SCENE I
moïse, seul.
(Il fait nuit ; on voit à la clarté de la lune Moïse qui descend du mont Sinaï, portant les Tables de la Loi. Il s'avance vers le bocage des palmiers, et dépose les Tables de la Loi au tombeau de Joseph.)
Sur ces tableaux divin la main de l'Éternel
Grava toutes les lois du monde et d'Israël.
O toi, qui déroulas tous les cieux comme un livre.
Qui détruis d'un regard et d'un souffle fais vivre,
Qui traças au soleil sa course de géant.
Qui d'un mot fis sortir l'univers du néant!
Dis par quelle bonté, maître de la nature.
Tu daignais t'abaisser jusqu'à ta créature.
Et parler en secret à mon cœur raffermi
Comme un ami puissant cause avec son ami.
Depuis que je t'ai vu dans les feux du tonnerre
Je ne puis attacher mes regards à la terre,
Et mon œil cherche encor, frappé de ta splendeur,
Dans ce beau firmament l'ombre de ta grandeur.
(Moïse s'assied sur une pierre auprès du tombeau de Joseph.)
Avant de me montrer à la foule empressée,
Je veux de nos tribus connaître la pensée ;
Josué, descendu par un chemin plus court,
Doit avoir à mon frère annoncé mon retour ;
Attendons, sous cette ombre au conseil favorable,
Du grand Melchisédech l'héritier véritable. (Il regarde quelque temps le camp en silence.)
Qu'avec un doux transport je vois ce camp tranquille,
D'un peuple fugitif unique et noble asile !
Peuple que j'ai sauvé, que je porte en mon cœur.
De tous tes ennemis sois à jamais vainqueur !
Servant au monde entier de modèle et d'exemple.
Garde du Toul-Puissant la parole et le temple !
Séparé par ta loi, ton culte, tes déserts
Du re^te corrompu de ce vaste univers,
O Jacob, sois en tout digne du droit d'aînesse !
Je veux, en dirigeant ta fougueuse jeunesse,
En profitant du feu de ton esprit hautain, Te forger en un peuple et de fer et d'airain. Ouvrage des mortels, et prompt à se dissoudre. Les empires divers rentreront dans la poudre ; Toi seul subsisteras parmi tous ces débris ; Les ruines du temps t'offriront des abris ; En te voyant toujours, les races étonnées Iront se racontant tes longues destinées, Et se montrant du doigt ce peuple paternel Que Moïse marqua du sceau de l'Éternel! Mais, Jacob, pour monter où le Seigneur t'appelle, Il faut à ses desseins n'être jamais rebelle ; Sous le courroux du ciel tu pourrais succomber. Et la foudre est sur toi toujours prête à tomber. Prions pour ton salut tandis que tu sommeilles.
(Il se lève, et étend ses bras vers le ciel.) Dieu de paix...
(On entend des sons lointains de musique, et des bruits de danses.)
Mais quel son vient frapper mes oreilles? Ce n'est point là le cri du belliqueux soldat Qui chante Sabaoth en courant au combat : Je reconnais l'accent d'une race coupable. Quel noir pressentiment et me trouble et m'accable? Aaron sous ces palmiers est bien lent à venir. Fidèle Josué, qui te peut retenir?
Laissons à ce tombeau ces Tables tutélaires. Marchons... Qui vient ici?