PRÉFACE
Deux voies traversent paraiièlement l'humanité sans jamais se toucher.
L'une conduit en avant, vers la liberté et la frateniité.
L'autre en arrière, vers la servitude volontaire et la bai^barie.
Ces deux voies s'ouvrent sur deux principes, sur deux différentes aperceptions de Dieu.
C'est d'après l'idée que l'homme a de Dieu qu'il marche vers la liberté ou l'esclavage, vers le bonheur ou le malheur, vers la fraternité ou la barbarie, vers la justice ou le droit du<plQ9 fort.
Ces voies ont été toutes deux tracées par des hommes. Dans l'une des ces voies, l'homme voit Dieu avec sa raison. Tout en Dieu s'accorde avec la raison humaine, qui elle-même est une émanation divine ; ce qui fait que Dieu se voit . lui-même par Tœil intérieur de l'homme.
D'après ce principe rationnely conforme & la raison. Dieu est la Loi, en vertu de laquelle tout existe, tout se développe légalement, logiquement, normalement. Une seule loi régit tout. Une
(OCeUe préface a paru telle quelle en 4864. Je n*y ai ajouté que deux lignes.
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seule force anime tout et met tout en mouvement. Cette loi fut, est, sera toujours la même. Gomment ? La raison ne pénètre pas jusqu'avant l'existence des choses. Il lui suffit d'expliquer les choses qui sont, et rien n'échappe à ses investigations. Zacftose en soi fut toujours. La loi de même. Il n'y a pas de progrès en Dieu. Le progrès existe seulement dans l'humanité. A mesure que cette humanité, pénétrant les causes d'après les effets historiques, reconnaît les lois de Dieu, elle règle ses actions, conformément à ces mêmes lois, et arrive, pour ainsi dire, à se diviniser, à se cristalliser tout entière de vérité divine. Dans cette asph^ation, dans ce procédé est la source de son bonheur intellectuel et matériel. Ces lois, pourtant, que l'humanité les reconnaisse ou non, existent et fonctionnent logiquement. La solidarité des êtres, par exemple, se manifeste dans toute l'histoire, que l'homme l'ait niée ou reconnue. Mais dès que la raison humaine Ta aperçue, dès qu'elle l'a affirmée, elle a prescrit, elle a ordonné au fort de remplir ses devoirs envers le faible, afin que les effets funestes de la solidarité ne rejaillissent pas sur tous. Qu'une génération ignorante, c'est-à-dire, aveugle de ratison et de cœur, nie la solidarité, elle n'en prépare pas moins une ère de malheurs à ses propres enfants. Au heu de progresser, elle recule!
En vertu de ce même prmcipe, Thomme est entièrement libre. Dans ses mains il tient son bonheur et son malheur.
Il fait lui-même son progrès, il est le créateur de son avenir, l'artisan de son destin. Comme tout ce qui est créé, comme tout ce qui émane de la substance en soi, il est soumis à la loi im-
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muable, mais il l*est moins que toutes les autres existences, y compris les astres.
Il peut se créer de grandes félicités spirituelles et matérielles ; et pour peu qu'il suive la loi de Dieu, après une vie d'heureux travaux (car le travail même est un bonheur, s'il reste dans les limites de la nature, également une émanation de Dieu), il peut préparer une ère de paix et de prospérité à des générations à venir.
Si jusqu'à ce jour l'humanité n'a pas connu cette béatitude, c'est que depuis qu'elle existe, 3lle n'a fait qu'entrevoir à peine cette vérité à la fois divine et humaine ; c'est que jamais cette vérité ne fut la Religion, c'est-à-dire, le principe conducteur de la vie entré dans la conscience universelle.
Certains peuples, après avoir fait quelques pas dans cette voie de lumière, éblouis, effrayés, chancelants comme des aveugles opérés par un grand jour de soleil, ont reculé épouvantés, préférant sinon les ténèbres, du moins une voie crépusculaire qui leur paraissait plus douce. De grands génies pourtant, au regard d'aigle, voyant la loi de Dieu en face, ont tracé cette voie resplendissante de clarté et de pureté : mais nul peuple, jusqu'à ce jour, n'a été assez fort pour y persévérer seulement un demi-siècle : car on n'est fort que parla science. Savoir, c'est pouvoir! Par la science seule, l'homme, pénétrant la loi universelle, apprend à se connaître, c'est-à-dire, acquiert de la conscience, l'équilibre de ses forces, la certitude, la plénitude de soi-même et des êtres qui l'environnent.
D n'est pas d'exemple dans l'histoire, qu'une nation ait maintenu sa marche ascendante çeg^^l^
dant un demi-siècle seulement. L'humanité ressemble à un aveugle guidé par un boiteux chevauchant sur son dos. A peine une nation approche-t-elle de la vérité, qu'elle retourne sur ses pas, pour entrer dans l'autre voie que nous allons décrire. La France intellectuelle et littéraire, sur la voie du progrès pendant le dix-huitième siècle, bien qu'elle n'ait fait qu'entrevoir une face de la vérité, est, depuis le commmencement de ce siècle, lancée à grande vitesse dans la voie crépusculaire du recul.
D'après ce même principe, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de progrès en Dieu. Dieu ne viole jamais sa loi ! Jamais il ne la suspend pour faire un miracle. Il ne se préoccupe pas des actions humaines. L'homme est libre. En vertu de la loi divine, les actions humaines, produisent le bien si elles sont bonnes, et engendrent le mal si elles sont mauvaises. Dieu ne peut pas, ni pour des sacrifices, ni sur des prières, changer la logique de la loi; s'il le pouvait, s'il le voulait, il ne serait pas Dieu. Si Dieu faisait que ce qui est fait ne l'est plus, en annihilant les effets des mauvaises actions de l'homme, pendant qu'il aurait pu créer ce même homme parfait, ne faisant jamais le mal. Dieu serait un être monstrueux, capricieux, illogique, arbitraire et despotique. Si fort qu'il fût, il serait un homme, moins qu'un homme, car Vhomme.fait de son mieux.
Le progrès est donc dans l'homme, et il n*a pas de limites. A mesure que, par la science et l'expérience, Thomme pénètre les lois de Dieu et les suit, il marche vers la liberté complète » qui est la suprême béatitude, attendu que nul n'est
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libre qu'à condition de connaître toutes ses lois organiques et de viwe conformément à ces mêmes lois. Il n'y a poinl d'autre liberté. C'est la liberté de Dieu, la loi qui suit ses lois. Ce progrès, hélas ! n'est ni permanent ni continu. C'est un triste spectacle que l'état de la société humaine, après six mille ans d'existence. Pour un pas en avant elle en a toujours fait trois en arrière !
Oui, il est des siècles de ténèbres et de barbarie, pendant lesquels la vérité ne reluit même pas dans la tête de cinquante êtres humains ; des vérités acquises restent, pendant des années, enfouies dans des livres que personne ne lit, que pas un ne comprend. Dès que l'humanité n'est plus guidée par ces vérités, elle trébuche, chancelle comme un homme ivre. Le premier venu alors la pousse sur la voie des ténèbres, conduisant vers la barbarie, qui fut et qui sera toujours le droit du plus fort , traînant à sa suite la misère, l'esclavage et la mort. Elle a beau jeter ses regards vers le ciel, Dieu ne change pas la logique de sa loi, et l'homme, qui, dans ce mondeci, n'a pu s'élever à contempler la loi de Dieu, ne la contemplera certes pas mieux après sa mort, bien que nul être créé ne meure, ni ne saurait mourir une minute.
L'histoire étant la preuve palpable, temporelle de la loi spirituelle et éternelle, ou plutôt l'application matérielle des lois intellectuelles (la logique en actions), plus les grands penseurs ont pénétré les effets et les causes, plus et mieux ils ont entrevu la vérité et la nature divine. Parmi ces hommes, quelques-uns, de leur œil intérieur, ont vu Dieu, pour ainsi dire, de toutes ses faces ;
d'autres n'en ont vu qu'un côté ; d'autres encore n'ont pas osé être conséquents, pour appliquer la logique de la loi à toutes les existences. (Égalité et solidarité des êtres.)
Chose curieuse! les Juifs seuls. Moïse ^ le Talmud, l'Évangile, Spinoza ont affirmé Dieu, chacun à sa manière. Eux seuls ont immédiatement appliqué aux hommes et aux choses les lois de Dieu, telles qu'ils les ont entrevues.
Parmi les Grecs, Socrate, Platon, Aristote, ont affirmé Dieu, bien que leurs principes ne fussent appliqués que parles chrétiens. Mais nul d'entre eux n'a osé, ni n'a pu résumer la loi de Thomme, d'après cette même loi de Dieu (la logique). Platon, qui l'a essayé, arrive à l'esclavage et à la promiscuité de la femme. Il n'a même pas entrevu Y égalité des êtres.
Il n'a pas vu que la différence des êtres n'est pas dans la substance même, dans la qualité, mais dans la quantité de cette même substance divine et autonome ; qu'une femme, par conséquent, est aussi libre qu'un homme, attendu qu'elle est de la même substance. Bien plus, l'animal, la plante, le minéral, sont essentiellement les égaux de l'homme. Il n'y a, entre ces existences, que la différence du plm au moins de l'essence, et non du quoi au qui, (Toute la scolastique aristotélique roule sur cette quidité et cette quodité.) De même un homme lent n'est pas, pour le mouvement, l'égal d'un homme vif, bien qu'il le soit comme homme pour tous les autres devoirs et droits. Entre l'homme et Dieu même il n'y a pas d'autre différence essentielle. Il s'agit toujours du plus au moins ; seulement du premier moins au dernier plus. En Dieu la
mesure est pleine. Il n'y a rien ni au-dessus ni à côté! Il est ce qu'il est et ce qu'il sera.
Il n'est pas étonnant que les Grecs n'aient pas entrevu l'égalité, ils n'ont pas vu la subs^ tance une de la création sortant de l'Etre qui seul sera toujours ce qu'il fut : la Loi qui ne change jamais, et, sans la substance vïïie, pas d'égalité possible ni de solidarité. Ni Socrate, ni Platon, ni Bouddha, ni Confucius, n'ont entrevu cette loi. Aussi, dans la société qu'ils ont modelée sur leurs principes, n'y â-t-il jamais eu une ombré d'égalité. C'était logiquement impossible. Ils croyaient que la nature était divisée en forces autonomes, supérieures et inférieures. Tout progrès social jaillit toujours de la loi de Dieu, telle que la raison humaine la voit. Ce qui fait que nul mortel n'est gi'and, s'il n'est pas grand philosophe, eût-il gagné mille batailles, construit mille cités, composé mille poèmes, taillé mille statues !
Voici maintenant l'autre voie :
Dans cette voie, la raison insuffisante, doutant d'elle même, proclame un Dieu fort, toutpuissant, mais progressif, changeant d'avis ; un Dieu qui n'est pas toujours ce qu'il est, qui devient : tantôt gracieux, tantôt en colère, et conduisant le monde d'après son bon plaisir, comme un bon père de famille. D'après ce principe, le Tout-Puissant, c'est-à-dire l'Etre pouvant changer ses lois et les lois du monde, mène les hommes fatalement, d'après sa grâce ou sa volonté. L'homme n'est pas libre. S'il opte entre le bien et le mal, c'est grâce à la grâce qui lui vient d'en haut. Tout est prévu, présu. Tout est écrit. Pour bien se mettre avec ce Seigneur omnipotent.