PARIS LIBRAIRIE DE FRANCE
F. SANT'ANDREA, L. MARCEROU & Cie
Les Etats du Languedoc étaient réunis vers la fin de l'année i6j6 à Bé:(iers, quand, à l'occasion de leur session, Molière, alors protégé par le prince de Conti, gouverneur de la province et vice-roi de Catalogne, donna pour la première fois dans cette ville le Dépit amoureux.
Son ennemi acharné, de Villiers, en ses Nouvelles nouvelles (i), rapporte que l'œuvre eut du succès quand Molière la joua à Paris. Sans doute, il la place au dessous de l'Étourdi. Cependant il déclare ; « ... Le Dépit amoureux... valait beaucoup moins,... mais... réussit toutefois, à cause d'une scène qui plut à tout le monde, et qui fut vue comme un tableau naturellement représenté de certains dépits qui prennent souvent à ceux qui s'aiment le mieux... »
Ce tableau, c'est déjà le plus fin de l'esprit et du cœur de Molière C'est une de ces scènes où des amants, qui croient d'abord leur amour perdu pour une brouille légère, se trouvent, en se quittant, unis l'un à l'autre par des
(i) Paris, Pierre Bienfaict. i663.
liens plus forts. C'est le cortège de sentiments confus et délicats, de tendresses mal éteintes et toujours prêtes à jeter des flammes, — tout ce qui tient dans l'éternel dialogue d'Horace et de Lydie, entre le souvenir chargé de regrets qui l'engage, « Donec gratus eram tibi,..- Quand tu me trouvais à ton gré y>, jusqu'à l'aveu ému qui le couronne et qui l'achève : « Tecum vivere amem, tecum obeam libens... C'est avec toi que j'aimerais vivre, avec toi que je voudrais mourir (i) ». Ce sont les conflits charmants que Molière s'est plu à décrire, et dont on retrouve la peinture en maints passages de ses œuvres, notamment dans Tartufe (Acte II scène iv) ou à l'acte III du Bourgeois gentilhomme (scène x).
Mais de telles scènes, et celles qui les amènent ou s'en déduisent, ne sont qu'une partie du Dépit amoureux. Depuis le xviii' siècle, le Théâtre- Français les a dégagées, et réunissant le premier acte, quelques vers du second et la plus grande partie du quatrième, donne au public une pièce en deux actes qui a toujours gardé sa faveur.
A côté de cette pièce toute d'analyse et de finesse, il en est une autre, qui lui fut pour ainsi dire accolée, et qui porte à cinq actes l'étendue de l'ouvrage. C'est l'imitation d'un imbroglio italien, l'Intéresse, de Nicolo Secchi, c'est-à-dire la Cupidité. Molière a pu s'inspirer aussi en partie d'une pièce de Bois-Robert, imprimée en i6j6, la Belle invisible ou la Constance éprouvée^ imitée ellemême d'une comédie de D'Ouville, Aimer sans savoir qui. Les complications d'intrigue que Molière y a prises, pour les mettre en scène selon l'esprit de l'époque, sont restées comme une gangue dont le goût public sut, de bonne heure, extraire la substafice précieuse et durable.
Le Dépit amoureux eut, au moins dans les premières années, une fortune qui dépassa un peu celle de l'Etourdi. -
(i) Horace, Odes, III, g.
Les débtiis furent très brillants. La Grange rapporte en son registre qu'il fut représenté en décembre i6fs sur la scène du Petit-Bourbon, et note qu « il eut un grand succès et produisit de part pour chaque acteur autant que
Le Boulanger de Chalussay, dans Élomire hypocondre (Acte IV, scène n, du Divorce comiquej^ décrit ainsi l'accueil reçu par la pièce :
Mon Dépit amoureux suivit ce frère aîné (i),
Et ce charmant cadet fut aussi fortuné.
Car quand du Gros-René Von aperçut la taille,
Quand on vit sa dondon rompre avec lui la paille,
Quand on m'eut vu sonner mes grelots de mulets.
Mon bègue dédaigneux déchirer ses poulets,
Et ramener che^ soi la belle désolée,
Ce ne fut que ah ! ah ! dans toute rassemblée;
Et de tous les côtés chacun cria tout haut :
«. C'est là faire et jouer des pièces comme il faut. »
Ces vers désignent avec précision trois au moins des acteurs : Molière dans le rôle d'Albert, Du Parc sous son nom de théâtre Gros-René, et Béjart aîné qui, dans le personnage d'Eraste n'était autre que le bègue dédaigneux. La distribution des autres rôles ne peut que faire l'objet de conjectures.
(i) L'Étourdi.