Moïse et le Talmud
Ce livre vous était dédié depuis six mois. Vous en aviez accepté la dédicace. Maintenant , héliis! que vous êtes rentré auprès de vos pères, où, je le sens, je vous suivrai bientôt, j'ôte ma dédicace et la remplace par le dernier entretien que j'ai eu avec vous, dix jours avant votre mort. Cet entretien, le voici :
« Où en est votre Afotse?
— Il est à l'imprimerie depuis huit jours.
— Et vous êtes toujours décidéà me le dédier?
— Plus que jamais. J'ai peur seulement qu'il ne soit pas difjne de vous.
— Vous croyez donc la musique à la hauteur de la philosophie?
ii LES LEVRES DE DJEU.
— Si elle ne l'est pas, elle n'est rie». Si le vrai a besoin de la splendeur du beau, le beau, a plus forte raison, a besoin du principe du
n'est vrai, ni beau que ce qui est divin ou ce qui y aspire.
— Voyous, -le sens bien qu'il y a quelque cliose de fondé dans ce que vous dites, .le crois que le vrai dans la musique est ce que l'on est convenu d'appeler • caractère; dans la pensée qu'elle veul exprimer.
— Le beau et le vrai, c'est la mélodie réunie à l'harmonie en tonte chose. Le musicien, le poêle, le philosophe, peul avoir des pensées mélodieuses, qui se suivent les unes les autres, mais le génie seul harmonise ces idées, les juxtapose et leur donne une âme, par un centre de rayonnement. Lin musicien qui n'a pas les principes du beau et du vrai, qui ne sent pas le Dieu de l'humanité dans son cceur, ne sera jamais un compositeur dramatique. Il n'aura jamais que sa petite note, si mélodieuse qu'elle soil. Le principe seul qui donne l'harmonie, prêtera à celle mélodie une âme, une aspiration, un but, ce que
DÉDICACE. m vous venez d'appeler : du caractère. Cette musique seule est immortelle, car elle seule conserve l'âme du penseur compositeur! Vous le voyez, en vous dédiant mon Moïse, je le dédie à un grand philosophe!
— Vous nie flattez. Vous m'avez toujours gâté. Heureusement vous êtes seul.
— Cher ami, laissez-moi tout vous dire. Le monde ne sait pas que vous n'êtes sensible à la critique que par excès de modestie. Vous n'avez
naissez pas voire grandeur. Je vous dédie mon livre, non-seulement parce que, depuis Spinoza, il n'est pas sorti du judaïsme un génie de votre force, mais encore parce que vous êtes le plus grand créateur de ce siècle. I.e dix- neuvième siècle n'a produit que deux chefs-d'œuvre accomplis; l'un représente la liberté politique , l'autre la liberté religieuse; l'un s'appelle Guillaume Tell, l'autre les Huguenots. Mais les Huguenots sont plus forts encore que Tell, le sujet avant exigé des principes d une raison plus ardente. D'ailleurs, on ne pouvait atteindre Rossini qu'en le dépassant. I.a force ascendante,
iï LES LIVRES DE DIEU,
connue les langues d'une flamme dévorante, dépasse la cime dès qu'elle la louche. Et c'esl un grand bonheur que ces deux œuvres soient faites. Aujourd'hui, vous eussiez tous deux quarante ans, vous ne les feriez plus! Pi 'avez- vous pas senti, en écrivant la dernière note des Huguenots, que vous veniez de faire une œuvre immortelle?
— Vous connaissez nies principes depuis trente ans. Je suis très- tolérant, très-indulgent de ma nature, mais dans nies principes philosophiques je n'ai jamais varié un jour; il se peut donc qu'ils s'infilirent, à mon insu, dans mes œuvres. La première chose que je fais quand j'achève un travail, c'esl de relire toul ce que j'ai écrit, afin que nul passage ne soit copié, ni de moi, ni des autres. C'est un travail très-ennuyeux.
— Voyons, n'y a-t-il pas, dans le grand chœur du quatrième acte des Huguenots, dans les gammes chromatiques de l'orchestre, une critique sanglante contre le fanatisme des chanteurs?
— Cher ami, j'ai toujours aspiré à atteindre l'idéal que je porte en moi, sans jamais l'at-
DÉDICACE. v teindre. Comment exprimer avec des notes que l'on croit à Dieu et à l'immortalité de l'âme? Comment dire, que l'on ne croit qu'à cela, surtout quand on fait de la musique religieuse chrétienne ?
— 11 n'y a pas de musique religieuse proprement dite; toute bonne musique est religieuse. L'art qui ne glorifie pas Dieu n'est pas de l'art, et encore le Dieu seul de la raison universelle. Une musique qui me prouverait la Trinité et l'Immaculée conception serait de la musique détestable. Les grands génies ont tous glorifié le dieu de la Raison, non pas le dieu national ou local des juifs, des chrétiens ou des Turcs, mais le Dieu accessible à toute âme humaine ; plus que cela encore, à tout être, à toute existence, car les animaux , les végétaux et les minéraux ont une âme comme nous, ils sont de la même essence que nous; ils vivent, ils sentent, ils aiment, ils haïssent, ils ont leur langage comme nous. La solidarité des êtres, d'ailleurs, est déjà l'idée fondamentale de Moïse. Lui, le premier, prescrit à l'homme des devoirs envers la bête, la plante et la terre; elles sont les créatures de
vi LES LIVRES DE DIEU.
Dieu comme tous les personnages des Huguenots sont les enfants de Meyerbeer. Vous avez donné l'essence de votre être à loutes vos créations. Le fanatique catholique, le protestant zélé, l'amour philosophe qui les abrite tous deux sous son aile divine, le chœur qui crie : Mort à nos frères! la voix de la bien-aimée demandant grâce, tous sont vos enfants ; seulement vous ne les avez pas dotés à l'égal l'un de l'autre. Le grand poète, qui a plusieurs âmes, verse la rosée fertilisante de son génie sur toutes ses créations , mais il a des enfants chéris auxquels il donne le meilleur de lui-même. Ainsi fait Dieu ! Tous les êtres contiennent une part de son essence divine: la différence entre eux est dans la quantité de cette essence, mais nullement dans la qualité. Aussi reconnait-on l'homme de Dieu dans les détails d'une œuvre. Un génie ue néglige pas un rôle, si petit fût-il. N'y eût-il que deux notes, ces deux notes doivent contenir une part de son essence spirituelle. Le poète, le musicien qui néglige les personnages secondaires pour un grand rôle principal, n'a rien de divin. C'est un faiseur, un spéculateur; ce n'est pas un génie ,
DEDICACE vu ce n'est même pas un homme. Dieu ne néglige rien dans ses œuvres Un hrin de paille (une demi-croche) est aussi sérieusement, aussi artistement Iraité que le soleil , que la Vénus, qu'Apollon. C'est pourquoi, cher et bien-aimé ami, vous êtes un véritable grand homme. C'est pourquoi je considère voire amitié comme un bienfait, comme un bonheur céleste!
— Vous me dites là des choses qui me touchent profondément. Je me suis toujours demandé, d'où vient qu'avec votre esprit on ne vous ait jamais rendu justice. J'ai lu vos livres parce que je vous connais depuis trente ans, parce que je vous aime, mais jamais un journal ne m'a engagé à vous lire. La presse ne parle jamais même de vos livres.
— Mon cher, ne parlons pas de moi ; je suis ce que je veux être. Moi non plus, je n'ai pas toujours rendu justice à qui de droit. Je ne suis pas de mon siècle. Votre porte est-elle bien fermée? Voulez-vous que nous examinions de quoi, depuis deux mille ans, vit l'humanité? non pas une nation, deux peuples, mais toute l'Europe? Ne croyez-vous pas avec moi qu'il viendra un
■m LES LIVRES DE DIEU,
temps, où pas un enfant de douze ans ne comprendra comment mie sociélé d'hommes, doués en apparence de raison, ait pu se soutenir intellectuellement pendant des siècles d'une telle nourriture? Mais, cher ami, nous vivons en pleine barbarie. Sauf quelques têtes d'élite, qu'est-ce donc que l'opinion publique?
— C'est vrai.
— La philosophie, sous ce rapport, est moins heureuse que la musique. La musique, d'ailleurs, n est que d'hier : elle date de Mozart. Vous en êtes la dernière expression. Les musiciens qui viendront après vous et Rossini auront de rudes épreuves à passer. Vous êtes de votre siècle, et déjà on vous rend justice, .le ne connais qu'un seul vrai philosophe qui fût de son siècle, qui eut pour lui tous les esprits d'élite de son temps : Voltaire! Aussi son action a-t-elleété immédiate; elle vibre encore. Quant à moi, mes idées sont tellement opposées à celles qui régnent, dans la théorie aussi bien que dans la pratique , que si jamais elles exercent une influence quelconque
sera qu'en des temps bien reculés. Vous me t'a-
DÉDICACE. ix vez dit vous-même, il y a vingt-cinq ans. Vous rappelez-vous notre promenade de minuit à la halle avec Henri Heine? Vous vouliez voir le peuple de Paris. « Ce petit Weill , disiez-vous à Heine, est un pondeur d'idées ; il faut que je lui fasse une petite rente pour qu'il puisse rester dans son nid. » En effet, vous avez payé mon logement pendant trois ans. Vous l'avez oublié, mais moi je n'oublie rien, surtout le bien que l'on me fait. Sans vous je n'eusse pu rester à Paris. Dieu d'ailleurs vous a exaucé : j'ai une petite rente, juste assez pour pouvoir couver mes idées; aussi n'aspiré-je qu'à me rendre digne de votre amitié.
— Ami, répondit Meycrbeer en me serrant la mai» , vous avez une qualité bien rare : vous trouvez du bonheur dans la reconnaissance. Si en 1839 je vous ai réconcilié avec votre propriétaire, vous m'avez réconcilié avec l'espèce humaine , qui est bien ingrate. Pas plus lard qu'hier je l'ai écrit à ma femme, en parlant de vous. Allez, faites-moi une belle dédicace. Dites-moi ce que vous voudrez, je suis sur que je vous lirai avec bonheur, pourvu toutefois que
x LES LIVRES DE DIEU,
je sois bien portant, car depuis hier, je me sens
indisposé.
— Il n'y a rien à craindre pour vous. Nous autres, quand nous sommes malades — je le suis depuis un an — nous devons craindre la mort; nous n'avons rien fait. Mais vous, vous pouvez mourir, car vous vivre/, éternellement. Vous ne revivrez même plus dans un être humain, car vous n'avez pas de défaut, vous êtes parfait! Vous n'avez plus besoin de revenir au monde. Vous rentrerez directement dans l'Essence substantielle que Spinoza appelle Dieu.
— Hum! hum! j'espère que l'Essence substantielle pourra encore se passer de moi. b
Sur ces paroles il me quitta, en me disant encore :
a Vous recevrez de moi une lettre lundi. »
Car, de peur de le déranger dans ses nombreux travaux , je ne le voyais jamais sans qu'il me demandât.
« Soignez bien votre livre, ajouta-t-il, et faitesmoi une belle dédicace. »
Inoubliable ami! homme divin! puissé-je par
DÉDICACE. xi une œuvre quelconque me rendre cligne de voire immortelle amitié! Ce n'est pas un livre que j'aurais voulu vous dédier, mais toute ma vie!
Alexandre WEILL.