CHAPITRE VIII
On peut donc distinguer trois éléments dans l'œuvre de M. Ed. Naville : i° une méthode, ou un système, comme on voudra l'appeler ; 2"^ des résultats généraux ; 3" des détails.
La méthode, ou le système, est tout ce qui est dit sur l'écriture cunéiforme, son origine, son histoire, les divers dialectes, leur succession, leur enchevêtrement, etc. C'est la partie technique de l'œuvre de M. Ed. Naville.
Loin de moi l'idée que cette partie n'est pas très importante dans cette œuvre. Je crois cependant pouvoir avancer deux choses: i*' cette partie relève tout spécialement des savants, des spécialistes (auxquels je n'appartiens pas, sans doute pas plus que la très grande majorité de mes lecteurs); 2° quel que soit le jugement que les spécialistes doivent porter sur cette partie de l'œuvre de M. Ed. Naville, et même au cas {concesso non dato) 011 ils arriveraient à la contester avec des preuves sérieuses, toute l'œuvre de M. Naville ne tomberait pas en ruine.
Ce que j'ai appelé la seconde partie subsisterait presque en entier, et il faudrait, pour la réfuter, une nouvelle série d'arguments différents.
Sans doute, le fait que la Genèse aurait été écrite sur des briques, comme on peut écrire sur des briques, est de nature à démontrer facilement la conception générale que M. Ed. Naville se fait de la Genèse. Mais comme il le dit lui-même, le procédé de composition familier au scribe, qui écrit des tablettes, peut être employé aussi par un professeur qui fait des leçons séparées. Et on peut très bien se représenter tel ou tel auteur, n'écrivant pas en cunéiforme, et cependant rédigeant, par exemple, les deux premiers récits de la Genèse, les deux récits de la création, tout à fait de la manière dont, selon M. Ed. Naville, Moïse les écrivit. — Et toute la démonstration relative à la suite des idées dans ces deux chapitres peut subsister, qu'ils aient été écrits sur des tablettes, sur du papyrus ou du papier.
Et enfin il faut aller plus loin. Alors même que l'on arriverait à réfuter la partie technique, et même la partie générale, la troisième partie, celle des détails, subsisterait : et pour s'en défaire il faudrait une troisième réfutation avec de tout autres arguments.
J'appelle détails tout ce que M. Ed. Naville dit sur la conformité de la Genèse, avec les faits, les usages, les coutumes, le langage, la pensée de l'époque, où se placent les événements racontés.
Et je n'ai pas besoin de rappeler que cette « couleur locale )) si l'on veut l'appeler ainsi, est un des gros arguments qu'invoque constamment M. Ed. Na-
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ville, et sur lequel il étaie sa conception générale, l'historicité mosaïque de la Genèse.
Ici la science de M. Ed. Naville ne relève que du bons sens de chacun de ses lecteurs. Ce n'est plus affaire d'érudition critique, de théologie, c'est une simple affaire d'histoire et de faits.
Il va falloir nous borner à des exemples.
2. Le mot jour (Genèse, i, 5, etc.). L'ancien égyptien n'avait pas l'idée abstraite d'une période. Une période, c'était ce qui était compris entre un commencement et une fin. Et la métaphore la plus simple était celle du jour, compris entre le lever et le coucher du soleil. En égyptien, le mot jour indique une période. Ainsi le Livre des morts* appelle (( joar » la vie d'un homme, c'est-à-dire la période comprise entre la naissance et la mort ; (( le jour de ma vie », c'est sa durée. Ceux qui sont « dans leur jour » sont les vivants, et « sortir du jour », c'est sortir de la vie.
C'est dans ce sens égyptien que Moïse prend le mot jour ; pour une période, dont rien n'indique la durée.
3. Le jardin d'Eden et Tsoar. a Lorsque l'Eternel Dieu fit une terre et des eaux » , la terre était entièrement stérile, « car l'Eternel Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur la terre ». ii, 5. L'homme est créé ; il est
I. Livre contenant des textes religieux, que l'on plaçait dans les tombeaux à côté des momies, ou que l'on gravait sur le sarcophage ou sur les murs à côté.
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placé dans le jardin ; la végétation y est luxuriante. Pourquoi ? parce que ce jardin est arrosé par un fleuve avec quatre bras. « Un fleuve sortait d'Eden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras ^ » (n, lo).
L'auteur est familier avec ce qui se passe en Egypte. Il a devant les yeux l'Egypte qui, sans pluie, avec son fleuve, le Nil, est le type de la contrée la plus fertile, la plus riche, qu'il peut imaginer. C'est ainsi qu'il se figure l'Eden, le jardin de Dieu.
Ces considérations sont singulièrement confirmées par Genèse, xni, lo, oii il est dit de Lot : « Lot leva les yeux et vit la plaine du Jourdain, qui était entièrement arrosée (avant que l'Eternel eût détruit Sodome et Gomorrhe) comme le jardin de l'Eternel, comme le j0aj5 0?'^gy/)/e, lorsqu'on va à Tsoar » (Genèse, xiii, lo).
Ce nouveau texte et le précédent font plus que se ressembler : ils sont identiques. La critique littéraire les attribue à des auteurs différents, au moins à trois. — Elle suppose que les mots « comme le jardin de l'Eternel, comme le pays d'Egypte, lorsqu'on va à Tsoar » ont été écrits auix^ siècle avant Jésus-Christ, par un habitant du royaume de Juda. Mais cet auteur avait-il vu l'Egypte était-il si familier avec les choses d'Egypte P et surtout les gens auxquels il parlait étaient-ils si familiers avec les choses d'Egypte ^ Cer-
I . On a dit que le Nil ne se trouvait pas nommé parmi les quatre fleuves d'Eden. Peu impoi^te ; car évidemment il ne s'agit pas d'une leçon de géographie. — Mais il n'est pas même sûr qu'il ne soit pas nommé. Des textes coptes et des traditions abyssines appellent Nil, le Gihon, qui est un des quatre fleuves.
tainement pas. Cet auteur aurait vraiment ressemblé à un pasteur, qui prêchant dans la Gascogne ou dans la Normandie, aurait dit : « comme la Lombardie, quand on se rend à Venise » . Quelle façon de parler plus que baroque I
La critique littéraire ne peut arriver à comprendre. Elle découvre, on ne sait combien de difficultés, pour la solution desquelles elle a recours à on ne sait combien d'expédients. Un expédient consiste à supprimer les mots gênants, et à mettre a comme le paradis jusqu'à Tsoar ». Mais les mots, qui restent, sont plus gênants encore. Qu'est-ce que le (( Paradis jusqu'à Tsoar ï)? I Et les traductions s'évertuent. Elles changent les mots : elles les remplacent par des explications (telle notre version synodale), etc., etc.
Et tout cela pourquoi ? parce que, en l'espèce, la critique littéraire ne se préoccupe pas de la géographie de l'Egypte, puisque dans cette phrase, qui est de l'auteur Yahviste, les mots « comme le pays d'Egypte » doivent être une glose de l'époque tardive.
Or il y a — nous apprend l'archéologie, — non pas une, mais deux Tsoar.
Il y avait une Tsoar, au sud de la Mer Morte, oii se réfugia Lot. Elle était séparée de l'Egypte par tout le désert sinaïtique. Il ne peut donc en être question dans le verset (Genèse, xiii, lo), oii il est parlé de la plaine arrosée « comme le pays d'Egypte, lorsqu'on va à Tsoar ».
Mais il y avait une autre Tsoar (la Zar des Egyptiens, ponctuée aussi Tsoar par les Massorètes, mais distinguée de la précédente par les Septante), sur la
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branche orientale du Nil, laquelle formait la limite du terrain cultivé. Elle est mentionnée dans plusieurs inscriptions, et représentée dans une sculpture (C'est aujourd'hui Kantarah, le Pont, l'une des stations du canal de Suez). — Au iv^ siècle de notre ère, une dame chrétienne, Silvia Aquitana, faisant un pèlerinage de Gaule en Palestine, et traversant cette contrée, admirait (( les vignes qui produisaient du vin et d'autres vignes produisant du baume, des vergers fort bien cultivés, des champs, des jardins. Quoi encore? Je ne pense pas avoir vu un territoire plus beau ». On croirait lire Genèse, xiii, lo.
Ainsi tout est simple et clair, pourvu que l'on veuille bien laisser le texte tel qu'il est (et c'est ce que font la traduction anglaise et- la traduction copte), et tenir compte pour l'expliquer des faits, mis en lumière par l'archéologie.
L'auteur parle du jardin de l'Eternel, de l'Eden. Mais cet Eden personne ne l'a vu. L'auteur fait alors une comparaison : « comme le pays d'Egypte, lorsqu'on va à Tsoar », à Zar, la forteresse sur la frontière, là où finit l'Egypte. Un homme qui va d'Egypte à Tsoar traverse en effet un pays magnifique : comme le savent tous ceux qui ont fait ce chemin .
Il s'agit donc d'un auteur qui connaît ce chemin, et qui parle à des auditeurs connaissant ce chemin, d'un auteur, étant ou ayant été en Egypte, et qui parle à des auditeurs étant ou ayant été en Egypte.
4, Sara, sœur d Abraham et Rebecca, sœur (Tlsaac
(Genèse, xii. 1 1 ; xx, i3 ; xxvi, 7). On s'est étonné du triple récit, d'après lequel Abraham fit passer deux fois Sara, et Isaac une fois Rebecca, pour sa sœur, récits presque dans les mêmes termes et dans les mêmes circonstances. — Avec nos idées, c'est étrange, en effet, mais pas avec les idées des hommes de cette époque et de ces pays. Pour leurs souverains, le gage d'un traité de paix était le don à l'un des rois d'une femme parente de l'autre. C'était comme un otage ; Abraham, avant les événements, dit à Sara : « Dans tous les lieux oii nous irons dis de moi : c'est mon frère. » Abraham use de cet artifice (plus ou moins moral I) pour prouver aux Egyptiens qu'il vient à eux, comme un ami, comme un homme prêt à sceller son amitié par un mariage. C'est une précaution préalable et générale ; pas pour un cas particulier, mais pour tous les cas. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que ces incidents se soient présentés deux fois au cours de la vie d'Abraham, dans des circonstances très semblables,... toutes les fois qu'il changeait de résidence.
4. Le rêve des sept vaches. (( Les sept vaches grasses, est-il dit, montèrent hors du fleuve et se mirent à paître dans la prairie » (Genèse, xli, 2).
Tous les Egyptiens connaissaient la vache divine, la déesse Hathor, qui descend au bord du fleuve, et marche au milieu des roseaux, près du fleuve. La sculpture représentait la vache Hathor couverte de plantes de papyrus, pour indiquer qu'elle était la déesse sortant des roseaux sur la rivedu fleuve. C'était
l'emblème de la fertilité et de l'abondance. — Le Livre des morts parle « des sept vaches et de leur taureau qui donnent le pain et la boisson au défunt ».
5. Le titre de Joseph. Pharaon, est-il dit, pour récompenser Joseph, le « nomme », c'est-à-dire dit, à haute voix, le titre qu'il lui confère : Tsaphnath- Paeneach (Genèse, xlï, 45).
Les critiques n'ont pas compris le sens de ces deux mots ; mais ils étaient clairs pour un hébreu habitant l'Egypte. En effet Paeneach est la transcription littérale d'un mot signifiant (( l'école des scribes sacrés », le collège sacré (dont les devins et les magiciens faisaient partie). Et Tsaphnath n'est qu'une légère altération, — due à la prononciation sémitique, — d'un mot égyptien signifiant (( chef », maître. Pharaon avait appelé les magiciens, les sages. Ils ne peuvent expliquer son songe. Joseph l'explique. Pharaon (( nomme » Joseph, chef de l'école des scribes, magiciens, devins, chef du collège sacré.
Si l'auteur est en Egypte, comme Moïse, écrivant pour des gens en Egypte, tout est simple. Si Fauteur était un étranger écrivant loin d'Egypte, après beaucoup de siècles, quelle série d'énigmes, et d'impossibilités I
6. Uâge de Joseph. Joseph, est-il dit, mourut à 1 10 ans (Genèse, l, 26). Il est possible que le chiffre soit tout à fait exact : mais il est plus probable que c'est là une simple expression égyptienne courante. Selon plusieurs inscriptions, i io ans était la limite
extrême de la vie. Un homme très âgé, rassasié de jours, était appelé un homme de i lo ans.
Et cette expression si égyptienne est éliminée par les critiques littéraires, comme une glose postérieure I Que signifierait-elle ? Oii 1 aurait-on prise ? — M . Ed . Naville conclut : (( Le caractère égyptien de l'histoire de Joseph est accusé du commencement à la fin. J'espère avoir montré par les détails ci-contre, que l'auteur de cette biographie n'a pu l'écrire qu'en Egypte, parmi des gens connaissant eux aussi l'Egypte, ayant gardé, en même temps que le corps de Joseph, un souvenir vivant de lui, souvenir retracé avec tout le coloris égyptien. Mettant de côté les arguments philologiques qui, comme nous l'avons dit, sont sans valeur pour un texte, qui n'est pas dans la langue originale, on ne peut pas comprendre comment un récit si bien suivi, en conformité si absolue avec l'époque et la contrée, oii il se passe, peut être attribué à quatre auteurs différents, vivant à des époques diverses, plusieurs siècles après et dans une contrée éloignée. »
7. Le roi qui n avait point connu Joseph (Exode, I, 8). — Encore un mot égyptien, dont ((nous avons ici la traduction littérale ». En égyptien, le mot (( ignorer » a souvent un sens hostile.
8 . Pithom et Ramsès . — Le nouveau roi fait travailler les Israélites aux fortifications de Pilhom et de Ramsès (Exode, I, II). De nouveau, une série de détails géographiques et politiques révèlent ici le témoin des événements décrits : circonstances historiques, me-
naces de guerre, dangers connus par le Pharaon, tout est minutieusement exact. Gomment un habitant de la Judée, écrivant plusieurs siècles après, pourrait-il être aussi bien informé sur l'état du royaume, et raconter des détails concordant si parfaitement avec les circonstances où se trouvaient soit les Hébreux, soit leurs oppresseurs ?
Nouvelle série d'invraisemblances et d'impossibilités.
9. U ordre est donné aux sages- femmes égyptiennes de tuer les nouveau-nés mâles des Israélites : et il est question de deux sages-femmes (Exode, i, i5). Ce chiffre deux est fort étonnant : mais c'était un chiffre familier à Pharaon.
L'Exode dit : « Quand vous accoucherez les femmes des Hébreux et que vous les verrez sur le siège... » Or c'est exactement le tableau que nous montrent deux sculptures célèbres figurant l'une la naissance de la reine Hatshepsou, l'autre celle du roi Aménophis HI. La mère est sur un tabouret, et il y a deux déesses, qui font l'office de deux sages-femm.es.
Pharaon parle comme il avait coutume de parler. Gomment, plusieurs siècles après, dans un autre pays, un auteur aurait-il eu sous son burin des expressions pareilles ?
Suffi rait-il en face de ces détails aussi nombreux que précis — et c'est cette précision et ce nombre qu'il faut bien se représenter — de dire que les relations étaient fréquentes entre l'Egypte et la Palestine, même à une époque relativement récente ? Non. Il
faut imaginer un auteur, que dis-jeP plusieurs auteurs, étant aussi amoureux d'archéologie et de couleur locale, qu'on l'était peu à cette époque, autant que le sont devenus les savants les plus modernes ; allant sur les lieux pour étudier les monuments, les documents ; s'efforçant par un labeur étonnant de mettre au point de l'expression la plus scientifique, la plus archaïque et archéologique, toutes leurs descriptions, tous les détails les plus insignifiants de leurs récits. Et même cette supposition, si complètement invraisemblable, et qui consiste à transporter les mœurs scientifiques du xx** siècle après l'ère chrétienne, huit à neuf siècles avant l'ère chrétienne, au sein d'une barbare tribu de Palestine, ne suffirait pas.
D'abord parce que au ix*^ et au viii^ siècle, il n'y avait pas le moindre document, le moindre souvenir de Joseph, des Pharaons de Joseph en Egypte. Il n'y en avait pas et il ne pouvait pas y en avoir depuis longtemps. — Et par sucroît, cet auteur impossible n'aurait
I. En Egypte, raconte M. Ed. Naville, il n'y avait aucun souvenir de Joseph. Son histoire, son élévation au rang de second du royaume, date du temps d'un des derniers rois Hyksos, des souverains mésopotamiens de même race que Joseph, et qui ne tardèrent pas à être chassés par les rois indigènes. Ceux-ci dans leurs inscriptions racontent comment ils effacèrent les traces de ce qu'ils appelaient les « ruines produites par les pestiférés. « Il ne nous reste que très peu de monuments des Hyksos ; ce no sont guère que des noms royaux presque tous martelés ; et quant aux grands personnages, qui vécurent sous leur règne, nous n'en connaissons aucun, sauf Joseph que nous devons à la Genèse... C'est donc en vain qu'un Hébreu aurait cherché en Egypte des renseignements sur Joseph. Il ne pouvait pas y en avoir... Quel intérêt un Egyptien pourrait-il avoir eu à conserver pendant six cents ans les souvenirs détaillés d'un étranger de race abhorrée, et par quel moyen y serait-il arrivé? » Journal religieux, 21 février igi^.
HISTORICITÉ DES IlÉCITS DE LA GENESE lOQ
pas été compris de ses lecteurs à moins de supposer ces lecteurs, aussi érudits que lui, aussi friands d'archaïsme et d'archéologie.
Science à part, le simple bon sens n'est-il pas tenté de penser : tout cela est impossible ?
lo. La sortie d Egypte. — Pour ne pas multiplier à l'infini les détails, concentrons notre attention sur un exemple général et capital.
D'après l'ancienne explication, en usage encore ces dernières années et même aujourd'hui, le passage de la Mer Rouge aurait eu lieu aux environs de la ville actuelle de Suez. Or cette route suppose de longues marches, inadmissibles pour une grande multitude de piétons : une caravane de chameaux aurait déjà peine à l'accomplir. - — En outre, les Israélites auraient rencontré sur ce chemin un sérieux obstacle ; ils auraient eu à franchir la chaîne du Djebel GenefTeh, d'une hauteur considérable et d'accès difficile. — Enfin le commandement qu'ils reçurent tout à coup de Moïse devient absolument inexplicable. Ils marchaient aussi vite que possible. Tout à coup, on leur dit de revenir sur leurs pas. Et pour aller où.^^ — Pour se placer devant un obstacle, qui les empêchait d'atteindre le désert. On comprend que les impossibilités d'un pareil itinéraire, le désaccord absolu avec les circonstances locales, aient amené les critiques à considérer le récit de la Genèse comme une composition postérieure, émanant d'un homme, qui se faisait une idée, tout à fait fausse, de la tradition, et qui ignorait complètement la contrée, n'y étant jamais allé.
Mais ces impossibilités et ces ignorances sont à la charge des critiques et non de l'auteur du récit.
Eclairés par les découvertes de l'archéologie, et tout particulièrement par celles de M. Ed. Naville, le récit de l'Exode, et le passage de la Mer Rouge sont au contraire des épisodes qui (( portent au plus haut degré le caractère mosaïque et l'empreinte d'un témoin ».
Partis du pays de Ramsès, synonyme dans la Genèse de pays de Gosen, les Israélites marchent jusqu'à Succoth. Sans doute la joie de se sentir libres, et le désir d'être le plus vite possible hors de la portée de leurs oppresseurs leur communiquaient des forces toutes spéciales ^ Par cette première marche forcée, ils s'avancèrent aussi loin que possible dans la région des pâturages de Succoth. — De là, jusqu'à l'entrée du désert d'Etliam (qui doit avoir été près de l'emplacement de la ville d'Ismailiach), ils ne durent guère avoir à marcher plus de six à sept kilomètres. Ils n'avaient plus qu'à traverser tout droit le désert, en se dirigeant vers la partie sud de la Palestine, vers Beerseba. C'était la route suivie, en sens contraire, par Jacob, venant avec sa famille s'établir en Egypte. Et les caravanes ont utilisé cette route jusqu'au xix^ siècle.
Mais au lieu de continuer, tout à coup, les Israélites rebroussent chemin et longent le lac Timsali actuel. Ce ne fut pas une longue étape de toute une journée. — Tout cela est parfaitement possible et
I . C'est du reste exactement la marche faite, en un jour, par un officier poursuivant deux esclaves, d'après le récit d'un papyrus conservé au British Muséum.
vraisemblable : autant que l'ancienne explication l'était peu.
Seulement pourquoi les Israélites rebroussent-ils chemin? parce que s'ils étaient restés sur la route septentrionale, choisie tout d'abord, et qui était ouverte, les Egyptiens les auraient vite rattrapés, et dans leur marche lente, ils n'auraient rencontré aucun abri pour les protéger. Au contraire, une fois la Mer Rouge traversée,... ils étaient sauvés.
L'ordre est donné, et avec quelle précision ! (( Parle aux enfants d'Israël : qu'ils retournent* et qu'ils campent devant Pi-Hahirolh, entre Migdol et la mer, visà-vis de Baal-ïsephon : c'est en ce lieu que vous camperez près delà mer » (Ex., xiv, 2)^ (( Un officier d'état-major ne parlerait guère autrement, et il est évident qu'un ordre de cette espèce a été mis par écrit, soit par l'homme qui le donna, soit par celui qui le reçut. Dans ce cas, il ne peut avoir été écrit par aucun autre, que par Moïse, qui eut à l'exécuter. )) C'est le seul endroit de l'Exode, 011 l'on trouve des données géographiques aussi précises, et délimitant exactement cet emplacement oii pouvait camper le peuple.
Pi'Hahiroth^ le Pi-Kerehet des Egyptiens, devait
1 . Retournent (version synodale) tarn back (version anglaise revisée). C'est le sens du mot hébreu, que traduisent exactement les Septante et la Vulgate. Qu'ils se détournent (version Segond) est une interprétation inexacte, mais rendue nécessaire, par l'idée fausse qu'on se faisait, de l'itinéraire suivi par les Israélites.
2. Les Israélites avaient suivi le canal d'eau douce qui allait de Babaste (aujourd'hui Zagazig) à la mer Rouge, et qui était à peu près le canal actuel.
3. Pi-Keheret (Pi-Hahiroth (contenant un sanctuaire d'Osiris était
d'après M. Ed. Naville, être la ville, dont les ruines étendues se voient au sud du lac Timsah, au pied de la haute colline, appelée Djebel Miriam. Migdol(un nom, qui veut dire la tour) devait être placée plus au sud, sur la butte que les ingénieurs du canal ont nommée le Sérapeum ; en face, sur le côté asiatique, une colline était surmontée du sanctuaire de Baal Psephon.
Les fouilles, que M. Ed. Naville a faites à Pithom, ont mis au jour des inscriptions romaines, montrant que Pithom était la ville d'Ero, en grec Heroopolis, et que ce que nous appelons la Mer Rouge (le golfe arabique des anciens) s'étendait plus au nord, comprenant le lac Simsch, et formant ainsi un golfe que les anciens ont nommé Heroopolitain..
Cela avait été reconnu par les géologues, mais attribué aux temps préhistoriques. (( Ce fait est la clef de toute la question. » Car on voit maintenant que toute la description de l'Exode est en conformité absolue avec les conditions géographiques du pays*.
Voilà donc les Israélites en face de la Mer Rouge. De l'autre côté, est la délivrance. De l'autre côtél Mais, pour le moment, c'est l'obstacle infranchissable. Ils se sont mis comme dans une souricière. Et en effet
ce que les Grecs nommaient un Sérapeum. C'est le Sérapiu de l'Itinéraire d'Antonin (recueil qui indique les routes romaines de cette époque), la station qui suit Ero (Pithom-Heroopolis) dans la direction de la mer Rouge.
I. Le même événement s'est produit en sens inverse en 191 5. C'est à cet endroit qu'en hiver 191 5 les Turcs ont fait leur grande attaque contre l'armée anglaise et ont tenté de pénétrer en Égypte, en franchissant le canal. Cette attaque a été heureuse au début, et quelques Turcs ont réussi à passer ; puis elle a été définitivement repoussée et elle n'a pas été renouvelée.
les allées et venues du peuple fugitif ont suggéré à Pharaon l'idée que les Israélites avaient peur du désert, qu'il lui suffirait de les poursuivre pour les y ramener. Il arrive ! c( L'endroit, dit M. Ed. Na ville, même sous son aspect actuel, se prêle admirablement aux événements qui s'y déroulèrent, il y a plusieurs milliers d'années. Je ne doute pas que quiconque le regardera de la colline du Sérapéum, — le site oii, d'après moi, se dressait la tour d'observation de Migdol, — en tournant le dos au Djebel GenefTeh, ne se représente facilement dans la plaine, qui s'étend à ses pieds, la multitude des Israélites découvrant à l'horizon la poussière des chars égyptiens, et, presque fous de terreur, regardant avec anxiété la mer. » Alors dans le récit de TExode on sent que l'on a affaire à un témoin. « Moïse a vu les événements qu'il décrit. Il a levé les yeux, et voici les Egyptiens étaient en marche ». Il a entendu les IsraéUtes accabler de reproches leurs chefs : « N'y avait-il pas des sépulcres en Egypte, sans qu'il fût besoin de nous mener mourir au désert .^^ Que nous as-tu fait en nous faisant sortir d'Egypte.»^ » Ces paroles ne sont pas les inventions d'un auteur écrivant plusieurs siècles après. Dans sa langue concise. Moïse décrit l'angoisse et la terreur du peuple sur le point de se révoHer contre lui, et ce qui lui permit de demeurer parfaitement calme, au milieu de ce déchaînement de colère et d'effroi, ce fut sa confiance absolue en l'Eternel. « Ne craignez rien, restez en place, et regardez la délivrance que l'Eternel va vous accorder en ce jour. ...L'Eternel combattra pour vous ; et vous, gardez le silence »
Il4 HISTORICITÉ DES RÉCITS DE LA GENESE
(v, i3-t4). Cette confiance est récompensée par la réponse : « Pourquoi ces cris ? Parle aux enfants d'Israël ; et qu'ils marchent. »
Quelle vie I « En jugeant ce récit purement au point de vue littéraire, il présente le caractère d'une scène vécue, en harmonie parfaite avec la précision remarquable des données géographiques, révélant un auteur qui connaît à fond l'endroit dont il parle. »
Et alors se produit le phénomène, grâce auquel les Israélites vont échapper au Pharaon : a Les eaux de la mer refluent en arrière, sous l'influence du vent. C'est ce que dit le texte : (( Moïse étendit sa main sur la mer. Et l'Eternel refoula la mer par un vent d'Orient, qui souffla avec impétuosité toute la nuit ; il mit la mer à sec et les eaux se fendirent. Les enfants d'Israël entrèrent au milieu de la mer à sec, et les eaux formaient une muraille à leur droite et à leur gauche » (Exode, xiv, 21).
Seulement remarquons-le : le phénomène, dont Dieu se sert, n'est pas une violation, unique et magique, des lois de la nature. Le phénomène se produit quelquefois, en Egypte et ailleurs. (( Des voyageurs en Egypte ont souvent remarqué que lorsqu'un vent violent souffle d'un certain côté, la mer se retire, parfois sur une grande étendue, et revient dans son ancien lit, aussitôt que le vent cesse ou change de direction. Ce phénomène n'est pas rare au lac Menzaleh en communication avec la mer, au lac Bourlos, et dans d'autres parties de l'Egypte. » Et c'était un fait connu que ce phénomène se passait quelquefois à cet endroit de la Mer Rouge. M. Ed. Naville ajoute : « Le fait de
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l'eau dressée comme un mur est la caractéristique de cette manifestation naturelle, lorsqu'elle se produit dans une rivière. Il existe des récits authentiques d'une semblable ouverture des eaux du Rhône à Genève, provoquée par un vent très violent, par exemple le 9 janvier i /igB. Il y est dit positivement que les gens purent traverser le lit du fleuve à sec d'un bord à l'autre, et que l'eau avait l'aspect d'une « mon- « tagne d'eau S).
Parce qu'une chose n'est pas reconnue absolument impossible, elle ne cesse pas de pouvoir être miraculeuse , c'est-à-dire due à l'intervention spéciale et directe de Dieu. Que d'interventions directes de Dieu il a fallu pour que les descendants de Jacob se trouvassent, au jour et à l'heure voulus, en face du chemin fait par le vent à travers les eaux ? Un jour plus tôt, ou un jour plus tard, les Israélites étaient perdus. — Mais à cet instant de l'histoire du monde et de la nature, ils purent passer sur le sol sablonneux, tandis que les chars égyptiens embourbés furent engloutis par l'eau, qui reprenait son cours : car le vent avait justement cessé.
1 1 . U arche. — Avec une minutie absolue, le récit spécifie que toute l'arche doit être faite en bois (Exode,
I. Le pasteur Nicolas des Galiars fait allusion à ce fait dans son Commentaire sur l'Exode (p. 88). Il y parle des eaux accumulées comme en tas, velut in acervum, et du fleuve à sec pendant près d'une heure (alveus siccus feré per horae spatiarn). — Le même phénomène se reproduisit le 19 janvier i6;i5, de sept heures à 10 heures du matin. Les Genevois purent passer à pieds secs d'une rive à l'autre. — Ed. Naville, The route of Exodus, 189 1, p. 16, 17, et notes.
XXV, lo) ainsi que les bâtons pour la porter ; puis tout sera recouvert de métal, donc de métal battu. Mais pour les anneaux, et pour les anneaux seuls, il est spécifié qu'ils seront fondus, a Tu fondras quatre anneaux d'or pour l'arche ». Tout cela est répété à satiété (xxv, 12).
Or c'était là des usages égyptiens. Chaque fois qu'un ouvrage de métal dcA^ait être un objet de grande dimension, le métal était non pas fondu, mais battu, traité au marteau. On n'avait recours à l'action du feu que pour les menus objets, comme les bijoux.
Dans l'arche, le bois des deux côtés et les barres pour la porter sont recouverts de métal; seuls les anneaux sont fondus.
Il est même probable que le veau d'or n'était pas fondu, mais recouvert de métal battu. Dans l'original, les termes, disant qu'Aaron lui donna sa forme avec un ciseau (xxxii, 4), paraissent indiquer que le veau fut sculpté et ensuite plaqué d'or.
Quelle exactitude minutieuse, et égyptienne, dans tous ces détails infiniment petits î Et l'auteur sait le nom des ouvriers ! et il sait la couleur, la dimension de chaque rideau !
Plus digne encore d'attention que le métal est le bois dont l'arche est faite.
(( Ils feront une arche de bois d'acacia. » — Et l'arche fut faite en bois d'acacia par un ouvrier appelé Bet Saîeel, fils d'Uri, fils d'Hur (Exode, xxxi, 2-3).
L'acacia n'est nommé nulle part ailleurs, excepté dans Esaïe, xli, 19. L'acacia ne se trouve pas parmi les matériaux employés pour la construction du temple .
Historicité des récits de la genèse 117
Le bois employé pour le temple est surtout, presque exclusivement, le cèdre. (( Un Israélite, dit M. Ed. Naville, ne concevait pas une demeure pour Dieu avec d'autres matériaux que le cèdre. » — Dans l'arche pas de cèdre.
Or l'acacia se trouve en Egypte et les Egyptiens s'en servaient beaucoup. L'acacia se rencontre dans la péninsule sinaïtique. (( L'acacia, dit M. Ed. Naville, n'est point un arbre palestinien, c'est un arbre du désert du Sinaï. » — L'arche est faite avec de l'acacia.
La narration est ainsi en harmonie parfaite avec les conditions locales, avec la nature du désert, et de sa végétation. Et il faudrait croire que cette narration est due à un auteur post-exilique ? qu'il a décrit le sanctuaire du séjour au désert, la demeure de Dieu que les Israélites emportaient avec eux durant leur voyage, et qui n'existait plus lorsqu'il écrivait ? Et il faudrait croire que cet auteur de l'époque des rois de Perse, connaissant si admirablement la menuiserie égyptienne des siècles passés, connaissait aussi l'artisan à qui fut confié le travail, et le nom de son père et de son grand-père? qu'il était non moins familier avec les plus petits détails de l'orfèvrerie égyptienne, 7 à 800 ans plus tôt, détails relatifs à l'or battu ou l'or fondu avec anneaux, etc., etc.
Dirait-on : ces auteurs, qui vivaient des siècles et des siècles après les événements, qui étaient si minutieusement exacts, et qui, sans se copier se trouvaient assez d'accord pour qu'on pût amalgamer les phrases en un tout pas disparate, ces auteurs suivaient une tradition, des traditions orales ? — D'abord comment
Il8 HISTORICITÉ DES RECITS DE LA GÈNÈSE
s'imaginer que des traditions orales conservent avec cette exactitude, non pas une poésie, un chant, mais des détails techniques absolument insignifiants ? — Et puis si, avant ces sources, avant les documents actuels, il y a eu des traditions orales, que nos sources ont reproduites, nos sources sont-elles les sources?
A toutes ces questions, c'est à la science de répondre ; mais c'est aussi au bon sens ^
N'anticipons pas sur la réponse de la science. Quant à la réponse du bon sens, il ne nous paraît pas présomptueux de la formuler tout de suite en ces termes : les travaux de M. Ed. Naville auront contribué à accroître la confiance du lecteur dans la valeur des premiers livres de l'Ancien Testament. Certainement il y a dans ces chapitres plus d'exactitude minutieusement historique, plus de choses vues, plus d'histoire vécue, qu'on ne le croyait et qu'on ne nous l'avait dit.
I. Tl est bien entendu que pour la méthode et pour les résultats l'opposition est complète entre M. Ed. Naville et la Haute-Critique, D'autant plus curieux est-il de constater une sorte d'accord inattendu, dont on ne parle pas. Par l'usage, la multiplication et Tenchevêtrement de ses sources, de ses rédactions, de ses rédacteurs connus ou inconnus et de ses écoles de rédaction la Haute-Critique finit par ébranler ellemême, et singulièrement, la matérialité de ces textes sur les lettres et les voyelles desquels elle fait reposer ses plus hardies constructions.
TABLE DES MATIÈRES
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M. le professeur Ed. Naville aux lecteurs
Préface
I. Le but et le caractère de cet ouvrage. — 2. M. Édouard Naville. — 3. Son œuvre biblique. — 4- Deux jugements : M. Camille Julian et M. \ictor Berard