‹ Moïse; tragédie. Avec noticeChapitre 34 sur 46 · AARON. NADAB · texte numérisé non relu

AARON. NADAB

NADAB, parlant à des soldats qu'on ne voit pas. Fidèles compagnons que mon sort intéresse, Je ne crains plus ici les prêtres conjurés ; N'allez pas plus avant. Vous, Ruben, demeurez.

AARON

Approche, infortuné ; dans le sein de ton père Viens confesser ta faute et cacher ta misère.

NADAB

Ciel, qui savez mes maux, fortifiez mon cœur!

(A Aaron.) Vous me désirez voir.

AARON

Ferais-tu mon malheur.

Toi dont j'ai soutenu la paisible jeunesse? Instruisant ton berceau, protégeant ta faiblesse, C'est moi qui le premier t'appris le divin nom Du Dieu que tu trahis pour la fille d'Edom. Non, mon fils bien-aimé n'est point inexorable ; Il m'entendra.

Aaron, votre bonté m'accable.

Craignez mon désespoir : ne me condamnez pas De conduire aujourd'hui mon Arzane au trépas.

AARON

Tu peux aimer encor cette femme étrangère?

NADAB

Comme en ses jeunes ans vous aimâtes ma mère. Me condamnerez-vous?

AARON

Je te plains seulement ; Je te viens consoler dans ton égarement. Quel mortel ne fût point éprouvé dans sa vie? Chaque jour à nos cœurs une joie est ravie : J'ai vu mourir ta mère, et, plein de mes regrets, Du Seigneur en pleurant j'adore les décrets. Sache donc, s'il le faut, pour t'épargner un crime, Souffrir que le ciel ^ompe un nœud illégitime.

NADAB

Ma parole est liée.

AARON

Aurais-tu donc promis D'abandonner ton Dieu, Moïse et tes amis?

NADAB

J'ai promis de sauver celle qu'on a proscrite.

AARON

Ainsi ton cœur se tait quand je le sollicite.

NADAB

Ne cherchez plus le fils sorti de votre sang. Un noir feu me consume et s'attache à mon flanc ; J'offre de tous les maux l'assemblage bizarre ; Je pleure, je souris, et ma raison s'égare : ' Je touche également aux vertus, aux forfaits ; Des sépulcres, la nuit, je viole la paix ; Altéré de combats, quelquefois j'en frisonne... J'irais du Roi des rois attaquer la couronne ! Puis, reprenant soudain des sentiments plus doux. Je songe à votre peine, et je gémis sur vous. Longtemps dans ce choas je tourne, je me lasse. Enfin, quand mon délire et s'apaise et s'efface,

Dans mon cœur, éclairé d'un tendre et nouveau jour,

Je ne retrouve plus que mon funeste amour.

AARON

Formidable peinture ! étrange frénésie !

Serais-tu donc, Nadab, la victime choisie?

Reviens, prodigue enfant, à tes champs nourriciers.

Si le ciel te frappait, parjure à tes foyers,

Sur ma tète plutôt que ton péché retombe !

Moi, marqué pour la mort, je creuserais la tombe

De cet enfant chéri dont les saintes douleurs

A mon dernier linceul réservaient quelques pleuri!

Jeune guerrier, ma main desséchée et débile

Viendrait t'ensevelir dans ce sable stérile !

Mes os, à ce penser, ont tressailli d'effroi.

Dieu d'Abraham, Dieu fort. Dieu bon, épargne-moi!

Ne me demande pas, souveraine Justice,

Même pour m 'éprouver, un cruel sacrifice ;

Je me dirais toujours, tremblant et peu soumis,

« Si l'ange va tarder, que deviendra mon fils? »

Je n'ai point, j'en conviens, la fermeté d'un père ;

J'ai plutôt la faiblesse et le cœur d'une mère.

Rachel pleura ses fils au tombeau descendus ;

Riien ne la consola, parce qu'ils n'étaient plus.

NADAB

Père compatissant !

AARON

Enfant de ma tendresse, N'es-tu pas 'e soleil qui charme ma vieillesse, La lumière du jour, le doux rayon des cieux Qui réchauffe mon cœur, qui réjouit mes yeux? Si Nadab à ton joug. Seigneur, est indocile, Tout homme est ton ouvrage, et tout homme est fragile Dans ta miséricorde attends le criminel. O Dieu ! sois patient, n'es-tu pas éternel?

NADAB

Malheur à moi! d'Aaron je vois couler les larmes! Il faut de l'étrangère oublier tous les charmes. Mon père, entre tes bras recueille ton enfant : Sur ton paisible sein presse mon sein brûlant ; Que j'y trouve un asile, et que dans la tempête Tes bénédictions reposent sur ma tête !

AARON

Honneur de mes vieux ans, couronne de mes jours. Donne à ton repentir un large et libre cours ; Laisse à ton père Aaron achever la victoire. Nadab, tu t'attendris ; tes pleurs feront ma gloire :

Prie avec moi le Dieu que tu voulais quitter :

(// prie.) <( Dieu clément, comre nous cesse de t'irriter, » Reçois dans ton bercail la brebis égarée, » Par des loups ravissants à moitié déchirée. » As-tu prié, mon fils? es-tu calmé? sens-tu Cette tranquillité que nous rend la vertu? Moïse nous attend prosterné sur la pierre : Viens avec le prophète achever ta prière ; Gravissons du Sina le roc silencieux.

Et pour trouver la paix, rapprochons-nous des cieux.

(Il entraine Nadab. et tout à coup il aperçoit Arzane.) Quel fantôme envieux épouvante ma vue !

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