L'OUVRIER
L'œuvre que je vais entreprendre, fruit de quarante années d'études et de recherches, est une dette que je paye à la France de 89, qui a donné une patrie à mes parents et qui, dès mon enfance, a éveillé en moi le désir ardent de lui vouer mon esprit, mes travaux et ma vie.
Ce livre n'en est que la première partie. La seconde traitera de l'Évangile et de Spinoza. Puis viendra : La Parole Nouvelle, toute achevée et prête à paraître.
Pour élever un monument durable, il faut creuser profond dans le sol. 11 en est de même des édifices de l'esprit. On ne les construit solidement que sur la pensée creusée, fouillée et cimeotée du passé.
Spinoza, après avoir publié son Traité tkiologicapolitique, émet, dans une lettre, la même pensée patriotique. Ses aïeux expulsés de l'Espagne avaient trouvé en Hollande non-seulemenl une patrie, mais
LF,S UVHES DE DIEU.
une lilverté dp conscience pleine et entière. Aujourd'hui, Spinoza est le seul grand penseur que l'humanité doit à la Hollande. Et ce seul homme a Tait pour la liberté et le bonheur du monde plus que toutes les armées réunies de son pays.
Loin du moi l'idée orgueilleuse d'Clrc un grand homme. Nul, sauf Dieu, ne sait ce qu'il est. Je sens néanmoins que dans l'histoire de la pensée, je vais tracer un sillon que nul pouvoir humain ne comblera. Tant pis pour ceux qui, se trouvant sur mon chemin, seront touchés par les mottes de terre que mon fer creusant rejette à droite et à gauche!
Le lecteur auquel je promets une œuvre sérieuse, longuement pourpensée, est en droit de me demander: Qui êtes- vous;' Je vais plus loin. Pour que le penseur qui me lit, lise avec fruit une ceuvre qui est ma vie tout entière, il faut qu'il assiste à réclusion, à la croissance, à la maturité de ma pensée.
On n'arrive pas tout à coup à ce que l'on croit être la vérité, encore moins à sa probabilité scientifique. Ce qui grandit dans l'homme et dans la ualure a toujours des racines profondes et cachées.
Je pourrais bien, comme Descartes, répondre : « Je pense, donc je suis; » mais il est peu de mortels qui à l'œuvre reconnaissent l'ouvrier. La grande majorité des humains n'estiment l'œuvre et ne se décident à lu méditer sérieusement, qu'après avoir admis la compétence de l'ouvrier.
Je vais donc, en peu de lignes, essayer de dire qui
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
je suis, d'où je viens el où je vais! D'ailleurs, les Iravaux que j'ai encore à faire sont si longs, lu vie, à mon âge, devient si courte, qu'il faut que je me hâte. Tout autour de moi tombe; il ne me reste plus que quelques rares amis d'enfance pour me servir de témoins. Sans ces témoins personne ne me croirait !
Je suis né dans un hameau alsacien, département du Bas-Rhin, de parents juifs. Ma mère, fille d'un
rabbin, qui fut l'i
nui de Saint-Jtist, avant mis au
monde trois filles
tude rabbinique av
ant même que je fusse né. A, trois
ans et demi, j'app.
-is à lire l'hébreu. J'avais cinq ans
quand M. Raphaël
Lévy, devenu depuis le maire du
village (il vient de
l'cniateuque et aux prophètes. A
sept ans j'ai comn
lencé l'étude du Talmud. A neuf
rabbiu, revenant d<
; Niincv, v<.-mtil <l' ctubiir n m.' école
de français et de la
Imud. M. Lévy m'avait déjà ensci-
çaise. Dans ce vill
igc comme partout où il v avait,
dans ce temps, une
école talmuc!ii|ue, les jeunes élèves
ept dîners de la semaine dans sept
différents ménages
juifs. Cela s'appelait : avoir .us jour-
nées. Ce jeune rabbin, ve'nant à mourir de la poitrine, je revins dans mon village natal, où pendant mon absence, Rabbï Aaron I.atarus, célèbre par sa science et sa piété, venait de se marier et d'établir une école de
sainteté talmudique. A l'âge de (fouie ans je reçus de ce rabbin, en signe de distinction, le titre honorifique de Babbi : "On
A treize ans, époque de la première communion d'un juif, officiant moi-même dans le temple et comme chantre et comme lecteur de la loi, je fis mou entrée dans lavierabbinique, par un long discours" appris par cœur; espèce de thèse sacrée sur uu chapitre du Talmud. Ce jour là je fus fiancé à une riche jeune fille de mou âge, que pour son honbeur je n'ai pas épousée.
J'avais douze ans quand. Rabbi Aaron, après s'être convaincu que j'étais sain île corps et d'esprit, — car ÎI faut être sans défaut physique, — m'initia, tous les mercredis soirs après minuit, dans l'élude de In Kabbale. Il possédait plusieurs manuscrits héhraïco-chafdéens dont j'ai fa il des copies. J'en ni t induit et publié une partie dans mes M r stères <le la création.
Ou le voit, dès l'âge île cinq itns j'étais voué aux études théologiques, mais je n'ai jamais fréquenté une école publique. Nous étions à peu près dix élèves. En hiver, on allait chez le rabbin de huit heures du mutin à midi, de deux heures à six heures de l'aprèsdîner, et de huit heures du soir jusqu'à minuit. Par contre en été, on faisait grandement l'école buissonnière. Deux heures le matin elle soir d'étude; le reste du temps j'étais dans la forêt, dans la rivière, sur la prairie, à la moisson, à la fenaison, au ebanvrage, très-souvent au pâturage, plus souvent encore au diable et à cheval. J'ai promis d'éviter tout détail,
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
mais je ne puis omettre une circonstance, qui fut la cause principale de mon départ du village.
Pendant l'été les propriétaires de chevaux , catholiques , protestants et juifs , avaient l'habitude d'envoyer leurs bêtes, depuis minuit jusqu'à l'aube du jour, an pâturage de la forêt royale, où l'herbe, jamais fauchée, poussait haute et drue. Mon pére, marchand de bestiaux, ayant presque toujours plusieurs chevaux, m'y envoyait avec les autres gamins du village. Ce fut d 'si bord pour moi, sinon un grand danger, du moins un vrai supplice. Dans ce temps un enfant juif n'était pas à son aise avec une douzaine de garçons chrétiens, ne sachant ni lire ui écrire, gorges seulement de haine religieuse; et jamais mon père n'écoutait une plainte d'un de ses enfants. Bien des fois mes camarades m'accablèrent d'injures et de coups. Je ripostai naturellement, mais bientôt je les pris en profond mépris.
En effet, moi qui avais lu Moïse, David, Salomon et même l'histoire de Jésus en hébreu, je pris en profonde pitié ces grossiers manants tout à fait ignorants qui, dix contre un, ne trouvèrent d'autre réponse à mes arguments que : juif, juif ; réponse presque toujours suivie de coups de poings. Je crois même que dès celte époque il m'est resté, malgré moi, un grand dédain de l'opinion publique; dédain que je n'ai jamais pu vaincre tout à fait.
Une nuit pourtant en me battant, ils trouvèrent un adversaire plus fort qu'eux. Ce fut un jeune adoles-
cent de quinze ans nomme Mathis, Il m'avait pris en affection pour mes histoires bibliques, pour l'histoire de Joseph surtout, que je chantais en trente-deux couplets auprès d'un feu de brandcs ou de clicncvotlcs, qu'on avait l'habitude d'idlumer pour rôlir des pommes de terre. I! déclara donc à ses amis que quiconque m'adresserait seulement un moi de travers, aurait affaire à lui, et comme il était, à lui seul, plus fort que cinq des autres, on se le tint pour dit. Dès ce moment, le pâturage sylvestre devint pour moi un plaisir, un vrai délice d'enfant.
On partait d'ordinaire à onie heures et demie. En dis minutes on était à l'endroit désigné d'avance. En descendant de cheval, on lui attacha la corde du licou à la jambe gauche, et ou l'abandonna.
Des gamins, les uns faisaient du feu, les autres rodaient ou dormaient, deux ou trois étaient aux aguets. Au moindre mouvement annonçant des pas humains, et les vedettes ayant poussé un cri de hibou, chaque cavalier, un couteau à la main, coupant la corde du Hcou et ia passant en guise de frein du premier cheval venu, sauta dessus et partit au galop.
D'ordinaire on permettait au garde forestier de dresser un procès-verbal ou deux par été, payés aux frais communs. Que s'il eût fait le méchant, il était sùr de Quitter forcément le village. Un jour, un garde, fraîchement arrivé, eut le malheur de tirer de loin sur ces enfants. Alors faisant volte-face, l'étalon bai du maire en tête, l'animal le plus beau et le plus întelii-
L'OK.DVRE ET L'OUVRIER
gcnt qui oocques fut sur lu terre, ils passèrent ventre à terre sur le corps du gardien. Avant Je se reconnaître, il fut roulé moitié mort dans le fossé. Dès lors, et ayant reconnu l'étalon du maire, il se tint coi.
Un soir donc, m' étant écarté avec Matbis, je m'endormis sur l'accollement verdoyant d'un fossé é maillé de primevères et de boulons d'or. Soudain je vis, dans un songe, le ciel se fendre en deux, puis un homme étincelant de feux descendre vers moi, me toucher et me dire : Jeune homme, lève- toi, ceins tes reins et va-t-cn d'ici. - 11 ajouta en hébreu le verset 16 du ebapître xvn de l'Exode nimS nonbo m D3 S? V >3 .11 TtB pbeiîl
- Car la main sur le trône de Dieu, guerre de Jéhovah à Amelek (mot collectif pour les ennemis de Dieu) d'éternité eu éternité. »
Etudiant toujours la Bible et les prophètes, je ne fus pas étonné d'avoir des rêves de ce genre. Celui-ci pourtant m'avait vivement frappé. D'abord je m'éveillai toute de suite après le songe, en récitant le verset, ce qui, d'après le Talmud, est signe de prophétie. Puis la vision était si nette, si claire, si palpable, que je ne pus m' empêcher de la communiquer à mon rabbi et au maire, M. Heiser, grand original, catholique fort versé dans la sainte Écriture, ami des juifs, et m'aimant comme on aime un fils. Rabbi Aaron Lazarus me dit : » Mon enfant, c'est la voix de Dieu. Il faut partir. ■ Le maire, à son tour, me dit : • Imbécile, tu comptes donc rester avec ces maqui-
gnons et ces merciers ! Il faut partir, el si ton père ne veut pas le le permettre, je le donnerai un passe-port et le signerai pour lui. »
Mais où aller? Mon Rahlii me proposa d'aller à l'académie tamuldique de Prague. Deux cent cinquante lieues, rien que cela ! — Le maire me dit : - Va à Metz, à Nancy, va au diable, mais ne reste pas dans le village. Quand on fait des psaumes comme toi — j'en avais composé un en hébreu que je lui avais traduit dans le patois alsacien — on part comme David, et l'on devient roi. Oui, mon garçon, tu deviendras roi d'Israël, ou rien du tout! »
Je résolus de partir. J'avais treize ans et trois mois. Mes parents ne s'y opposèrent pas, grâce à l'intercession du Rabbi et du maïre. Ma mère, après m'avoir cousu cinquante francs dans mon gousset, avec l'injonction de ne jamais y toucher, m'accompagna jusqu'à un village à cinq lieues du notre. Cette mère qui ne m'avait jamais embrassé (elle n'en avait pas le temps, elle a élevé neuf enfants, dont sept filles, sans bonne, ni nourrice, ni cuisinière), qui presque tous les jours me grondait, si elle ne me battait pas à manche de fouet, s'arrêta alors subitement et imposant sa main sur ma tête, me bénissant, elle me dit : • Mon enfant, va-t-en en paix. Je t'ai conçu dans la pureté de mon cœur, je t'ai voué à Dieu, Dieu m'a exaucée. Tu es ma joie et ina vie. Si je t'ai grondé, si je t'ai battu, c'était pour ton bien. Maintenant tu es plus fort que moi. je le laisse dans les bras de Dieu,
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qui te grondera, qui te battra bien plus fort que moi. Ne crains pourtant rien. Pourvu que tu ne violes pas ses lois, que tu connais mieux que moi, il te protégera certainement. » Puis, me serrant contre son cœur, elle me dit d'une voix liasse ; « Adresse-loi toujours aux femmes, aux mères, el tu l'en trouveras bien. Rappelle-toi bien mes maximes » — (elle parlait toujours en proverbes, tels que : « ce que tu veux faire demain, fais-le aujourd'hui; ce que tu veux manger aujourd'hui, garde-le pour demain. » Puis, elle me quitta, en me crinut en hébreu : ■< Lech beschafem (va en paix)! » De loin je la vis accroupie, priant Dieu.
A Saverne, je devais rejoindre un autre jeune homme de nom Jocbanon, qui aujourd'hui est rabbin à Obernai, près de Strasbourg. Pendant le voyage j'ai quitté et rejoint plus de trois fois ce jeune homme et son vieux père. Bref, grâce à ma belle voix et à mes chansons — M. Heiser m'avait appris la Marseillaise — j'arrivai à Metz sans avoir touché à mes cinquante francs.
Ni à Metz, ni à Nancy nous ne trouvâmes une école talmudique qui voulut nous donner l'instruction gratuitement. Mon père n'avait jamais dépensé plusde cinquante francs par an pour mes études; à Metz on nous demandait cette somme pour un trimestre. Quant aux journées -(le dîner gratis), ce n'était déjà plus la mode dans le judaïsme lorrain.
l'Alsace, décidé, d'après les conseils d'une noble
dame catholique de Metz — elle s'appelait, je croîs, Mme de Caulat — à aller en Allemagne pour y compléter mes études. J'allais me rendre à Paris, mais cette dame m'en dissuada. A Paris, me disait-elle, ils feront de toi un chanteur. Un chanteur ! rien que d'y penser je frissonnais. On m'aurait roué vif, et je n'eusse pas, dans ce temps, touché à un mets chrétien, à plus forte raison je n'aurais pas joué d'un instrument un saint jour de sabalh. Ce fut la sévère observance de ma religion qui me lit gagner les bonnes grâces de cette noble catholique, sans laquelle je serais mort de faim et d'abandon. Elle m'avait d'ailleurs assuré qu'en Allemagne, à Francfort surtout, je trouverais professeurs, livres et dîners, sans payer un sou, et elle disait vrai.
Je m'arrêtai a Marmouliçr, près de Saverne. Là, grâce à mes cinquante francs bien conservés, je trouvai un professeur de tulrnud, Babhi Jacob, et un professeur de français. Grâce toujours à ma voix et à mes aptitudes di' rliatit<;rir il'lu'lir™, \i- trouvai lo^einont et nourriture che* le plus riche Israélite de l'endroit. Je n'avais qu'à officier tous les samedis dans son oratoire, où souvent je chantais l'air de la Marseillaise sur un kadisch. J'étais là comme un coq en pùte, choyé, gâté comme le fils d'un roi. Mon protecteur talmudisle me faisait même entendre que si je persévérais dans la sainte voie, il me donnerait sa fille Rébecca pour femme. Elle avait onze ans. Mon professeur de français étali Messin. 11 s'appelait M. Ca-
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hen. Il était profond émeut versé il:ms \as lettres talmudiques et françaises, grand admirateur d'ailleurs de Racine et de Voltaire, esprit fort et 6ale au point que, si je ne l'eusse pas lavé moi-même, il serait resté
prit 'l'élêmaque par cojur. Mais comme tous les jours je balayais sa chambre, faisais son lit et cirais ses bottes, je restais souvent seul pendant des heures dans sa bibliothèque , où j'ai lu Paul et Virginie, Mithrirlate, Numa Pompitius, un petit volume de Voltaire (dictionnaire philosophique) et un drame de Schiller en allemand. Voltaire m'indigna par son ignorance de la Bible. Il ne me fit aucun mal, mais l'éh'iiHiijiie et Pau! et Virginie me tournèrent la téte. C'est là où j'écrivis en mauvais français, corrigé par M. Cahen, ma première histoire de village.
Ln beau matin mon protecteur venant à mourir subitement, et M. Cahen s'élant suicidé — on disait que je le nettoyais trop — force me fut de quitter Marmoutier.
Rentré au village, mon père me déclara que, se sentant vieillir, ayant sept filles et deux garçons, dont le cadet âgé de six ans, il ne pourrait plus dépenser un sou pour mes études; que bien au contraire le devoir exigeait d'ores et déjà ma collaboration à son commerce.
Au lieu donc de pourpre royale, je me vis forcé de mettre la blouse ceinte d'un fouet de marchand de bestiaux : chevaux, veaux et vaches.
Ce que j'ai souffert pendant les neuf mois de cet abaissement, dont je me rappelle chaque jour, est indicible. Pendant quntre mois d'un hiver de 20 à 25 degrés de froid, je me levais tous les matins à quatre heures. Après avoir pansé les chevaux, trait les vaches, nettoyé l'écurie et Jetable, nous partions,
plus d'autre nourriture que du pain bis, du fruit et
tous effondres, de vraies mares. On marchait avec des bottes d'égoulier, à moins qu'on ne glissât à genoux sur la glace. Plus de trente fois je rentrais pieds et mains gelés. Un jour, un autre garçon de mon âge et moi nous fumes surpris par une bourrasque de neige et nous y enfonçâmes jusque sous l'aisselle. .Nous j serions restés sans mon cher Heiser, qui fit sonner partout le tocsin pour aller à notre recherche. Lui, le rabbin et ma mère avaient ourdi contre mon père une conspiration pour me faire échapper. Une jeune juive surtout (on l'appelait la vieille âme, parce qu'elle sermonnait tout le monde), me faisait honte et me poursuivait de ses sarcasmes partout ou elle me rencontrait. Je la vois encore devant moi, à peine âgée de quatorze ans, toute transparente de pâleur, avec des cheveux noirs comme une aile de corbeau, tombant en désordre sur la nuque. Elle ramassait d'ordinaire du bois mort et ne quittait
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presque pas la forôt. Chaque fois qu'elle me vit, elle me cria de loin ; - Honte et profanation ! Servir des vaches, appartenant à des ânes, quand on peut servir le Dieu des rois ! Se commettre avec des paysans quand on peut causer avec les anges du ciel! » Bref, à peine âgé de quinze ans, je partis de nouveau, celte fois-ci pour Francfort, pédestrement, tout seul, n'ayant pour tout viatique que vingt-cinq francs, la bénédiction de ma mère, les prophéties du rabbin, du maire et un baiser de Dieu de la jeune vieille âme.
Raconter les incidents de mon voyage, les métiers que j'ai faits pendant les premières sis années de mon séjour à Francfort pour gagner ma vie, pour acquérir de la science, un volume n'y suffirait pas. Un jour, quand je n'aurai plus autre chose à apprendre, je ferai ce volume, qui sera plus vrai et plus gai que celui de Git Bios.
Disons seulement qu'au bout d'une année, et bien qu'âgé seulement de seize ans, je fus admis au nombre des douze premiers étudiants talmudistes TUTIVB. En celte qualité la commune juive de Francfort me payait par mois une pension de deux écus de Prusse (7 fr. 50 c.). J'avais d'ailleurs comme les autres mes sept journées, c'est-à-dire, le dîner pour rien, chaque jour
dans une autre njainon, et toujours la place d'honneur.
A l'âge de dix-neuf ans, j'ai eu le bonheur de gagner l'amitié du grand et vénérable réformateur et orateur israélite le docteur Michel Creitenaeh, homme admirable sous tous les rapports. Ses Gis, encore au-
jourtl'hui mes amis , élevés du gymnase, me donnèrent des leçons de grec et de latin contre des leçons d'hébreu et de français. Théodore surtout, aujourd'hui le recteur de ce même gymnase, me fit connaître toute la littérature de l'antiquité. J'avais déjà lu tous les grands pnëtcs de l'Allemagne Jamais, nous autres étudiants rahhiniqiif.s, nous ne nous couchions avant deux heures du matin. J'apprenais l'anglais et
chez un bouquiniste, que l'on appelle là-bas antiqiiariste, et (|ui disposait de plusieurs milliers de volumes, j'avais à ma disposition toute la littérature française, depuis Commène jusqu'à Lamartine, maïs je n'aimais réellement que Froissart , Montaigne, Amyot, Corneille et Rousseau.
Rentré en France, toujours à pied , pour tirer au sort, mon propre père et le bon M. Ileiser ne me reconnurent plus. J'étais reparti pour Francfort avant le tirage, remis à deux mois plus tard. Ce fut M. Heiser qui tira pour moi le numéro 287. II n'y en avait pas de plus haut.
Jusqu'à ce jour j'avais supporté mes misères avec résignation, avec gaieté; mais à partir de vingt et un ans, j'entrai dans une ère de préoccupations morales et de soucis matériels. J'avais perdu la foi; le séjour dans la maison paternelle était devenu pour moi un véritable supplice; il fallait mentir à Dieu et à ma mère. A cette dernière, j'avais promis de revenir en Alsace, dès que j'aurais obtenu le diplôme de
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
rabbin officiait l. I! fallait songer, en outre, à venir au
Mais à peine de retour à Francfort, je ne pensai plus qu'à mes travaux littéraires. Sur ma table, le seul mobilier de ma cltamjjre, étaient entassés romans, vers, tragédies, une épopée en hexamètres sur David, Saiïl et Jonathan, et brochant sur le tout, un dictionnaire de racines grecques par Ruse, dans lequel j'avais noté en marge toutes les racines hébraïques et chaldéennes 1 . A mesure que je perdais la foi je gagnais en dignité. J'avais renoncé à mes journées, à ma pension religieuse, à mes fonctions de chanteur et de lecteur de textes dans la synagogue, à tous mes métiers d'étudiant talmudique. Il ne me restait pour tout gagnepain que mes leçons de français, de philosophie religieuse et ma plume.
Le journal allemand de l'endroit avait inséré de moi plusieurs pièces de vers sans signer mon nom. De même le journal français venait [l'insérer avec grand éloge une série de lettres sur la question de savoir : si les sciences et les arts prospèrent plutôt dans une république que dans une monarchie. Le rédacteur en chef, sans me connaître, m'invita à continuer mes envois. Pourtant, tout en vivant à ma guipe, (je gagnais à peine 40 francs par mois), je n'avais point encore
1 . Tous ces mimuscrits, y compris le dictionnaire, ont été détruits par une vieille juive limitant que j'émis .1 l'hospice. Elle s'en *erv ait pour ci]velii|>|K.T rie. 10 ni ici ion = cunlita, six pour un
rompu tout à fait avec le rahbimsmc, de peur de causer trop île chagrin à ma mère et à mon ancien et excellent Rabbi, lorsqu'un jour le bedeau de la synagogue m'invita à comparaître devant le grand rabbin Salomon Trier, dont j'avais suivi les cours talmudiques pendant six ans.
Je ne trouvai auprès de lui que sa fille cadette Fanny, jeune persoimt' iiis-inslruite, très-tolérante et m'ayant toujours donné des preuves de sa belle àme et de sa noble amitié.
• Mon fils, me dil le rabbin, hier nous avons tenu un lit dejustice à ton égard. Tu devais paraître, afin de te défendre contre de très-sérieuses dénonciations et accusations , corroborées par des témoignages certains. Ne m'interromps pas. Tu écris et tu joues (le la Ortie le saint jour de samedi. Tu as mangé du pain levé pendant la ffilc des Azimes. Il y a plus : tu as officie le jour du Kipour (un grand jour de jeûne), mais après la prière lu es aile dîner dans un resta nranl goï. (Nous étions sept, six sont encore rabbins ou l'ont été.) Si nous avions été sévères, nous n'avions qu'un mot à dire et tu serais expulsé de la ville. Nous aurions pu te mettre au ban et te couper ta carrière de rabbin ; mais je préfère user d'indulgence envers toi. Tu as toujours été un bon fils et un excellent étudiant. D'ailleurs, ton ancien Rabbi m'a écrit une longue lettre à ton égard. Il me dit qu'il faut absolument que tu retournes en Alsace. Après tout, si graves que soient ces manquements, ce sont des péchés de jeunesse. Tu
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
réfléchiras. Avec le temps tu reviendras à la loi de Dieu. Moi-tti(;mc. dans ma jeunesse, j'ai commis plus d'une faute. Au lieu donc d'un Hcrem (ban), je t'ai écrit ton diplôme de rabbin (Morenou), mais à une seule condition : c'est que lu quittes Francfort en huit jours pour retourner en Alsace, où t'attend une bonne
Je parcourus le diplôme que je possède encore. Il débute par ces mots : « J'ai élevé un jeune homme du peuple et lui ai enseigné la science de la loi de Dieu, la sagesse et la raison. »
.naiani ncsrt min imoSi ara rm 'main
J'avais les larmes aux yeux; j'étais attendri, confondu, anéanti.
Pourtant, m' évertuant, je répondis : » Vénérable rabbi, voilà bientôt dix-huit mois que j'ai réfléchi sur ma situation. Ces accusations sont fondées. Je suis dé-
ne suis plus d'accord ni avec le Talmud, ni avec la Bible. Je renonce pour toujours à l'état de rabbin.
— Malheureux! s'écria le vieillard, tout pale de douleur; malheureux! de quoi vivras-tu!'
— De mon travail, ■ répondis-je, en lui remettant le papier muni de son grand sceau rouge.
11 allait le reprendre lorsque sa fille, qui pendant cette scène était restée muette, immobile, le menton appuyé sur le bras gauche, se leva brusquement, saisit le diplôme, et me le remettant, elle dit au rabbi ;
« Mon père, ce qui est donné est donné. J'ai plus de confiance en lu franchise de ce jeune homme, qu'en certains dévols de tes élèves, si suints à l'apparence.
— Tu le vois ! reprit le rabbin. Si lu avais persévéré dans la bonne voie....
— Je suis indigne, m 'écriai -je, de tant d'honneur, de tant de bonheur !
— Je veux bien le laisser ce papier, poursuivit le rabbin, mais à une condition : jure-moi de rester juif, de ne jamais te convertir!
— De touté mon àme, rèpondïs-je. Je ne sais pas l'avenir. [1 est possible que je me réconcilie avec le Talmud ; niais ce dont je suis certain, c'est que jamais je ne changerai de religion ! Ce serment-là je suis prêt à vous le taire, la main sur la Thorah !
— Eh bien, alors, suis ton chemin ; il est hérissé de
Jamais depuis je n'ai oublié les bienfaits dont cette famille m'a comblé. J'ai souvent encore revu ce nohle vieillard. Il m'a donné sa dernière bénédiction à l'âge de quatre-vingt-douze ans.
Je m'occupais alors de faire ma thèse de docteur pour l'Université de Giesen, où se trouvait mon ami Théodore. 11 ne me manquait que le coût de trente écus que je n'ai jamais pu assembler. Quand plus tard je me vis à la tête de ce petit bataillon Idanc, je jetai mon bonnet de docteur par-dessus les toits et m'en allai à Paris.
Ma thèse venait de paraître en allemand, sous le
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
titre : Kolladi, ou Questions vitales de la philosophie. J'en devais encon: les irais d'impression, lorsque je fus appelé chez le docteur Goldschmid, avocat célèbre, grand amateur de beaux-arts. Là se trouvaient réunis le sénateur Coeater, M. Beyfus, le beau-frère de Rothschild, et mon ami le poëte Wihl, aujourd'hui professeur d'allemand à Grenoble.
H s'établit entre nous le dialogue suivant :
■ Quel âge avez- VOUS?
— Vingt-trois ans et demi.
— De quoi vivez-vous?
— De pain bis, de radis noirs, de harengs salés, de beurre et de café noir.
— Vous vivez de peu, c'est connu.
— El ce peu, hélas! ne durera pas longtemps !
— Que gagnez-vous par vos leçons?
— Ce que je gagne, au delà de mes besoins, appartient de droit à mes parents.
— Vous avez, une belle voix de ténor. M. Beyfus vous a entendu chanter toute une journée dans lasy-
.. .* ■■■ I . • Il .1- iM " ■» .r- I !...!• .1 ■ Nil >l. |l| un
chœur à quatre voix à l'église protestante. Savez-vous un air par cœur?
— Oui, l'air de la Flute enchantée.
— Chantez-nous-la ! »
L'air chanté, le docteur, grand questionneur, poursuivit :
« Quel est, d'après vous, votre avenir?
— Dés mou enfance j'ai été poète et philoso-
phe ; je le serai toute ma vie. Je compte rentrer en France.
— El moi je vous dis que vous mourrez sur un fumier. J'ai lu lie vous quelques articles, quelques pièces de vers. Avec ces principes-là, on va droit à la maison des fous, ou dans le carcere >/ura. Puisque vous aimez vos parents, vous avez Je quoi les enrichir. Apprenez à chanter. Dieu vous a doué d'un don bien rare. Vous avez une voix de ténor de poitrine de première force. Nous allons vous payer des maîtres de chant et de musique; nous vous enga^rmis pour le ilu : ;ïtre de la ville. Plus tard, vous donnerez aux pauvres ce que
Est-ce vrai que vous êtes rabbin? Cela vous rapporterait tout au plus 2000 francs par an , tandis que vous avez une fortune dans votre gosier!
— Je suis très-sensibk', docteur, répondis-je, à Téloge que vous faites de mon larynx ; mais il ne sera jamais mon maître, pas plus que mon pharynx. Je ne refuse pas totalement votre offre ; il y a longtemps que je désire prendre des leçons de musique; je joue un peu de la flûte, c'est un maître de danse qui, en échange d'une leçon de français, m'a donné quelques leçons sur cet instrument; mais jamais je ne deviendrai l'esclave de mon corps ni d'un publie. Je chanterai quand il me plaira et non quaud il plaira aux antres. Vous me parlez d'une fortune à faire; j'ai bien mieux! je m'en passe! je la dédaigne! Je trouve le renard de la fable très-sage et très -spirituel, pour
L'OEUVRE ET L'OUVRIER. xxiin
avoir dédaigné les raisins auxquels il ne pouvait atteindre aisément, Bien sots ceux qui se moquent de lui, car chacun a ses raisins!
— Hais enfin ces raisins vous pendent au nez. Que risquez- vous?
— Je viens, docteur, repris-je, de publier une brochure philosophique que vous n'avez pas lue, dont
qu'une belle pensée, qu'une vérité ne vaille pas cette phrase de Mozart sur les paroles : • O qu'elle est belle,
— Parfaitement.
— Eh bien ! sï je vous exposais mes idées, vous me trouveriez importun, audacieux, ennuyeux. Mais que j'ouvre mon bec jaune pour f.ler un sol avec un la, et vous m'offrez une fortune. C'est humiliant! c'est à douter de l'esprit humain ! Voyous, docteur, si vous aviez à opter entre Kaul et Hailzinger (un grand ténor allemand), hésiteriez- vous? Le premier pourtant est mort pauvre, l'autre est millionnaire et vil encore.
— Apportez-moi votre brochure, m'interrompit le docteur en souriant; je la lirai. J'ai bien peur que vous ne soyez pas Kant, mais vous avez plus de voix que Haitzinger.
— Et moi aussi, ajouta le sénateur Coester, je lirai votre brochure. ■
Le docteur la lut, en effet. Il en paya même les frais d'impression, à condition que je n'en ferais pas une autre. Il est resté mon ami jusqu'à sa mort,
M. Coester aussi s'est beaucoup occupé de moi. Plus lard, il espérait faire de moi, non un chanteur, mais un pasteur protestant; (personne n'a jamais pu rien faire de moi)! Bien m'en prit, d'ailleurs, de refuser; car à peine, deux mois plus tard, eus-je consenti à prendre quelques leçons chez Je premier ténor du théâtre, que je tombai gravement malade. Pendant quinze mois je roulais d'hôpital eu hôpital, ce qui ne m'effraya pas; car à l'âge de dix-huit ans j'étais, pendant dix- huit mois, infirmier de nuit dans l'hospice juif, tout en poursuivant mes études pendant le jour.
Chaque fois que, faisant de nécessité vertu, j'ai songé au théâtre, je suis tomhé malade.
Enfin , après avoir été traducteur et collaborateur au journal français de Francfort, rédacteur en chef d'un petit journal, paraissant deux fois par semaine, moitié eu français, moitié en allemand; après avoir fait la critique philosophique et littéraire dans plusieurs journaux allemands , et la correspondance politique dans deux journaux français , j'ai profité des premières quarante pièces de cent sous, pour quitter l'Allemagne et rentrer dans ma patrie. Encore ai-je laissé là-bas ma montre en gage. Encore fallait-il qu'une amie, plus riche de cœur que d'or, engageât un bracelet pour me prêter cent francs.
Plus d'une fois, d'ailleurs, la police allemande, tressévère dans ce temps, m'avait menacé d'expulsion, en
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
ma donhle qualité de juif et de Français. Je ne fus ménagé que parce que j'étais Alsacien et écrivant 1* allemand comme un Allemand.
Est-il besoin d'ajouter que j'ai visité plusieurs universités. Nulle part je ne suis resté six semaines sans acquérir la certitude que, sauf pour la chimie et la médecine, toute université aujourd'hui est une superfétation. Aucun professeur ne vous apprend quelque chose que vous n'apprendre'/, mieux dans les livres de ce même professeur. Les maîtres n'existent pas à l'université pour les élèves, mais les élèves pour les maîtres. L'université n'a de valeur apparente que pour de fainéantes médiocrités, ayant besoin d'un diplôme pour être quelque chose; le jeune homme vraiment studieux n'en a que faire. L'étudiant allemand, quittant le gymnase et la maison paternelle, est un charmant jeune homme, savant, modeste, poli, plein d'érudition et de nobles aspirations. Après un séjour de deux aus à l'université, c'est un Germain gonflé de préjugés, outrecuidant, tranchant sur tout, un fendant avec des manières de lansquenet, ayant oublié ce qui est utile et agréable, pour un tas de choses absurdes qu'il s'est approprié sous prétexte d'originalité. L'université allemande est un immense préjugé, et les diplômes qu'elle donne sont vénaux. Rarement il sort de là un homme. Le seul Allemand qui fut un homme, Schiller, n'a jamais fréquenté une uni-
Bientôt j'appris par ma propre expérience qu'à Pa-
xxxvi LES LIVRES DE DIEU.
ris mime l'Université, loin d'élre la nourrice de la science, en est la l'arque. Si j'avais un fils, je lui tordrais plutôt le cou que de l'envoyer à l'âge de vingt ans à une université moderne. Heureusement il ne faut que passer l'examen pour avoir le diplôme, autrement la France serait condamnée à une éternelle blague scientifique et littéraire, conduisant directement à l'abîme du dogmatisme le plus abrutissant. Qui dit matérialiste et railleur à vingt ans, dit forcément ultramoniain et obscurantiste à cinquante ans.
J'avais vingt-six ans et vingt-six francs quand, eu 1838, je suis arrivé à Paris; force me fut d'y faire peau neuve et de jeler tout mon passé loin derrière moi, comme une vieille guenille; guenille d'ailleurs qui ne m'était pas chère.
Ce n'est pas là le moment pour conter mes tribulations, mes luttes et mes erreurs de Paris. Disons pourtant qu'après avoir, pendant quelques années, jelé ma boussole (le principe philosophique) par-dessus bord, j'ai éclioué sur un banc de sable, dans le cul-dc-sac de la rue du Doyenné.
Dire que j'ai cru un instant à la possibilité d'une alliance entre les principes de 89 et du catholicisme de cet excellent M. de Genoude !
Mais M. de Genoude était-il catholique?
Il y a douze ans, après avoir fait un examen
L'OEUVRE ET L'OUVRIER. xxxvh
sévère sur ma vie, après avoir constaté la disproportion immense entre la stérilité de mes efforts et l'ardeur de mon travail, je partis, sous la figure d'un héros de roman intitulé : le Nouvel Alcesle, à la re-
clierclie de la vérité et du but de
termes, à la recherche de Dieu;
car Dieu sera tou-
jours l'axe central vers lequel co
nvergent toutes les
pensées de l'homme, qu'il s'en déi
Après avoir passé en vers et ei
1 prose par les dé-
ceplions de l'amour et de l'amhit»
>n , mon nouvel A I-
ceste Bt en Allemagne la conm
lissance d'un vieil
étudiant, Denker de nom, tète chi
sue là-bas, élève de l'école hégelie
une; espèce de spi-
nozisme à l'envers, et du Datai
-alisme matérialiste
moderne, qui toujours, mais toujours, prend les effets pour les causes. Soit que je fusse mal engagé, soit que je n'eusse pas su m 'appuyer sur la vraie science, armé à peine à moitié du livre, mou ami Denker m'avait tellement mis au pied du mur, que je ne pouvais plus ni avancer ni reculer.
N'ayant jamais fait un livre, même quand j'étais pauvre, en vue d'un succès d'argent ou de talent, et ne pouvant pas réfuter victorieusement le sophiste •Denker, tout en sentant le côté faux et spécieux de son argumentation hégélienne, je jetai là mon grimoire, auquel depuis je n'ai plus jamais touché.
Ce fut pour moi un moment ie douloureux désespoir scientifique et moral. Tout est à recommencer! m'écriai-je. Et, puisque le coup d'État nous a donné
du loisir, plus que nous n'en demandions, recommençons nos éludes, me dis-je. Après tout, dans la vie, il ne s'agit pus autant d'arriver que de voyager !
Je relus donc Moïse et les prophètes en hébreu. Ce fui la première fois que, faisant abstraction de toute tradition, je lus Moïse comme on lit Socrate ou Spinoza. Je fus confondu de la logique, de la netteté, du génie philosophique el pratique de cet homme, le seul penseur qui énonçât s» philosophie dans un code social, chez lequel la théorie el la pratique sont identiques; en un mot, le génie le plus synthétiste de
comme législateur, comme chef d'Etat et comme homme !
Après Moïse je relus les vingt-quatre volumes du Talmud. C'était le jour et la nuit, lïn abîme, uu monde entier sépare la doctrine fondamentale de ces deux livres.
Je relus l'Evangile avec une douzaine de commentateurs allemands, Chose curieuse ! je croyais toujours lire le Talmud, sauf à noter en marge les passages que je me rappelais avoir lus déjà dans un prophète. Je relus les pères de l'Église ; c'était toujours le Talmud sous une autre forme, plus scientifique, si l'on veutf mais prêchant ou défendant les mêmes principes métaphysiques avec toutes leurs applications pratiques.
Alors seulement j'ai compris l'histoire du moyen âge.
Je relus Platon, Aristote, Plutarque, Lucrèce et
L'ŒUVRE ET L'OUVRIER
Cicéron. Puis, faisant une enjambée, j'arrivai à Deseartes et à Spinoza. Ce dernier, on le sait, a débuté par un commentaire sur Descartes, qui ne vaut pourtant pas l'exposé de Voltaire sur ce philosophe. Là il a fallu faire une halte. Les modernes, jo les connaissais de longue date. Voltaire, le plus grand penseur du siècle passé, parce qu'il savait, bien eu qu'il savait, et avouait ne pas savoir ce qu'il ne savait pas, parce que sa lumière s'irradiait d'un foyer central, éclairant et illuminant toutes les lignes divergentes, parce qu'en
LeibniU, Locke et Newton. Malheureusement Voltaire n'a jamais lu ni Moïse ni Spinoza. Il ne connaissait ni l'un ni l'autre. Il a été indulgent pour Spinoza, sentant vaguement qu'il eu était un fils naturel, mais il a calomnié, diffamé Moïse, croyant faussement que le christianisme était sorti de lui, ce qui n'est pas; prenant comme émanant de Moïse ce qui vient de ses adversaires falsificateurs, et le rendant responsable de toutes les suppositions intercalées dans le Pentatcuque par les Pharisiens. Si Voltaire avait seulement lu le Traite t/trti/ogini-fin/iti/fit* de Spinoza, il aurait tu une toute autre opinion de Moïse. Quant aux philosophes juifs du moyen age et de la Renaissance, ils dansent tous sur des œufs scolastiques comme les pères de l'Église, et ils n'ont aucune valeur philosophique. Nul d'eiitre eux ne mérite d'être
traduit. Leur dernier mot est toujours : Credo quia absurdum.
Mendelsohu, juif moderne, est un timide Leibnitzien sans génie ni initiative philosophiques. Depuis Spinoza, aucun juif, d'une main puissante, n'a donné une impulsion à la roue de la pensée humaine. Depuis Voltaire, nul génie philosophique n'a surgi en France.
Les vrais penseurs sont tous syntliétisles. Ils af-
ciitiques comme Hegel sont sceptiques et analystes. Les premiers seuls, étant des /•tirtceiitrenrs, se conservent par la densité de la force intrinsèque. Les autres s'évaporent, et de leur vivant encore.
Des pensées, des méditations, des inspirations, pendant ces longues années d'étude, ont jailli La Parole Nouvelle (c'est tout un système) et le livre
Deux voies traversent parallèlement l'humanité sans jamais se toucher.
L'une conduit en avant vers la liberté et la fra-
L'antre en arrière vers la servitude volontaire et la
Ces deux voies s'ouvrent sur deux principes, sur deux différentes aperceptions de Dieu.
C'est d'après l'idée que l'homme a de Dieu qu'il marche vers la liberté ou l'esclavage, vers le bonheur
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
ou le malheur, vers la fraternité ou la barbarie, vers la justice ou le droit du plus fort.
Ces voies ont été toutes deux tracées par des hommes. Dans l'une de ces voies l'homme voit Dieu avec sa raison. Tout en Dieu s'accorde aveu la raison humaine, qui elle-même est une émanation divine ; ce qui fait, que Dieu se voit lui-même par IVoil intérieur de l'homme.
D'après ce principe rationnel, conforme à la raison. Dieu est la Loi, en vertu de laquelle tout existe, tout se développe légalement, logiquement, normalement. Une seule loi régit tout. Une seule force anime tout
toujours la même. Comment? La raison ne pénètre pas jusqu'avant l'existence des choses. Il lui suffît d'expliquer les choses qui sont, et rien n'échappe à ses investigations. La chose en soi fut toujours. La loi de même. 11 n'y a pas de progrès en Dieu. Le progrès existe seulement dans l'humanité. A mesure que cette humanité, pénétrant les (.'anses d'iipivs les effets historiques, reconnaît les lois de Dieu, elle règle ses actions, conformément à ces mêmes lois, et arrive, pour ainsi dire, à se diviniser, à se cristalliser tout entière de vérité divine. Dans cette aspiration, dans ce procédé est la source de son bonheur intellectuel et matériel. Ces lois, pourtant, que l'humanité les reconnaisse ou non, existent et fonctionnent logiquement. La solidarité des êtres, par exemple, se manifeste dans toute l'histoire, que l'homme l'ait niée ou
reconnue. Mais dûs que la raisoo humaine Yaaperçue, dès qu'elle l'a affirmée, elle a prescrit, ella a ordonné au fort de remplir ses devoirs envers le faible, afin que les effets funestes de la solidarité ne rejaillissent pas sur tous. Qu'une génération ignorante, c'est-àdire, aveugle de raison et de cœur, nie la solidarité, elle n'en prépare pas moins une ère de malheurs à ses propres enfants. Au lieu de progresser, elle
En vertu de ce même principe, l'homme est entièrement libre. Dans ses maius il tient son bonheur et
Il fait lui-même son progrès, il est le créateur de son avenir, l'artisan Je son destin. Comme tout ce qui est créé, comme tout ce qui émane de la substance en soi, il est soumis à la loi immuable, mais il l'est moins que toutes les autres existences , y compris les astres.
Il peut se créer de grandes félicités spirituelles et matérielles; et pour peu qu'il suive la loi de Dieu, après une vie d'heureux travaux (car le travail même est un bonheur, s'il reste dans li s limites île la nature, également une émanation de Dieu), il peut préparer une ère de paix et de prospérité à des générations à
Si jusqu'à ce jour l'humanité n'a pas connu cette béatitude, c'est que depuis (piVlle existe, elle n'a fait qu'entrevoir à peine cette vérité à la fois divine et humaine; c'est que jamais celle vérité ne fut la Beli-
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
giou, c'est-à-dire, le principe conducteur de la vie entré dans la conscience universelle.
Certains peuples, après avoir fait quelques pas dans cette voie de lumière, éblouis, effrayés, chancelants comme des aveugles opérés par un grand jour de soleil, ont reculé épouvantés ; préférant, sinon les ténèbres, du moins une voie crépusculaire qui leur paraissait plus douce. De grands génies pourtant, au regard d'aigle, voyant la loi de Dieu en lace, ont
tracé
lentlis!
•t de pureté;
plénitude de
.qui IV
llude, la
exemple dai
ait maintenu sa marche ascendante pendant un demisiècle seulement. L'humanité ressemhle à un aveugle guidé par un hoilcux chevauchant sur son dos. A peine une nation approche- t-elle de la vérité, qu'elle retourne sur ses pas, pour entrer dans l'autre voie que nous allons di'-erin;. L.i l'Vance in : fil cet mile er. littéraire, sur la voie du progrès pendant le dix-huitième siècle, bien qu'elle n'ait fait qu'entrevoir une face de la vérité, est, depuis le commencement de ce siècle, lancée à grande vitesse dans la voie crépusculaire du
D'après ce même principe il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de progrès en Dieu. Dieu ne viole jamais sa loi ! Jamais non plus il ne la suspend pour faire un
L'homme est libre. En vertu de la loi divine, les actions humaines produisent le bien si elles sont bonnes, et engendrent le mal si elles sont mauvaises. Dieu ne peut pas, ni pour des sacrifices, ni sur des prières , changer la logique de sa loi; s'il le pouvait, s'il le voulait, il ne sérail pas Dieu. Si Dieu faisait que ce
effets des mauvaises actions de l'homme, pendant qu'il aurait pu créer ce même homme parfait, ne faisant jamais le mal, Dieu serait un être monstrueux, capricieux, illogique, arbitra ire cl despotique. Si fort qu'il fut, il serait un homme, moins qu'un homme, car l'homme fait <te son mieux.
Le progrès est doue Jatis l'homme, et il n'a pas de limites. A mesure que par la science et l'expérience l'homme pénètre les lois de Dieu et les suit, H marche vers la liberté complète, qui est la suprême béatitude, attendu que nul n'est libre, qu'a condition de connaître toutes ses lois organiques et de vivre, conformément à ces mêmes lois. Il n'y a point d'autre liberté. C'est la liberté de Dieu, la loi qui suit ses lots. Ce progrés , hélas! n'est ni permanent ni continu. C'est un triste spectacle que l'état de la société humaine, après six mille ans d'existence. Pour un pas en avant elle en a toujours fait trois en arrière !
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
Oui, il est des siècles de ténèbres et de barbarie, pendant lesquels la vérité ne reluit même pas dans la tête de cinquante fi très humains. Des vérités acquises restent, pendant des aimées, enfouies dans des livres que personne ne lit, que pas un ne comprend. Dès que l'humanité n'est plus goidéi: par ces -vérités, elle iW-huche, ['hiHici:lli' c<nnme un homme ivic. l.e premier venu alors la pousse sur la voie des ténèbres, conduisant vers la barbarie, qui Tut et qui sera toujours le droit du plus fort, traînant à sa suite la misère, l'esclavage et la mort. Elle a beau jeter ses regards vers le ciel, Dieu ne change pas la logique de sa loi, et l'homme, qui dans ce monde-ci n'a pas pu s'élever à contempler la loi de Dieu, ne la contemplera certes pas mieux après sa mort, bien que nul être créé
L'histoire étant la preuve palpable, temporelle de la loi spirituelle et éternelle, ou plutôt l'application matérielle des lois intellectuelles (la logique en actions), plus les grands penseurs ont pénétré les effets
la nature divine. Parmi ces hommes, quelques-uns, de leur œïl intérieur, ont vu Dieu, pour ainsi dire, de toutes les faces; d'autres n'en ont vu qu'un côté; d'autres encore n'ont pas osé être conséquents, pour appliquer la logique de la loi à toutes les existences. (Égalité et solidarité des êtres.}
Chose curieuse ! les Juifs seuls, Moïse, le Talmud, l'Évangile, Spinoza, ont affirmé Dieu, chacun à sa
LES LIVRES m DIEU.
manière. Eux seuls onl immédiatement appliqué aux hommes et aux choses les luis de Dieu, telles qu'ils les onl enlrevues. Spinoza, accusé d'athéisme par ceux qui ne l'ont pas In, on qui sont incapables de le comprendre, aflirme Dieu plus que certains disciples de Jésus. Tout, d'après, lui, est une pensée de Dieu. S'il faut que l'homme suive la logique de tejuif, il n'a que des devoirs à accomplir, et ces devoirs sont terribles. Spinoza, sous peine de mort, ne laisse pas à l'homme la liberté, de n'être jias libre!
Parmi les Grecs Socraie, Platon, Aristole, ont affirmé Dieu, bien que leurs principes ne fussent appliques que par les chrétiens. Mais nul d'entre eux
près cette même loi de Dieu (la logique). Platon, qui l'a essayé, arrive à l'esclavage et à la promiscuité de la femme. Il n'a pas même entrevu l'égalité des êtres. Il n'a pas vu que la différence des êtres n'est pas dans la substance même, dans la qualité, mais dans la quantité de cette même substance divine et autonome; qu'une femme, par conséquent, est aussi libre qu'un homme, attendu qu'elle est de la même substance. Bien plus, l'animal, la plante, le minéral sont essentiellement les égaux de l'homme. Il n'y a entre ces existe uivs qm- \\\ différence du /tins au moins de l'essence, et non du quoi au qui. (Toute la scolastique aristotélique roule sur cette quiditè et cette quodité.) De même un homme lent n'est pas, pour le mouvement, l'égal d'un homme vif, bien qu'il le soit
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
comme homme pour tous les autres devoirs et droits. Entre l'homme et Dieu même il n'y a pas d'autre différence essentielle. Il s'agit toujours du plus au moins; seulement du dernier moins au dernier plus. En Dieu la mesure est pleine. 11 n'y a rien ni au-dessus ni à coté!
quée par Moïse, et sa
ns la substance une, pa
s d'égalité
tritc. Ni Socrate, ni 1
'la ton, ni
lîouilha, ni Cmifticii
is, n'ont entrevu cette
lui . Aussi
dans la société qu'ils
ont modelée sur leurs
principes,
n'y a-t-il jamais eu ,
me ombre d'égalité. C
Hait logiaillit tou-
quemenl impossible, jours de la loi de Die
umaine la
voit. Ce qui fait, que
nul mortel n'est grand
, s'il n'est
pas grand philosopli
batailles,
construit millt: cités,
tes, taillé
mille statues!
Dans celle voie,
la raison insuffisante,
, doutant
d'elle-même, prochu
ue un Dieu fort, tout
-puissant,
mais progressif, chai
igeant d'avis ; un Dieu
qui n'est
pus toujours ce qu'il est, qui devient; tantôt
gi'iiciem,
tantôt en colère, et (
onduisant le monde <1
lion phiisir, comme ■
jii bon père de famille. D'après
ce principe, le Tout-puissant, c'est-à-dire, l'être pouvant changer ses lois et les lois du monde, mène les hommes fatalement, d'après sa grâce ou sa volonté.
L'homme n'est pas libre. S'il opie entre le liien et le mal, c'est grnce à la grâce qui lui vient d'en haut. Tout est prévu, présu. Tout est écrit. Pour bien se mettre avec ce Seigneur omnipotent, capricieux el terrible, l'homme n'a qu'à le flatler, qu'à le circonvenir par des prières; ou bien si Dieu est en colère, qu'à l'apaiser par des sacrifices. Le progrès étant en Diej même, est permanent, il est toujours quelque part. Point n'est besoin de travailler en sa faveur, il existe par la volonté et la grâce de Dieu.
Si, par exemple, les chemins de fer n'ont été inventés que dans notre siècle, c'est que, quoi que les hommes eussent fait, qu'ils eussent été justes ou injustes, qu'ils eussent professé la vérité ou l'erreur, cette invention n'eût jamais pu être faite avant l'époque voulue, où elle fut réellement faite. L'histoire pourtant prouve jusqu'à l'évidence, que les grandes inventions ont toujours suivi la proclamation cl la reconnaissance des vérités philosophiques; vérités bien des fois entrevues, acceptées parfois par quelques chefs de pouvoir mieux éclairés que leurs peuples. Dès que ces peuples rentrent dans la voie du recul, l'esprit inventif de l'homme s'émousse, se rouille, se meurt pendant des siècles de paresse crapuleuse, ou de violence sanguinaire !
D'après ce système, l'homme n'est jamais le maître de son sort. 11 ne peut rien ou presque rien , ni pour son bonheur, ni pour son malheur. Tout se fait par la grâce de Dieu, par la fatalité. A quoi, en effet, sert
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
la liberté (le l'hoi
nme, si Dieu peut annihiler les effets
(le srs actions, i
h , par une pri
ùre , Dieu tourne le
mal en bien, 01
i retire de J'ht
.mrae sa grâce pour
l'accabler de m:
dbeurs, si boi
mes que soient ses
œuvres? En naiss sance, l'on est d
ant, longtemps
même avant la naisr maître, l'autre es-
clave. Et puisque
.pour devenir!
leureux, il faut avant
tout gagner les b
□une, grâces d
D Maître suprême, à
quoi bon travaillt
r? Le travail esl
un châtiment infligé
aux disgraciée, aux. déshérités.
La suprême félicité.
c'est de contempler le Scignem
■• et de rester éter-
nettement dans ci
:uiplatiiin, aussi bien
dans ce tnonde-c
Naturellement
l'erreur, d'injusin-c,
de fainéantise et de fatalité condi
lisent droit à l'escla-
vage, à la barba
rie, à toutes Ut
i calamités, à toutes
les misères de la
guerre, de la fi
imine et ds la peste.
Ces nations, prenant leurs rr
ailleurs comme une
nécessité fatale, céleste, inévitable, n'ayant pas même la possibilité de la liberté et du bonheur sur celte terre, se sont créé une Félicité factice, paradisiaque, pour une vie qu'ils appellent future et qui n'est à leurs yeux qu'une autre vie lottl à fait mondaine, plus parfaite, plus heureuse, qu'ils élèvent en dogme, contrairement à toute raison, à toutes les lois de la nature et de Dieu, ils ressemblent en cela à de malheureux prisonniers, charmant leurs ennuis à peinturlurer les murs de la prison avec des scènes de licence et de boni lia née.
Et pour se venger de leurs oppresseurs, ces mêmes nations inventent pour eux des enfers, des purgatoires et autres engins de suppliée éternel.
La résurrection des morts, les miracles, les saints, etc., etc., tout cela est forcé dans ce système, lout cela se trouve chez tous les peuples, qui, au lieu d'attribuer leurs malheurs à leura propres erreurs, à leurs propres injustices, les imputent à Dieu, en s'écriant, que Dieu n'est plus avec eux, qu'il les a abandonnés; oubliant, comme dit Moïse, que Dieu n'abandonne que ceux qui ont abandonné ses lois, que tout être qui perd srs droits u toujours manque à ses de-
Inutile d'ajouter que les chefs spirituels de ces nations, se disant les élus, les bien-aimés de Dieu, ses représentants sur la terre, tiennent dans leurs mains les clés de ce paradis et de cet enfer. Eux seuls pardonnent au nom de Dieu ! Eux seuls aussi ont le droit
Le premier principe est relui de Moïse!
Le second celui du Talmudl
Seulement les rabbins, les pharisiens, ayant voulu coller, pour ainsi dire, leurs principes sur ceux de Moïse, ont rédigé un Pentateuque sur de vieux documents qu'ils ont falsifiés visiblement, ostensiblement, audacieuse ment !
Malheureusement pour eux , le Deuléronome, qui est en grande partie de Moïse lui-même, s'est maintenu malgré eux; et, bien qu'ils aient là aussi coupé,
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
tronqué, ajouté des phrases entières, le principe du Maître n'en reluit pas moins avec splendeur, pour ceux surtout qui savent l'hébreu, qui aiment la vérité pour elle-même, sans arriére-pensée de dogme ou de tradition 1 .
A travers cette marche perpétuelle de l'humanité en avant et en arrière, toujours trois pas en arrière pour un pas en avant, deux vérités se font jour et s'imposent à la conscience des peuples.
La solidarité des •rénémiions, éi;mt une loi identique avec Dieu, les peuples dans l'histoire ont presque toujours payé les erreurs et les crimes de leurs pères. Quand une génération, reconnaissant ses erreurs, est revenue vers la vérité, cas extrêmement rare, elle a de nouveau semé et ses enfants ont récolté. Ceux-là, bien des fois sont relombés; et, alors tout en jouissant des fruits de leurs pères, ils ont préparé à leur postérité une ère néfaste de guerres, de violences et de misères 1 .
Un autre fait non moins prouvé par l'histoire est celui-ci : le bonheur, l'épanouissement matériel sui-
1. Dans un livre allemand qui vieul lie paraître, un savant hébraïsant [end à prouver, que dans le Pentateuque le signe 5, qui veut dire: ouvert, indique t\nt le icsti' a éié ™pié tel quel sur de vieux documents, mais que la lettre D qui veut dire : fermé, annonce que le texte El été rluuigi-, siipjmii-, on ajoute.
2. De nos jours, uou s récoltons les fruits que nos braves pères, fils de Voltaire, ont semé. Nous sommes vraiment d'heureux mortels. Mais l'avenir que, par nus vertus, nos vérités et nos sacrifices, nous préparons à nos fils, sera plus que modesle.
vent par lotit et toujours la cou naissance et la reconnaissance des lois de la raison qui sont les lois de Dieu. Nulle nation professant un principe divin, contraire à la raison, ne fut jamais et ne sera jamais matériellement heureuse. Toujours la somme des malheurs uni-
aura-t-elle recueilli quelques fruits, quelle la perd par des guerres étrangères et civiles ; suites de la protestation de la raison qui protesta, qui protestera toujours, étant Dieu dans l'homme. La nation française a centuplé sa fortune depuis la proclamation des principes de 89. Mais ces principes, liatlits continuellement en brèche par une génération ignorante, railleuse, superstitieuse et souverainement hypocrite; n'étant d'ailleurs nulle part appliqués dans leurs conséquences sociales, n'entreront jamais dans la conscience du peuple par l'indifférence, par ce que l'on appelle la tolérance, mais uniquement par la religion, c'est-à-dire, par un principe rationnel, fondé sur la vérité divine, par une affirmation do profession de foi solennelle, proclamée par le pouvoir et adoptée par la nation. Sinon la France, retomhant dans la voie des ténèbres du moyen âge, perdra non-seulement son rayonnement spirituel, — elle l'a déjà perdu, — mais toute sa prospérité matérielle — récolte levée sur la semence céleste de nos pères — disparaîtra en moitié moins de temps, qu'elle n'a mis pour germer, pousser, fleurir et mûrir!
L'OEUVRE ET L'OUVRIER
Prophétie que tout celn ! Prophétie veut dire : vi-
faut îles yeux exercés. Etudier lu logique ei l'histoire, c'est voir les lois de Dieu et de l'homme. Les vrais prophètes n'ont jamais fait antre chose, à commencer par Moïse, le plus grand de tous.
Certes, la vérité a progressé, c'est-à-dire, a été mieux vue depuis Moïse. Mais a t-elle fait un pas depuis Spinoza? Les hommes om-ils mieux pénétré les lois de Dieu? Leibnitz, Kant, Hegel nous ont-ils révélé une vérité de plus? La loi de Dieu, telle que la science et la raison l'ont reconnue, peut-elle devenir une Religion, que dis-je, ta Religion ?
Le lecteur voit quel vaste champ est ouvert devant lui. C'est le champ du vrai progrès humain, où tout homme, tout citoyen, aimant son pays et l'humanité, doit entrer. C'est ce champ que je vais labourer, ensemencer, afin que nos petits-fils y trouvent de quoi récolter, pour leur bien spirituel et matériel.
J'aurais pu, sans tenir compte des travaux des hommes divins du passé, publier ma Parole Nouvelle et dire : Voilà ma pensée , mon œuvre à moi ! Mais je n'eusse pas fait œuvre de vérité et de sin-
L'homme n'est ni d'hier, ni d'avant-hier. Je ne sais d'où me viennent mes idées, mais à coup sur, à mon insu, elles ont jiilli des vérités proclamées par les hommes de Dieu du passé. Cherchons donc d'abord la vérité, si restreinte qu'elle soit, dans l'histoire. Puis,
lit LES LIVRES DE DIEU.
sur ces fondements, élevons, avec l'aide de Dieu, notre édifice.
Je ne songe pas à mes contemporains. Les uns d'âge mur et qui savent ne lisent plus, ne luttent plus. Les autres égarés, affolés par une littérature Irentenaire sans philosophie, sans vérité, sans sincérité, parfois sans probité, sont rléj;\ entrés dans la voie du matérialisme et du recul. On leur montrerait le jour, ils n'ont déjà plus d'yeux intellectuels pour voir. La vérité même serait écrite en lettres de feu sur la voûte du ciel, ne pouvant, ne voulant plus la comprendre, ils la railleraient'.
Je ne travaille que pour un avenir lointain, mais, pour être lointain, ce n'en est pas moins l'avenir!
1. Quand je pense que le grand philosophe de Musset a creinte le peut pacte Vol loin-, à la satisfaction de nos fils et de nos filles de joie lillérairr*; cjue Hugo, ijoi vi<u( d Y-cri rr un gros volume sur Sliakspeare, .1 pu appeler ce mê nu- Voltaire : un singe de génie I Si l'on veut comparer l'inrlueu ce bienfaisante et civilisatrice de ces deui hommes, Shakspeare sera à Voltaire comme on à soixante.