I. Voici ce qu'enseigne la Haute-Critique
Que les ancêtres du peuple israélite aient parlé hébreu déjà avant leur arrivée en Canaan, ou bien, qu'ils aient appris l'hébreu des habitants du pays, c'est-à-dire des Cananéens, c'est ce qu'on ne sait pas trop, et ce qui importe peu.
L'essentiel, c'est que l'hébreu a été la langue que les Israélites ont toujours parlée, le vieil hébreu. Les Cananéens n'avaient que cette langue et n'avaient pas de dialectes suivant les lieux. — (( Les prétendues preuves fournies en faveur de l'existence de ces dialectes ne peuvent être considérées comme décisives. »
— En conséquence, « dès les plus anciens temps, l'hébreu apparaît comme une langue complètement formée et ayant revêtu un caractère définitif ». — Et comme il n'y avait pas de différences de lieux (dialectes), il n'y eut pas de différence de temps. « La pureté classique du vieil hébreu s'est maintenue jusqu'au viii*" siècle )) : Exemple de cette pureté classique, le cantique de Debohra. « On peut affirmer que dès les temps des premières migrations d'Hébreux en Palestine, la population cananéenne, qui y était installée, parlait la langue à laquelle est donnée le nom d'hébraïque. »
La Haute-Critique invoque comme preuves : les gloses cananéennes qui se trouvent sur les tablettes de Tel-El-Amarna ; — 2" les noms communs cananéens, et les noms propres de lieux et d'hommes, qui sont hébreux ; — S"" Esaïe, xix, 18. Ce passage témoigne que la langue des Israélites est la langue des anciens habitants du territoire, car il la désigne comme « la langue de Canaan ».
En revanche, la Haute-Critique reconnaît que les livres canoniques de l'Ancien Testament n'appellent jamais hébreu la langue parlée par les Israélites. Ils disent toujours (( langue judaïque ». — Dans iï Rois, xviii, 26, 28 et Esaïe, xxxvii, « la langue judaïque » est opposée à la langue araméenne, et dans Néhémie, xiii, le judaïque est opposé au langage du Codex, ammonite, et moabite. — Etaient-ce des langues, des dialectes ? En tout cas, ceux qui comprennent l'un ne comprennent pas l'autre.
La Haute-Critique reconnaît aussi le fait suivant :
les documents, signalant l'existence de la langue dite l'hébreu, manquent complètement. La Haute-Critique ne s'en croit pas moins autorisée à croire à l'existence
Tablette de Tel-el-Amarna.
C'est une lettre écrite en babylonien cunéiforme, au roi d'Egypte par le roi de Alascia. Ce serait sur des tablettes semblables que Moïse aurait écrit la Genèse.
de cette langue. (( Bien que nous ne possédions aucun document écrit par les Cananéens, il nous paraît certain que leur langue était celle que nous appelons hébreu, celle que les Israélites ont parlée et
écrite depuis leur établissement en Palestine, jusqu'au moment tardif où l'Araméen l'a supplantée »
2, Entre le Cananéen, ou vieil hébreu, primitif, et l'Araméen tardif, quel rôle a joué le phénicien ?
Il semble que la Haute-Critique se borne à affirmer l'identité du vieil hébreu, du cananéen et du phénicien, comme dialecte et comme écriture. Il nous est dit : (( Les Cananéens, qui ont précédé Israël sur le sol de la Palestine, étaient de même race que les Phéniciens, avaient les mêmes mœurs, et adoraient les mêmes dieux. C'étaient les Phéniciens de l'intérieur, tandis que les Phéniciens étaient les Cananéens du dehors : c'étaient deux peuples, ou plutôt deux rameaux d'une même nation. »
Et à propos de la stèle du roi Mesa de Moab, il nous est dit : « Les caractères de l'inscription peuvent être légitimement envisagés comme des spécimens authentiques du vieil alphabet hébreu ou phénicien. »
Vieil hébreu, cananéen, phénicien : trois mots et une chose.
3, A partir du vii^ siècle il y eut un « certain déclin )) de l'hébreu. — Il commença à « se transformer graduellement » après l'exil. L'influence de Taraméen se fit de plus en plus sentir. Au début du christianisme, l'araméen avait complètement supplanté l'hébreu.
I. Les citations entre guillements sont en général empruntées à l'ouvrage classique de M. le Professeur Lucien Gautier.
Peut-on savoir l'époque décisive ? — On s'est imaginé que l'araméen était la langue officielle de Balylone : que l'araméen avait été importé en Judée par les exilés rentrant dans leur patrie, et ainsi le changement d'idiome daterait du retour de l'exil, seconde moitié du vi^ siècle. — Mais la Haute-Critique déclare que l'araméen n'était pas la langue de Balylone ; qu'il est improbable que les proscrits à leur retour eussent abandonné leur langue nationale pour adopter une langue étrangère ; et que dans ce cas, ils se seraient certainement heurtés à la résistance de la population restée en Palestine.
En conséquence, l'araméen doit avoir été introduit en Palestine et accepté par les Juifs avant l'exil. — La Haute-Critique n'indique ni cause, ni moment. — Il est au contraire expressément reconnu par elle que le changement a été « étrange », (( invraisemblable ». (( Si l'hébreu a effectivement cédé la place à l'araméen, ce changement doit s'être effectué d'une façon lente et graduelle... Il nous peut sembler étrange que les Juifs aient renoncé à la langue de leurs pères et de leurs livres saints, et qu'en particulier l'héroïque mouvement des Macchabées n'ait pas fait naître une réaction, et poussé les patriotes à ressaisir la langue qui devait représenter pour eux les glorieux souvenirs de leur race. Quelque invraisemblable que paraisse cet abandon, il faut pourtant bien reconnaître qu'il a eu lieu. »
C'est à l'araméen et non à l'hébreu, qu'appartiennent les nombreux vocables sémitiques que l'on rencontre dans les Evangiles et les Epîtres : raca,
LA THÉORIE LINGUISTIQUE DE LA HAUTE-CRITIQUE 3j
Mammon, Ephata, talitha koumi, El, Eli, Abba... Bethesda, Golgotha, Hakelldama, Gephas, Tabitha.
C'est à cette conception linguistique, reconnue par ses propres adhérents étrange, invraisemblable mais enfin réelle, que M. Ed. Naville oppose son affirmation : autant de mots, autant de conjectures, en faveur desquelles on ne peut fournir aucune preuve, autant d'erreurs ; le vieil hébreu n'a pas existé, comme langue écrite.