‹ Molière, 1622-1673Chapitre 172 sur 223 · SCÈNE DIXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DIXIÈME

venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici, qu'à nous autres gens de condition, les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous enagager à les trouver belles et leur donner de la réputation; et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire ! Pour moi, j'y suis fort exact; et quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours : « Voilà qui est beau ! » devant que les chandelles soient allumées. MADELON. Ne m'en parlez point, c'est un admirable lieu que Paris ; il s'y passe cent choses tous les jours, qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.

CATHOS. C'est assez, puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on dira.

MASCARILLE. Je ne sais si je me trompe; mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie. MADELON. Eh ! il pourrait être quelque chose de ce que vous dites.

MASCARILLE. Ah ! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé une que je veux faire représenter.

CATHOS. Hé! à quels comédiens la donnerez-vous? MASCARILLE. Belle demande! Aux grands comédiens* ; il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses : les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle ; ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit. Et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête et ne nous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha ?

* Leçon de l'édition de 1674. L'édition de 1682 donne : Aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne.

CATHOS. En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir. MASCARILLE. Que vous semble de ma petite oie ? La trouvez-vous congruente à l'habit ?

CATHOS. Tout à fait.

MASCARILLE. Le ruban en est bien choisi ? MADELON. Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur.

MASCARILLE. Que dites-vous de mes canons ? MADELON. Ils ont tout à fait bon air.

MASCARILLE. Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous ceux qu'on fait. MADELON. Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement. MASCARILLE. Attachez un peu sur ces gants la. réflexion de votre odorat.

MADELON. Ils sentent terriblement bon.

CATHOS. Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.

MASCARILLE. Et celle-là?

(Il donne à senti?- les cheveux poudrés de sa perruque.) MADELON. Elle est tout à fait de qualité; le subhme en est touché délicieusement.

MASCARILLE. Vous ne me dites rien de mes plumes? Comment les trouvez-vous?

CATHOS. Effroyablement belles.

MASCARILLE. Savez-vous que le brin me coûte un louis d'or? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu'il y a de plus beau. MADELON. Je vous assure que nous sympathisons, vous et moi. J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte; et, jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne ouvrière. MASCARILLE, s'écriant brusquement. Ahi ! ahi ! ahi !.

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