‹ Molière, 1622-1673Chapitre 156 sur 223 · LIBRAIRIE DE FRANCE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE FRANCE

F. SANT'ANDREA, L. MARCEROU & Cie

Les Précieuses ridicules furent représentées pour la première fois le i8 tiovembre i6^ç, dans la salle du Petit- Bourbon .

Il y avait unpeuplus d'un an que Molière était définitivement installé à Paris. Il avait déjà fait applaudir, parmi les pièces de son répertoire, les deux grandes comédies littéraires qu'il avait écrites et créées en province, l'Étourdi et le Dépit amoureux. // était alors âgé de ^7 ans. Il portait en lui l'expérience de dou:(e années de pérégrinations à travers la France et d'efforts continus. Il avait accumulé un trésor d'observations personnelles et profondes. Il avait pu étudier à l'aise toutes les provinces, leur langage aussi bien que leurs mœttrs, et toutes les classes de la société. Il était un acteur émérite, chef d'une

«... troupe de comédiens « Que Monsieur avoue être siens ».

Il n'ignorait plus rien de son métier. Il avait un théâtre, des appuis en haut lieu, une réputation croissante. Tout devait l'engager à produire. Et les Précieuses, comme La Grange V atteste, furent la première pièce qu'il ait composée à Paris.

Dès h premier soir, les Précieuses, qui avaient été données après Cinna, remportèrent un succès considérable. Selon le Menagiana, il y avait une assistance de choix: « Mademoiselle de Rambouillet y était, Madame de Grignan, tout le cabinet de l'hôtel de Rambouillet, M. Chapelain et quelques autres personnes... La pièce fut jouée avec un applaudissement général (il. » Et Ménage aurait dit à Chapelain, au sortir de la comédie : « Monsieur, nous approuvions, vous et moi, toutes les sottises qui viennent d'être critiquées si finement et avec tant de bon sens ; mais, croye:(-moi, pour me servir de ce que saint Remy dit à Clovis, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et adorer ce que nous avons brûlé (2). » Grimarest rapporte d'autre part quun vieillard se serait écrie : « Courage ! Molière, voilà la bonne comédie 1 ^)! »

Molière, pour un coup d'essai, venait de faire un coup de maître. La pièce est de peu d'étendue, mais avec une vigueur inconnue jusqu'alors, un naturel étayé de citations précises, et toutes les ressources que la farce peut employer à grossir les effets comiques, elle s'attaquait à un ridicule des mœurs, à « cette fureur du bel esprit... plus qu^ jamais à la mode », se traduisant, comme Va dit Voltaire en son Sommaire des Précieuses, par « un mélange de galanterie guindée, de sentiments rotnanesques et d'expressions bi:^arres qui composaient un jargon nouveau, inintelligible et admiré ».

La société de Madame de Rambouillet avait eu son beau temps de 1624 à 1648; mais son influence avait été prolongée et travestie par des disciples maladroits ou exagérés, des imitatrices ridicules, des pecques de province, dont les romans de Mademoiselle de Scudéry avaient achevé de gâter le goût.

Les précieuses avaient déjà été raillées dans la Précieuse ou le Mystère de la Ruelle, roman de l'abbé de Pure paru en 16^6, et accommodé en pièce pour les Italiens sous le titre de les Précieuses, — et dans les Lois de la Galanterie de Charles Sorel, écrit publié en 1644, mais réédité et amplifié en 16^8. La comédie de Molière eut un autre retentissement.

(i) Menagiana, lôgS, p. 278.

(2) Ibid.

(3) Grimarfst, La vie de Molière.

Les personnes tombées dans le travers qu'il bafouait se sentirent touchées, car « l'on revint du galimatias et du style forcé dès cette première représentation ». Certaines sans doute s'irritèrent, et mirent en mouvement leurs relations, puisque la pièce ne fut pas jouée du i8 novembre au 2 décembre, et quil semble, d'après Somalie, falloir imputer cet arrêt des représentations à « un alcôviste de qualité » qui aurait interdit le spectacle pendant quelques jour s (i).

Mais « la pièce ayant eu l'approbation de tout Paris, où l'envoya à la cour qui était alors au voyage des Pyrénées, où elle fut très bien reçue (2) ». Molière profita du délai pour apporter à son œuvre quelques modifications. A la reprise, k 2 décembre, le prix des places ayant été doublé, la recette atteignit le chiffre extraordinaire de 1400 francs. Aucune des pièces de V époque, rapporte le ga^etier Loret, n'eut

« ... une vogue si grande, « Tant la pièce semble friande ».

Les Précieuses furent jouée s fréquemment <• en visite », dans les salons ou à la cour. Elles furent données devant le roi le 26 juillet 1660 à Fincennes; le p août, au Louvre, pour Monsieur ; le 21 octobre, au Louvre, pour le roi; et le 26 octobre, devant le roi, « che:( Son Eminence M. le cardinal Ma^arin qui était malade dans sa chaise. Le roi vit la comédie debout, incognito, appuyé sur le dossier de ladite chaise de Son Eminence, et rentrait de temps en temps dans un grand cabinet. Sa Majesté gratifia la troupe de trois mille livres { ^). »

Molière fut f objet d'attaques asse:( vives, notamment de la part de Somai:(e qui l'accusa d'avoir plagié les Précieuses de l'abbé de Pure. Il ne s'en émut point, et se contenta, en faisant paraître sa pièce en librairie che:( Barbin, à la fin de janvier 1660, de « justifier ses intentions sur le sujet de cette comédie » .

((.J'aurais voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les

(i) SoMAizE, Le grand Dictionnaire des Précieuses, au mot prédictions,

(2) Segraisiana. 1721, p, 212.

(3) Registre de La Grange (i658-i685).

bornes de la satire honnête et permise ; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes, qui méritent d'être bernés; que ces vicieuses imitations de ce quil y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie; et que, par la même raison que les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s offenser du Docteur de la comédie et du Capitan, non plus que Us juges, les princes et les rois de voir Trivelin, ou quelque autre sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi, aussi les véritables précieuses auraient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. »

L'engouement du public ne faillit pas; et les Précieuses furent jouées jusqu'à la date du 1 1 octobre 1660, où la salle du Petit-Bourbon fut fermée pour être démolie. La pièce avait eu quarante-quatre représentations.

Les Précieuses ridicules, bien que portant le titre de comédie, tiennent cependant plus de la farce. L'artifice d'intrigue est réduit à l'indispensable. Plus de complications difficiles, non pas même à débrouiller, mais à concevoir : l'objet essentiel de l'auteur est de tracer en charge le dessin de ces grotesques dont les diverses conditions de la société nous offrent le spectacle, et provisoirement, de les ramener à quelques types plaisants et populaires, bien connus du public et aimés de lui. Ainsi Molière, remontant aux sources naturelles du rire et de la comédie, s'écarte des voies artificielles frayées avant lui, et ouvre celle qui l'acheminera vers les plus accomplis de ses chefs-d'œuvre.

La farce ne dissimulait point, comme la comédie, la personnalité des acteurs. C'est donc sous leur propre nom que Charles Varlet de la Grange et Philibert Gassot du Croisy, qui, depuis Pâques 16 ^p, étaient entrés dans la troupe de Molière et devaient rester ses meilleurs collaborateurs, jouèrent les rôles des amants rebutés par les Précieuses. Le vicomte de Jodelet,

c'est k célèbre acteur du théâtre du Marais, qu'il avait quitté dans le même temps pour le Petit-Bourbon en compagnie de son frère L'Espy. Madelon était sans doute Madeleine Bèjart, et Cathos, Catherine de Brie. Quant à Marotte, il s'agit ou de Marotte de Beaupré, qui fut la femme de Verneuil, frère de La Grange, ou de Marotte Ragueneau, qui épousa La Grange lui-même. On ne sait au juste par qui fut tenu le personnage de G or gibus.

Mascarille, c'était Molière. Il jouait sous le masque du valet fourbe, du coquin, tour à tour impudent, souple et triomphant, ce personnage imité des comédiens italiens qu'il avait fait paraître déjà dans l'Etourdi et le Dépit amoureux, et qu'après les Précieuses // devait abandonner pour lui substituer le type nouveau, plus ridicule et plus près de la réalité, de SganarelU.

Mademoiselle des Jardins, connue aussi sous le nom de Madame de Villedieu, auteur de plusieurs pièces dont l'une fui jouée en i66^ sur le théâtre de Molière à Paris, a laissé un Récit de la Farce des Précieuses où elle dépeint l'accoutrement burlesque de Molière.

« Imaginez-vous donc, Mesdames, que sa perruque était si grande, quelle balayait la place à chaque fois quil faisait la révérence, et son chapeau si petit qu'il était aisé de juger que le marquis le portait bien plus souvent dans la main que sur la tête ; son rabat se pouvait appeler un honnête peignoir, et ses canons semblaient n'être faits que pour servir de caches aux enfants qui jouent à cline-musette ; et en vérité. Madame, je ne croispas que lestentes des jeune s Massagètes soient plus spacieuses que ses honorables canons. Un brandon de glands lui sortait de la poche comme d'une corne d'abondance, et ses souliers étaient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de vous dire s'ils étaient de roussi, de vache d'Angleterre ou de maroquin ; du moins, sais-je bien qu'ils avaient un demi-pied de haut, et que j'étais bien en peine de savoir comment des talons si hauts et si délicats pouvaient porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre. »

Pour montrer d'autre part quel était le talent de l'acteur, il n'est que de citer l'éloge envenimé qu'en fit Somai:^e dans la

Préface des Précieuses ridicules... nouvellement mises en vers 1 16601.

Il accorde que Mascarille y a « ajouté beaucoup par son jeu, qui a plu à asse:( de gens pour lui donner la vanité d'être le premier farceur de France. C'est toujours quelque chose d'exceller en quelque métier que ce soit, et, pour parler selon le vulgaire, il vaut mieux être le premier d'un village que le dernier d'une ville, bon farceur que méchant comédien. »

Est-il plus bel éloge que celui que la nécessité de ne point trop s'écarter de la vraisemblance arrache à la fielleuse prudence d'un ennemi?

C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux ! Je ne vois rien de si injuste et, je pardonnerais toute autre violence plutôt que celle-là.

Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser par honneur ma comédie : j'offenserais mal à propos tout Paris, si je l'accusais d'avoir pu applaudir à une sottise. Comme le public est le juge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y aurait de l'impertinance à moi de le démentir ; et quand j'aurais eu la plus mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importait qu'on ne les dépouillât pas de ces ornements ; et je trouvais que le succès qu'elles avaient eu dans la représentation était assez beau pour en demeurer là. J'avais résolu, dis-je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un de dire

le proverbe (i) ; et je ne voulais pas qu'elles sautassent du théâtre de Bourbon dans la galerie du Palais. Cependant je n'ai pu l'éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilège obtenu par surprise. J'ai eu beau crier : O temps ! ô mœurs ! on m'a fait voir une nécessité pour moi d'être imprimé, ou d'avoir un procès ; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisserait pas de faire sans moi.

Mon Dieu ! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour! et qu'un auteur est neuf la^ première fois qu'on l'imprime ! Encore si l'on m'avait donné du temps, j'aurais pu mieux songer à moi, et j'aurais pris toutes les précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur que j'aurais été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et dont j'aurais tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j'aurais tâché de faire une belle et docte préface ; et je ne manque point de livres qui m'auraient fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, et le reste. J'aurais parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma pièce, ne m'auraient pas refusé ou des vers français, ou des vers latins. J'en ai même qui m'auraient loué en grec, et l'on n'ignore pas qu'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace à la tête d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me reconnaître ; et je ne

(i) Proverbe auquel Molière fait allusion :

* Elle est belle à la chandelle, mais le grand jour gâte tout. »

puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurais voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise ; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes, qui méritent d'être bernés ; que ces jvicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie ; et que, par la même raison, les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan ; non plus que les juges, les princes et les rois, de voir Trivelin, ou quelque autre sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi : aussi les véritables précieuses auraient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M, de Luynes veut m'aller relier de ce pas, A la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu.

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