ACTE DEUXIÈME. SCÈNE PREMIÈRE
ASCAGNE
Ce n'est pas encor tout.
FROSINE Encore ?
ASCAGNE
Je la suis, dis-je, sans qu'il le pense, Ni qu'il ait de mon sort la moindre connaissance.
* FROSINE
Ho! poussez; je le quitte, et ne raisonne plus, Tant mes sens coup sur coup se trouvent confondus. A ces énigmes-là je ne puis rien comprendre.
ASCAGNE
Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre.
Valère, dans les fers de ma sœur arrêté.
Me semblait un amant digne d'être écouté.
Et je ne pouvais voir qu'on rebutât sa flamme
Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme.
Je voulais que Lucile aimât son entretien ;
Je blâmais ses rigueurs, et les blâmai si bien
Que moi-même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre.
Dans tous les sentiments qu'elle ne pouvait prendre.
C'était, en lui parlant, moi qu'il persuadait ;
Je me laissais gagner aux soupirs qu'il perdait;
Et ses vœux, rejetés de l'objet qui l'enflamme.
Étaient comme vainqueurs reçus dedans mon âme.
Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop faible, hélas !
Se rendit à des soins qu'on ne lui rendait pas,
Par un coup réfléchi reçut une blessure.
Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure.
Enfin, ma chère, enfin l'amour que j'eus pour lui Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui : Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable, Et je sus ménager si bien cet entretien Que du déguisement il ne reconnut rien. Sous ce voile trompeur qui flattait sa pensée, Je lui dis que pour lui mon âme était blessée ; Mais que, voyant mon père en d'autres sentiments, je devais une feinte à ses commandements ; Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystère Dont la nuit seulement serait dépositaire. Et qu'entre nous, de jour, de peur de rien gâter. Tout entretien secret se devait éviter ; Qu'il me verrait alors la même indifférence Qu'avant que nous eussions la même intelligence. Et que de son côté, de même que du mien. Geste, parole, écrit ne m'en dît jamais rien. Enfin, sans m'arrêter sur toute l'industrie Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie, l'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi, Et me suis assuré l'époux que je vous dis.
FROSINE
Peste ! les grands talents que votre esprit possède ! Dirait-on qu'elle y touche avec sa mine froide ! Cependant, vous avez été bien vite ici : Car je veux que la chose ait d'abord réussi, Ne jugez-vous pas bien, à regarder l'issue, Qu'elle ne peut longtemps éviter d'être sue ?
ASCAGNE
Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrêter. Ses projets seulement vont à se contenter.