NADAB, ARZANE
N'espérant plus, Nadab, votre prochain retour J'avais quitté ces lieux avec la fin du jour ; Vainement sur vos pas j'ai fait voler Nébée. Dans mes pensers amers tristement absorbée, J'ai mouillé quelque temps ma couche de mes pleurs La nuit, en accroissant mes nouvelles douleurs, A redoublé ma crainte, et je suis revenue Aux bords, où je le vois, vous m'avez attendue.
NADAB
Arzane, de nos jours le sort est éclairci ! Avec moi, dans l'instant. Moïse était ici.
ARZANE
Ici ! quelle fureur sera bientôt la sienne !
NADAB
Il menace déjà votre vie et la mienne.
ARZANE
Eh bien ! que ferez-vous?
NADAB
Ce que j'avais promis.
Devenez mon épouse, et mes nombreux amis. Annonçant aux soldats la fertile Idumée, Rangeront à vos pieds le conseil et l'armée. Je ferai plus : il faut à la fille d'Édom Un époux revêtu des pompes de Sidon.
Demain, pour égaler l'honneur de ma conquête. L'huile sainte des rois coulera sur ma tête. Donnez par votre amour une âme à mes projets Et j'abaisse Moïse au rang de mes sujets.
ARZANE, à part, haut.
Ciel ! Le dessein est grand ! je le pense moi-même ; Il n'est pour nous, Nadab, d'abri qu'au rang suprême, Mais mesurez la cime avant que d'y monter Dans l'arène glissante où vous voulez lutter. En. songeant au succès prévoyez la défaite.
Pourrez-vûus étouffer la voix d'un vieux prophète Parlant au nom des cieux à des hommes tremblants Dans l'imposant éclat de ses longs cheveux blancs?
NADAB
Si vous m'aimez, alors tout me sera facile.
ARZANE
Voulez- vous, d'un esprit aussi ferme qu'habile. D'un pouvoir souverain créer les éléments? De la foi d'Israël changez les fondements. Si le peuple, poussé vers les dieux qu'il appelle, Est plus que vous encore à Moïse rebelle, Les Juifs craignant ce. chef implacable et jaloux, Pour se sauver de lui se donneront à vous. Tout indique à vos yeux la route qu'il faut suivre. Onze de vos tribus aujourd'hui veulent vivre Sous le dieu d'Amalec ; secondez leurs efforts-; Dans cette arche nouvelle enfermez des ressorts ; A des miracles feints opposez des miracles ; Comme Moïse, ayez des prêtres, des oracles. Et bientôt le soleil vous verra dans ces lieux Le pontife et le roi d'un peuple glorieux.
NADAB
Nadab, lâche apostat! Arzane en vain l'espère! VoàB-même chérissez les dieux de votre père ; Si je vous proposais aussi de les quitter?
ARZANE
Quand auprès d'Astarté je voudrais m 'acquitter Des tendres et doux vœux que son culte réclame, La faiblesse me sied : et que suis-je? une femme ! Mais un homme au-dessus des vulgaires mortels Prend conseil de sa gloire, et choisit ses autels. Votre Dieu vous menace et sa loi vous condamne. Vous ne pouvez régner que par le dieu d 'Arzane. Régnez sur elle ; allez au premier feu du jour Chercher votre couronne au temple de l'Amour ; Et, tandis qu'Amalec frappera la victime. Vous offrirez des fleurs : ce n'est pas un grand crime.
NADAB
O magique serpent! décevante beauté.
Par quels secrets tiens-tu tout mon cœur enchanté? Es-tu fille d'enfer ou des esprits célestes? Réponds-moi !
ARZANE
Du malheur je suis les tristes restes.
Suppliante à vos pieds, sans trône et sans époux
Je n'ai d'autre soutien ni d'autre espoir que vous.
NA,DAB
C'en est fait ; il le faut ! A toi je m'abandonne ! •
Qu'importe le poison, quand ta main me le donne?
Mais en goûtant au fruit, présent de ton hymen,
Du moins entre avec moi sous les berceaux d'Eden,
Eve trop séduisante ! au jardin des délices
Que nos félicités précèdent nos supplices!
Tu ne m'as point encore révélé tes secrets,
Et même en ee moment tes regards sont muets.
Un mot peut tout fixer dans mon âme incertaine.
Dis : ai-je mérité ton amour ou ta hffine?
Si tu l'aimes, Nadab est prêt à s'immoler.
ARZANE
Que faire?
NADAB
Explique-toi.
ARZANE
Je ne saurais parler.
NADAB
M'aimes-tu? m'aimes-tu, divine Amalécite?
ARZANE
Ma voix s'éteint...
NADAB
Promets à ce cœur qui palpite Que demain à l'autel...
ARZANE
A l'autel de mes dieux?...
NADAB
O douleur !
ARZANE, à part.
En formant un hymen odieux, Du moins perdons Jacob.
NADAB, à part.
Dans ta juste colère. Ne te souviens. Seigneur, que d'Abraham, mon père.
(A Arzane.) Achevons.
ARZANE
Vous m'aimez?
NADAB
Ah ! cent fois plus que moi !
Puisqu'aux feux éternels je me livre pour toi !
ARZANE
Vous dites que demain, au lever de l'aurore, A l'autel de mes dieux...
NADAB
Je n'ai rien dit encore.
ARZANE
Je mourrai donc!