seigneur elle y arriva pourtant, suivant sa promesse à la Vierge, sans que, malgré cela, sa volonté eût désobéi à l'autorité paternelle.

De tels phénomènes se sont plus d'une fois produits dans la vie de certaines âmes dont la pureté profonde a plu au cœur de Dieu. Saint Philippe Néri, sainte Ida de Louvain, saint Joseph de Copertino, sainte Rose de Lima, ont éprouvé des choses semblables ou analogues.

Cet humble cœur, meurtri et abandonné, souriait déjà à l'espérance à mesure que ses pas s'approchaient de la Grotte.

— Là, se disait l'enfant, je reverrai l'Apparition bienaimée ; là je serai consolée de tout; là je contemplerai ce visage si beau dont la vue me ravit de bonheur. A ces peines cruelles va succéder la joie sans bornes, car la. « Dame », elle, ne m'abandonnera pas. »

Elle ne savait point, en son inexpérience, que l'esprit de Dieu souffle où il veut.

Un peu avant l'arrivée à la Grotte, la force mystérieuse qui avait emporté l'enfant parut sinon s'interrompre, du moins diminuer. Bernadette marcha moins vite et avec une fatigue qu'elle n'avait pas habituellement ; car c'était justement à cet endroit que, les autres jours, une puissance invisible semblait à la fois et l'attirer vers la Grotte et la soutenir dans sa marche. Elle n'éprouva ce jour-là, ni cette attraction secrète, ni cet appui mystérieux. Elle avait été poussée vers la Grotte, elle n'y avait point été attirée. La force qui l'avait saisie lui avait marqué le chemin du devoir, et montré qu'avant toutes choses il

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fallait obéir et tenir la promesse faite à l'Apparition ; mais l'enfant n'avait point, comme les autres fois, ressenti le tout-puissant attrait. Quiconque a l'habitude de l'analyse saisira ces nuances, plus faciles à comprendre qu'à exprimer.

Bien que la très-grande multitude qui, durant toute la matinée, avait si vainement attendu Bernadette se fût dispersée, il se trouvait pourtant en ce moment devant les Roches Massabielle une foule considérable. Les uns y étaient venus pour prier, les autres par simple curiosité. Beaucoup, ayant vu de loin Bernadette cheminer dans cette direction, étaient accourus et arrivaient en même temps qu'elle.

L'enfant, comme de coutume, s'agenouilla humblement et se mit à réciter son chapelet en regardant l'ouverture tapissée de mousse et de branches sauvages où la Vision céleste avait, déjà six fois, daigné apparaître à ses yeux.

La foule attentive , curieuse , recueillie , haletante, s'attendait à tout instant à voir le visage de l'enfant rayonner et marquer, par sa splendeur, que l'Etre surhumain était debout devant elle.

Un temps très-long se passa ainsi.

Bernadette priait avec ferveur; mais rien dans ses traits immobiles ne s'éclairait du divin reflet. La Vision merveilleuse ne se montra point à ses yeux et l'enfant implora sans être exaucée la réalisation de ses espérances. Le Ciel parut l'abandonner comme la Terre et demeurer aussi dur à sa prière et à ses larmes que les roches de marbre devant lesquelles ses genoux étaient ployés.

De toutes les épreuves auxquelles elle était soumise depuis là veille, celle-là était la plus cruelle, et ce fut là l'amertume des amertumes.

— Pourquoi avez-vous disparu ? pensait l'enfant. Et pourquoi m'abariuonnez-vous ?

L'Êîre merveilleux lui-même semblait en effet la repousser au~si, et, en cessant de se manifester, donner raison aux contradicteurs et laisser le champ libre à ses ennemis.

La foule déconcertée interrogea Bernadette. Mille questions lai étaient posées par ceux qui l'entouraient.

Elle attribuait l'absence de T Apparition à quelque mé.OLtentement. « Aurais-je fait quelque faute ? » se demandait- elle. Mais sa conscience ne lui répondait par aucun reproche. Son élan vers la Vision divine qu'elle brû'ait de contempler encore redoublait cependant de ferveur. Elle cherchait en son âme naïve comment elle ferait pour la revoir et elle ne le savait. Elle se sentait impuissante à évoquer cette Beauté sans tache qui lui était apparue, et elle pleurait, le cœur tourné en haut, ne sachant pas que pleurer, c'est prier.

— D'où viens-tu ? lui dit son père, au moment où elle rentra.

Elle raconta ce qui venait de se passer.

— Et tu dis, reprirent les parent?, qu'une force t'a emportée malgré toi ?

— Oui, répondit Bernadette:

— Cela est vrai, pensèrent-ils, car cette enfant n'a jamais menti.

Le père Soubirous réfléchit unlongmoment.il semblait y avoir en lui comme une lutte intérieure. Enfin il releva la tête et parut prendre une résolution définitive.

— Eh bien, reprit-il, puisqu'il en est ainsi, puisqu'une force supérieure t'a entraînée, je ne te défends plus d'aller à la Grotte et je te laisse libre.

La joie, une joie vive et pure, descendit sur le visage de Bernadette

Ni le meunier ni sa femme n'avaient présenté comme une objection la non-Apparition de ce jour. Peut-être, au fond intime de leur cœur, en voyaient-ils la cause dans la résistance que, par effroi de l'autorité officielle, ils avaient apportée aux ordres surhumains.

Ce que nous venons de raconter s'était passé dans l'après-midi, et le bruit s'en était rapidement répandu dans la ville. La brusque interruption des Apparitions surnaturelles donnait lieu aux commentaires les plus opposés. Les uns prétendaient en faire un argument sans réplique contre toutes les visions précédentes ; les autres, au contraire, en tiraient une preuve de plus en faveur de la sincérité de l'enfant.

Cette force irrésistible qui aurait entraîné Bernadette malgré elle, faisait hausser les épaules philosophiques de l'endroit, et fournissait un sujet d'interminables thèses aux honorables savants qui expliquaient tout par une perturbation du système nerveux.

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Notre-Dame de 'Lourdes, qui avez voulu que Bernadette souffrît et traversât l'épreuve sans huile consolation, apprenez-nous à supporter d'un œur chrétien, et les traverses de la vie, et les faux jugements des hommes, et leurs injures, et leurs médisances, et leurs calomnies, et leurs contradictions.

Notre-Dame de Lourdes , qui avez jugé bon en votre sagesse, de cesser alors d'apparaître à votre enfant bien-aimée, apprenez-nôus aussi à supporter en nous-mêmes la sécheresse de l'âme, la stérilité du cœur, le manque de ferveur sensible, l'absence de toute consolation spirituelle, la privation apparente de Dieu.

On raconte, ô Marie, que votre glorieux serviteur saint Vincent de Paul demeura trois ans dans cet état désolé et

que durant ces trois années sa volonté toujours sainte ne se découragea pas un instant devant ce ciel d'airain qui était fermé et qui paraissait vide, devant cette croix rude et nue d'où il semblait que le Sauveur se fût retiré à jamais. Donnez-nous, ô notre Mère, de supporter ces aridités, si souvent, hélas! occasionnées par nos fautes et de servir le Seigneur dans le délaissement comme dans les délices, dans la peine comme dans la joie.

En ces heures ternes et sans soleil où notre pauvre nature éprouve quelque chose des angoisses de votre divin Fils quand il cria dans son agonie : e O mon Dieu, ô mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?» en ces heures tristes et lamentables où l'âme est environnée de ténèbres glacées donnez- nous, ô Vierge puissante, un peu de ce courage dont vous eûtes vous-mêm: tant besoin au pied de la Croix, lorsque vous vîtes le Dieu vivant mourir sur un gibet infâme et que Tous reçûtes en vos bras le corps inanimé de votre Jésus. Aux heures de l'abandonnement, Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Ainsi soit-il.

Le Commissaire, voyant que ses injonctions avaient été violées, et apprenant en outre que François Soubirous avait levé la défense qu'il avait faite à sa fille, les manda tous deux devant lui, ainsi que la mère, et il renouvela ses menaces. Il parvint de nouveau à les effrayer ; mais, malgré la terreur qu'il leur inspirait, il ne trouva plus, à sa grande surprise, dans François Soubirous, la docilité ou la faiblesse de la veille. - •

— Monsieur, disait le pauvre homme, Bernadette n'ajamais menti, et si le bon Dieu, la sainte Vierge ou quelque sainte l'appelle, nous ne pouvons nous y opposer. Mettezvous à notre place, monsieur le Commissaire, le bon Dieu nous punirait !

— D'ailleurs, tu dis toi-même que la Vision n'a plus lieu, argumentait Dominique, en s'adressant à l'enfant. Tu n'as plus rien à y faire.

— J'ai promis d'y aller tous les jours de la Quinzaine, répondait Bernadette.

— Tout cela, ce sont des contes ! s'écriait le policier

exaspéré ; et je vous ferai tous mettre en prison, si cette fiUe continue d'ameuter les multitudes par ses simagrées.

— Mon Dieu, disait Bernadette, je m'en vais prier toute seule, je n'appelle personne, et s'il vient tant de foule après moi et avant moi, ce n'est pas ma faute. C'est qu'on a dit que c'était la sainte Vierge, mais moi, je ne sais pas ce que c'est.

Habitué aux arguties, aux allures détournées du monde des coquins, l'homme de police était déconcerté devant cette simplicité profonde. Ses ruses, sa merveilleuse habileté, ses questions captieuses, ses menaces, tous les vieux tours déliés ou terribles de son métier avaient jusque-là échoué contre ce qui lui semblait encore la faiblesse même. N'admettant pas un seul instant qu'il fût dans le faux, il ne pouvait comprendre la cause de sa complète impuissance. Aussi, loin de renoncer à s'opposer au libre cours des choses, il résolut d'appeler d'autres forces à son aide.

— En vérité, s'écriait-il en frappant du pied, voilà une stupide affaire !

Et, laissant les Soubirous rentrer chez eux, il courut chez le Procureur impérial, M. Vital D....

Ce dernier, malgré son horreur de la superstition, ne pouvait trouver dans l'arsenal de nos codes aucun texte pour traiter la Voyante en criminelle. Elle ne convoquait .personne ; elle ne tirait de toutes ces choses aucun profit d'argent ; elle allait prier sur un terrain communal, ouvert a tout le monde et où aucune loi ne l'empêchait de s'agenouiller; elle ne faisait tenir à l'Apparition aucun discours subversif ou contraire au Gouvernement ; les popukliors ne se livraient à aucun désordre. Il n'y avait évidemment aucun moyen de sévir.

Quant à poursuivre Bernadette pour délit de « fausses nouvelles », il était établi par l'expérience qu'elle ne se contredisait jamais ; et, en dehors d'une contradiction dans ses paroles, parfaitement constatée, il était difficile de lui prouver qu'elle mentait, sans attaquer directement le principe même des Apparitions surnaturelles, principe admis de tout temps par l'Ëglise catholique. Or, sans l'agrément des hautes autorités de la magistrature et de l'État, un simple procureur impérial ne pouvait prendre sur lui d'engager un pareil conflit.

Pour qu'elle fût passible de poursuites, il fallait au moins que Bernadette se contredît un jour ou l'autre ; qu'elle ou ses parents tirassent quelque profit de ce qui se passait, que la foule se livrât à quelque désordre.

Or rien de tout cela n'était encore arrivé, ,

Le lendemain matin, la foule se trouvait devant la Grotte avant le lever du soleil. Bernadette arriva avec cette calme simplicité que n'altéraient ni l'hostilité menaçante des uns, ni la vénération enthousiaste -des autres. La tristesse et les angoisses de la veille avaient laissé quelques traces sur son visage. Elle craignait encore de ne plus revoir l'Apparition, et quelle que fût son espérance, elle n'osrdt s'y abandonner.

Elle s'agenouilla humblement, appuyant l'une de ses mains :-ur son cierge bénit qu'elle avait apporté ou qu'on lui donna, tenant de l'autre le chapelet.

Le temps éîait calme, et la flamme du cierge ne montait

pas plus droit vers le ciel que la prière de cette âme vers les régions invisibles d'où avait coutume de descendre l'Apparition bienheureuse. Il en était ainsi sans doute ; car à peine l'enfant se fut-elle prosternée que l'ineffable Beauté dont elle invoquait si ardemment le retour se manifesta à ses yeux et la ravit hors d'elle-même. L'auguste Souveraine du Paradis arrêta sur l'enfant de ce monde un regard plein d'une inexprimable tendresse, paraissant l'aimer encore davantage depuis qu'elle avait souffert. Elle, le plus grand, le plus sublime, le plus puissant des êtres créés ; Elle, dont la gloire, dominant tous les âges et remplissant l'éternité, fait pâlir ou plutôt disparaître toute autre gloire ; Elle, la Fille, l'Épouse et la [Mère de Dieu, elle sembla vouloir rendre tout à fait intimes et familiers les liens qui l'unissaient à cette petite fille inconnue et ignorante, à cette humble gardense de brebis. Elle l'appela par son nom, de cette voix harmonieuse dont le charme profond ravit l'oreille des anges.

— Bernadette ! disait la divine Mère.

— Me voici, répondit l'enfant.

— J'ai à vous dire pour vous seule et concernant vous seule une chose secrète. Me promettez -vous de ne jamais i& répéter à personne çn ce monde ?

— Je vous le promets, dit Bernadette.

Le dialogue continua et entra dans un mystère profond qu'il ne nous est ni possible ni permis de sonder.

Quoi qu'il en soit, quand oette sorte d'intimité fut établie, la Reine du Royaume éternel regarda cette petite enfant, qui, la veille encore, avait souffert et qui devait encore souffrir pour l'amour d'Elle, et il lui plut de la choisir comme l'ambassadrice de l'une de ses volontés parmi les hommes.

— Et maintenant, ma fille, dit-elle à Bernadette,

allez, allez dire aux prêtres que je veux qu'on m'élève ici une chapelle.

Et en prononçant ces mots, sa physionomie, son regard et son geste semblaient promettre qu'Elle y répandrait des grâces sans nombre.

Après ces paroles, Elle disparut ; et le visage de Bernadette rentra dans l'ombre, comme, le soir, y rentre la terre, quand le soleil s'est effacé peu à peu dans les profondeurs de l'horizon.

La multitude se pressait autour de l'enfant, naguère encore transfigurée par l'extase. Tous les cœurs étaient émus. On l'interrogeait de toutes parts. On ne lui demandait point si la Vision avait eu lieu ; car, au moment de l'extase, tous avaient compris, avaient eu conscience que l'Apparition était là : mais on Voulait savoir les paroles qui avaient été prononcées. Chacun faisait effort pour approcher de l'enfant et pour l'entendre.

— Que vous a-t-Elle dit? Que vous a dit la Vision? était une question qui partait de toutes les bouches.

— Elle m'a dit deux choses, l'une pour moi seule et l'autre pour les prêtres, et je vais tout de suite vers eux, répondait Bernadette, qui avait hâte de reprendre le chemin de Lourdes pour remplir son message.

Elle s'étonnait, ce jour-là comme précédemment, que tout le monde n'entendît pas le dialogue et ne vît point la « Dame. » « La Vision parle assez haut pour qu'3n l'entende, disait-elle ; et, moi aussi, j'élève la voix comme à l'ordinaire. » Or, durant l'extase, on remarquait bien les lèvres de l'enfant qui s'agitaient, mais c'était tout et on ne distinguait aucune parole.

Lorsque Bernadette arriva dans la ville, les flots populaires s'étaient portés en avant pour voir ce qu'elle allait faire .

L'enfant descendit la route qui traverse Lourdes et en forme la principale rue ; puis s'arrêtant dans la partie inférieure de la ville, devant le mur de clôture d'un rustique jardin, elle en ouvrit la porte verte à claire-voie, et elle se dirigea vers la maison dont ce jardin dépendait.

La foule, par un sentiment de respect et de convenance, ne suivit pas Bernadette et demeura dans la rue.

Humble et simple, vêtue de ses pauvres habits raccommodés en maint endroit, la tête et les épaules couvertes de son petit capulet blanc en étoffe grossière, n'ayant en un mot nul signe extérieur d'une mission d'en haut, sinon peut-être ce royal manteau de l'indigence que Jésns-Christ a porté, la messagère de la divine Vierge apparue à la Grotte venait d'entrer chez l'homme vénérable dans lequel se personnifiait, en cf coin de terre et pour cette enfant, l'indéfectible autorité de. l'Église catholique.

. Quoiqu'il fût encore de fort bonne heure, M. le cure de Lourdes avait déjà dit l'Office divin.

Nous ne savons si, au moment où il allait entendre pour la première fois cette pauvre bergère, si petite aux regards de la Chair et du Monde, si grande peut-être suivant le Ciel, sa mémoire lui rappela les diverses paroles qu'il venait de prononcer, précisément ce

our-Ià, à l'Introït et au Graduel de la messe : In medio Eccïesise aperuitos ejus... Linguaejus loquitur judicium. Lex Dei ejus in corde ipsius. * Ses lèvres ont parlé au milieu de l'Église.... Sa langue 'a dit ce qui est juste. La loi de son Dieu est dans son cœur ! . »

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

A nous aussi, Notre-Dame tle Lourdes, vous avez parlé en secret, f isaut entendre à notre aire des paroles intimes qui semblaient sortir de nous-mêmes, et qui n'étaient que votre voix mystérieuse, retentissant dans le fond de nos cœurs. Ainsi 1 vous nous avez parlé en votre sollicitude, ô Mère vénérable | du genre humain, ainsi vous nous avez parlé lorsque en pré- ||sence des tentations mauvaises ou des devoirs difficiles, nous avons entendu dans l'écho de nos consciences le conseil pressant de suivre le bon chemin : « Mon enfant, résiste à la colère ! Mon enfant, sois cha=te ! Mon enfant, sois désintéressé ! Mon enfant, sois charitable ! Mon enfant, sois vertueux ! » C'était vous-même qui parliez, ô notre Mère bien aimée.

A nous aussi vous avez dit : et — Va trouver le Prêtre, afin qu'un temple s'élève en ce lieu. Va trouver l'homme qui est ^ dépositaire des grâces de Dieu, l'homme qui peut, au nom du Très-Haut, absoudre tous lespéehés, déblayer tous les obstacles, et faire place nette à l'édifice nouveau. Va trouver le Prêtre, et dans les sacrements que sa main distribue, tu recevras, avec L'intelligence et la force, tout ce qui est nécessaire paur le travail que j'attends de toi. Et ce travail, ô mon fils, et ce travail, ô ma fille, c'est d'é'ever en ton âme un temple invisible, le temple auguste de la vertu, pour que mon Jésus en fasse son tabernacle, pour que j'y descende avec lui et que le Ciel entier mette ses complaisances dans ce séjour de la

I. Missel Romain. 23 février. Fête de saint Pierre Damien. Introït et Graduel de la messe.

terre. » Ainsi vous nous avez parlé, ô Marie. Ainsi vous nous parlez encore, mais notre oreille inattentive se laisse distraire par d'autres accents; et, moins dociles que la bergère de Lourdes, nous ne prenons point pour règle les paroles de votre bouche.

Humblement prosternés à vos pieds, ô Vierge Marie, nous gémissons de notre ingratitude et de la dureté de nos cœurs. Pardonnez-nous, ô Mère offensée, pardonnez-nous et guérissez-nous. Ne soyez pas sourde à notre prière comme nous avons été nous-mêmes rebelles à votre voix, et montrezvous aujourd'hui ce que vous avez toujours été : le Refuge des pécheurs et le Secours des Chrétiens. Sans un tel refuge nous sommes perdus, sans un tel secours nous ne pouvons, rien. Notre âme n'est, hélas ! jusqu'ici qu'une hôtellerie profane où passent et repassent les passions coupables, les idées terrestres et la multitude des vains désirs. Obtenez-nous de la changer enfin, suivant vos inspirations et avec la force des sacrements. Obtenez-nous d'en faire un Temple saint dont la Foi aura formé les colonnes, dont l'Espérance'sera la lumière dont la Charité sera l'encens, unTemple digne de vous et digne de Dieu. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Ainsi soit-il.

M. l'abbé Peyramale, tout en étant pleinement pénét'é, en fidèle et pieux enfant de l'Église, de la possibilité es Apparitions, avait quelque peine à croire à la réalité ivine de cette Vision extraordinaire qui, au dire d'une nfant, se manifestait sur les rives du Gave, dans la rrotte, naguère inconnue, des Rochers Massabielle. /aspect de l'extase l'eût convaincu sans doute ; mais il .'avait rien vu de toutes ces choses que par des yeux trangers, et de grands doutes étaient en lui, d'abord sur i réalité même des Apparitions, et ensuite sur leur caactère divin. L'Ange de ténèbres se transforme en effet

Ïnar moments en ADge de Lumière, et une certaine injuiétude est légitime en ces matières. Il jugeait d'ailleurs écessaire d'éprouver par lui-même la sincérité de la royante. Aussi accueillit-il Bernadette avec une défiance ;sez brusque dans l'expression et allant même jusqu'à sévérité.

Quoiqu'il se fût tenu, comme nous l'avons dit, à écart des événements et qu'il n'eût, de sa vie, parlé à

Bernadette, si nouvelle d'ailleurs parmi ses ouailles, il la connaissait pourtant de vue, quelques personnes la lui ayant montrée, la veille ou l'avant-veille, alors qu'elle passait dans la rue.

— N'est-ce pas toi qui es Bernadette, la fille de Soubirous, le meunier? lui dit-il, dès que, après avoir traversé le jardin, elle se présenta devant lui.

Le prêtre éminent, dont nous avons fait le portrait, était avec ses paroissiens familier comme un père, et iJ avait coutume de tutoyer de la sorte tous les petits enfants de son troupeau. Seulement ce jour-rlà, le ton du père était sévère.

— Oui, c'est moi, Monsieur le Curé, répondit l'humble messagère de la Vierge.

— Eh bien, Bernadette, que me veux-tu?... Qaé vienstu faire ici? reprit-il non sans quelque rudesse, et en arrêtant sur l'enfant un regard dont la froide réserve et la sévère inquisition étaient faites pour déconcerter une âme peu sûre d'elle-même.

" — Monsieur le Garé, je viens de la part de la « Dame » qui m'apparaît à la Grotte de Massabielle....

— Ah oui ! fit le Prêtre en lui coupant la parole, tu prétends avoir des Visions et tu fais courir tout le pays avec tes histoires. Qu'est-ce que tout cela? Que t'est-il arrivé depuis quelques jours ? Qu'est-ce donc que ces choses extrordinaires que tu affirmes et que rien ne prouve ?

Bernadette était peinée, surprise peut-être en son innocence, par l'attitude sévère et le ton presque dur qu'avait pris en la recevant M. le curé Peyramale, habi-tuelle:uent si bon, si paternel et si doux avec ses paroissiens et en particulier avec les humbles et les petits.

Bernadette, le cœur un peu serré, mais sans nul trou-".

I He et avec la paisible assurance de la vérité, raconta i simplement ce que le lecteur connaît déjà.

L'homme de Dieu savait être supérieur à ses préventions personnelles. Accoutumé par une longue pratique à Jjlire dans le fond des cœurs, il admirait en lui-même, 5 tandis qu'elle parlait, le caractère étonnamment vrai de ; cette petite paysanne, racontant en son rustique langage des événements aussi merveilleux. À travers ces yeux limpides, derrière ce candide visage, il apercevait l'innocence profonde de cette âme privilégiée. Il était impos^ sible à sa noble et droite nature d'entendre un tel accent ; de vérité et de regarder ces traits harmonieux et purs, où } tout était bon, sans se sentir intérieurement porté a croire {en la parole de l'enfant qui parlait.

Les incrédules eux-mêmes, nous l'avons expliqué, In' accusaient déjà plus la sincérité de la Voyante. Dans ■ ses extases, la Vérité semblait sortir de sa personne et [rayonner, réchauffant les cœurs, et dissipant, ainsi que lie vains nuages, les confuses objections de l'esprit. Celte fc enfant extraordinaire avait, en un mot, autour de son liront, comme une auréole de sincérité, visible aux yeux iies âmes pures, et même à d'autres, et sa parole avait le don de chasser le doute.

Quelque inébranlable et arrêté que fût le caractère de .VI. Peyramale, quelle que fût sa fermeté d'âme et d'esprit, juelque vive que fût sa défiance, son cœur fut étrangenent remué par une émotion — en apparence inexplicable — aux accents de cette Bernadette dont on parlait ant et qu'il entendait pour, la première fois! Cet homme i fort se sentait vaincu par cette toute-puissante faiblesse. Toutefois il avait trop d'empire sur lui-même, trop de prudence, pour se laisser aller à une impression qui, kprès tout, aurait pu le tromper. Simple particulier,

il eût peut-être dit à l'enfant : « Je te crois. » Pasteur d'un vaste troupeau, préposé à la garde de la vérité, il avait résolu de ne se rendre qu'aux preuves palpables et visibles. Aucun muscle de son visage ne trahit son agitation intérieure. Il eut la force de garder envers l'enfant sa pbysionomie rude et sévère :

— Et tu ne sais pas le nom de cette Dame ?

— Non, répondit Bernadette. Elle ne m'a point dit qui elle était.

— Ceux qui te croient, reprit le prêtre, s'imaginent que c'est la sainte Vierge Marie. Mais sais-tu bien, ajoutat-il d'une voix grave et vaguement menaçante, que si tu prétends faussement la voir dans cette Grotte, tu prends le chemin de ne la jamais voir dans le ciel? Ici, tu te dis seule à la voir. Là-haut, si tu mens en ce monde, les autres la verront, et toi tu seras, pour ta tromperie, à jamais loin d'Elle, à jamais dans l'enfer.

— Je ne sais point si c'est la sainte Vierge, Monsieur le Curé, répondit l'enfant, mais je vois la Vision comme je vous vois ; et Elle me parle comme vous me parlez. Et je viens vous dire, de sa part, qu'Elle veut qu'on lui élève une chapelle aux Roches de Massabielle où Elle m'apparaît.

Le Curé regarda cette petite fille, lui intimant avec une si entière assurance cette demande formelle; et, malgré son émotion d'auparavant, il ne put, devant l'humble et enfantine apparence de l'ami assadrice du ciel, s'empêcher de sourire de cet étrange message. L'idée que cette enfant était dans l'illusion succéda dans son esprit à l'émotion de son cœur, et le doute reprit le dessus.

Il fit répéter à Bernadette les termes mêmes qu'avait employés la Dame de la Grotte.

^— - Après m'avoir confié le secret qui me concerne et

que je ne puis révéler, elle a ajouté: « Et maintenant, allez dire aux prêtres que je veux que l'on me bâtisse ici une chapelle,

Le prêtre garda un instant le silence. « Après tout, songeait-il, c'est possible ! » Et cette" pensée que la Mère de Dieu lui envoyait, à lui pauvre prêtre inconnu, un message direct, le remplissait d'agitation et de trouble. Puis, il arrêtait ses yeux sur l'enfant et se demandait : « Où donc est la garantie de cette petite fille, et qu'estce qui me démontre qu'elle n'est pas le jouet d'une erreur? »

— Si la « Dame.» dont tu me parles est vraiment le Reine du Ciel, répondit-il, je serai heureux, dans la

: mesure de mes forces, de contribuer à lui faire élever 1 une chapelle ; mais ta parole n'est pas une certi- |: tu de. Rien ne m'oblige à te croire. Je ne sais ,qui j; est cette Dame, et avant de m'occuper de ce qu'elle désire, ! je veux savoir si elle y a droit. Demande-lui, par consé- £ quent, de me donnè*r quelque preuve de sa puissance.

La fenêtre était ouverte et le regard du prêtre, ploni géant sur le jardin, apercevait la végétation arrêtée et la î mort momentanée que donnent aux plantes les frimas de i l'hiver.

— L'Apparition, me racontes-tu, a sous ses pieds un I rosier sauvage, un églantier qui sort des Roches. Nous I sommes au mois de février. Dis-lui de ma part que, si 1 elle veut la Chapelle, elle fasse fleurir le rosier.

Et il congédia l'enfant.

On n'avait pas tardé à savoir dans tous ses détails le dialogue qui venait d'avoir lieu entre Bernadette et le prêtre, vénéré de tous, qui était, à cette époque, Curé de la ville de Lourdes.

— Il l'a mal reçue, disaient avec joie les philosophes et les savants : il a trop, de raison pour croire aux rêveries d'une hallucinée, «t il s'est tiré avec infiniment d'esprit d'une situation difficile. D'un côté, donner son assentiment à de telles folies était impossible pour un homme de son intelligence et de sa portée; de l'autre, opposer à tout cela une négation pure et simple, c'était se mettre à dos toute cette multitude fanatisée. Au lieu de tomber dans ce double écueil, au lieu de se laisser prendre dans les cornes de ce dilemme, il s'échappe tranquillement de la difficulté et, sans aller directement contre la croyance populaire, il. demande très-finement une preuve visible, palpable, certaine, de l'Apparition, un Miracle en un mot, c'est-à-dire l'impossible. Il condamne le mensonge ou l'illusion à se réfuter d'eux-mêmes, et, avec l'épine d'un rosier sauvage, il fait crever ce grosi ballon. C'est fort bien trouvé !

Le Commissaire, le Procureur impérial et leurs amis' se réjouissaient de cette mise en demeure signifiée à l'Être invisible de la Grotte * L'Apparition est sommée, de montrer son passe-port, » était un mot qu'on répétait en riant dans les parages officiels.

— « L'églantier fleurira, » disaient les plus fermes

parmi les croyants, ceux qui étaient encore sous l'impression du spectacle de Bernadette. en extase.

Les uns et les autres attendaient avec impatience la journée du lendemain.

Parmi ceux qu'un dédain transcendant de la superstition avait empêches jusque-là de se mêler, pour examiner les choses, aux flots de la multitude, plusieurs résolurent de se rendre désormais à la Grotte, afin d'assister à la déception populaire. L'un d'eux était M. Estrade, ce Receveur des Contributions Indirectes dont nous avons - parlé et qui avait assisté, chez le Commissaire, à l'interrogatoire de la Voyante. Il avait été alors, on s'en souvient, vivement frappé par l'étrange accent de Bernadette, et, ne pouvant mettre en doute la bonne foi de l'enfant, il avait attribué son récit aux suites d'une hallucination. Parfois, cependant, cette impression première s'éloignant, il inclinait vers la solution de Dominique , lequel continuait à ne voir là dedans qu'une comédie très-habile et un rùiracle de fourberie.

Rien, tout d'abord, ne distingua cette Vision des précédentes. Il faut dire seulement que la transfiguration de la Voyante fut telle, que ce spectacle suffit à convertir M. Estrade.

« Devant la transfiguration inouïe; a-t-il écrit lui-même, toutes mes préventions antérieures, toutes mes objections philosophiques, toutes mes négations préconçues, tombèrent tout à coup et firent place à un sentiment extraordi-

naire qui s'empara de moi, malgré moi. J'eus la certitude, j'eus l'irrésistible intuition qu'un être mystérieux se trouvait la. Mes yeux ne le voyaient point; mais mon âme, mais celle des innombrables spectateurs de cette heure solennelle le voyaient comme moi avec la lumière intime de l'évidence. Oui, je l'atteste, un être divin était là. Subitement et complètement transfigurée, Bernadette n'était plus Bernadette. C'était un ange du ciel plongé dans d'inénarrables ravissements. Elle n'avait plus le même visage : une autre intelligence, une autre vie, j'allais dire une autre âme s'y peignait. Elle ne se ressemblait plus a elle-même, et il semblait que ce fût une autre personne. Son attitude, ses moindres gestes, la manière» par exemple, dont elle faisait le signe de la Croix, avaient pris une grandeur plus qu'humaine. La présence de la Vierge était si évidente, que je fus, comme mille autres, terrassé à la façon de saint Paul. »

A un certain moment, Bernadette s'avança e.i marchant sur ses genoux du point où elle priait, c'est-à-dire des bords du Gave, jusques au fond de la Grotte. Il y a environ quinze mètres. Pendant qu'elle montait cette pente un peu abrupte, les personnes qui étaient sur son passage l'entendirent très-distinctement prononcer ces paroles: « Pénitence ! pénitence ! pénitence ! »

Quelques instants . après elle se leva, et, mêlée à la la foule, elle reprit le chemin de la ville. Au lieu d'une créature transfigurée, ce n'était qu'une pauvre fille en haillons qui semblait n'avoir eu que la part commune à ce spectacle surprenant.

Durant toute cette scène cependant le rosier sauvage n'avait point fleuri. Ses branches dénudées et sanscharme serpentaient immobiles le long du rocher, et c'était en

vain que la multitude avait attendu le miracle embaumé et charmant qu'avait demandé le premier pasteur de la ville.

Circonstance digne de remarque ! la croyance des fi dèles en fut peu ébranlée ; et, malgré cette apparente protestation de la nature inanimée contre toute puissance surnaturelle, plusieurs hommes considérables, se sentirent convertis à la foi par le spectacle inouï de la transfiguration de l'enfant.

La foule, comme toujours, examinait la Grotte en tous sens après la fin de l'extase et le départ de Bernadette. M. Estrade l'explora, ainsi que tout le monde, avec le plus grand soin. Chacun cherchait à y voir quelque chose d'extraordinaire; mais rien n'y frappait les yeux. C'était une cavité vulgaire dans une roche dure et sur un sol partout desséché, sauf à l'entrée et à l'o est quand, par les temps de pluie, le vent y faisait péné.trer une humidité fugitive.

PRIÈRE

Noire-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Notre-Dame de Lourdes, avant de dire votre Nom et de commencer au lieu désert où vous apparaissiez, l'étonnante série de ces Miracles sans nombre qui devaientretentir dans tout l'univers, vous avez voulu rappeler à laterre lagrande parole que le Précurseur de votre Fils criait jadis sur les bords du Jourdain: c Pénitence ! pénitence ! pénitence ! » Vous avez voulu faire comprendre à notre sensualisme endurci que le repentir, l'expiation et la réparation des fautes commises sont le plus urgent besoin de notre siècle coupable et la préparation la plus salutaire aux grâces miraculeuses et aux bienfaits du Ciel.

A qui vous demande, hors de sa saison, la fleur parfumée du rosier, Vous répondez, ô Marie, en rappelant la nécessité des épines.

Obtenez-nous, ô toute-puissante Mère de Dieu, l'esprit de pénitence, l'esprit qui consiste à mourir à soi-même pour' ressusciter en la vie nouvelle, en la vie même de Jésus- Christ. Et. cela faisant, ô Notre-Dame de Lourdes, vous nous donnerez, dans l'hiver de ce monde, la lleur anticipée de l'éternel printemps; car la joie du cœur et sa paix embaumée naissent toujours infailliblement des aspérités et des pointes aiguës de la pénitence, comme germe et s'épanouit la rose sur les épines et sur les piquants de sa tige.

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Ainsi soit-il.

— Eh bien, l'as-lu vue encore aujourd'hui, et que t'at-elle dit? demanda le Curé de Lourdes, lorsque Bernadette se présenta chez lui en revenant de la Grotte,

— J'ai vu la Vision, répondit l'enfant, et je lui ai dit: « M. le Curé vous demande de donner quelques preuves, par exemple de faire fleurir le rosier qui est sous vos pieds, parce que ma parole ne suffit pas aux prêtres et qu'ils ne veulent pas s'en rapporter à moi. » Alors Elle a souri, mais sans parler. Puis, Elle m'a dit de prier pour les pécheurs et m'a commandé de monter jusqu'au fond de la Grotte. Et Elle a crié par trois fois les mots : « Pénitence 1 pénitence ! pénitence! » que j'ai répétés en me traînant sur mes genoux jusqu'au fond de la Grotte. Là, Elle m'a révélé encore un second secret qui m'est personnel. Puis, Elle a disparu.

— Et qu'est- ce que tu as trouvé au fond de la Grotte ?

— J'ai regardé après qu'Elle a disparu (car pendant qu'elle est là je ne fais attention qu'à Elle, et Elle m'ab-

sorbe), et je n'ai vu que le rocher, et par terre quelques brins d'herbe qui poussaient au milieu de la poussière.

Le Curé demeura songeur.

— Attendons, se dit-il.

Bien qu'ils fussent quelque peu déconcertés en présence des conversions opérées le jour même aux Roches Massabielle par l'éclat extraordinaire de la transfiguration de Bernadette, les libres penseurs du lieu triomphaient singulièrement de l'échec éprouvé par les croyants, au sujet de l'humble et gracieuse preuve demandée par M. le curé Peyramale. Us louaient ce dernier plus encore que la veille d'avoir exigé un Miracle : « Le Commissaire, disait-on, a été maladroit en voulant tuer l'Apparition : le Curé, bien plus habile, la force à se tuer ellemême. » Incapables de comprendre la loyale' simplicité de cette impartiale sagesse qui, sans doute, voulait des preuves avant de croire , mais aussi avant de nier, ils appelaient ruse ce qui était prudence et ils voyaient un piège dans la naïve prière d'une âme droite, en quête de la vérité.

L'honorable Commissaire de police paraissait cependant s'en vouloir de n'avoir pas pris la fourberie en Jlagrant délit et détruit, à lui tout seul, cette naissante superstition. Il se creusait la tête pour deviner le mot de l'énigme, car il commençait à voir clairement, par la demande même du Curé de Lourdes, que le Clergé n'était pour rien dans cette affaire. Il n'avait donc en face de lui que cette petite fille et ses parents. Il ne doutait point, d'une façon ou d'une autre, d'en venir enfin à bout.

Lorsque, par hasard, Bernadette sortait dans la rue, la foule s'empressait autour d'elle : on l'arrêtait à tout pas ; chacun voulait entendre de sa bouche. le détail des App£ ritions. Plusieurs, au nombre desquels M. Dufo, avocat, un des hommes éminenls de ce pays, la firent venir et l'interrogèrent. Ils ne résistèrent pas à la secrète puissance que la Vérité vivante mettait en ses paroles.

Beaucoup de personnes se rendirent dans la journée chez les Soubirous pour entendre les récits de Bernadette. Elle se prêtait en toute candeur et complaisance à ces incessantes interrogations : on voyait que rendre témoignage de ce qu'elle avait vu et entendu constituait désormais pour elle sa fonction particulière et son devoir.

Dans un coin de la pièce où l'on pénétrait, une petite chapelle, ornée de fleurs, de médailles, d'images pieuses, et surmontée d'une statue de la Vierge, présentait une apparence de luxe et attestait la piété de cette famille. Tout le reste de la chambre offrait' le spectacle du plus douloureux dénûment : un grabat, quelques mauvaises chaises, une table boiteuse, formaient tout l'ameublement de 'ce logis où l'on venait s'informer des splendides secrets du ciel. La plupart des visiteurs étaient frappés et émus par la vue de cette extrême indigence écrite sur toutes choses, et ne résistaient pas à la douce tentation de laisser quelque souvenir, quelque aumône à ces pauvres gens. Mais l'enfant et les parents refusaient toujours, et de telle façon qu'on ne pouvait insister.

Parmi ces visiteurs, plusieurs étaient étrangers à la ville. L'un de ces derniers vint un soir, alors que le vaet-vient de la journée était un peu calmé et qu'il n'y avait plus là qu'une voisine assise au foyer. Il interrogea soigneusement Bernadette, ne voulant qu'elle omît aucun détail et paraissant prendre un intérêt extraordinaire au récit de Penfant. Son enthousiasme et sa foi se trahissaient à chaque instant par des exclamations pleines d'attendrissement. Il félicita Bernadette d'avoir reçu une si grande faveur du ciel, puis il s'apitoya sur la misère dont il voyait les marques autour de lui :

— Je suis riche, dit-il, permettez -moi de vous venir en aide.

Et sa main déposa sur la table une bourse qu'il entr'ouvrit et qu'il laissa voir pleine d'or.

La, rougeur de l'indignation monta au visage de Bernadette.

— Je ne veux rien, Monsieur, fit-elle vivement. Reprenez cela.

Et elle repoussa vers l'inconnu la bourse déposée sur la table.

— Ce n'est point pour vous, mon enfant, c'est pour vos parents qui sont dans le besoin, et que vous ne pouvez vouloir m'empêcher de secourir.

— Ni Bernadette ni nous, nous ne voulons rien, dirent le père et la mère.

— Vous êtes pauvres, continua l'étranger en insistant,

je vous ai dérangés, je m'intéresse à vous. C'est donc par orgueil que vous refusez?

— Non, Monsieur, mais nous ne voulons rien recevoir, absolument rien. Remportez votre or.

L'inconnu reprit sa bourse et sortit, ne parvenant point à dissimuler une physionomie des plus contrariées.

D'où venait cet homme et qui était -il? Était-ce un bienfaiteur compatissant, était-ce un tentateur habile? Nous l'ignorons. — La police était si bien faite à Lourdes que M. Dominique , plus heureux que nous , savait peut-être ce secret, et, mieux que personne, connaissais le mot de l'énigme.

Le chef de la police de Lourdes n'était pas homme à reculer pour quelques échecs, et il attendait avec confiance les événements, ne doutant nullement qu'ils ne lui réservassent un triomphe, d'autant plus glorieux qu'il aurait été plus. hérissé, dès l'abord, de difficultés et d'obstacles.

La nuit cependant avait mis fin aux agitations de tant d'esprits si divers, les uns croyant à la réalité de l'Apparition, les autres restant dans le doute, un certain nombre niant résolument. L'aurore allait se lever, et l'Église universelle, sur toute la surface du globe, murmurait au fond des temples, dans le silence des presbytères déserts, dans l'ombre peuplée des Cloîtres, sous la voûte des Abbayes, des Monastères et des Couvents, ces paroles du Psalmiste dans l'office des Matines : Tu es Deus gui facis mirabilia. Notam fecisti in populis virtulem tuam... Vi-

i08 MOIS DE MARIE DE N.-D. DE LOURDES.

âerimt te aquœ, Deus, viderunt te a.quœ, et timuerunt, et turbatse sunt abyssi. « Vous 'êtes le Dieu qui faites des « merveilles. Vous avez montré votre puissance au milieu «r des multitudes... Les eaux vous ont aperçu, Seigneur, « les eaux vous ont aperçu, et elles ont tressailli en votre « présence, et les abîmes en ont été troublés *. »

Bernadette, arrivée devant les Roches Massabielle, venait de s'agenouiller.

Une multitude innombrable l'avait précédée à la Grotte, et se pressait autour d'elle. Bien qu'il y eût là bon nombre de sceptiques, de négateurs et de simples curieux, un religieux silence s'était fait tout à coup dès qu'on avait aperçu l'enfant. Un frisson, une commotion étrange avait passé sur cette foule. Tous, par un instinct unanime, les incrédules comme les croyants, s'étaient découverts le front. Plusieurs s'étaient agenouillés en même temps que la fille du meunier.

En ce moment l'Apparition divine se manifestait à Bernadette, ravie soudainement en son extase merveilleuse. Comme toujours, la Vierge lumineuse se tenait dans l'excavation ovale du rocher, et ses pieds foulaient le rosier sauvage.

Bernadette la contemplait avec un sentiment d'amour indicible, un sentiment doux et profond, qui inondait son âme de délices sans troubler en rien son esprit et sans lui faire oublier qu'elle était encore sur la terre.

La Mère de Dieu aimait cette enfant innocente. Elle voulut, par une intimité de plus en plus étroite, la presser davantage sur sa poitrine; elle voulut fortifier encore le lien qui l'unissait à l'humble bergère, afin que cette

1. Ordo de 1858, 25 février. Jeudi de la lre semaine de Carême. Office de Matines. Ps. lxxvi.

dernière ,*au milieu des agitations de ce monde, sentît, pour ainsi dire, à tout instant, que la Reine des cieux la tenait invisiblement par la main.

— Ma fille, dit-elle, je veux vous confier, toujours pour vous seule et concernant vous seule, un dernier secret que, pas plus que les deux autres, vous nô révélerez à personne au monde.

Bernadette, en la joie de son cœur, écoutait cependant l'ineffable musique de cette parole si douce, si maternelle et si tendre qui charmait, il y a dix-huit cents ans, les oreilles filiales de l'Enfant-Dieu.

— Et maintenant, reprit la Vierge après un silence, allez boire et vous laver à la Fontaine, et mangez l'herbe qui pousse à côté.

Bernadette, à ce mot de « Fontaine, » regarda autour d'elle. Nulle source n'existait et n'avait jamais existé en cet endroit.. L'enfant, sans perdre la Vierge de vue, se dirigea donc tout naturellement vers le Gave, dont les eaux tumultueuses couraient à quelques pas de là, à travers les cailloux et les roches brisées.

Une parole et un geste de l'Apparition l'arrêtèrent dans *;a marche :

— N'allez point là, disait la Vierge; je n'ai point dit de [boire au Gave, allez à la Fontaine, elle est ici.

Et étendant sa main, cette main délicate et puissante à laquelle la nature est soumise, Elle montra du doigt à (l'enfant, au côté droit de la Grotte, ce même coin desséché |vers lequel, la veille au matin, Elle l'avait déjà fait montter à genoux.

Bien qu'elle ne vît à l'endroit indiqué rien qui semblât voir rapport aux paroles de l'Être divin, Bernadette obéit

à l'ordre de la Vision céleste. La voûte delà Grotte allait en s'abaissant de ce côté, et la petite fille gravit sur ses genoux l'espace qu'elle avait à parcourir.

Arrivée au terme, elle n'aperçut devant elle nulle; apparence de fontaine. Tout contre le roc poussaient çà et là quelques touffes de cette herbe, de la famille des saxifragées, que l'on nomme la Dorine. Soit sur un nouveau signe de l'Apparition, soit par un mouvement intérieur de son âme, Bernadette, avec cette foi simple qui plaît tant au cœur de Dieu, se baissa, et, grattant le sol de ses petites mains, se mit à creuser la terre.

Les innombrables spectateurs de cette scène," n'entendant ni ne voyant l'Apparition, ne savaient que penser du singulier travail de l'enfant. Déjà plusieurs commençaient à sourire et à croire à quelque dérangement dans le cerveau de la pauvre bergère. Qu'il faut psu de chose pour ébranler la foi !

Tout à coup, le fond de cette petite cavité, creusée par l'enfant, devint humide. Arrivant de profondeurs inconnues, à travers les roches de marbre et les épaisseurs de la terre, une eau mystérieuse se mit à sourdre goutte à goutte sous les mains de Bernadette, et à remplir ce creux, de la grandeur d'un verre, qu'elle avait achevé de former.

Cette eau nouvelle venue, se mêlant à la terre brisée, ne fit tout d'abord que de la boue. Bernadette, par trois fois, essaya de porter à ses lèvres ce liquide bourbeux ; mais, par trois fois, son dégoût fut si fort qu'elle le rejeta , sans se sentir la force de l'avaler. Toutefois elle voulait, avant tout, obéir à l'Apparition rayonnante qui dominait cette scène étrange; et, à la quatrième fois, dans uni suprême effort, elle surmonta sa répugnance. Elle but, elle se lava, elle mangea une pincée de la plante champêtre! qui poussait au pied du rocher.

Eu ce moment l'eau de la Source franchit les Lords du petit réservoir creusé par l'enfant, et se mit à couler en un mince filet, plus exigu peut-être qu'une paille, vers la foule qui se pressait sur le devant de la Grotte.

Ce filet était si minime que, pendant un long temps, c'est-à-dire jusqu'à la fin de ce jour, la terre- desséchée l'absorba tout entier au passage, et qu'on ne devinait sa marche progressive que par le ruban humide tracé sur le sol, et qui, s'allongeant peu à peu, s'avançait avec une lenteur extrême vers le Gave.

Quand Bernadette eut accompli, ainsi que nous venons de le raconter, tous les ordres qu'elle avait reçus, la Vierge arrêta sur elle un regard satisfait, et, un instant après, Elle disparut à ses yeux.

L'émotion de la multitude fat grande devant ce prodige. Dès que Bernadette fut sortie de l'extase, on se précipita vers la Grotte. Chacun voulait voir de ses yeux le creux où l'eau venait de surgir sous la main de l'enfant. Chacun voulait y plonger son mouchoir et en porter une goutte à ses lèvres; De sorte que cette source naissante, dont on agrandissait peu à peu le terreux réservoir, prit bientôt l'aspect d'une flaque d'eau ou d'un amas liquide de boue détrempée. La Source cependant, à mesure qu'on y puisait, devenait de plus en plus abondante. L'orifice par où elle arrivait des abîmes s'élargissait insensiblement

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez pournous.

Notre-Dame de Lourdes, enseignez-nous, à nous aussi, i ne point aller boire aux fleuves de la terre, à ce Gave qui passe, écumeux et désordonné, à ces passions éphémères qui mentent en disant « toujours», à la vie apparente des sens quin'est qu'une mort.; à ces joies de la matière mji tuent l'esprit ; à ces eaux

qui irritent la soif au lieu de l'apaiser, à ces eaux impuissantes qui donnent à peine l'illusion d'un instant et qui laissent à l'homme tous ses maux, toutes ses douleurs, toutes ses misères ! Donnez-nous de quitter ces ondes tumultueuses et agitées, de tourner le dos à ces flots qui s'enfuient, à ces torrents qui se précipitent à l'abîme. Conduisez-nous à la Source qui désaltère et qui calme, qui guérit et qui ressuscite. Conduisez-nous à la Fontaine de la vraie ioie et de la vraie vie, à cette Fontaine qui sort du Roc immuable sur lequel l'Église a posé ses fondements éternels.

Bien plus, ô Marie ! A travers la dureté de nos cœurs, à travers les impuretés de notre nature, faites-la sourdre du fond de nos âmes, cette Fontaine de grâces qui doit peu à peu ' surmonter toutes nos résistances, purifier toutes nos souillures, guérir nos maux invétérés. Qu'un geste de votre main, qu'une parole de votre bouche la fassent enfin naître et grandir en nous-mêmes, cette Source bénie dont Jésus parlait à la Samaritaine, cette Source d'eau vive, jaillissant en vie éternelle....

Hélas ! hélas ! ô notre Mère, que nous en avons besoin! Et qu'il faut que ces eaux soient abondantes pour laver nos iniquités! Ce siècle est dur : il ne connaît pas la pitié; ce siècle est cruel : et ses mains sont rouges de sang. Ce siècle est plongé dans toutes les fanges de la terre, et la fumée de ses luxures obscurcit le ciel étoile. Vierge de toute tendresse et de toute pureté, touchez ce cœur de marbre ou de granit. Touchez-le, et que les larmes jaillissent! et que l'onde sacrée éteigne ces flammes immondes, lave ce sang et nettoie cette boue! Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Ainsi soit-il.

Le lendemain la Source, poussée des mystérieuses profondeurs par une puissance inconnue, et grandissant à vue d'œil, portait du sol par un jaillissement de plus en plus fort. Elle coulait déjà de la grosseur du doigt. Toutefois, le travail intérieur qu'elle opérait à travers la terre pour se frayer son premier passage la rendait encore boueuse. Ce fut seulement au bout de quelques" jours qu'après avoir augmenté pour ainsi dire d*heure en heure, elle cessa de croître et devint absolument limpide. Elle s'échappa dès lors de terre par. un jet très-considérable, qui avait à peu près la grosseur du bras ; et elle donna à partir de ce moment plus de cent mille litres par jour, comme chacun peut le vérifier aujourd'hui. — N'anticipons pas pourtant sur les événements, et continuons de les suivre jour par jour comme nous l'avons fait jusqu'ici.

Reprenons-les au point précis où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au jeudi matin, 25 février, vers sept heures, à l'instant où le jaillissement de la Source venait d'avoir iieu en préssnce d'une foule nombreuse.

Or, ce jeudi, le troisième du mois, était jour de grand marché à Tarbes. La nouvelle de l'événement merveilleux survenu le matin aux Roches Massabielle, fut donc portée au chef-lieu par une multitude de témoins oculaires, et répandue dès le soir même daos tout le Département et jusqu'aux villes les plus proches des départements voisins. ' Le mouvement extraordinaire qui depuis une huitaine attirait à Lourdes tant de pèlerins et de curieux prit dès ce moment un développement inouï.

Un grand nombre de visiteurs vinrent coucher à Lourdes pour s'y trouver le lendemain; d'autres marcbèrint toute la nuit ; et, aux premiers rayons du jour, à l'heure où Bernadette avait coutume d'arriver, cinq à six mille personnes se pressant sur les rives du Gave, sur les tertres et sur les rochers, campaient en face de la Grotte. La Source, plus abondante que la veille, était déjà considérable.

Qaandla Voyante, humble, simple et paisible au milieu de cette agita'ion, se présenta pour prier, les populations s'écrièrent : <r Voilà la Sainte ! Voila la Sainte ! » Plusieurs cherchaient à toucher ses vêtements, considérant comme sacré tout objet qui appartenait à celte privilégiée du Seigneur.

La Mère des humbl s et des petits ne voulait point cependant que ce cœur innocent succombât à la tentation de la vaine gloire, et que Bernadette put s'enorgueillir un instant des faveurs singulières dont elle était. l'objet. Il était bon que l'enfant, au milieu de ces acclamations,

sentît qu'elle n'était rien et qu'elle constatât une fois de plus son impuissance à évoquer par elle-même la Vision divine. Vainement elle pria. On ne vit point se répandre sur ses traits l'éclat surhumain de l'extase, et quand elle >e releva, après sa" longue prière, elle répondit avec ristesse aux interrogations des multitudes qui l'entouaient, que la Vision d'en haut n'était point apparue .

En ce temps-là vivait à Lourdes un pauvre ouvrier connu de tous, qui traînait depuis de longues années la plus misérable des existences. Il se nommait Louis Bourriette. Quelque vingt ans auparavant un grand malheur l'avait frappé. Gomme il travaillait dans les environs de Lourdes à extraire de la pierre avec son' frère Joseph, carrier comme lui, une mine mal dirigée avait fait explosion à côté d'eux. Joseph était tombé roide mort.- Louis, celui dont nous parlons, avait eu le visage labouré par les éclats du rocher et l'œil droit à moitié écrasé. On eut les plus grandes peines du monde à le sauver. Les souffrances horribles qui suivirent cet accident furent telles qu'une fièvre ardente se déclara et qu'il fallut, pendant les premiers temps, le retenir dans son lit au moyen d'un appareil de force. Il se rétablit cependant peu à peu, grâce à des soins intelligents et dévoués. Toutefois, la Médecine avait été impuissante, malgré les opérations les plus délicates et les traitements les plus habiles, à guérir son œil droit,- qui avait malheureusement été atteint dans sa constitution intime. Cet homme avait repris son état de carrier, mais il ne pouvait plus faire que des besognes

grossières, son œil blessé lui refusant tout service et ne percevant plus les objets qu'à travers une brume invincible. Quand il avait besoin de faire un travail demandant un peu de soin, le pauvre ouvrier était obligé d'avoir recours à quelque autre personne.

Le temps n'avait amené aucune amélioration : tout au contraire. La vue de Bourriette avait diminué d'année en année. Cet affaiblissement progressif était devenu plus sensible encore dans les derniers temps et, au moment où nous sommes arrivés, le mal avait fait de tels progrès que l'œil droit était presque entièrement perdu. Quand il fermait l'œil gauche, Bourriette ne distinguait plus un homme d'un arbre. L'arbre et l'homme n'étaient plus pour lui qu'une masse noire et confuse se détachant dans une nuit sombre,

La plupart des habitants de Lourdes avaient employé Bourriette une fois ou l'autre. Son état faisait pitié et il était fort aimé parmi la confrérie des carriers et des tailleurs de pierre, très-nombreux en ce pays.

Ce malheureux, entendant parler de la Source miraculeusement jaillie à la Grotte, appela sa fille :

— Va me chercher de cette eau, dit-il. La sainte Vierge, si c'est Elle, n'a qu'à le vouloir pour me guérir.

Une demi-heure après, l'enfant apportait dans un vase un peu de cette eau, encore sale et terreuse, ainsi que nous l'avons expliqué.

— Père, dit l'enfant, ce n'est que de l'eau bourbeuse.

— N'importe ! dit le père qui se mit à prier.

Il frotta avec cette eau son œil malade, que, quelques instants auparavant, il croyait à jamais perdu.

Presque aussitôt il poussa un grand cri et se mit à trembler tant son émotion était grande. Un miracle soudain s'accomplissait en sa vue. Déjà, autour de lui, l'air

était redevenu clair et baigné de lumière. Toutefois, les objets lui semblaient encore environnés d'une gaze légère qui l'empêchait d'en percevoir parfaitement les détails.

Les brumes existaient encore, mais elles n'étaient plus noires comme depuis vingt ans : le soleil les pénétrait, et, au lieu de la nuit épaisse, c'était, devant l'œil du malade, la vapeur transparente du matin.

Bourriette continua de prier et de laver son œil droit de cette eau bienfaisante. Le jour grandissait peu à peu sous son regard et il distinguait nettement les objets.

Le lendemain ou le surlendemain, il rencontre sur la place publique de Lourdes M. le docteur Dozous qui n'avait cessé de lui donner des soins depuis l'origine de sa maladie. Il court à lui :

' — Je suis guéri, lui dit-il.

— Pas possible ! s'écrie le médecin. Vous avez une lésion organique qui rend votre mal absolument incurable. Le traitement que je vous fais suivra a pour but de calmer vos douleurs, mais ne peut vous rendre la vue.

— Ce n'est pas vous qui m'avez guéri, répond avec émotion le carrier, c'est' la sainte Vierge de la Grotte.

L'homme de la science humaine haussa les épaules :

— Que Bernadette ait des extases inexplicables, cela est sûr ;car je l'ai vérifié avec une infatigable attention. Mais que l'eau jailïie à la Grotte par je ne sais quelle cause inconnue, guérisse subitement des maux incurables, ce n'est pas possible.

Cela disant, il tire un agenda de sa poche et écrit quelques mots au crayon.

Puis d'une main, il ferme l'œil gauche de Bourriette, c'est-à-dire l'œil valide par où ce dernier pouvait voir, et

présente à l'œil droit, qu'il savait entièrement privé de la vue, la petite, phrase qu'il venait d'écrire.

— Si vous pouvez lire ceci, je vous croirai, dit d'un air triomphant i'éminenfc docteur, qui se sentait fort de sa grande science et de sa profonde expérience médicale.

Les gens qui se promenaient ' sur la place s'étaient groupés autour d'eux.

Bourriette, de son œil naguère mort, regarde ce papier, et il lit aussitôt, k haute voix et sans la moindre hésitation :

a Baurriette a une amaurose incurable, et il ne guérira « jamais. »

La foudre, 'tombant aux pieds du savant médecin, ne i'eât pas plus stupéfait que la voix de Baurriette lisant ainsi, paisiblement et sans effort, l'unique ligne d'une écriture fine, tracée légèrement au crayon sur' une page de l'agenda.

M. le docteur Dozous était plus qu'un homme de science, c'éuic un homme de conscience. Il reconnut franchement et proclama sans hésiter, dans cette guérison soudaine d'un mal incurable, l'action d'une puissance supérieure.

— Je ne puis le nier, disait-il, c'est un Miracle, un vrai Miracle, n'en déplaise à moi-même et à mes confrères de la Faculté. Gela me renverse, mais il faut bien se soumettre k la voix impérieuse d'un fait si évident et si en dehor:. de tout ce que peut la pauvre science humaine.

M. le docteur Vergez, de Tarbes, professeur agrégé de la Faculté de Montpellier, médecin des eaux de Baréges, appelé à se prononcer sur cet événement, ne put s'empêcher d'y voir également, de la façon la plus indéniable, la puissance surnaturelle *.

1. Les conclusions écrites de ces deux médecins, tous deux encore

Cet' événement fit un bruit énorme dans la ville de Lourdes. Bourriette, comme nous venons de le dire, était connu de presque tout le monde. La guérison merveilleuse n'avait d'ailleurs fait' disparaître ni les traces profondes, ni les cicatrices de son terrible mal, de sorte que chacun pouvait vérifier le Miracle qui venait de s'accomplir. Le carrier, presque fou de joie, en racontait les détails à qui voulait l'entendre.

Il n'était pas seul à faire éclater ainsi le témoignage d'un bonheur inespéré et l'expression de la reconnaissance. Des faits de même nature s'étaient produits dans d'autres maisons de la ville. Plusieurs personnes de Lourdes, Marie Daube, Bernarde Soubie, Fabien Baron, avaient tout à 3oup quitté leur lit de douleur, où les retenaient depuis des années diverses maladies réputées incurables, et ils proclamaient publiquement leur guérison par d'eau de la Grotte. La main de Jeanne Grassus, paralysée depuis dix ans, s'était redressée et avait retrouvé a plénitude de la vie dans l'eau miraculeuse *.

La précision des faits succédait donc, parmi les- récits qui se faisaient, aux vagues rumeurs du premier moment. L'exaltation des populations était des plus grandes, exal-

vivanfs ainsi que Louis Bourriette, furent contre-signées par eux dans deux rapports détaillés et isolés l'un de l'autre qui leur furent demandes plus tard parla Commission épiscopale chargée d^xaminer les événements de Lourdes.

1. Le caractère de ces diverses guérisons a été officiellement constaté dans les rapports médicaux adressés à la Commission épiscopale.

tation touchante et bonne, qui se traduisait dans l'église par des prières ferventes, autour de la Grotte par des cantiques d'actions de grâces éclatant sur les lèvres joyeuses des pèlerins.

Vers le soir, un grand nombre d'ouvriers de l'association des carriers, dont Bourriette faisait partie, se rendirent aux Roches Massabielle et tracèrent dans le tertre escarpé qui se trouvait contre la Grotte un sentier pour les visiteurs. Devant le trou d'où la Source, déjà trèsforte, jaillissait, ils placèrent une rigole de bois, au-dessous de laquelle ils creusèrent un petit réservoir ovale, d'un demi-mètre de profondeur enviroD, ayant à peu près la forme et la longueur d'un berceau d'enfant.

L'enthousiasme croissait d'instant en instant. Les multitudes allaient et venaient sur le chemin de la Source miraculeuse. Après le coucher du soleil, quand commencèrent à tomber sur la terre les premières ombres de la mit, on vit qu'une même pensée était née d'elle-même dans une foule d'âmes croyantes, et la Grotte s'illumina tout à coup de mille feux. Les pauvres, les riches, les eDfants, les femmes, les hommes avaient spontanément apporté des bougies et des cierges. Durant toute la nuit, on put voir de l'autre côté du Gave rayonner cette lueur claire et douce, ces milliers de petits flambeaux placés çà et là sans ordre visible et répondant sur la terre au scintillement et à l'éclat des étoiles qui parsemaient le firmament.

Il ne se trouvait parmi ces peuples ni prêtres, ni pon-

tifes, ni chefs d'aucune sorte ; et pourtant, sans que nul eût fait aucun signe, au moment où l'illumination éclaira la Grotte et les rochers, se reflétant toute tremblante dans le petit réservoir de la Source,toutes les voix s'élevèrent en même temps et se confondirent en un chant unanime. Les litanies de la Sainte Vierge se firent entendre, interrompant le silence du soir pour célébrer la Mère admirable, devant ce trône rustique où sa sagesse avait daigné apparaître, afin de combler de joie tous les coeurs chrétiens. Mater admirabilis, Sedes Sapientix, Causa nostrse Isetitix, ora pro nobis ! ,

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Notre-Dame de Lourdes, en souvenir de cette guérison miraculeuse, la première de toutes, dont vous avez favorisé un humble tailleur dé pierre; en souvenir de cette pieuse corporation des carriers qui, la première, commença spontanément à travailler à votre sanctuaire, obtenez, nous vous en supplions, toutes les grâces du Divin Ouvrier qui créa le monde pour l'immense multitude des travailleurs, hommes, femmes et enfants, qui gagnent à la sueur de leur front le pain de chaque jour. Bénissez ceux qui remuent péniblement le sol de la terre sous le froid de l'hiver et sous les ardeurs de l'été. Bénissez ceux qui transforment la matière, dans l'air malsain des ateliers, au milieu du bruit des machines; bénissez ceux qui, loin du soleil, cherchent dans les profondeurs souterraines les charbons et les minerais; bénissez ceux qui ont dû abdiquer leur volonté pour la dévouer au service d'autrui : bénissez les cultivateurs, les artisans, les ouvriers, les mineurs, les domestiques ; bénissez les esclaves dans les pays barbares où il en est encore. Bénissez les bons et les innocents ; bénissez aussi les coupables et les pécheurs. ,

Parmi cette multitude innombrable, ô Vierge Marie, combien, hélas! vous ignorent ou vous blasphèment; combien, perdus par les autres et par eux-mêmes, sont loin de vous et loin de Dieu ! Combien vivent dans le mal et dans L'impiété ! Combien, ne croyant pas en notre immortelle résurrection et plaçant toute leur destinée ici-bas, se révoltent, exaspérés, contre les douleurs, les souffrances de cette vallée de larmes, contre ces peines sans nombre que la foi rend, pour les chrétiens, supportables et même douces! Combien, se refusant à voir que le sentier de la vertu est le seul qui puisse conduire au bonheur, même dès ce monde, fuient l'Église, fuient la voie, fuient la vérité, fuient la' vie pour se précipiter dans ces associations ténébreuses dont Satan est le chef; dans ces sociétés secrètes qui ont pour principe la haine, et pour but les révolutions, le pillage, les incendies, et le s meurtres!

Suppliez votre divin Fils, ô Vierge puissante, suppliez' Noire-Seigneur Jésus-Christ, qui descendit aux enfers, de descendre aussi dans ces abîmes d'ignorance et d'iniquité. Lui seul peut rendre la vue à ces aveugles. Lui seul peut convertir ces cœurs bouillonnants de furie, comme jadis il convertit saint Paul et tant d'autres persécuteurs. Lui seul peut lier cet esprit terrible que la plume d'écrivains scélérats, que les fautes ou les crimes des classes dirigeantes ont déchaîné sur notre pays.

Pour que ce grand miracle s'accomplisse, et pour que les sentiments et les pensées qui illuminaient l'atelier de votre terrestre époux, saint Joseph, éclairent encore ici-bas le vaste peuple des travailleurs, que faut-il, ô très-sainte Vierge Marie ? Il faut la prière fervente de ceux qui croient en vous et en Notre-Seigneur. Cette prière, nous la faisons. Notre- Dame de Lourdes, piiez pour nous.

Ainsi soil-il..

Toutes ces guérisons miraculeuses, et notamment celle de Bourriette, jetèrent le trouble dans le camp des incroyants, qui essayèrent vainement do les expliquer, comme ils tentaient sans plus de succès, d'expliquer le jaillissement de la Source. Quelques-uns se convertirent, d'autres s'obstinèrent.

Durant ce jour si chargé d'événements, Bernadette avait été appelée dans la chambre du Tribunal, avant ou après l'audience, et la dialectique exercée du Procureur Impérial, du Substitut et des Juges avait été aussi impuissante à la faire varier ou se contredire que l'avait été le génie policier de M. Dominique.

Lors du jaillissement de la Source, l'Apparition n'avait point réitéré à Bernadette l'ordre d'aller demander aux prêtres l'élévation d'une chapelle. Le lendemain, comme nous l'avons raconté, la "Vision ne s'était point manifestée, de sorte que, depuis ce moment, Bernadette n'avait point paru au presbytère. Le Clergé, malgré la marée montante de la foi populaire, malgré les croissantes rumeurs de

miracles qui s'élevaient de la foule, le Clergé continuait de demeurer étranger à toutes les manifestations enthousiastes qui se faisaient autour de la Grotte.

— Attendons .'disait-il. Dans les choses humaines, c'est assez d'être une fois prudent. Il faut l'être septante fois dans les choses de Dieu.

Pas un prêtre n'apparaissait en conséquence dans l'incessante procession qui se rendait à la Source miraculeuse.

A la Grotte, malgré cet immense concours de peuple, tout continuait de se passer avec le plus grand ordre. On puisait à la Source, on chantait des cantiques, on priait.

Les soldats de la garnison, émus comme tout le peuple de ces pays, avaient demandé au Commandant du fort la permission d'aller, eux aussi, aux Roches de Massabielle. Avec l'instinct de discipline développé en eux par le régime militaire, ils veillaient d'eux-mêmes à éviter l'encombrement, à laisser libres certains passages, à empêcher la fonle de se trop avancer sur les rives périlleuses du Gave ; ils s'employaient de côté et d'autre, prenant spontanément une certaine autorité que personne, avec raison, ne songeait à leur contester.

Quelques jours s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels l'Apparition se manifesta sans aucune particularité nouvelle, sinon que la Source grandissait toujours et que les guérisons miraculeuses se multipliaient de plus en plus. Il y eut dans le camp de la Libre Pensée un moment de stupeur profonde. Les faits devenaient si nombreux, si

constatés, si patents, qu'à chaque instant des défections avaient lieu parmi les incrédules. Les meilleurs et les plus droits se laissaient gagner par l'évidence. Toutefois, il restait un indestructible noyau d'esprits se disant forts, et dont la force consistait à se roidir contre les preuves et à refuser de se rendre à la vérité. Gela semblerait impossible si l'univers entier ne savait qu'une grande partie du peuple juif a résisté aux miracles même de Jésus-Christ et des Apôtres, et qu'il a fallu quatre siècles de prodiges pour ouvrir complètement les yeux du monde païen.

Le 2 mars, Bernadette se rendit de nouveau auprès de M. le Curé de Lourdes, et lui parla une seconde fois au nom de l'Apparition.

— Elle veut qu'on construise une chapelle, et qu'on fasse à la Grotte des processions, dit l'enfant.

Les faits avaient marché, la Source avait jailli, les guérisons avaient eu lieu, les miracles étaient venus témoigner au nom de Dieu de la véracité de Bernadette. Le prêtre n'avait plus de preuves à demander : il n'en demanda point. Sa conviction était faite. Le doute ne pouvait désormais effleurer sa foi.

La « Dame » invisible de la Grotte n'avait point dit son nom. Mais l'homme de Dieu l'avait déjà reconnue à ses bienfaits maternels, et peut-être ajoutait-il déjà à ses oraisons du matin et du soir : « Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous. >

— Je te crois, dit-il à Bernadette, lorsqu'elle se présenta de nouveau devant lui. Mais ce que tu me demandes au

nom de l'Apparition ne dépend pas de moi. Cela dépend de Mgr l'Évêque, que jai déjà instruit de ce qui se passe. Je vais me rendre auprès de lui et lui faire part de cette nouvelle démarche. C'est à lui seul qu'il appartient d'agir.

M. l'abbé Peyramale se rendit donc à Tarbes et exposa à l'Évêque- les faits surprenants dont la Grotte de AJassabielle et la ville de Lourdes étaient le théâtre depuis bientôt trois semaines. Il raconta les extases tt les visions de Bernadette, les paroles de l'Apparition, le jaillissement de la Source, les guérisons soudaines, l'émotion universelle.

L'Évêque, homme des plus prudents, ne se prononça point. Il maintint la défense faite au Clergé de se rendre à la Grotte. Mais en même temps, de concert avec M. le Cure de Lourdes, il prit toutes sortes de mesures pour se faire renseigner chaque jour, par des témoins d'une loyauté à toute épreuve et d'une capacité reconnue, sur tout ce qui se passerait aux Roches Massabielle, et sur toutes les guérisons vraies ou fausses qui pourraient encore avoir lieu. *

Le Préfet des Hautes -Pyrénées, tenu au courant des événements de Lourdes par les rapports de M. Dominique en qui il avait une foi véritablement aveugle, n'imita pas la sage réserve de l'Évêque. Il se laissa aller à sa première impression; et, ne croyant en rien à la possibilité de telles Apparitions et de tels Miracles, s'imaginant en luimême qu'il pourrait arrêter dès qu'il lui plairait ce débor-

dément populaire, il se prononça nettement, et résolut d'étouffer dans son berceau cette superstition nouvelle qui, à peine née, semblait menacer de grandir &i rapidement.

Le 3 mars, d'après les ordres venus de la Préfecture, le Maire de Lourdes écrivit au Commandant du Fort de mettre à sa disposition les troupes de la garnison, et de les tenir dès le lendemain prêtes à tout événement1. Les soldats, en armes, devaient occuper le chemin et les abords de la Grotte. La Gendarmerie locale et tous les Officiers de Police avaient reçu de semblables instructions.

En dépit de l'attitude inquiète et ombrageuse du monde officiel, la renommée de ces faits, merveilleux s'était propagée cependant dans toutes les contrées environnantes avec une électrique rapidité.

Toute la Bigorre et tout le Béarn, déjà agités par les premiers bruits de l'Apparition, étaient entrés dans un profond émoi à la nouvelle du jaillissement de la Source et des guérisons miraculeuses. Toutes les routes du département étaient couvertes de voyageurs, accourant en, grande hâte. A tout instant, de tous les côtés, par tous les chemins, par tous les sentiers qui aboutissent à Lourdes, arrivaient en foule et pêle-mêle des véhicules de toute sorte, calèches, charrettes, chars à bancs, des cavaliers, des piétons.

Il devint presque impossible d'héberger les nouvelles foules qui survenaient. On passait la nuit en prière devant la Grotte illuminée, afin de se trouverle lendemain plus, près de la Voyante.

1. Archives de la mairie de Lourdes. Lettres du Maire au Commandant du fort N° 66.

Le jtuJi 4 mars était le dernier jour de la quinzaine.

Lorsque l'aurore commença, à blanchir l'horizon, une multitude plus prodigieuse encore que les jours précédents inondait les abords de la Grotte.

La foule était telle que beaucoup de pèlerins et de curieux, pour échapper à la pression de ces masses humaines, étaient grimpés sur les arbres. Quelques militaires, appartenant au régiment de cavalerie de Tarbes ou au dépôt de Lourdes, étaient venus à cheval et se tenaient hors du tohu-bohu, dans le courant du Gave. Et, autour de ces têtes isolées qui dominaient les autres et ressortaient vivement, tous les champs, toutes les prairies, tous les chemins, tous les coteaux, tous les tertres, toutes les roches d'où on pouvait avoir vue sur la Grotte étaient littéralement couverts d'une multitude innombrable d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, de gens du monde, d'ouvriers, de paysans, de soldats, agités, pressés et ondoyants comme les épis mûrs. Les costumes pittoresques de ces pays se détachaient en voyantes couleurs aux premiers rayons du soleil, dont le disque commençait à paraître derrière les cimes du Ger. De loin, des coteaux de Vizens, par exemple, les capulets des femmes, les uns d'un blanc de neige, les autres d'un rouge flamboyant, les grands bérets bleus des paysans béarnais éclataient comme des marguerites, des coquelicots et des bleuets au milieu de cette moisson humaine. Les casques des cavaliers campés dans le Gave étincelaient à la naissante lueur qui venait de l'Orient.

Il y avait bien là plus de vingt mille hommes répandus sur les rives du Gave, et cette multitude grossissait incessamment par l'arrivée de nouveaux pèlerins quidébouchaient de tous les côtés.

Autour de cette foule et sur le chemin couraient, allaient, venaient, criaient dans une sorte d'effarement les- Sergents de ville et les Gendarmes. L'adjoint, revêtu de scn ëcharrje, se tenait immobile.

Attentifs à toutes choses et prêts à sévir au moindre désordre, on remarquait sur une petite hauteur M. Dominique et le Procureur Impérial.

Une rumeur énorme,- vague, multiple, confuse, indescriptible, composée de mille bruits divers, .de paroles, de conversations, de prières, de cris, sortait de cette multitude et ressemblait à l'inapaisable tumulte des flots.

Tout à coup une clameur vole sur toutes les bouches, « Voilà la Sainte N voilà la Sainte 1 » s'écrie-t-on de toutes parts, et une agitation extraordinaire se fait au milieu de cette foule. Tous les cœurs, même les plus froids, sont émus, toutes les têtes se dressent, tous les yeux se fixent sur le même point; instinctivement tous les fronts se découvrent.

Bernadette, accompagnée de sa mère, venait de paraître sur le sentier que la Confrérie des carriers avait tracé les jours précédents, et descendait paisiblement vers cet Océan humain.

Les Gendarmes cependant étaient accourus, et perçant la foule devant Bernadette, formaient une escorte à l'enfant et lui faisaient un passage jusqu'à la Grotte.

Ces braves gens, de même que les Soldats, étaient croyants, et leur attitude sympathique, émue, religieuse, avait empêché la foule de s'irriter de ce déploiement de la. force armée et trompé le calcul des habiles, qui avaient

compté, par cet appareil menaçant, provoquer quelque explosion populaire. Les mille rumeurs de la multitude s'étaient tues peu à peu, et il s'était fait un grand silence.

Quand Bernadette se prosterna, tout ce peuple, d'an mouvement unanime, tomba à genoux.

Presque aussitôt les rayons surhumains de l'extase illuminèrent les traits transfigurés de l'enfant. Nous ne décrirons pas une fois de plus ce spectacle merveilleux, dont, à plusieurs reprises déjà, nous avons tâché de donner une idée au lecteur.

L'Apparition, comme les jours précédents, avait commandé à l'enfant d'aller boire et se laver à la Fontaine, et de manger de cette herbe dont nous avons parlé ; puis elle lui avait de nouveau ordonné de se rendre vers les prêtres et de leur dire qu'elle voulait une chapelle et des processions en ce lieu.

L'enfant avait prié l'Apparition de lui dire son nom. Mais la « Dame » rayonnante n'avait point répondu à cette question. Le moment n'était point encore venu.

D'autres guérisons continuaient à se produire de tous côtés.

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

0 Notre-Dame de Lourdes, parmi le peuple prosterné devan Vous à l'heure mystérieuse de vos Apparitions, nous voyons se détacher le costume de nos Soldats. Nous vous invoquons, ô Marie, pour nos frères et nos enfants qui bivouaquent loin de nous, au service de notre France, risquant leur vie pour son salut. Nous vous prions pour ces armées, qui défendent la patrie contre les ennemis du dehors et contre ceux du dedans, contre l'invasion et contre l'anarchie. Protégez-les, ô Marie, contre tous les périls : gardez leurs corps contre le fer et le feu des batailles; gardez leur âm^ contre la séduction

des hommes de désordre, contre l'oisiveté et la corruption des camps. Qu'au lieu de se perdre, comme cela arrive si souvent, au milieu des villes et des casernes, ils se maintiennent purs, religieux, honnêtes ; et qu'ils puisent, dans ^l'habitude de la discipline, dans les privations subies, dans les dangers affrontés, une vertu plus mâle, plus énergique et plus haute. Que pour eux, l'accomplissement du devoir soit infiniment préférable à la conservation de la vie. Qu'ils sachent mourir, pleinement assurés de trouver dans le -sein de Dieu, la récompense qui ne manque jamais aux dévouements d'ici-bas. Qu'au lieu de se préparer des désastres et des déroute, par l'existence délétère des garnisons, ils se préparent à la victoire par la religion comprise et pratiquée, par la sobriété, par une vie chaste, parle travail, — par ce triple et glorieux travail que Dieu a imposé à notre race : le travail du corps qui donne la force, le travail de l'esprit qui donne le savoir, le travail de 1 ame qui donne la vertu.

Qu'ils soient doux- dans la paix et terribles dans la guerre, semblables en tout aux saints et héroïques soldats de l'illustre légion Thébaine. Que chacun d'eux, ô Notre-Dame de Lourdes, vous considère comme sa Mère et se fasse gloire d'être votre enfant. Bénissez ceux qui périssent pour le devoir ; ouvrez-leur les portes du ciel et recevez-les à côté des martyrs. O Marie, Reine sublime de ces Royaumes bienheureux dont les neuf chœurs des Anges forment l'innombrable milice, donnez à la terre des armées chrétiennes jusqu'au jour béni, où la terre, .enfin convertie, sera elle-même assez chrétienne pour pouvoir se passer d'armées. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Ainsi soit-il.

A l'époque des Apparitions , plus encore peut-être qu'aujourd'hui, un va-et-vient perpétuel avait lieu sur le chemin de cette Grotte, désormais célèbre, que chacun examinait en tous sens, devant laquelle on priait, donf quelques-uns détachaient des fragments pour en faire de pieux souvenirs.

Ce jour -là, vers quatre heures, il y avait encore cinq ou six cents personnes, stationnant de la sorte sur les rives du Gave.

En ce même moment, une scène déchirante se passait autour d'un berceau dans une pauvre maison de Lourdes où demeurait une famille de journaliers, Jean Bouhohorts et Croisine Ducouts, sa femme.

Dans ce berceau gisait un enfant de deux ans environ, infirme, mal constitué, n'ayant jamais pu marcher, constamment malade et épuisé depuis sa naissance par une fièvre lente, une fièvre de consomption, que rien n'avait pu vaincre. Malgré les soins éclairés d'un médecin du1

pays, M. Peyrus, l'enfant touchait à son heure dernière. La mort étendait ses teintes livides sur ce visage que de si longues souffrances avaient rendu d'une maigreur effrayante.

Le père, calme dans sa douleur, la mère au désespoir le regardaient mourir.

Une voisine, Françonnette Gôzos, s'occupait déjà de préparer des linges pour ensevelir fe corps,, et, en même temps, elle s'efforçait de faire entendre à la mère des paroles de consolation.

Celle-ci était éperdue de douleur. Elle suivait avec anxiété les progresse l'agonie.

L'œil était devenu vitreux, les membres étaient dans une immobilité absolue, la respiration avait cessé d'être sensible.

— Il est mort, dit le père.

— S'il n'est pas mort, dit la voisine, il va mourir, ma pauvre amie. Allez pleurer auprès du feu pendant que, tout à l'heure, je le plierai dans ce linceul.

Croisine Ducouts (c'était le nom de la mère) semblait ne pas entendre. Une idée soudaine venait de s'emparer de son âme, et ses larmes s'étaient arrêtées :

— Il n'est pas mort, s'écria-t-elle, et la sainte Vierge de la Grotte va me le guérir,

' — La douleur la rend folle, dit tristement Bouhohorts.

La voisine et lui essayèrent vainement de détourner la

aère de son projet. Celle-ci venait de tirer du berceau

.d corps, déjà immobile, de l'enfant et l'avait enveloppé

dans son tablier.

— Je cours à la Vierge, s'écria-t-elle en se dirigeant vers la porte.

— Mais, ma bonne Croisine, lui diraient son mari et

Françonnette, si notre Justin n'est pas entièrement mort, tu vas le tuer tout à fait.

La Mère, comme hors d'elle-même, ne voulut rien entendre.

— Qu'il meure ici ou qu'il meure à la Grotte, qu'imporie! Laissez-moi implorer la Mère de Dieu.

Et elle sortit, emportant son enfant.

Gomme elle l'avait dit, « elle courait à la Vierge. » Elle marchait avec rapidité, priant à haute voix, invoquant Marie, et ayant, aux yeux de ceux qui la voyaient passer, les allures d'une insensée.

Il était près de cinq heures. Quelques centaines de personnes se tenaient devant les Roches Massabielle.

Chargée de son précieux fardeau, la pauvre mère perça la foule. A l'entrée de la Grotte, elle se prosterna et pria. Puis elle se traîna à genoux vers la Source miraculeuse. Sa figure était artlente, ses yeux animés et pleins de larmes, toute sa personne en un certain désordre occasionné par l'extrême douleur.

Elle était arrivée près du bassin creusé par les carriers Le froid était glacial.

— Que va-t-elle faire ? se disait-on.

Croisine tire de son tablier le corps tout nu de son enfant à l'agonie. Elle fait sur elle-même et sur lui le signe de la Croix. Et puis, sans hésiter, d'un mouvement ra-

pide et déterminé , elle le plonge tout entier, sauf la tête, dans l'eau glacée de la Source.

Un cri d'effroi, un murmure d'indignation sort de la foule.

— Cette femme est folle! s'écrie-t-on de toutes paris. Et on se presse autour d'elle pour l'empêcher.

— Vous voulez donc tuer votre enfant ? lui dit brutalement quelqu'un.

. Il semblait qu'elle fût sourde. Elle demeurait comme une statue, la statue de la Douleur, de la Prière et de la Foi.

L'un des assistants lui toucha l'épaule. La Mère se retourna alors, tenant toujours son enfant dans l'eau du bassin .

— Laissez-moi, laissez-moi ! dit-elle d'une voix à la fois énergique et suppliante. Je veux faire ce que je pourrai : le bon, Dieu et la sainte Vierge feront le reste.

Plusieurs remarquèrent la complète immobilité de i'enfant et sa physionomie cadavérique.

— L'enfant est déjà mort, dirent-ils. Laissons-la faire : c'est une mère que la douleur égare.

Non! sa douleur ne l'égarait point. Elle la conduisait au contraire dans le chemin de la foi la plus haute, de cette foi absolue, sans hésitation et sans défaillance, à laquelle Dieu a promis solennellement de ne jamais résister. La Mère de la terre sentait au fond d'elle-même qu'elle s'adressait au cœur de la Mère qui est au ciel. De là, cette confiance sans bornes, dominant la terrible réalité de ce corps moribond qu'elle tenait en ses mains. Sans doute, tout aussi bien que la multitude, elle voyait qu'une eau glaciale comme celle où elle plongeait son enfant était faite, suivant les lois ordinaires, pour tuer

infailliblement ce pauvre petit être bien-aimé et achever soudainement cette agonie par le coup de la mort. N'importe ! son bras demeurait ferme et sa Foi ne faiblissait point. Pendant un long quart d'heure, aux yeux stupéfaks de la multitude, au milieu des cris, des objurgations et des injures que la foule groupée autour d'elle ne cessait de lui adresser, elle tint son enfant dans cette eau mystérieuse, jaillie naguère sur un geste de la Mère toute-puissante du Dieu mort et ressuscité.

Spectacle sublime de la foi catholique ! Cette, femme précipitait son fils agonisant dans le plus imminent des périls terrestres^ pour y chercher, au nom de la Vierge Marie -la guérison venant du ciel. Elle le poussait naturellement vers la Mort pour le conduire surnaturellement à la Vie ! — Jésus loua la foi du centenier. En vérité, celle de cette mtre nous paraît plus admirable encore.

Devant cet acte de foi, si simple et si grand, le cœur de Dieu ne- pouvait point ne pas être ému. Notre Père, ce Père si invisible et si manifeste, se penchait sans doute en même temps que la Vierge sainte sur cette touchante et religieuse scène, et II bénissait cette Chrétienne, cette croyante des premiers temps.

L'enfant, durant cette longue immersion, avait gardé lobilité du cadavre. La Mère le replia dans son tablier otra chez elle en toute hâte.

Le corps était glacé.

— Tu vois bien qu'il est mort, dit le Père.

— Non, dit Croisine, il n'est pas mort! La sainte Vierge le guérira.

Et la pauvre femme coucha l'enfant dans son berceau.

Il y était à peine depuis quelques instants, que l'oreille attentive de la Mère s'étant penchée sur lui :

— Il respire! s'écria-t-elle.

Bouhohorts se précipita et écouta à son tour. Le petit Justin respirait en effet. Ses yeux étaient fermés, et il dormait d'un profond et paisible sommeil.

La Mère, elle, ne dormit point. Le soir et pendant la nuit, elle venait à tout instant écouter cette respiration de plus en plus forte et régulière, et elle attendait avec arxiété le moment du réveil.

H eut lieu à la naissance du jour.

La maigreur de l'enfant n'avait point disparu, mais son teint était coloré, et ses traits reposés. Dans ses yeux souriants, tournés vers sa mère, brillaient les doux rayons de la vie.

Pendant ce sommeil, profond comme celui que Dieu avait envoyé à Adam, la main mystérieuse et toute-puissante de qui tout bien découle avait réparé et animé, nous n'osons dire ressuscité, ce corps, naguère encore immobile et glacé.

I/enfant demanda le sein de sa mère, et il but à longs traits.

Lui, qui n'avait jamais marché, il voulut se lever et se promener par la chambre. Mais Groisine, si courageuse ijla veille et si pleine de foi, n'osait croire à la guérison et tremblait à la pensée du danger disparu. Elle résista aux sollicitations réitérées de l'enfant et se refusa à le retirer de sa couche.

Le jour se passa ainsi. A tout instant l'enfant demandai

138 MOIS DE MARIE DE X.-D DE LOURDES. s

le sein maternel. La nuit vint -et fut paisible comma la précédente.

Le père et la mère sortirent dès l'aube pour aller au travail. Leur Justin dormait encore dans son berceau.

Quand la Mère en rentrant ouvrit la porte, un spectacle se présenta tout à coup à elle, qui manqua la faire défaillir.

Le berceau était vide. Justin s'était levé tout seul de sa couche* il était debout et il allait ça et là, touchant les meubles et dérangeant les chaises'.

Le petit paralytique marchait.

Quel cri de joie poussa Croisine à cette vue, le cœur des mères peut seul le deviner. Elle voulut s'élancer, mais elle ne le put, tant elle était saisie. Ses jambes tremblaient. Elle était sans force contre son bonheur, elle s'appuya contre la porte.

Une vague terreur se mêlait toutefois, malgré elle, à sa rayonnante allégresse!

— : Prends garde ! tu vas tomber , cria-t-elle avec anxiété.

Il ne tomba point; sa marche était assurée, et il courut se jeter dans les bras de sa mère, qui l'embrassa en pleurant.

« Il était guéri depuis hier, pensait-elle, puisqu'il voulait se lever et marcher, et moi, comme une impie, dans mon manque de foi, )q l'ai empêché, »

— Tu vois bien qu'il n'était pas mort et que la sainte "Vierge l'a sauvé, dit-elle à son mari lorsqu'il rentra.

Ainsi parlait cette mère bienheureuse.

Françonnette Gozos, celle qui avait assisté l'avant- ?eille à l'agonie et préparé le linceul pour l'ensevelissement du petit Justin, était survenue et en croyait à peine ses yeux. Elle ne pouvait se lasser de regarder l'enfant comme si elle eût voulu •s'assui'er de son identité.

— C'est bienlui! s'ëcriait-elle. C'est bien pourtant lui! pauvre petit Justin !

Ils se mirent à genoux.

La Mère joignit, pour les retourner vers le ciel, les deux mains de son enfant; et tous ensemble, ils remercièrent la Mère des miséricordes.

La maladie ne revint pas. Justin grandit et n'eut point, de rechute. Voilà de cela onze ans. Celui qui a'écrit ces pages a voulu le voir ces jours derniers. Il est fart, il est biea portant ; seulement sa mère se désoie de ce qu'il fait parfois l'école buissonnière, et elle lui reproche d'aimer trop à courir.

M. Peyrus, le médecin qui avait soigné i'unfant, convint avec la plus entière bonne foi de l'impuissance radicale de la Médecine à-expliquer l'événement extraordinaire qui venait de s'accomplir.

MM. les docteurs Vergez et Dozous examinèrent séparément ce fait, d'un si haut intérêt pour la science et pour la vérité/et, pas plus que M. Peyrus, ils n'y purent voir autre chose que l'action toute-puissante de Dieu.

D'autres faits miraculeux s'étaient produits.

Le rastaarateur Biaise Maumus avait vu guérir subitement et se fondre, en plongeant la main dans la Source, une loupe énorme qu'il avait à l'articulation du poignet. La vôuve Grozat, sourde depuis vingt années, à ne pas entendre les offices, avait soudainement recouvré l'ouïe en faisant usage de cette eau. Auguste Bordes, boiteux depuis longtemps à la suite d'un accident, avait été favorisa d'un semblable prodige : sa jambe s'était redressée tout à coup et avait repris sa force et sa forme naturelles. Tous les gens que nous venons de nommer étaient de Lourdes, et chacun pouvait se rendre compte de ces faits extraordinaires.

Devant les guérisons surnaturelles qui s'accomplissaient de toutes parts, l'incrédulité se refusa à tout examen et n'osa pas se hasarder à des enquêtes. Malgré les invitations qui lui furent faites, malgré les railleries des croyants, elle fit la sourde oreille à tout ce qui tendait à ouvrir un débat public sur ces cures miraculeuses. Elle affecta de ne pas s'occuper de ces éclatants et divins phénomènes qui tombaient sous les sens, qui étaient notoires, qui s'imposaient à l'attention universelle, qui étaient faciles à étudier, pour continuer de produire des théories sur les hallucinations, terrain vague et couvert de brumes, où l'on pouvait parler et déclamer à son aise sans être, comme pour le reste, terrassé par la brutalité d'un fait visible, palpable, manifeste, et impossible à renverser.

Donc, le Surnaturel offrait le débat, le débat suprême et capital. Le Libre Examen le refusa et battit en retraite. C'était sa défaite et sa condamnation.

PRIERE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Notre-Dame de Lourdes, ô suprême Modèle de toute Maternité ; ô Mère qui avez tant souffert, lorsque pauvre et sans asile, vous portiez à travers les chemins de l'hiver le fruit béni de vos entrailles;

Mère qui avez tant souffert, quand* vous n'avez trouvé pour recevoir votre Fils et votre Dieu d'autre retraite qu'une grotte sauvage et d'autre berceau qu'une crèche;

Mère qui avez tant "souffert, quand vous protégiez de la Judée à l'Egypte, l'enfance' persécutée et indigente du Créateur de l'Univers;

Mère qui avez tant souffert, lorsqu'au milieu de la haine des princes, des pharisiens et des prêtres, le Messie que vous aviez mis au monde, accomplissait sur la terre le pénible travail de son Apostolat;

Mère qui avez tant souffert, lorsque vous avez assisté à 1* Passion de Jésus, et vu expirer sur la croix Celui qui était né de vous-même et qui avait sucé votre lait;

Mère qui avez tant souffert, prenez en pitié ici-bas les souffrances de toutes les mères !

Venez à leur aide dans leurs peines, comme vous avez secouru le désespoir plein de foi de la pauvre Croisine. Porter auprès du trône de Dieu, les prières qu'un si grand nombre d'entre elles vous adressent pour la santé, pour la conversion, pour la persévérance de leurs filles ou de leurs fils.

Donnez-leur, ô Mère de toute sagesse, les grâces nécessaires pour élever dans la vertu ceux qu'elles ont engendrés à la vie. Apprenez-leur que le crime de faiblesse, qui consiste à gâter un enfant, c'est-à-dire dans le sens rigoureux des mots à pourrir une âme, est plus funeste que le crime de malice qui consisterait à l'empoisonner.

Au lieu d'obéir à tout caprice de leurs enfants avec une complaisance servile et d'être esclaves de leurs défauts; au lieu d'avoir pour eux une adoration imbécille et de flatter tous leurs égoïsmes; au lieu de- les parer d'ajustements fri-

voles et de les former pour la vanité ; au lieu de n'avoir pour règle d'éducation que l'humeur changeante du moment, tantôt faible, tantôt impatiente, tantôt colère et injuste; au lieu de préparer de la sorte pour la société des êtres "violents, despotiques, paresseux, pleins d'eux-mêmes, incapables de se dominer, et par suite très-malheureux, — donner à toutes les mères de comprendre et de remplir chrétiennement et sérieusement, tous les devoirs de leur fonction auguste. Que leur amour ne soit pas aveugle, mais clairvoyant, qu'il soit i égal et patient, qu'il soit toujours doux et ferme comme celuiv que Dieu a pour nous. Que, dès le berceau de l'enfant, elles sachent résister invinciblement à tout ce qui est mal, et déposer en leur cœur avec une constante sollicitude, le germe de tout ce qui est bien; qu'elles ornent ces jeunes âmes de qualités, de vertus, de bonnes habitudes; et qu'elles forment ainsi, pour la régénération de notre patrie, des races chrétiennes, des races fortes et saines, honnêtes et laborieuses, dévouées et vaillantes, des races heureuses dès ici-bas. Tel est l'esprit que nous vous prions, ô Vierge féconde, de faire dépendre et de maintenir à jamais dans le cœur de toutes les nières.

Mais en vous demandant ainsi vos grâces pour toute maternité humaine, chacun- de nous, ô très-pieuse fille d'Anne et de Joachim, vous prie en particulier pour sa propre mère. Bénissez, ô Marie, celle qui nous a donné le jour ! Bénissezla, qu'elle ait ou non failli par faiblesse, à tel ou tel des devoirs que nous venons de marquer; bénissez-la, qu'elle sDit encore ici-bas, ou qu'elle ait quitté cette terre. Bénissez notre mère, et qu'un jour, dans le Paradis, son âpoux et leur descendance, réunis à elle, goûtent ensemble, groupés autour de vous, ô Reine du Ciel, l'ineffable bonheur qui ne doit point finir. Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Ainsi soit-il.

La philosophie incroyante,- irritée cependant par cee événements qu'elle semblait mépriser, et contre lesquels elle n'osait pas tenter l'épreuve décisive d'une enquête publique, -cherchait d'autres moyens de se débarrasser de ces faits écrasants. Elle eut recours à une manœuvre d'une habileté profonde, qui indique toutes les ressources d'esprit que la haine du Surnaturel faisait déployer au groupe des Libres-Penseurs. Au lieu d'examiner les vrais miracles, ils en inventèrent de faux dont ils se réservaient plus tard de dévoiler l'imposture. A Tarbes et autres lieux, leurs journaux ne parlèrent ni de Louis Bourriette, ni de l'enfant de Groisine Ducouts, ni de Biaise Maumus, ni de la veuve Grozat, ni -de Marie Daube, ni de Bernarde Soubie, ni de Fabien Baron, ni de Jeanne Grassus, ni d'Auguste Bordes, ni de cent autres. Mais ils fabriquèrent perfidement une légende imaginaire, espérant la propager par la voie de la presse çt la réfuter ensuite à leur aise.

Une telle assertion peut sembler étrange, aussi ne marchons-nous que preuves en mains.

a Xe vous étonnez pas, disait le journal de la Préfec- « ture, YÈre impériale, s'il y a encore des gens qui perr « sistent à soutenir que la jeune fille est prédestinée, et « qu'elle est douée d'une puissance surnaturelle. Pour « ces gens-là, il est avéré :

a 1° Qu'une colombe a plané avant-hier sur la tête de « l'enfant pendant le temps qu'a duré son extase ;

« 2° Que la jeune fille a soufflé sur les yeux d'une « petite aveugle et lui a rendu la vue ;

« 3° Qu'elle a guéri un autre enfant dont le bras était « paralysé;

« 4° Enfin qu'un paysan de la vallée de Campan, « ayant déclaré qu'il n'était pas dupe de ces scènes « d'hallucination, la petite fille avait obtenu que les pé- « chés de ce paysan fussent changés en serpents, les- « quels serpents l'avaient dévoré sans qu'on ait trouvé « trace des membres de Firrévérencieux. »

Quant aux vraies guérisons, quant aux faits miraculeux réellement constatés, quant au jaillissement de la Source, l'habile rédacteur se gardait bien d'en parler. Avec un art non moins grand, il ne donnait aucun nom, afin d'éviter les démentis.

Placé au centre même des événements, et par suite se sentant moins hardi contre l'évidence, le pauvre Lavedan, journal de Lourdes, se sentait écrasé par les faits, et se taisait résolument. Son silence devait durer plusieurs semaines. Il ne disait pas un mot de ces choses inouïes et de cette affluence de peuple. On aurait cru volontiers qu'il était rédigé à l'autre bout du monde, s'il n'eût rempli ses colonnes d'articles empruntés çà et là dans

les feuilles publiques et dirigés contre la Superstition en général.

Durant la période; des Apparitions, un temps magnifique avait favorisé le mouvement populaire. Il y avait eu une série non interrompue de beaux jours comme on n'en avait pas vu depuis plusieurs années. A partir du 5 mars, le temps changea et il tomba une neige épaisse. Les rigueurs de la saison ralentirent naturellemen pendant quelques jours le concours à ia Grotte."

Les guérisons miraculeuses continuaient du reste à se produire.

La dame Benoîte Cazea'ix5 de Lourdes, retenue depuis trois ans dans son lit par une fièvre lente qui se compliquait de point de côté et de douleurs, avait eu vainement recours à la science ruôdicale : tout ayait échoué. L'eau de la Grotte l'avait guérie subitement. Blaisette Soupenne avait vu de la même manière et avec la même soudaineté disparaître une maladie chronique des yeux, dont la médecine avait désespéré jusque-là.

Les faits merveilleux se muliipliaient. Dieu faisait son oeuvre. La sainte Vierge montrait sa toute-puissance.

Depuis le dernier jour de la Quinzaine, Bernadette était retournée plusieurs fois à la Grotte, mais un peu

comme tout le monde, c'est-à-dire sans ouïr en elle-même cette voix intérieure qui l'appelait irrésistiblement.

Cette voix, elle l'entendit de nouveau le 25 mars, dans la matinée, et elle prit aussitôt le chemin des Roches MassamVle.

« Brnadette va à la Grotte! » s'écria-t-on de l'un à l'autre en la voyant passer.

Et, en un instant, sortant de toutes les maisons, accourant par tous les sentiers, la foule se précipita d ns la mê e direction et arriva en même temps que l'enfant.

Dans la vallée, la neige avait fondu depuis deux ou trois jours, mais elle couronnait encore la crête des cimos environnantes, Il faisait un temps clair et beau. Pas une ta,che dans lé bl^u paisible du firmament. Le Soleil Boi semblait na*+re en ce memont au sein de ces blanches montagnes et faisaif resplendir son berceau de neige.

C'était l'anniversaire du jou. où l'ange Gabriel était deccendu vers la très-pure Vierge d; Nazareth et l'avait saluée au nom du Se'gneur. L'Érlise célébrait la fêl de l'An"ono;ation

Tandis que la multitude courait vers la Grotte, et qu'on remarquait par i elle la plupart de ceux qui avaient été guéris, Louis Bourriette, la veuve Crozat, Bïaisette Soup^nne, Benoît Gazeaux, Auguste Bordes et/vingt autres. l'É lise catholique, sur la fin de son office matinal, chantait ces parole0 étonnantes : « En ce moment, « les yeux des aveugles seront ouverts, le= oreill s des « sourds auront recouvré • l'ouïe, le boiteux bondira « comme un cerf, parce que les eaux ont surgi dans le « désert et les torrents dans la solitude '. »

1. Bréviaire romain, 25 mars. Fête de l'Annoneiation de la bienheureuse Vierge Marie. 1er nocturne, IIIe leçon.

Dès que l'enfant fut tombée à genoux, l'Apparition se manifesta. Gomme toujours rayonnait autour d'EnVune auréole ineffable, dont la splendeur était sans limites, dont la douceur était infinie : c'était comme la gloire éternelle de la paix absolue. Com~ae toujours, son voile et sa robe aux chastes plis avaient la blancheur des neiges éclatantes. Les deux roses qui fleurissaient sous ses pieds avaient la teinte jaune qu'a la base du ciel aux premières lueurs, de l'aube virginale. Sa ceinture était bleue comme le firmament.

Bernadette en extase avait oublié la terre devant la Beauté sanstache.

— 0 ma Dame, lui dit-elle, veuillez avoir la bonté'de me dire qui vous êtes et quel est votreNom?

La royale Apparition sourit et. ne répondit point. Mais en ce moment même, l'Église universeUe, poursuivant les solennelles prières «de son Office, s'écriait :

« Sainte et immaculée Virginité , quelles 1 ùanges « pourrai-je te donner? En vérité, je ne -le sais, car tu * as porté, enfermé dans ton sein, Celui que les Cieux « ne peuvent contenir1. »

Bernadette n'entendait point ces voix lointaines et ne pouvait soupçonner ces harmonies profondes. Devant le silence de la Vision, elle insista et reprit :

— 0 ma Dame, veuillez avoir la bonté de me dire qui vous êtes et quel est vptre Nom ?

1. Bréviaire romain. 25 mars. Fête de l'Annonciation de Ja bienheureuse Vierge Marie. 2e nocturne, VIe leçon.

L'Apparition parut rayonner davantage, comme si sa joie allait grandissant, et Elle ne répondit point encore à la demande de l'enfant. Mais l'Église, en toute la chrétienté, continuait ses prières et ses chants, et elle était arrivée à ces mots : « Félicitez-moi, vous tous qui « aimez le Seigneur, parce que, étant encore tout en- « fant, le Très-Haut m'a aimée : et de mes entrailles « fut enfanté l'Homme -Dieu. Les générations me procla- « meront bienheureuse, parce que Dieu a daigné jeter « son regard sur son humble servante : et de mes en- « trailles maternelles fut enfanté l'Homme-Dieu1. »

Bernadette redoubla ses instances et prononça pour la troisième fois ces paroles :

— 0 ma Dame, veuillez avoir la bonté de me dire qui vous êtes et quel est votre Nom?

L'Apparition semblait entrer de plus en plus dans la gloire bienheureuse ; et, comme concentrée en sa félicité, Elle continua de ne point répondre. Mais, par une coïncidence inouïe^ le chœur universel de l'Église faisait éclater à cette heure un chant d'allégresse et prononçait le nom terrestre de l'Apparition merveilleuse : « Je vous « salue, MARIE, pleines de grâces, le Seigneur est « avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes2. »

Bernadette fit entendre encore une fois ces suppliantes paroles : , *

— 0 ma Dame, je vous en prie, veuillez avoir la bonté de me dire qui vous êtes et quel est vôtre Nom?

L'Apparition avait les mains jointes avec ferveur et le visage dans le rayonnement splendide de la béatitude

1. Bréviaire romain. 25 mars. Fête de l'Annonciation de la bienheureuse Vierge Marie. 3e nocturne, VII* leçon.

2. Bréviaire rcmain. 25 mars. Fête de l'Annonciation de la bien: heureuse Vierge Marie. IIe Ant. de Laudes. .

infinie. C'était l'Humilité dan*s la gloire. De même que Bernadette contemplait la Vision, la Vision, sans doute, contemplait, au sein de la Trinité divine. Dieu le père dont Elle était la Fille, Dieu le Saint-Esprit dont Elle Stait l'Épouse, Dieu le Fils dont Elle était la Mère.

A la dernière question de l'enfant, Elle disjoignit les mains, faisant glisser sur son bras droit le chapelet au fil d'or et aux grains d'albâtre. Elle ouvrit alors ses deux bras et les inclina vers le sol comme pour montrer à 1a Terre ses mains virginales pleines de bénédictions. Puis, les élevant vers l'éternelle région d'où descendit, à pareil jour, le divin Messager de l'Annonciation, Elle les rejoignit avec ferveur, et, regardant le Ciel, avec le sentiment d'une indicible gratitude, Elle prononça ces paroles :

— Je suis l'Immaculée Conception.

Ayant dit ces mots, la très-sainte Vierge disparut, et l'enfant se trouva, comme la multitude, en face d'un rocher désert.

A côté d'elle , la miraculeuse Fontaine, tombant par une rigole de bois dans son bassin . rustique, faisait entendre le murmure paisible de ses flots.

C'était le jour et c'était l'heure où la sainte Église entonnait en son office l'hymne magnifique : « 0 la plus « glorieuse des Vierges, éclatante parmi les astres.... »

0 Gloriosa Virginum, * Sublimis inler sidéra l.

.1. Bréviaire romain. 25 mars. Fête de l'Annonciation. Hymn^ des Laudes. Les Laudes, comme chacun sait, se disent à la prendre heure du jour.

La Vierge, en ce moment, avait voulu atleter ;,ar sa présence et par ses miracles le dernier dogme qu'a défini : Église et qu'a proclamé saint Pierre, parlant par la \oix de Pie IX.

La petite bergère, à laquelle la Vierge divine venait d'apparaître, entendait pour la première fois ces mots : « Immaculée Conception. » Et, ne les comprenant point, elle faisait, en retournant à Lourdes, tous ses efforts pour les retenir. « Je les répétais en moi-même tout le long *< du chemin pour ne les 'point oublier, nous racont.it- « elle un jour; et, jusqu'au presbytère où j'allais, je i disais : Immaculée Conception, Immaculée Conception, « à chaque pas que je faisais, parce que je voulais porter « à M. le Curé les paroles de la Vision, afin que la cha- « pelle ïe bâlit. »

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous.

Que vous dire? ô Notre-Dame de Lourdes, en souvenir de ce jour, où, vous montrant dans votre gloire, vous avez révélé votre Nom, et prononcé ces paroles : « Je suis l'Immaculée Conception. » Que vous dire? sinon tomber à vos pieds et contempler votre Beauté suns tache qui a charmé, de toute éternité, le cœur même du Dieu T. ut-Puissant. ' En vous voyant, ô Splendeur ineffable de la créature sans péché, la Trinité Sainte s'est émue dans les immuables profondeurs de l'immensité ; et, d'un pôle à l'autre des deux infinis, a retenti un cri d'admiration, de respect et d'amour, un cri triple et un, le cri de Dieu. Dieu le Père a dit : o Voilà ma Fille. » Dieu le Saint-Esprit a dit : c Voilà mon Epouse. » Dieu le Fils a dit : « Voilà ma Mère, i

Et nous aussi, ô Vierge idéale, Arcb 'type parachevé de l'Humanité sans souillure, de l'Humanité resplendissant dans la Gloire, nous aussi que Jésus a choisis pour frères au prix de son

sang, nous qu'il vous a légués sur la Croix, nous osons vous dire avec une confiance filiale que vous ne trompâtes jamais : « Vierge Marie, Vous êtes notre Mère, s Venez donc à notre secours I Venez, Vous qui êtes née sans péché, qui avez vécu sans péché , qui êtes morte sans péché ! Venez, Innocence absolue, Sainteté indéfinie, guérir la pauvre race humaine, toute couverte, hélas ! de la lèpre du mal. Qui nous sauvera, ô Marie, si ce n'est Celle qui a enfanté îe Sauveur? Qui aura assez de c^mpatissance et de tendresse, si ce n'est notre Mère à tous? Qui aura encore assez de force et de puissance, si ce n'est la Fille de Dieu, l'Épouse de Dieu, la Mère de Dieu ? Immaculée Conception, Notre-Dame de Lourdes, priez ,pour nous. .

Ainsi soit-il.

La question qui était montée du Commissaire au Préfet avait continué son mouvement ascensionnel et était arrivés jusqu'au Ministre.

Le 12 et le 26 mars, M. le Préfet avait fait ses rap ports à Son Excellence, en se bornant, jusqu'à sa réponse, aux mesures que nous avons dites.

M. Gustave R. était ministre.

Ancien Procureur général et alors Ministre de l'Instruction publique, ce haut personnage était en grand ce que le Commissaire et le Préfet étaient en petit II ne pouvait admettre un seul instant la réalité des Visions et des Miracles de Lourdes. Donc, à deux cent cinquante lieues des événements, sans autres documents que deux lettres préfectorales, il trancha net la question avec ce ton décisif qui do me le dernier mot des choses sans Saigner même les d scuter. Malgré les conseils de prudence qu'il donnait au Préfet, il laissait voir son parti pris de ne pas tolérer les Apparitions et les Miracles. Comme toujours,

en pareille circonstance, le Ministre se posait d'ailleurs en défenseur de la Religion.

« Il importe, à mon avis, écrivit-il au Préfet, de mettre « un terme à des actes qui finiraient par compromettre « les véritables intérêts du Catholicisme et affaiblir le « sentiment religieux dans les populations.

« En droit, nul ne peut constituer un oratoire ou lieu «■ public de culte, sans la double autorisation du pouvoir « civil et du pouvoir ecclésiastique. On serait donc fondé, « dans la rigueur des principes, à fermer immédiatece ment la Grotte, qui a été transformée en une sorte de « chapelle,

« Mais il y aurait vraisemblablement des inconvénients « graves à vouloir user brusquement de ce droit. Il con- « vient de se borner à empêcher la jeune fille visionnaire « de retourner à la Grotte, et à prendre les mesures qui « pourront insensiblement détourner l'attention du pu- «- blic en rendant chaque jour les visites moins fréquen- « tes.

« Il sera indispensable qua vous vous concertiez avec « le Clergé, mais je ne saurais trop vous engager à traite ter directement cette affaire délicate avec Mgr I'évêque « de Tarbes, et je vous autorise à dire, en mon nom, au « prélat, que je suis d'avis de ne pas laisser un libre « cours à un état de choses qui ne manquerait pas de « servir de prétexte à de nouvelles attaques contre le Cler- « gê et la Religion. »

Sur cette lettre, le Préfet s'adressa à l'Évêque pour le prier de faire interdire formellement à Bernadette tout

voyage à la Grotte. Il mit tout naturellement en avant l'intérêt de la Religion compromis pat ces hallucination? ou ces supercheries, et l'effet déplorable que de semblables choses produisaient sur tous les esprits sérieux, qui cherchaient en lou'e bonne foi à concilier le Catholicisme avec la saine philosophie et avec les idées modernes. Quant a l'hypothèse que les Apparitions fussent réelles, M. le baron Pardoux, pas pins que M. Gustave R. , ne daignait s'y arrêter. Le Préfet et le Ministre avaient un égal dédain pour de telles superstitions.

Le Préfet était habile, mais l'Évëque était sagace, et il était malaisé de lui cacher le fond sous la forme. Il comprit qu'il fallait, d'un côté, se refuser énergiquemei.t à la pression du pouvoir temporel, et d'autre part, ne le point irriter ; — repousser ses exigences inadmissibles, et en même temps maintenir la bonne harmonie.

Entre ces diverses difficultés, Mgr Laurence sut se tenir dans une sage mesure.

Dans ces circonstances, défendre formellement à Bernadette d'aller à la Grotte quand elle s'y sentait appelée par une voix d'en haut, c'eût été attenter à la liberté la plus sacrée de l'âme, et les hommes de l'Église savent la respecter, même chez une enfant : mais user de la voix du conseil et engager Bernadette à ne point se rendre aux Roches Massabielle en dehors de cette irrésistible impulsion, c'est ce que i'Évêque crut prudent d'ordonner au curé de Lourdes, afin d'empêcher autant qu'il était en lui, le pouvoir civil d'entrer dans cette voie dangereuse des persécutions vers laquelle, avec sa très-grande sûreté de coup d'œil, il le voyait incliner.

Mgr Lauience, ainsi que non« ''avons dit, était d'ail-

leurs dans le doute au sujet du jugement à porter sur les événements de Lourdes. N'étant point sur les lieux, ne voyant point directement les merveilles qui s'accomplissaient, ne les connaissant même que d'après les rapports d'ecclésiastiques qui n'en étaient point les témoins immédiats, il n'avait pas encore formé sa conviction. Il attendait.

Le jour de Pâques était arrivé. Malgré les pieuses appréhensions de M. le Ministre des Cultes, les merveilles accomplies à Lourdes n'avaient point « affaibli le sentiment religieux des populations. » Des conversions sans nombre avaient eu lieu : les confessionnaux étaient assiégés de monde. Des usuriers ou Jes voleurs avaient restitué : beaucoup de scandales avaient cessé. Les Fidèles se pressaient autour de la Table Sainte.

Le lundi de Pâques, 5 avril, c'est-à-dire le jour même où le Préfet était allé chez Sa Grandeur, la Mère de Dieu avait fait de nouveau entendre un appel intérieur a la fille du meunier; et l'enfant, bientôt suivie d'une foule immense, s'était rendue à la Grotte où, comme précédemment, le ciel s'était ouvert devant elle et lui avait laissé voir la Vierge Marie dans sa gloire.

Ce jour-là, aux yeux émerveillés de la multitude, s'accomplit un fait fort étrange.

Le cierge que Bernadette avait apporté ou qu'on lui avait donné était très-grand, et elle l'avait appuyé par terre en le soutenant par le bout entre les doigts de ses

mains à denr jointes. La Vierge lui apparut. Et voilà que, par un instinctif mouvement d'adoration, la Voyante, tombant en extase devant la Beauté immaculée, éleva un peu les mains et les laissa reposer doucement et sans y songer sur le bout du cierge allumé. Et alors la flamme se mit à passer entre ses doigts légèrement entr' ouverts et à s'élever au-dessus, oscillant çà et là, suivant le faible souffle du vent. Bernadette pourtant demeurait immobile et abîmée dans la céleste contemplation, ne s'apercevant même pas du phénomène qui faisait autour d'elle la stupéfaction de la multitude. Les témoins se pressaient les uns sur les autres pour mieux voir. M. Dozous, dès les premiers moments, avait tiré sa montre : cet état extraordinaire dura un peu plus qu'un quart d'heure.

Tout à coup, un léger frissonnement se produit dans le corps de Bernadette. Ses traits redescendent. La Vision avait cessé et l'enfant était revenue à son état naturel. On lui prend la main, rien que de normal n'y apparaissait. La flamme avait respecté la chair de la Voyante en extase devant Marie. La foule, non sans raison, criait au miracle. L'un des spectateurs cependant, voulant faire la contre-épreuve, avait pris ce cierge encore allumé, et, sans qu'elle y fit attention, il l'approcha de la main de Bernadette.

— Ah ! monsieur, s'écria-t-elle en se retirant vivement, vous me brûlez !

Les événements de Lourdes avaient produit une telle commotion dans le pays et i'afûuence des étrangers était telle que ce jour-là, bien qu'on ne fût point, comme dans la Quinzaine, prévenu à l'avance, la multitude réunie un instant autour de Bernadette s'était élevée à près de dix mille personnes.

Le concours continuait sur le chemin des Roches Massabielle. Pas un cri tumultueux dans cette foule, pas une agitation dans ce fleuve populaire dont les flots se renou- ■ vêlaient sans cessé. Des cantiques, ~des litanies, des vivats • en l'honneur de la Vierge, voilà tout ce qu'on entendait, voilà tout ce que M.Dominique et sa poîici pouvaient enregistrer daas leurs Rapports C'était plus que l'ordre, c'était le recueillement.

L:s ouvriers de Lourdes avaient élargi le sentier, tracé depuis quinze ou vingt jours par les carriers sur les pentes de Massahielle; ils avaient fait jouer la mine et taillé le rocher en maint endroit ; da sorte qu'ils avaient créé sur ces coteaux abrupts un chemin assez large et très-praticable. C'était un travail considérable qui avait demandé de la peine, du temps, des frais. Ces braves gens accomplissaient ce labeur dans la soirée, en revenant des chantiers où ils étaient occupés du matin au soir. Ils se reposaient des fatigues de leur rude journée en travaillant à ce chemin qui conduisait à Dieu : In labore requies. Vers la tombée de la nuit, on les voyait attachés comme une fourmilière au flanc du tertre rapide, piochant, brouettant, creusant le roc, y mettant de la poudre et faisant voler en éclats le marbre ou le granit.

— Qui vous payera ? leur disait-on.

— La sainte Vierge, répondaient-ils.

Avant de se retirer, ils descendaient tous ensemble à la Grotte eî faisaient la prière en commun. Au milieu de

cette superbe nature, sous ce beau ciel étoile, ces scènes chrétiennes avaient une simplicité et une grandeur primitives.

La Grotte changeait peu à peu d'aspect. Jusque-là, on y avait fait brûler des cierges en signe de vénération. On y déposa vers cette époque des vases de fleurs, naturelles ou découpées par de pieuses mains, des statues delà Vierge, des ex-voto en .-igné de reconnaissance. Les ouvriers avaient fait une petite balustrade pour protéger ces objets fragiles contre les involontaires accidents qu'aurait pu occasionner l'emprtssementde la multitude.

Plusieurs personnes ayant reçu quelque grâce singulière par l'intervention de Notre-Dame de Lourdes, apportèrent comme un hommage au lieu de la Vision leur petite croix d'or avec la chaîne, confiant la garde de leur pieuse offrande à la foi publique. Comme aès ce moment tout le pays s'écriait qu'il fallait obéir à l'Apparition et construire une chapelle, on se mit également à jeter de l'a igent dans la Grotte. Les sommes considérables, quelques milliers de francs, se trouvèrent ainsi exposés en plein air, sans nulle défense extérieure, durant la nuit et durait le jour ; et, tel était le respect qu'inspirait ce lieu, naguère inconnu, tel était l'effet moral produit sur les âmes, qu'il ne se trouva pas un seul malfaiteur dans tout le pays pour commettre un "larcin sacrilège. Et cela est d'autant plus merveilleux, que, quelques mois auparavant, plusieurs églises avaient été dévalisées. La Vierge ne [voulait point que le moindre souvenir criminel se mêlât à l'origine du Pèlerinage qu'elle voulait établir.

Une circonstance singulière qui passa peut-être inaperçue à cette époque fut relevée par la suite et frappa beaucoup de personnes. Nous ne pouvons nous empêcher de la faire remarquer.

Un des plus beaux privilèges de la Souveraineté, c'est le droit de faire grâce, et quand un roi veut fêter son avènement, il amnistie les coupables.

La Reine du Ciel pouvait plus et fit plus. Elle voulut qu'il n'y eût pas même de coupables. Les Apparitions qui avaient eu lieu déjà et celles qui eurent lieu plus tard se trouvèrent réparties sur deux trimestres judiciaires. Or, pendant ces deux trimestres, il n'y eut dans le Département, ni un seul crime commis, ni un seul criminel condamné. C'est un fait peut-être sans précédent La session des assises de mars n'eut à examiner qu'une seule affaire antérieure à la période des Apparitions, et qui se termina par un acquittement. La session suivante, qui devait avoir lieu en juin, n'eut que deux affaires à juger, l'une et Vautre relatives à des événements antérieurs à cette même 'période1-.

Cette coïncidence étonnante, cette marque mystérieuse de l'invisible influence qui planait sur toute la contrée, cette preuve tout extérieure, ce prodige moral, ce miracle diocésain, nous semblent faits pour donner à réfléchir aux esprits les plus frivoles. Comment, pendant un aussi long temps, les criminels ont-ils eu le bras arrêté?

1. Voir YIntérêt public des 5 mars et 8 juin, et l'ère impériale de la même époque.

Est-ce imposture, hallucination ou catalepsie? C minent le glaive de la justice n'a-t-il pas eu à sévir ? D'où venait cette paix, celte trêve de Dieu, précisément en ce moment ? En dehors de la raison que nous indiquons, nous invitons l'incroyance à essayer de trouver la cause de ce fait surprenant et de cette étrange coïncidence. Elle le tentera vainement.

La Reine du ciel avait passé, la Reine du ciel avait béni.

VÎI

Bernadette était constamment visitée par les innombrables étrangers, que la piété ou la curiosité faisaient affluer à Lourdes. Il y en avait de toutes les classes, de toutes les professions, de toutes les philosophies. Nul ne prit en défaut cette parole simple et loyale; nul, après avoir vu et entendu la Voyante, n'osa dire qu'elle mentait. Au milieu des partis agités et des discussions sans nombre, cette petite enfant, par un privilège inconcevable, inspirait à tous le respect, et elle ne fut pas une seule fois en butte à la calomnie. L'éclat de cette innocence était tel, que sa personne ne fut ni atteinte ni attaquée : une invisible égide la protégeait.

D'une intelligence très-ordinaire en toutes choses, Bernadette était a'i-dessus d'elle-même toutes les fois qu'elle avait à rendre témoignage de l'Apparilion. Aucune objection ne la troublait.

Elle avait des réponses profondes. M. de Rességuier, conseiller général et ancien député des Basses-Pyrénées, vint la voir : il était accompagné de plusieurs dames de

SEIZIEME JOUR. loi

sa famille. Il se fit raconter les Visions dans le plus grand détail. Lorsque Bernadette lui dit que l'Apparition s'exprimait en patois béarnais, il se récria :

— Tu ne dis point la vérité, mon enfant ! Le bon Lieu et la sainte Vierge ne comprennent pas ton patois et ils ne savent pas ce misérable langage.

— S'ils ne le savaient pas, monsieur, répondit-elle, comment le saurions-nous nous-mêmes? Et s'ils ne le comprenaient pas, qui nous rendrait capables de le comprendre ?

Elle avait des reparties spirituelles.

— Gomment la sainte Vierge a-t-elle pu t'ordonner de manger de l'herbe? Elle te prenait donc pour une bête? lui di-ait un jour, un sceptique.

— Est-ce que vous pensez cela de vous quand vous mangez de la salade ? lui répliqua-t-elle en souriant finement.

Elle avait des réponses naïves. Ce même M. de Rességuier lui parlait de la beauté de l'Apparition de la Grotte :

— Était-elle aussi belle que les personnes que voici? lui demanda-t-il.

Bernadette promena son regard sur le cercle charmant des jeunes filles et des dames qui avaient accompagné le visiteur, puis elle eut comme une moue de dédain :

— Où ! c'était bien autre chose que tout cela ! fit-elle. « Tout cela, » c'était l'élite de la société de Pau.

kElle déconcertait les subtilités de l'esprit par lesquelles on cherchait à l'embarrasser.

— Si M. le Curé vous défendait formellement d'aller à la Grotte, que feriez» vous? lui disait quelqu'un.

— Je lui obéirais.

— Mais si vous receviez en même temps de l'Ap . ri- 'ion l'ordre d'y aller, que feriez^ vous alors entre ces deux >rdres contraires ?

L'enfant tout aussitôt, sans hésiter le moins du monle, répondit :-

— J'irais demander la permission à Monsieur le Curé.

Rien, ni à cette époque ni plus tard, ne lui fit perdre sa simplicité pleine de grâce. Jamais, à moins d'être interrogée, elle ne parlait de l'Apparition. Llle se considérait toujours comme la dernière à l'écjle des Sœurs. On avait de la peine à lui apprendre à lire et à écrire. L'esprit de cette enfant était ailleurs, et, si nous osionc pénétrer dans cette nature exquise et visitée par la grâce, nous dirions peut-êlre que son âme, peu curieuse sans doute de ce savoir humain, faisait l'école buissonnière dans les halliers du Paradis.

Aux récréations, elle se confondait avec ses compagnes. Elle aimait à jouer.

Quelquefois un visiteur, un étranger venu de loin demandait aux Sœurs de lui montrer cette Voyante, cette privilégiée du Seigneur, ceite Lien aimée de la Vierge, cette Bernadette dont le nom était déjà si célèbre.

— La voilà, disait la Sœur en la désignant du doigt parmi les autres enfants.

Le visiteur regardait, et il voyait une petite fille chétive et misérablement vêtue, jouant aux barres, à cachecache, à pigeon vole, sautant à la corde, tout entière aux innocents plaisirs de l'enfance. Mais ce qu'elle préférait à tout, c'était de figurer, elle la trentième ou la quarantième, dans une de ces rondes immenses que les enfants font en chantant et en se tenant par la main.

La Mère -de Dieu, en apparaissant à Bernadette, en lui donnant le rôle d'un témoin des choses célestes, en faisant d'elle le centre d'un concours innombrable et comme un objet de pèlerinage, avait protégé, par un miracle plus grand que tout autre, sa simpliciié et sa candeur, ej elle lui avait fait le don extraordinaire, le don divin de demeurer une enfant.'

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez peur nous.

Notre-Dame de Lourdes qui avez, durant la période de vos Apparitions, arrêté, sur toute retendue d'un diocèse, le bras menaçant des criminels, étendez, étendez votre main protectrice sur la terre entière, sur ce globe qui vous doit être cher, car il fut votre passagère patrie, et vos pieds l'ont foulé jadis pendant les jours de votre pèlerinage mortel; sur ce globe qui est-devenu sacré depuis qu'y- fut plantée la Croix du Rédempteur et qu'il fut arrosé du sang de Jésus-Christ.

Regardez, ô fille d'Adam et mère de Dieu, regardez les crimes et les forfaits qui couvrent les continents et les iles. Regardez régner en ce monde le vil amour de l'argent qui a envahi tous- les cœurs; le dur égoïsme et la basse envie qui dissolvent tant de familles et qui divisent toutes les classes ; les colères abominables qui les mettent aux prises en des procès sacrilèges ou de fratricides combats; l'orgueil, l'ambition, la fureur di dominer qui ensanglantent la terre de leurs honteuses révolutions et de leurs hideuses batailles ;la luxure homicide qui corrompt ou tarit en leur source sacrée les principes mêmes de la vie; la lâche paresse qui dévore s"ans produire et qui n'a pas honte de voler de la sorte le patrimoine du genre hu- .nain; l'immonde gourmandise, l'ivrognerie, la sensualité des mets et des liqueurs qui abêtit les intelligences et ravale l'homme au-dessous des brutes.— Aulieu de la Foi, l'incroyance; au lieu de la Charité, la haine; au lieu de lEspérance,les rages sourdes et désolées des infortunes sans issue ; au lieu delà paix, promise aux hommes de bonne volonté, partout les

dissensions, les luttes, les insurrections et les guerres sortant des volontés coupables. Partout le nom sacré de Dieu blas.phêmé, partout son saint jour profané....

0 Marie! est-îl donc difficile de guérir de tels maux à Celui qui créa l'Univers, qui ressuscita Lazare déjà en proie à la corruption, et qui f.ra un jour surgir de son tombeau la race humaine ensevelie? Non! non! ce n'est pas de votre bouche; non, ce n'est pas du Ciel que nous viendra le mot « impossible!. « Impossible » n'est pas maternel; «impossible» n'est pas divin. De la part du Dieu tout-puissant, « impossible » n'est pas possible....

0 notre Mère! depuis déjà des siècles, de? âmes saintes que l'Église vénère ont répandu dans la chrétienté le pressentiment que c'est par Vous, Marie Immaculée, que le salut viendrait à nos temps malheureux ! Elles ont cru que vous seriez l'aurore dès jours de Dieu sur notre terre régénérée. Étoile du matin, nous vous prions de justifier leur foi! Nous vous prions de réaliser nos espérances !

Comment cela se fera-t-il, ô Marie? Qu'importe ! si cela se fait. Un tel miracle, un si prodigieux renversement de ce qui existe, une telle fondation d'un ordre nouveau n'est ni au-» dessus de votre bonté, ni au-dessus de votre puissance. Ayez donc pitié, ô notre Mère ! Notre-Dame de Lourdes, délivreznous du péché, le seul mal d'ici-bas! Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous !

Ainsi soit-H.

Il y avait à Nay, dans les Basses-Pyrénées, un enfant de quinze ans nommé Henri Busquet dont la santé était .perdue. Il avait eu, en 1856, une violente et longue fièvre typhoïde à la suite de laquelle s'était formé au côté droit du cou un abcès qui avait gagné insensiblement le haut de la poitrine et le bas de la joue. Cet abcès était gros comme le poing. L'enfant souffrait à se rouler par terre. Le médecin, M. le docteur Subervielle^ très-renommé en ce pays, perça cet abcès, quatre mois environ après sa formation, et il en sortit une énorme quantité de matière séro-purulente. Mais Henri ne guérit point. Après plusieurs médications impuissantes, le docteur songea aux eaux de Cautère ts. En 1857, dans le courant du mois d'octobre, époque de l'année où, les riches baigneurs étant déjà partis, les indigents se rendent à ces thermes célèbres, le jeune Busquet y prit une quinzaine de bains. Ils furent plus nuisibles qu'utiles et avivèrent ses plaies. La maladie s'aggravait malgré des soulagements momentanés. Le malheureux enfant avait aux régions que nous

venons d'indiquer un ulcère étendu, béant, fournissant une suppuration abondante, couvrant le haut de la poitrine, tout un côié du cou, et menaçant le visage. En outre, deux nouveaux engorgements glandulaires très-prononcés s'étaient déclarés à côté de cet affreux ulcère.

Tel était l'état de ce pauvre enfant lorsque, entendant parler des effets merveilleux de l'eau de la Grotte, il pensa à y avoir recours. Il voulait partir et faire à pied son pèlerinage aux Roches Massabielle ; mais il présumait trop de ses forces et ses parents refusèrent de l'y conduire.

Henri, qui était très-pieux, était poursuivi par l'idée que la Vierge apparue à Bernadette le guérirait. Il demanda à une voisine qui allait à Lourd s de puiser pour lui un peu d'eau à la S urée. Elle lui en apporta une bi uteille dans la soirée du mercredi 28 avril, fête du Patronage de saint Joseph.

Y rs les huit heures du soir, au momen' de se coucher, l'enfant s'agenouille, et adresse sa prière à la Très-Sainte Yierge.

, Sa. famille priait avec lu: : son père, sa mère, plusieurs frères et sœurs. C'étaient de très-braves gens, simples et croyants : l'une des filles est aujourd'hui religieuse eh.z les sœurs de Saint André.

Henri se met au lit. Le docteur Subervielle lui avai'j souvent reconnu? nd.' de ne se jamais servir d'eau froide sous peine d'une complication fâcheuse de son mal; mais, en ce moment, Henri pensait à toute autrs chose qu'aux prescriptions de la Médecine. Il enlève les bandages et la charpie qui couvrent son ulcère et ses tumeurs, et, à l'aide d'un liuge qu'il imbibe dans l'eau de la Grotte, il baigne et lave ses plaies avec l'onde miraculeuse. La toi

ne lui manquait point. « Il est impossible, pensait- il, que la sainte Vierge ne me guérisse pas. * Il s'endort sur cette espérance. Un sommeil profond .s'empare de lui.

Au réveil, son espérance était une réalité : tout. s ses douleurs avaient cessé, toutes ses plaies étaient fermées ; les glandes avaient disparu; l'ulcère n'était plus qu'ure cicatrice solide, aussi solide que si la main du temps l'avait fermée lentement. La puissance éternelle qui était intervenue, et qui avait guéri, avait fait en quelques instants l'œuvre de plusieurs mois ou de plusieurs années. La guérison avait été complète, soudaine et sans convalescence.

Le Rapport des médecins adressé à la Commission s'inclinait devant le Miracle manifeste survenu en cet enfant, et déclarait que ce fait s'écartait entièrement de l'ordre de la nature. « Nous le rangeons, disc.it-il, parmi les faits « qui possèdent. pleinement et d'une manière évidente le * caractère surnaturel. »

Le médecin ordinaire du malade, M. le docteur Subervielle, déclarait merveilleuse et divine, comme tout le mon:!e, cette soudaine guérison ; mais le scepticisme inquiet qu'il y a souvent au fond de l'esprit des disciples de la Faculté, attendait la grande épreuve du temps.

— Qui sait, disait souvent M. Subervielle, si, à di:;huit ans, ceci ne reviendra pas? Jusque-là, je serai toujours tourmenté.

. L'éminent médecin qui parlait ainsi ne devait pas avoir la joie de voir cette guérison confirmée par le temps. Le pays eut le malheur de le perdre ; il mourut quelque temps après.

Quant au jeune Henri Basquet, l'auteur de ce livre,

suivant sa coutume de vérifier par lui-même, a voulu le voir et l'entendre.

Henri nous a dit son histoire, qu3 nous connaissions déjà par les rapports officiels et paF plusieurs témoins. Il nous l'a racontée comme une chose toute simple, sans stupeur et sans surprise. Pour le ferme bon sens de ce? chrétiens du peuple, dont les sophismes n'ont pas égaré l'esprit, le Surnaturel ne paraît point extraordinaire, et moins encore contraire à là raison. Ils le trouvent conforme aux vraies notions du sens commun. S'ils sont surpris parfois qu'un médecin leur rende la santé, ils ne sont jamais étonnés que Dieu, qui a été assez puissant pour créer l'homme, soit assez bon pour le guérir. Ils voient d'un regard très -droit, que le Miracle, loin de troubler l'ordre, est au contraire une des lois de l'ordre éternel. Si Dieu, dans sa miséricorde, a donné à Certaines eaux la vertu d'enlever telles maladies, s'il guérit indirectement ceux qui usent, suivant certaines conditions, de ces choses matérielles, co:. bien, à plus forte raison, saura-t-il guérir directement ceux qui, directement, s'adressent à Lui? Ainsi raisonne le peuple chrétien, et le peuple chrétien raisonne justement.

Nous avons voulu voir de nos yeux et toucher de nos mains les traces de cette terrible plaie, si miraculeusement guérie. Une vaste cicatrice marque la place où était l'ulcère. Il y a longtemps que l'enfant a franchi la crise de la dix-huitième année, et rien n'a reparu de sa cruelle maladie. Nulle souffrance, nul écoulement, nulle tendance aux engorgements glandulaires. La santé est parfaite. Henri Busquet est aujourd'hui un homme de vingtcinq ans, plein de vie et de force. Il exerce comme son père l'état de plâtrier. Le dimanche, à la fanfare de l'Orphéon, il remplit, non sans talent/sa partie detrombonne

parmi ie& instruments de cuivre. Il a une voix superbe. Si jamais vous allez dans la ville de Nay, vous l'entendrez sûrement à travers les fenêtres de quelque maison en construction ou en réparation, car, sur ces échafaudages, il a coutume de chanter à plein cœur, depuis l'aurore jusqu'au soir. Vous pouvez écouter sans crainte que vos oreilles soient blessées par quelque chanson grossière. Ce sont de gais et d'innocents couplets, parfois même des cantiques que module cette voix charmante. Celui qui chante n'a pas oublié que c'est a la sainte Vierge qu'il doit la vie.

Tandis que tous ces Miracles s'accomplissaient de divers côtés, il survint un incident, en apparence très-étranger à l'objet de cette histoire, mais qui devait avoir, tout insignifiant qu'il parût, les conséquences les plus décisives sur la marche des événements.

M. le Préfet -des Hautes-Pyrénées trouva vers cette époque que ses chevaux de selle et de voiture étaient assez mal logés, et qu'il convenait de leur faire élever des écuries spacieuses et élégantes. Malheureusement le terrain faisait un peu défaut. Or, M. Pardoux tenait, avant toutes choses, à ne point défigurer par ces constructions, soit sa cour, soit son jardin.

La Préfecture de Tarbes est toute voisine de la Cathédrale. Entre les deux édifices se trouvait l'ancien cimetière des prêtres et chanoines de cette Église. La tradition rapportait que plusieurs nobles familles de ce pays

y avaient eu des caveaux et que là reposaient des cendres illustres. M. le Préfet se dit en lui-même que cet emplacement conviendrait parfaitement pour ses écuries et remises. De l'idée à l'exécution, il n'y avait jamais loin chez le baron Pardoux. Il fit donc creuser les fondations parmi les pierres et les ossements, et l'on vit bientôt s'élever sur le cimetière lès constructions nécessaires aux chsvaux officiels. M. le Préfet plaça ses bâtiments juste en face de l'une des anciennes portes de la Cathédrale, à trois mètres au plus, de sorte que le brouhaha de l'écurie devait forcément retentir jusque dans le temple.

Un tel oubli des convenances ne pouvait qu'émouvoir et affliger vivement l'Évêché. Mgr Laurence essaya inutilement de faire comprendre à M. Pardoux que ce sol était sacré, qu'il appartenait à l'Église, et que le pied des chevaux ne devait troubler, ni la paix des morts, ni la prière dés vivants. M. le Préfet, nous l'avons dit, ne savait pas reculer. Congédier les ouvriers, choisir un autre emplacement, c'eût été reconnaître qu'il avait eu tort.' Aussi, malgré le désir très- vif qu'il pouvait avoir de ménager l'Evêque, ne tint-il aucun compte des observations du prélat. Il maintint sur l'ancien cimetière les travailleurs qui construisaient ses écuries.

Devant cette persistante violation des tombeaux, Mgr Laurence sortit de sa réserve, et Sa Grandeur fit entendre une protestation énergique. Elle s'adressa directement au Ministre pour qu'il eût à faire détruire ces bâtisses inconvenantes et scandaleuses.

Le Préfet fut vivement blessé de l'attitude très-ferme et très-digne prise par l'Evêque. Suivant sa coutume, il s'obstina, de plus en plus. Il courut àParis pour argumen-

ter auprès du Ministre; il tâcha de mettre dans son parti le Conseil général ; il. se fit faire des consultations juridiques : bref, il se livra à une lutte désespérée dont il sjrait sans intérêt de raconter ici les épisodes : cette question devait durer plusieurs mois, pour être finalement décidée conformément aux très-sages réclamations de Mgr Laurence. Sur le terrain de ces écuries démolies, l'herbe croît aujourd'hui, et un arbre funéraire, placé au milieu, marque qu'en cet endroit repose la eendre des morts.

Mais du jour où l'Évêque fit entendre sa protestation, l'harmonie qui existait jusque-là entre le chef du Département et le chef du Diocèse fut à jamais rompue. A cette harmonie succéda dans le cœur du Préfet un vif sentiment d'irritation. Il cessa d'être disposé aux ménagements : tout au contraire peut-être. De même qu'il voulait envahir sur le terrain de l'Église dans cette misérable question des écuries, de même, dans la question des Apparitions, il se sentit désormais plus porté qu'auparavant à empiéter violemment sur le domaine spirituel de l'Évêque.

Le frein qui l'avait arrêté jusqu'à ce moment venait de se briser. Les petites causes produisent parfois de grands effets.

Dans le courant de ces mois de mars et d'avril, avant comme après la lettre du Ministre; M. le Préfet avait employé sa vive intelligence à trouver en dehors du Surnaturel la clef de ces étranges affaires de Lourdes. Les interrogatoires avaient été inutilement renouvelés par le

parquet et par Dominique. Ni le Commissaire de Police ni le Procureur impérial n'avaient pu prendre l'enfant en défaut. Cette petite bergère de treize ou quatorze ans, ignorante et ne sachant ni lire, ni écrire, ni même parler français, déconcrtait par sa simplicité profonde les habiles et les prudents.

On avait appris qu'une famille étrangère et immensément riche ayant, comme tout le monde, subi le charme de Bernadette, lui avait proposé de l'adopter en offrant aux parents une fortune, cent mille francs, avec la faculté de rester auprès de leur enfant. Le désintéressement de ces braves gens n'avait pas même été tenté, et ils avaient voulu rester pauvres.

Tout échouait, les pièges de la ruse, les offres de l'enthousiasme, la dialectique des esprits les plus déliés.

Quelle que fût son horreur pour le fanatisme, M. la Pi'ocureur impérial ne pouvait trouver ni dans le Gode d'Instruction Criminelle, ni dans le Code Pénal, aucun texte qui l'autorisât à sévir contre Bernadette et à la faire incarcérer. Une arrestation de cette nature eût été illégale au premier chef et aurait pu avoir pour le magistrat qui l'eût ordonnée des conséquences fâcheuse?. Aux yeux de la loi pénale, Bernadette était innocente.

M. le Préfet, avec sa très-grande netteté d'esprit, se rendit compte de tout cela. Il songea alors à arriver au même résultat à l'aide d'un autre moyen, et à procéder par mesure administrative à cet emprisonnement qui lui

semblait utile et dont la Magistrature, les codes à la main, ne se croyait pas le droit de prendre l'initiative.

Il y a dans l'immense arsenal de nos lois et règlements une arma redoutable, imprudemment créée à notre avis dans la pensée très-louable de protéger l'individu contre lui-même, mais qui peut, entre les mains de la malveillance ou de l'aveuglement, donner lieu à la plus épouvantable des tyrannies, c'est-à-dire à la séquestration arbitraire et sans appel d'un innocent. Nous voulons parler de la„loi sur les Aliénés. Sans débat public, sans dépense possible, sur le certificat d'un ou deux médecins le déclarant atteint de trouble mental, un malheureux psut être saisi brusquement, par simple mesure administrative, et jeté dans la plus terrible, des prisons, dans le cabanon d'une maison de fous.,

Convaincu comme il l'était de l'impossibilité actuelle du Surnaturel, M. le Préfet Pardoux n'hésita pas dans l'impuissance où se trouvait la Magistrature, à chercher dans cette loi redoutable une solution à la question extraordinaire qui venait de surgir tout à coup dans son département.

PRIÈRE

Notre-Dame de Lourdes, priez ponr nous.

Dans le cours de votre histoire, ô Notre-Dame d? Lourdes, vous avez voulu nous faire rencontrer le lieu que nous ne de- , vrions jamais oublier ; le lieu mélancolique où nous ont précédé tant d'êtres si chers et si regrettés; le lieu redoutable où Dieu lui-même nous attend : le Cimetière vers lequel nous marchons tous ci-bas.

O Marie! Mère du Christ mort et ressuscité, Mère du divin Jésus qui descendit dans les domaines du trépas pour y chercher l'âme des justes, ayez pitié de ceux que nous avons aimés, et qui. privés de la contemplation de Dieu, souffrent

encore dans ces sombres régions. Nous ne les voyons plus, ô Marie! nous ne les entendons plus; mais vous les voyez de vos yeux, Reine suprême des vivants et des morts, et vous entendez, tout aussi bien que nos propres paroles, l'accent de leurs supplications et le cri de leur repentir. Que l'ardente prière que nous vous adressons pour eux et que nous vous prions de porter auprès du Trône du Seigneur, que cette pieuse prière de notre cœur, tout rempli de leur souvenir, retentisse dans le lieu de leur peine!

Miséricordieuse Mère du souverain Juge, intercédez auprès de Dieu, afin que, leur appliquant une nouvelle part des infinis mérites de Jésus-Christ, il termine pour eux le temps de l'expiation et les reçoive dans le séjour de la vie éternelle et de la félicité sans limites. Et vous, morts bénis et bien-aimés qui êtes déjà dans le Paradis, souvenez-vous de ceux qui voyagent encore sur la terre"; intercédez pour nous et avec nous, pour que cous parvenions aussi au Ciel où vous régnez dans la gloire; et unissez-vous à nous quand nous disons: a No're-Dame de Lourdes, priez pour nous ! »

Ainsi soit-i'.

En apprenant que la Vierge était apparue de nouveau 9t avait dit son nom à Bernadette, M. le Préfet envoya chez les Soubirous une CommLsion composée de deux Médecins. Il les prit parmi ceux qui n'admettaient pas plus que lui le Surnaturel, parmi ceux qui avaient leurs conclusions écrites d'avance dans leur prétendue philosophie médicale. Ces deux Médecins qui étaient de Lourdes et dont l'un était l'ami particulier du Procureur impérial, s'épuisaient depuis trois semaines à soutenir toutes sortes de théories sur la catalepsie, le somnambulisme, l'hallucination, et se débattaient exaspérés contre l'inexplicable rayonnement de l'exîase, contre le jaillissement de la Source, contre les guérkons soudaines qui venaient à chaque instant battre en brèche les doctrines qu'ils avaient rapportées de Paris.

Ce fut à ces hommes et dans ces circonstances que M. le Préfet jugea bon de confier l'examen de Bernadette.

Ces messieurs palpèrent la tête de l'enfant et n'y trou-

vèrent aucune lésion, aucun signe qui indiquât la folie. Les réponses de l'enfant étaient sensées, sans contradictions, sans bizarrerie. Rien d'exagéré dans le système nerveux : tout au contraire, un plein équilibre et je ne sais quoi de profondément calme. Un asthme fatiguait souvent la poitrine de la petite fille ; mais cette infirmité n'avait aucune liaison avec un dérangement du cerveau.

Les deux Médecins, très-consciencieux d'ailleurs malgré leurs préventions, consignèrent toutes ces chose? dans leur rapport, et constatèrent l'état très-sain et trèsnormal de l'enfant.

Toutefois, comme sur la question des Apparitions, elle persistait invariablement dans son récit, ces messieurs, qui ne croyaient point à la possibilité de pareilles visions, crurent pouvoir mettre à ce sujet dans leur rapport que Bernadette pourrait bien être hallucinée. — Ils n'osèren' dire un mot de plus.

Mais M. le Préfet n'y regardait pas de si près, et ce Rapport lui parut suffisant. Muni de cette pièce, et en vertu de la loi du 30 juin 1838, il résolut de faire arrêter Bernad.lte et de la faire conduire à Tarbes pour êtreinternée provisoirement à l'hospice, et ensuite, sans doute, dans une maison de fous. '

Frapper cette enfant n'était pas tout : il fallait opposer enfin une digue à ce mouvement extraordinaire de la population. Le Ministre l'avait insinué dans sa lettre au Prcfe', cela était possible sans sortir de la légalité. Il n'y avait pour cela qu'à considérer la Grotte comme un oratoire, et à la faire dépouiller des ex-voto et des offrandes des croyants.

Si les croyants opposaient de 'a résistance, un escadron

DJX-HUITIÈME JOUR. 17 7

de cavalerie se tiendrait à Tarbes, prêt à tout événement. Une émeute eût comblé bien des vœux secrets.

Restait à faire exécuter, contre Bernadette et codre la population, ces diverses mesures, dont l'infaillibilité préfectorale avait reconnu la nécessité et l'urgence pour parer à l'invasion croissante du surnaturel.

C'était l'époque du Conseil de révision. M. le Préfet eut dans cette circonstance l'occasion de se rendre à Lourdes, d'y voir tous les Maires du canton et de leur adresser un discours officiel.

Il prétendit que les événements de la Grotte ne pouvaient que jeter de la défaveur sur la Religion entendue à sa manière.

« Le fait de la création d'un oratoire à la Grotte, fait « suffisamment constitué par le dépôt d'emblèmes religieux « et de cierges, est d'ailleurs, ajouta-t-il, une atteinte a portée à l'autorité ecclésiastique et civile, une illégalité « qu'il est du devoir de l'Administration de faire cesser, « puisque, aux termes de la Loi, aucune chapelle publique a ou oratoire ne peut être fondée sans l'autorisation du « Gouvernement, sur l'avis de l'Évêque diocésain.

v « Aussi ne serez-vous point surpris d'apprendre, '< Messieurs, que j'ai donné l'ordre au Commissaire de « Police d'enlever et de transporter à la Mairie, où ils « seront mis à la disposition de ceux qui les ont déposés, « les objets placés dans la Grotte.

« J'ai prescrit, en outre, d'ARRÊTER et de conduire

« à Tarbes, pour y être traitées comme malades^âux frais « du Département, les personnes qui se diraient visiona nairès, et je ferai poursuivre, comme propagateurs de

* fausses nouvelles, .tous ceux qui auraient contribué a

* mettre en circulation les bruits absurdes que l'on fait « courir. »

Ceci se passait le 4 mai. C'est ainsi que le très-religieux préfet inaugurait son r ois de Marie.

Immédiatement après son discours, le Chef du Département avait quitté la ville, laissant s'exécuter hors de sa présence ce qu'il avait ordonné.

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