Arrivons en effet à la Genèse
Si l'on examine le grand nombre de tablettes babyloniennes, qui ont été conservées du temps de Moïse, ou de date plus ancienne encore, on est frappé du grand nombre de textes religieux décrivant soit la création du monde, soit l'origine et la nature des dieux et des génies. La religion des Babyloniens, et après eux des Assyriens, reposait sur des écrits. Leur culte, et leurs idées sur les^ divinités qu'ils adoraient, ce n'étaient pas des fantaisies individuelles, c'étaient ce qu'enseignaient des livres, lesquels étaient des tablettes. — La plupart remontaient à une haute antiquité. Elles avaient été composées en sumérien, et, après la conquête sémitique et la prédominance définitive de l'élément sémitique et de ses idées, les anciennes légendes furent écrites à nouveau, et subirent certaines transformations, en particulier pour les noms. Les nouveaux se substituaient aux anciens. — Enfin ces tablettes se trouvaient rarement seules ; elles étaient le plus souvent en dépôt dans les grandes bibliothèques royales, comme Tel-el-Amarna, soit dans une caisse, soit dans une jarre.
Alors parut Moïse. Replaçons-le dans son temps, dans ce temps, et essayons de refaire son portrait comme écrivain, en nous tenant strictement à ce que nous savons des usages et des idées de son époque, sans vouloir le juger d'après des lois et des règles ignorées des Anciens.
Moïse était un homme de haute éducation, élevé dans toute la sagesse des Egyptiens par la fille de Pharaon, mais il n'était pas Egyptien ; il était araméen, sémite, et quand il voulait écrire dans la langue de ses compatriotes, il ne pouvait à son époque employer d'autre écriture que le babylonien cunéiforme, la seule dont l'existence soit bien établie, par des centaines de documents arrivés jusqu'à nous.
Moïse n'est pas un simple scribe ; il doit être le fondateur d'une religion, et tracer les lignes fondamentales du culte de Yahveh. Pour cela il faut des écrits, sur lesquels cette religion pourra reposer. Et, naturellement. Moïse fit comme les anciens scribes babyloniens, ou même sumériens, qui l'avaient précédé. Comme eux, il rédigea, à son tour, des tablettes religieuses, sur la création du ciel et de la terre, sur le déluge, etc. Puis il raconta la vie des premiers héros israélites, Abraham, Isaac, Jacob, Joseph. Tout cela est anonyme.
Mais quand, en sa qualité de législateur, il proclamera des lois et des commandements ; il se nommera, comme le faisait le roi Hammourapi.
Que voulait Moïse, quand il écrivit la Genèse ? Il voulait exposer au peuple d'Israël, lequel il était
chargé de conduire en Canaan, comment Israël avait été choisi par Dieu pour être son peuple, l'alliance de Yahveh avec Abraham, pourquoi il fallait quitter l'Egypte, même si le Pharaon se relâchait dans ses rigueurs, etc. — Il était donc absolument nécessaire que Moïse mît par écrit les événements qui avaient précédé la sortie d'Egypte. Il fallait que lés Israélites eussent des documents étabhssant leurs titres de noblesse, montrant ce qu'était l'alliance avec Yahveh. Il fallait des documents écrits rappelant aux Israélites tout leur passé, et auxquels les générations futures pourraient recourir. Il fallait que Moïse écrivît la Genèse, comme écrivaient les Sémites du temps, c'està-dire sous forme de tablettes. Il le fallait.
Et si Moïse n'avait pas écrit la Genèse, ni un mot de la loi, comme le prétendent les critiques modernes, les Hébreux n'auraient eu aucun document pour leur rappeler leurs origines ; ils n'auraient pas eu de livres religieux, de livres sacrés, ce qui était la base des religions de l'Orient. A l'époque de Moïse, on voit l'importance que les peuples de la Mésopotamie donnaient aux livres religieux par la quantité des textes de ce genre, qui ont été retrouvés.
Ainsi quand Moïse écrivait la Genèse, il ne faisait que suivre l'exemple des écrivains de sa race et de son temps. Il n'est pas étonnant que Moïse ait rédigé les tablettes de la Genèse ; ce qui serait étonnant, ce serait qu'il ne les eût pas rédigées.
4. Mais si Moïse a écrit la Genèse, cela ne veut pas dire qu'il n'ait pas eu des sources. — Et sur ce point
M. Ed. Naviile est à peu près de l'avis d'Astruc et d'Eichhorn.
L'erreur fondamentale d'Astruc et d'Eichhorn n'est pas d'avoir pensé à des sources ; c'est d'avoir méconnu l'unité de la Genèse, le plan arrêté du livre, le but bien défini, qui est sa raison d'être.
La Genèse, c'est la charte d'alliance de Yahveh avec le peuple d'Israël. Le Dieu, le seul Dieu de l'homme, c'est Yahveh-Elohim, voilà ce qui est dit au commencement du livre, au moment ou l'homme apparaît à la lumière du jour. Mais le Dieu qui fait choix d'Abraham, et, en sa personne, de tous ses descendants, c'est Yahveh, celui qui fait à Abraham les promesses formelles, dont son grand nom : « Je suis Yahveh », est la garantie. Le nom de Yahveh est le lien qui assure l'unité du livre ; c'est la clef de voûte de l'édifice ; — il ne faut pas se lasser de le répéter, c'est le but, et la raison d'être de la Genèse.
5. Moïse eut à sa disposition des sources, des tablettes plus anciennes, qu'il écrivit de nouveau. — Dans toute cette activité attribuée à Moïse, nous n'inventons rien, nous nous en tenons strictement à ce que nous savons des écrivains mésopotamiens, à la race desquels il appartenait.
Naturellement pour retrouver les sources dont il s'est servi il faut maintenant avoir recours à l'hypothèse. Mais nous nous tenons toujours le plus près possible des usages et des circonstances du temps et des lieux d'origine de ces documents, qui s'étendent de la création du monde à la mort de Joseph,
78 LES RÉSULTAIS GÉNÉRAUX
c'est-à-dire qui sont de beaucoup antérieurs à Moïse.
d) Une première série se compose des onze premiers chapitres, qui nous conduisent jusqu'à Abraham et à la mort de Térah, son père. Elle comprend tout ce qui précède la vocation du patriarche, père du peuple choisi par Yaliveh.
On remarquera la grande place tenue par les généalogies. C'était l'usage et la nécessité dans une civilisation primitive.
Immédiatement on reconnaît le but et le plan de Moïse : arriver au père du peuple d'Israël. Tout tend à ce but unique.
C'est spécialement frappant dans le récit qui suit le déluge.
Au chapitre x, nous avons la descendance des trois fils de Noé, car c'est d'eux que descendent les nations. Mais cette indication suffit à Moïse, qui ne nous reparlera plus des descendants de Japheth et de Cham. Cela ne touche pas Abraham. Seulement il faut expliquer comment cette séparation s'est opérée. Ainsi, remarquons-le, l'épisode delà lourde Babel doit suivre logiquement, nécessairement, la description de la postérité de Noé. C'est dans cette mêlée, produite par la confusion des langues, que la Genèse va chercher ceux qui doivent donner naissance à Abraham, le père du peuple élu. La Genèse les trouve dans une des familles de la postérité de Sem, celle d'Arpakchad. En conséquence la Genèse décrit cette famille et sa descendance. Cette généalogie est la suite obligée du récit de la dispersion.
La Haute-Critique attribue les deux parties du cha-
pitre à deux auteurs différents ! L'épisode de la tour de Babel est, d'après elle, d'une source plus ancienne que le yaliviste, et la généalogie est du code sacerdotal, et les versets 28 et 29 sont yahvistes I Voilà, ce semble, un des nombreux exemples, où les critiques, ignorant complètement le plan du livre, n'ont pas aperçu l'enchaînement des diverses parties.
Abraham avait suivi son père à Charan. Là il reçut Tordre de quitter sa parenté. « Yahveh, dit à Abraham... )) 11 part pour un motif religieux : il va dans un pays, où il pourra rester plus fidèle à son Dieu. — Mais il ne faut pas penser ici à un individu isolé, à un pèlerin avec son bâton, à une famille sans ressource. Abraham est ce que nous appellerions aujourd'hui un cheik, le chef d'une famille nombreuse et riche, ce que nous appellerions les Beni Abraham.
Il est tout naturel qu'Abraham, comme les autres habitants du même pays, ait eu ses livres religieux, et qu'il les ait emportés ; d'autant plus qu'ils contenaient les généalogies. C'est conforme aux usages du temps, et des lieux. Et il n'y avait pas de difficulté. La tablette était un objet facile à transporter, sans risque, à dos de chameau ou d'âne, pendant un voyage qui pouvait durer plusieurs semaines.
Telle est, paraît-il, la première source de Moïse. Combien y avait-il de ces tablettes.^ étaient-elles du même auteur I Nous n'en savons rien. Moïse les écrivit de nouveau.
b) La première tablette va jusqu'au verset 5 du chapitre 11, que l'on traduit à tort par (( voici les origines (ou l'histoire) des cieux et de la terre, quand
ils furent créés ». Il faut traduire (( voilà... » En effet cela résume ce qui précède, la création de la terre et des cieux, et n'annonce pas ce qui suit, la création de l'homme.
Dans cette première tablette, Dieu est appelé Elohim ; ce n'est pas le Dieu de l'homme, c'est le Dieu de toute la nature. L'homme n'est indiqué que comme le roi des animaux. Il n'y a pas l'indication d'un élément moral, spirituel.
La création de l'homme, ou plutôt de l'humanité, est racontée dans la seconde tablette, qui va du verset l\, chajDitre ii, au verset i, chapitre v. Ici nouvelle erreur des traducteurs, et celle-ci est double. Il faut traduire non pas : « voici le livre de la postérité d'Adam », mais : « voilà le livre de la naissance des hommes (ou de l'humanité) ». Comme à la fm de la première tablette, c'est, à la fm de la seconde, le résumé de ce qui précède. — De plus, la première fois que le mot Adam apparaît, c'est un mot collectif ; tous les verbes, qui s'y rapportent, sont au pluriel; de même, chapitre v, i. Il ne s'agit pas de la « famille » d'Adam, pas plus qu'il ne s'est agi ii, A, de la famille du ciel et de la terre. Il s'agit de la création du genre humain, et les Septante traduisent en effet <( des hommes ».
La preuve que la première tablette va du chapitre i, I à II, 4, et que la seconde va de ii, 5 à v, i , ce sont les deux versets qui les terminent : résumés de ce qui précède chacun, et résumés parallèles, symétriques, évidemment dûs au même auteur, qui se sert des mêmes termes : il y a ici et là le mot toldoth. On voit
ce parallélisme (qui a disparu des traductions modernes), dans la plus ancienne et la plus célèbre version, celle des Septante.
II, 4 ' « Tel est le livre de la naissance du ciel et de la terre, lorsqu'elle naquit ; et v, i, (( tel est le livre de la naissance de l'humanité ».
Ce qui prouve bien que, dans ce dernier verset, Adam est un collectif, et qu'il faut le traduire avec les Septante par (( les hommes », ou (( l'humanité », c'est ce qui suit immédiatement. Se tenant fidèlement à l'hébreu, les Septante traduisent littéralement : (( au jour, où Dieu créa Adam, il le fit à son image ; il les créa mâle et femelle, et leur donna le nom d'Adam, le jour où il les créa^ ».
Et c'est bien ce que fait la seconde tablette. Elle raconte comment l'homme est né ; comment une compagne lui a été donnée ; leur installation , et la chute , et ses conséquences dans la famille d'Adam, qui est l'origine de l'humanité. — Tout cela se tient parfaitement : il n'y a pas deux récits différents de la création de l'homme, mais deux récits qui se complètent : l'un indiquant simplement, historiquement, la création de l'homme, l'autre la décrivant en détail. Supposer deux auteurs, c'ôst ne tenir aucun compte de la suite des idées.
c) D'après les critiques le chapitre ii doit être interprété comme suit : création du ciel et de la terre avant qu'aucune végétation ne parût ; puis, création de
I . Segond traduit : « Lorsque Dieu créa l'homme, il le fit ressemblant à Dieu. Il les créa mâle et femelle et les bénit et leur donna le nom d'homme, lorsqu'ils furent créés. »
l'homme tiré de la poussière, puis création du jardin, etc., puis naissance de tous les animaux... Tout cela répond à un point de vue tout différent de celui du premier chapitre ; l'ordre n'est pas le même, puisque dans un des récits l'homme vient en dernier lieu, et, dans l'autre, en premier lieu.
Ainsi ce serait dans le sable, sur la terre desséchée et stérile, ou sur le rocher, que Yahveh aurait fait naître l'homme, l'être destiné à régner sur les créatures. Combien de temps l'homme resta-t-il dans cette situation peu enviable, perdu dans un désert immense, sans la moindre végétation, dont il aurait pu faire sa nourriture ? Ce n'est qu'après un délai plus ou moins prolongé, qu'il entra dans le jardin d'Eden. Puis Yahveh fit surgir de terre toute sorte d'arbres agréables à la vie, et dont les fruits étaient bons à manger. Et ici il faut que cette création ait été soudaine, car k peine l'homme a-t-il pénétré dans le jardin, qu'il y trouva les arbres portant des fruits. Ce n'est pas comme dans le premier récit où, de même que les autres parties de la création, les végétaux ont, pour naître et se développer, une période ayant soir et matin, et dont la longueur n'est pas connue.
Cette naissance instantanée est plus étrange encore quand il s'agit des animaux. Dans le premier récit la création se déroule en périodes, réglées par la volonté de Yahveh. Dans le second tout va à l'aventure ; on ne peut apercevoir aucun plan. La terre desséchée n'a pas d'eau. L'homme seul être vivant, infortuné, privé de tout, apparaît, sans rien trouver de ce qui lui est nécessaire. Dieu le place dans un jardin, dont
les arbres ont grandi plus rapidement que le ricin de Jonas. Et cette description, purement locale, ne nous dit rien du reste de l'univers.
Et la création des animaux ? Yahveh a dit : « il n'est pas bon que l'homme soit seul, je lui ferai une aide semblable à lui ». Et Yahveh forme les bêles des champs, les oiseaux des cieux, et il les fait venir vers l'homme. Ainsi les animaux naissent, non pour peupler la terre mais pour procurer à l'homme une compagne I... Et cette création dans le jardin ne réussit pas. Yahveh qui avait dit : « Faisons à l'homme une aide qui lui soit assortie », fait surgir et présente à l'homme des multitudes de quadrupèdes et d'oiseaux ; l'aide cherchée et voulue par Yahveh n'existe même pas. Il faut que Yahveh recoure à un autre procédé, en faisant naître la compagne d'Adam d'une de ses côtes.
Peut-on attribuer à Yahveh cette erreur, cette maladresse ? .
d) Mais la manière, dont les faits sont présentés, indique d'une manière évidente que la création des animaux était antérieure à celle de l'homme. Il suffît de bien traduire.
La plupart des versions modernes, contrairement à l'ancienne version de la Genèse citée par Astruc, pèchent, sous prétexte de littéialisme, par une servilité à la grammaire (telle qu'elle a été constituée par les savants), servilité qui, il ne faut pas hésiter à le dire, dénature souvent complètement le sens. De ce que en hébreu il n'y a pas une forme verbale spéciale pour exprimer une certaine idée, cela ne veut pas dire
que cette idée n'existe pas. L'hébreu ne connaît pas la distinction du temps, et en particulier celle qui paraît fondamentale entre le présent, le passé et le futur. Il n'a donc aucune forme spéciale pour le passé antérieur, ni pour le plus-que-parfait. Et cependant, dans un récit historique, on ne peut admettre qu'il ne soit jamais parlé d'un fait antérieur, à celui dont on s'occupe : — La Bible du Centenaire fait un grand usage du plus-que-parfait, mais pas aux endroits où il paraît indiqué.
Or cette simple rectification dans la traduction renverse l'idée que le chapitre n n'est pas du même auteur que le chapitre i. — Mais les traductions veulent à tout prix faire ressortir l'idée critique du traducteur ; et elles partent du fait, qu'il faudrait démontrer, et qu'elles posent en axiome, à savoir que les deux chapitres appartiennent à deux auteurs séparés par des siècles : elles traduisent. en conséquence.
Pour bien traduire, il faut donc mettre au passé dans les mots ce qui est au passé dans le temps. (( Jahveh avait formé avec de la terre toutes les bêtes des champs, il les avait fait venir vers l'homme ; et il ne s'était pas trouvé d'aide, qui lui fût assorti. Alors Dieu fit tomber un profond sommeil... » et le récit de la formation d'Eve suit. Et tout le récit n'est que le développement de ce qui est résumé dans le verset 27 du premier chapitre, 011, parlant de la création de l'être humain à l'image de Dieu, l'auteur dit : il les créa mâle et femelle.
De même nous devons traduire plus haut : Yahveh Elohim avait planté un jardin en Eden. L'homme ne
devait pas être placé, comme les animaux, dans un endroit quelconque de la vaste terre. Au roi, Dieu avait préparé un palais.
Et l'on voit comment les deux tablettes se tiennent et se complètent ; loin de se conlredire, elles sont incompréhensibles l'une sans l'autre. En tout cas, la seconde suppose l'existence de la première, et développe ce qui concerne la création de l'homme et ce qui avait été sommairement indiqué dans la première.
Pour faire disparaître toutes les difficultés, il suffît de se servir de la vieille traduction de Genève (dont s'était servi Astruc) : (( Or l'Eternel Dieu avait formé l'homme... Ainsi l'Eternel avait planté un jardin,... et il y avait mis l'homme... Et l'Eternel Dieu avait formé toutes les bêtes. »
e) Un autre argument invoqué par les critiques, c'est qu'il y a deux conceptions de la divinité. Le premier récit dit que Dieu parle, et ne dit rien de sa personne ; le second dit que Dieu se promène dans le jardin : c'est un anthropomorphisme, qui n'est pas dans le premier récit. — Mais dire que Dieu parle, n'est-ce pas un anthropomorphisme Et pour renforcer le second, les traductions, traduisant toujours selon leur système et nou selon les textes, ajoutent des mots. Le texte dit : « Ils entendirent le bruit ^ de Yahveh Dieu, qui se promenait dans le jardin à la brise du soir . » La Bible du Centenaire ajoute ; (( Ils entendirent le bruit {des
I. Le mot que la Bible du Centenaire traduit par bruit (des pas) est le mot usuel pour voix. Une note nous explique cette traduction : le bruit de Yahveh et non la voix, comme on traduit souvent, car Dieu ne parle qu'au v. 9.
pas) de l'Eternel... » Ceci n'est pas Line traduction, c'est une interprétation. Faut-il citer tous les textes, où la voix de Yahveh veut dire : Yahveh lui-même ? où les deux termes sont pris l'un pour l'autre ? La voix de Yahveh se promenait, cela veut dire qu'elle était entendue tantôt ici, tantôt là. Lorsqu'il est dit : Ps. XXIX, 5 : (( la voix de Yahveh est sur les eaux » ; cela ne veut pas dire qu'elle a une forme et flotte ou nage. Segond traduit très bien : « La voix de Yahveh retentit sur les eaux. » — L'on peut donc traduire, dans la Genèse : (( la voix de Y ahveh retentissait ici et là dans ce jardin ». Il ne s'agit pas plus d'une promenade que quand le Ps. xxxix dit : « L'homme se promène comme une ombre. » — Adam et Eve entendent Yahveh ; il n'est nulle part dit qu'ils l'ont vu. Pour eux, comme pour l'auteur du Ps. xxix, et pour bien d'autres, Yahveh ne se manifeste que par sa voix ; il n'est qu'une voix.
Il faut se rappeler que dans le langage primitif, les mots abstraits n'existent qu'en très petit nombre ; les idées sont exprimées par quelque chose qui tombe sous les sens, par un mot, qui doit être pris au figuré. Et nous voyons de l'anthropomorphisme, là où il n'y a qu'une métaphore, exprimant une idée abstraite. — Dans les deux récils Yahveh a une voix : dans le premier, il parle à l'étendue ; dans le second, il parle à l'homme. Voilà tout.
g) La troisième tablette parle de Noé ; la quatrième, du déluge ; la cinquième, des fils de Noé ; la sixième, de la tour de Babel.
Avec cette tablette finit ce que l'on peut appeler la
LES RÉSULTATS GENERAUX Sj
plus ancienne (( source » de la Genèse, les documents qu'Abraham avait sans doute emportés de Mésopotamie : et que Moïse a écrits de nouveau. Ces documents servent de base à la religion que Moïse veut établir en Israël.
6. Avec le chapitre xii on entre dans la vie d'Abraham, dans tous ses détails intimes. Abraham, chef puissant d'une tribu riche, et en même temps chef religieux, a dû avoir quelque intendant, quelque scribe, qui a écrit généalogies et biographies, tout ce qui intéressait les anciens Orientaux, — parce que c'était la base de sa religion et de son droit familial. On cherche en vain comment l'histoire d'Abraham et de ses premiers descendants aurait pu, autrement que de cette manière tout à fait conforme aux idées et aux mœurs du temps, échappera l'oubli, et parvenir jusqu'au moment où Moïse écrivit la Genèse.
Pour pouvoir adopter la thèse de la Haute critique il faut d'abord créer une série d'auteurs, totalement inconnus, qui n'ont jamais existé que dans l'imagination de ceux qui les créent, et cela au nom de preuves dites internes, et si bien particulières à chacun de ces critiques, que le nombre des auteurs créés varie selon le nombre des critiques créateurs. — Et de plus, il faut supposer une série de documents, dont on ignore la forme et l'écriture, et dont on n'a jamais constaté l'existence, à une époque qui ne connaissait que la tablette cunéiforme : preuve, les milliers de ces tablettes, qui nous ont été conservées.
Le chapitre xxv est un document familial, sorte
d'acte de notoriété, qui indique les héritiers d'Abraham. Les tablettes suivantes sont des documents familiaux, aussi, mais racontant la vie d'Isaac, celle de Jacob. Ces documents de famille devaient exister, car c'est sur eux que reposaient les droits des membres de la famille.
Moïse les aura sans doute écrits de nouveau, éloignant tout ce qui n'était pas utile à son but.
Ainsi la première source était les tablettes apportées par Abraham de Mésopotamie ; leur récit a un caractère général ; ce sont comme des livres religieux. — La seconde source est constituée par les tablettes, documents de famille, où sont consignés des généalogies et des événements familiaux.
7) La troisième source, c'est la vie de Joseph.
a) Astruc a dit : (( Je soupçonne que l'histoire de Joseph (xL-xLv) a été écrite par Joseph lui-même, parce qu'elle contient des faits personnels, qui ne pouvaient être connus que de lui, et qu'elle est beaucoup mieux écrite que le reste, comme étant écrite par une personne, qui avait passé une grande partie de sa vie à la cour d'Eygpte, où régnaient la politesse et les sciences ». Astruc faisait entendre la voix du bon sens. Cette histoire se déroule avec une logique parfaite ; il n'y a rien d'inutile ; on y reconnaît même un sens admirable. Ce récit est attrayant et nous fascine, parce que c'est la voix du cœur, dans toute sa simplicité, et qui trouve aussitôt de l'écho en nous.
Cette partie de la Genèse présente quelques-uns des exemples les plus typiques des résultats auxquels
la dissection des textes a conduit la Haute-Critique ; résultats que l'on peut caractériser par le mot, dont la critique se sert souvent : des absurdités. Ainsi la Bible arc-en-ciel, et la Bible du Centenaire, — qui se ressemblent tellement, — hachent en morceaux la scène de la reconnaissance de Joseph par ses frères, et la visite de Joseph au vieux Jacob !
Il est possible que Moïse, en faisant usage de ces tablettes, y ait introduit quelques modifications, et par exemple ait développé l'épisode de la femme de Putiphar. C'était à peu près l'opinion d'Astruc.
6) Et remarquons qu'en écrivant, ou plus probablement en faisant écrire sa biographie par l'un des nombreux scribes qu'il avait à sa disposition, Joseph imitait, au moins en une certaine mesure, les usages des grands personnages égyptiens. Ceux-ci se faisaient bâtir un tombeau, et sur les murs de ce tombeau, ils faisaient graver une inscription plus ou moins longue disant leur vie, et surtout les faveurs dont ils avaient été l'objet de la part du souverain. Pas très longtemps après la mort de Joseph, Ahmès le nautonier, qui vivait sous le règne du roi de même nom, a laissé sur les murs de son tombeau des inscriptions, qui sont de véritables Mémoires. Il raconte sa jeunesse, ses guerres, ses exploits, etc.
Mais Joseph, tout en étant un personnage égyptien, dont la femme était Egyptienne, n'était pas Egyptien. — L'établissement d'Israël en Egypte n'était pas pour lui définitif. Il ne voulait pas que son corps y reposât toujours.
Il mourut donc, fut embaumé ; mais il ne fit rien
go LES RÉSULTATS GÉNÉRAUX
graver sur des murs qui ne devaient pas conserver sa momie. Au lieu d'écrire sur les murs, il fit écrire sur des tablettes, qui furent conservées avec la momie.
c) Tout cela du moins est conforme aux usages, aux analogies. — Voilà le genre d'écrivains qui se trouvaient en Mésopotamie, dans les populations nomades de l'ancien Orient. Partout, ce que l'on rencontre, ce sont des scribes' écrivant sur des tablettes cunéiformes. — Nulle part nous n'avons trouvé ces écrivains de cabinet, pour ne pas dire ces professeurs d'histoire ancienne, que les critiques ont créés à leur propre image, et auxquels ils ont donné des figures adaptées à leurs propres systèmes : ces Elohistes et ces Yalivistes, dont le nombre est indéterminé, pour ne pas dire infini, sans compter le rédacteur, ce personnage si nécessaire, qui est la clef de voûte de tout l'édifice, véritable Deas ex machina, etc. Ces auteurs imaginaires sont une espèce d'auteurs inconnus dans l'ancien Orient, et qui a pris son origine en Grèce.
Ces résultats de la Haute-Critique, auxquels conduisent des théories modernes, et qui sont opposés à l'esprit de l'antiquité orientale, montrent d'une manière frappante combien ce qu'on nomme la Haute-Critique a dévié des principes qui doivent être à la base des recherches historiques.
La Haute-Critique en effet en est arrivée à ce résultat étrange. Ce n'est pas le système qui dérive du contenu du livre ; c'est le contenu du livre qui dérive du système. Le système est posé en principe : le document doit s'y adapter. Pour cela on l'émonde, on le
taille à la grandeur voulue, jusqu'à ce qu'il entre dans le cadre tracé. On corrige le texte, qui ne peut être que faux, s'il n'est pas conformé au système ; et à force de conjectures que l'on ajoute, et d'interpolations que l'on supprime, tout finit par cadrer... avec le système.
C'est à cette critique biblique tout spécialement, que s'applique ce qu'écrivait Fustel de Coulanges vers 1860, en parlant de l'histoire romaine : « Ce qu'on a appelé l'esprit critique n'était guère autre chose que le point de vue personnel et moderne, substitué à la vue réelle du passé. On a ainsi appliqué à l'histoire la méthode qui convient à la philosophie. On a jugé d'après la conscience et la logique des choses qui n'étaient faites ni suivant la logique absolue, ni suivant les habitudes de la science moderne. ^ »
8. C'est ici, semble-t-il, le lieu de signaler un ouvrage très curieux, très intéressant et qui apporte un appui inattendu à l'œuvre de M. Ed. Naville. Ce sont les deux volumes, que vient de publier M. A. Parrot, missionnaire à Madagascar, sous ce titre : Défense de la Bible contre la critiqae négative, dite Haute-Critique. Mais ce qui indique le caractère particulier de ce gros travail, c'est le sous-titre : (( Au moyen de robservation des mœurs et de l'étude de la littérature d'an peuple primitif. »
En réalité, et bien que certainement M. Parrot n'ait eu aucune connaissance de la thèse de M. Ed. Na-
I. Questions historiques, p. 409. « Comment il faut lire les auteurs anciens. »
ville, il soutient à sa manière la même thèse, à savoir que (( la Haute-Critique est fondée sur l'ignorance absolue des mœurs et coutumes des peuples primitifs )-). Et ce que M. Ed. Naville démontre en citant les coutumes primitives des Egyptiens, des Bab}' Ioniens, M. A. Parrot le démontre en citant les coutumes primitives des Malgaches. « Tous les faits de l'Ancien Testament, dit-il, rejetés dédaigneusement par les critiques bibliques au rang des fables, se trouvent attestés et rendus véridiques par leur comparaison avec les us et coutumes malgaches. »
Aux hypothèses des savants dans leurs cabinets, il faut opposer les réalités constatées par les ethnologues. A l'abstraction des savants, il faut opposer la vie de l'histoire.
Nous ne pouvons donner que quelques exemples à titre d'indication.
Il est assez difficile de comprendre ce qui est raconté au sujet des fdles de Saûl, Merab et Mical (I Sam. xvni, 17-29; I Sam. xxv, 44; II Sam. m, i5-i6 ; II Sam. xxi, 8). — On a beaucoup discuté, sans arriver à faire concorder les renseignements. Les exégètes orthodoxes ont recours à une faute du copiste ; et les exégètes radicaux se réjouissent de la contradiction. Or « l'énigme se résout de la façon la plus naturelle par l'observation des mœurs malgaches )). Tout homme a le pouvoir d'adopter des enfants, de rejeter les siens propres, de changer leurs noms. M. A. Parrot cite une série de cas. « A l'aide de ces documents nous pouvons nous représenter ce qui arriva dans la famille de Saiil, dès que l'hostilité
de ce dernier contre David devint déclarée. Saûl furieux de l'amour de sa fille pour celui qu'il considérait comme un dangereux rival, la rejeta, au moins pour un temps (avant de lui donner un autre mari) ; mais, pour compenser cette perte, il transféra le nom de Micab à sa fille aînée, qui porta sans doute le nom de sa sœur jusqu'à sa mort )) (Parrot, I, p. 67, 58).
Dans Genèse, ix, 28-27, Cham découvre la nudité de son père. Celui-ci maudit non pas Cham, mais son fils Canaan. N'est-ce pas étrange.^ — (( Les mœurs des primitifs, répond M. A. Parrot, nous aident à comprendre cela. A Madagascar, autrefois, si l'on n'osait maudire un chef puissant, on maudissait... le bétail, les rizières de l'homme puissant ou bien quelque parent familier, quelque enfant chéri du membre de la famille détesté... Noé maudissait indirectement son fils irrespectueux. J'ai recueilli de nombreux cas de malédiction par (( ricochet», à Madagascar » (I, p. 2o4, n. i).
L'adoption d'enfants chez les Malgaches joue un rôle dont les Européens peuvent difficilement se faire une idée. — Il est bien peu de Malgaches, qui n'aient adopté quelqu'un ou quelqu'une de leurs neveux, nièces, cousins ou cousines.
// Rois, xvm, I, 2, nous raconte que Ezéchias, fils et successeur d'Achaz, avait 26 ans à la mort de son père, survenue dans la 36® année de son âge. Alors Achaz aurait eu son fils, à l'âge de 1 1 ans I — Or, il peut être arrivé tout simplement ceci, c'est que
le roi Achaz a adopté l'un de ses parents, Ezéchias, plus jeune que lui, de onze ans, et ce parent, Ezéchias, devenu son fils est devenu aussi son successeur.
De même pour // Chroniques, xxn, i, 2. Le roi Achazia est dit avoir ^2 ans, à l'époque de la mort de son père, le roi Joram, mort à 4o ans (7/ Chroniques, XXI, 20). Encore une adoption, sans doute.
Il est vrai que// Rois, vm, 26, dit que le roi Achazia avait 22 ans, alors que // Chroniques, xxn, 2 dit : 42. On pourrait donc penser que dans II Chroniques, xxn, 2, il y a une simple erreur de copiste. Mais même cette supposition n'est pas nécessaire. Car à xMadagascar on comptait autrefois les années d'un individu non pas depuis sa naissance, mais depuis son adoption, de telle façon que Achazia n'aurait été que l'un des fils adoptifs du roi Joram, et que le livre des Rois donnerait son âge depuis l'époque de son adoption, et les Chroniques depuis sa naissance (I, 2/15, 246 et n. i).
Les pages consacrées aux généalogies ne sont pas moins suggestives. (( Ces généalogies sont un des grands dadas de nos critiques négatifs pour prouver que la Bible n'est qu'un tissu de légendes contradictoires. Pour Reuss c'est un horrible brouillamini de mythes généalogiques, géographiques ou ethnographiques. Pour la plupart des exégètes, même orthodoxes, les erreurs y abondent » (I, p. 274). — Et il est assez naturel que les savants modernes pensent ainsi dans leurs cabinets. Mais il est non moins naturel
que pensent tout autrement ceux qui soit par leurs recherches archéologiques, ethnographiques, soit par leurs relations missionnaires, ont vécu ou vivent avec les peuples primitifs.
(c Ainsi les noms divers attribués par les Malgaches à un seul aïeul nous mettent certainement sur la voie pour expliquer les discordances dans certaines généalogies bibliques, comme celle que l'on voit dans celle du roi Saûl, citée / Samuel, ix, i, et celle qui se lit / Chroniques, ix, 35-/i/i. ))
De plus, dans leurs généalogies, les Malgaches omettent le nom d'un ancêtre mal famé, d'un homme mort jeune, etc. Tantôt les noms des filles sont supprimés, tantôt ils sont maintenus. — On sépare les enfants légitimes de la femme en titre, de ceux des femmes secondaires. « J'ai la conviction que les généalogies bibliques ont été établies d'une manière analogue à celle des généalogies malgaches. Dans beaucoup de cas les rédacteurs ne donnent que les noms des enfants de l'épouse principale, la lignée légitime en un mot. Enfin ils ont omis bon nombre d'ascendants pour des raisons sans doute semblables à celles qui inspiraient les Malgaches pour l'établissement de leurs données ancestrales )).(!, p. 253). — Il y a un quart, et parfois même un tiers des ascendants, dont les noms sont oubliés. Pour la plupart des gens du peuple, cette proportion peut aller jusqu'à la moitié.
M. A. Parrot applique ces règles, d'un usage courant chez les Malgaches, aux généalogies contenues dans / Chroniques, 2 et 4. Pour Reuss, ces généalogies
sont un recueil d'absurdité. Tout est répétitions, contradictions, galimatias. Pour M. A. Parrot, « ces récits bibliques sont d'une profonde vérité, dès qu'on les compare avec les faits authentiques de l'histoire contemporaine des peuples semi-primitifs ». Et voici la très simple clef de l'énigme. « Le chapitre 11 de / Chroniques nous donne un résumé de la descendance noble ou supérieure de Juda ; le chapitre iv nous donne le tableau de la lignée inférieure du même Juda, c'est-à-dire des descendants des épouses secondaires ou des concubines, ou bien encore des personnes, qui furent amalgamées dans la tribu de Juda par voie d'adoption. »
Ces quelques exemples suffisent pour faire connaître la méthode de M. A. Parrot. Ils nous montrent les innombrables ressemblances qu'il y a entre les mœurs des peuples bibliques et les mœurs des peuples primitifs, à propos de la manière de s'exprimer, de raconter, d'écrire ; — à propos de l'insouciance dans la chronologie ; — à propos de la (( double conception de la divinité, qui est identique chez les Malgaches à celle que représentent les noms d'Elohim et de Yahveh dans l'Ancien Testament » (II, p. 77), etc., etc. Ce qui nous paraît anormal, donc erroné, in authentique, paraît au contraire tout naturel au Malgache. Et voici une constation que fait plusieurs fois notre missionnaire : « Des passages, qui paraissent à première vue contradictoires à un lecteur européen, et dans lesquels nos critiques voient des preuves de cumulation de documents, semblent au contraire tout naturels à nos indi-
gènes les plus illettrés : c'est ainsi qu'on s'exprime, c'est ainsi qu'on narre chez nous. »
Ce sera aux spécialistes, — au nombre desquels nous ne sommes pas, — de discuter les résultats de cette méthode, et d'indiquer ceux qui peuvent être considérés comme acquis.