CHAPITRE SEPTIÈME
LA DÉCOUVERTE DE M. DÀST DE BOISVILLE
§ 1. La première annonce de la découverte. — § 2. L'article de la Gironde.— § 3. La première lettre de M. Georges Monval. — § -i. Premier grief de M. Monval : le Secret du Manque de fer. — § î>. Second grief de M. Monval : le prétendu manuscrit de Molière.— § 6. Troisième grief de M. Monval : la fausse piste de la traduction de Lucrèce.— §7. Les réponses à la première lettre de M. Monval.— § 8. La seconde lettre de M. Georges Monval. — § 9. Témoignages divers en faveur de M. Dast de Boisville.
§ 1. — La première annonce de la découverte.
Le mercredi 30 octobre 1895, je me trouvais à mon poste de journaliste au Grand-Théâtre de Bordeaux (i). On jouait Carmen. Et voilà que dans un entr'acte, mon voisin de stalle, M. Gabriel Routurier, mon collègue à la Gironde, me dit tout à coup : «A propos, M. Loquin! oh! j&j'ai quelque chose de très important à vous dire! une » communication que je suis chargé de vous faire : » on vient de découvrir les traces certaines, positives, du •» passage de Molière à Bordeaux. »
Il y a des choses, comme on dit un peu vulgairement, qui vous coupent la respiration! Non, ce n'est pas avec tranquillité qu'un fervent à Molière, ayant en même temps pour « la bonne ville » de Bordeaux une vive sympathie, apprend tout à coup une pareille nouvelle!... Mais je passe sur mon étonnement, mon émotion, mon saisissement, etc., etc.
— « Ce n'est pas possible !
(') N'ayant Dieu merci l'intention de poser aucune énigme à ceux qui liront ce livre ailleurs qu'à Bordeaux, ou bien encore dans un avenir relativement éloigné, je suis bien forcé d'indiquer, dans cette courte note, que depuis l'année 1862 je suis collaborateur musical au journal la Gironde. Depuis trente-six ans, sans aucune interruption, j'y rends compte du mouvement lyrique de la région. J'y signe mes articles « Paul Lavigne », nom de guerre qui n'est pas tout à fait un pseudonyme, en ce sens que Paul est le nom de baptême de mon père, et Lavigne le nom de famille de ma mère.
— » Rien n'est plus réel, et en voici même la preuve.» Et tirant de ses tablettes un papier, M. Routurier me fit voir en effet une copie d'acte qui était bien, ainsi qu'il me l'annonçait, la preuve irrécusable, jusque-là tant cherchée et si peu trouvée, de la venue de Molière en nos murs, en l'an 1656.
— « Mais qui vous a donné cela?
— » C'est le bibliothécaire de la ville de Bordeaux, » M. Raymond Céleste, qui m'a chargé de vous le commu- » niquer.
— » Et c'est lui qui a fait la découverte?
— )) Non, c'est un de ses collègues de la Société des » Archives historiques, c'est M. Dast de Boisville qui, se » trouvant aux Archives de la Ville, et faisant des recher- » ches dans un vieux baptistaire de la paroisse Saint- » André, est tombé inopinément sur cet acte; et vous » pensez bien qu'il n'a refermé le vénérable registre » qu'après avoir pris soigneusement copie d'une pareille » pièce, »
On comprendra mon indicible émotion pour peu que l'on se soit livré à des recherches de ce genre.
— « Mais il faut publier cela dans la Gironde, et le » plus tôt possible...
— » Précisément, et c'est pour cela que je viens vous » en parler. Nous avons tous décidé, au bureau, qu'en » votre qualité de moliériste militant ce serait vous qui » alliez être chargé d'annoncer, urbi et orbi, cette grande » découverte.
— » Vous me flattez...
— » M. Céleste vous attend, demain matin jeudi, dans » son cabinet, à la bibliothèque, pour vous mettre plus » complètement au courant. »
Après avoir reçu une telle annonce, presque à bout
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portant, on comprend bien que, ce soir-là, les sémillantes Mercedes et Frasquita, que dis-je! les terribles dissonances attractives du troisième acte de la musique de Bizet, elles-mêmes., eurent tort vis-à-vis de moi, et complètement. Après une nuit agitée et sans sommeil, j'écrivis fiévreusement mon entrefilet sur Carmen et je le fis, ce jour-là, le plus court possible.
En attendant l'heure d'ouverture de la Bibliothèque, j'eus la bonne chance, sur Tourny, de voir venir à moi M. Céleste. — «Arrivez donc vite, me dit-il; M. Routu- » rier a dû vous mettre au fait. Je vais vous faire part * moi-même de quelques observations qui me sont per- » sonnelles. »
Nous entrâmes dans le cabinet réservé. Sur une table se trouvaient, tout ouverts, deux ou trois volumes du Moliériste, le premier volume du Molière-Moland, l'admirable Notice de M. Paul Mesnard, les trois plaquettes Detcheverry, Minier et Delpit, les Registres secrets du parlement de Bordeaux de 4656, et cinq ou six autres volumes se rapportant, soit à Bordeaux, soit à Molière. Me mettre en face de pareils matériaux, n'était-ce pas me prendre par mon faible?
Quand je quittai M. Céleste, il fut convenu que je ferais, le plus tôt possible, c'est-à-dire tout de suite, la première annonce au public dans la Gironde. Dans les cas pareils, il est utile de se hâter, si l'on tient à arriver bon premier. Justement, le lendemain, vendredi, était un jour de fête : la Toussaint. J'allais donc avoir d'autant plus de loisir pour préparer mon petit article.
Le surlendemain, au bureau du journal, se passa une assez bonne scène, que je vais raconter en l'abrégeant quelque peu. J'entrai dans le cabinet de rédaction où mon excellent ami, M. Edmond Ferrus, qui n'avait pas
encore eu vent de la nouvelle, était en train de préparer le numéro du soir.
— «Mon cher Ferrus, lui dis-je, je vous apporte de la » copie.
— » Ah! mon pauvre Loquin, vous savez, cela passera » quand ça pourra. Nous avons chômé tout hier, et j'ai » de quoi remplir quatre grands journaux; j'ai déjà tout » un numéro de composé, et ce qui ne l'est pas est » horriblement pressé...
— » Mon cher Ferrus, vous allez faire composer de » suite, de suite, la petite tartine que je vous apporte, et » cela paraîtra ce soir, et en première page...
— » Mais puisque je vous dis...!» Et voyant mes signes de dénégation et mon sourire un peu narquois :
— «Ah! mon Dieu, mais c'est donc bien pressé...?
— » Tellement pressé que si cela tardait, nous serions » immanquablement devancés par un confrère... »
Mon ami Ferrus prit l'article et lut le titre : Molière à BordeatiXj en 4656. — c Oh ! je comprends, dit-il, je » comprends. Eh bien! je ferai tout mon possible, plus » que mon possible. »
J'étais, quant à moi, parfaitement tranquille; et c'est sans surprise aucune que je vis, le soir même, paraître l'article dans la Gironde, à la place demandée, et que j'en lus le lendemain matin un important extrait dans la Petite Gironde et des reproductions dans tous les journaux de Bordeaux.
§ 2. — L'article de La Gironde.
Il faut en toute chose de l'ordre et de la méthode. Il ne fait pas bon courir deux lièvres à la fois, car on risquerait de se trouver dans la position du bon juge de l'Avocat Pathelin, embarrassé au milieu des moutons et
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des aunes de drap, et ne sachant plus finalement auquel entendre. Nous convenons donc tout d'abord de ne pas nous occuper, jusqu'à nouvel ordre, de la pièce même, si précieuse et si capitale au point de vue historique, heureusement découverte par M. Dast de Boisville, et des renseignements nouveaux qu'elle fournit aux « moliéristes ».
Nous avons à cœur de parler, auparavant, assez longuement et assez « copieusement », comme on dit aujourd'hui, et pour ne plus avoir à y revenir, de certaines circonstances, non moins curieuses qu'inattendues, qui ont accompagné et suivi la première publication, dans la Gironde, de cet important document. Si je tiens à examiner ici ces circonstances, c'est que j'y suis personnellement intéressé. Si j'ai paru laisser tomber, en novembre 1895, après que les raisons fournies de part et d'autre m'ont eu donné la victoire sur toute la ligne, la discussion où j'étais mis en cause d'une manière si nouvelle, ce n'est pas que, cette discussion, j'eusse le moins du monde l'intention de l'éviter ni de la fuir, bien au contraire. J'ai seulement voulu prendre le temps nécessaire pour l'éclaircir dans tous ses détails, sous toutes ses faces. Attaqué violemment, avec virulence et sans ménagement aucun, j'ai conservé mon droit de réponse, et j'entends en user aujourd'hui aussi complètement que possible. J'ai môme la prétention, que je ne cache pas, de mettre les rieurs de mon côté. Je n'ai cherché de querelle à personne; mais on ne peut que trouver bon que je relève le gant si visiblement lancé dans ma direction.
Voici le point de départ de tout, c'est-à-dire l'article publié dans le numéro de la Gironde portant les deux dates : samedi 2 et dimanche 3 novembre 1895 :
« Molière est venu a bordeaux en 1656 !
» Une découverte inespérée et qui va faire battre le cœur à bien des
» BQoliéristes g vient d'être etïectuée dans notre ville par M. Dast de Boisville, et a été communiquée par lui à la Société des Archives historiques de la Gironde dans la séance du 26 octobre 1895.
» En compulsant curieusement, aux Archives municipales, le registre paroissial de Saint-André, M. Dast de Boisville est tombé sur un acte de baptême que nous devons, avant toute chose, placer sous les yeux de nos lecteurs. Le voici:
» Archives municipales de Bordeaux.
» Registre paroissial de Saint-André.
»Du mesme jour (15 aoust 1656) a esté baptisa Jean-Baptiste, fils de » sieur Faure Martin et de Anne Reynier, paroisse Saint -Chris'ophle » (Saint-Christoly). Parrain: sieur Jean-Baptiste Pocquelin, comédien de y> M. le prince Conty; marraine, Catherine Leclercq, damoiselle; nasquit >) le sixiesme de ce mois, à 4 heures du soir. »
« De cet acte il résulte incontestablement : que Jean-Baptiste Pocquelin, c'est-à-dire Molière, a été parrain d'un enfant le 15 août 1656 dans la paroisse Saint-Christoly, alors qu'il avait le titre de comédien du prince de Conti.
» Ajoutons maintenant que le théâtre, à Bordeaux, était alors situé rue Montméjean, précisément sur la paroisse Saint-Christoly.
» Mais voici une découverte que je viens de faire. J'y ai été un peu aidé, je dois le déclarer, par une conjecture bien ingénieuse de mon excellent ami M. Céleste. Je trouve (p. 161 de la Notice biographique de M. Paul Mesnard) la mention d'un acte de mariage passé à Lyon le 29 avril 1655 entre un comédien et une comédienne de la troupe du prince de Conti, acte sur lequel Molière a apposé sa signature. Le marié se nomme Foulle Martin, la mariée Anne Reynis. Impossible de ne pas reconnaître en eux le père et la mère du baptisé de 1656, du jeune Bordelais Jean-Baptiste Martin : Foulle Martin et Faure Martin, Anne Reynis et Anne Reynier ne forment bien à eux quatre qu'un seul et même couple, de cela on ne peut pas douter.
» On niait, faute de preuves, que Molière fut venu à Bordeaux et qu'il y eût donné des représentations. Longuement controversée, la question avait été, il y a quelques années, mise au concours à l'Académie des sciences, belles lettres et arts de Bordeaux, sur la proposition de celui qui écrit les présentes lignes. Aucun mémoire n'a été envoyé. Les recherches, unanimement dirigées de longue date vers les années 1644 et 1645, n'ont jamais pu fournir de résultat, et cependant l'on s'y tenait!...
» Nous n'hésitons pas à déclarer, disait Arnaud Detcheverry en 1860, >■ que nous ne pouvons ajouter foi au séjour de Molière à Bordeaux, et » que nous conserverons nos doutes tant que des documents irrécusables » ne viendront pas nous prouver l'inexactitude des faits avancés par «nous... » — Les documents irrécusables que demandait avec tant de raison le savant et estimé Detcheverry, nous les possédons aujourd'hui, grâce à la trouvaille si précieuse, si inespérée que vient de faire M. Dast de Boisville dans les anciens registres de paroisse de notre ville.
» Une lacune importante de la vie du grand comique est désormais très
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heureusement comblée. On sait, en outre, maintenant, dans quelle année, dans quels mois précis l'on doit diriger les recherches futures ! On avait constaté que Molière était à Pézénas le 26 février 1656, à Narbonne le 3 mai 1656, à Béziers le 17 novembre 1656. Mais où se trouvait-il entre le 3 mai et le 17 novembre ? Nous le savons désormais à n'en pouvoir douter. Il était à Bordeaux avec la troupe du prince de Conti : et la pièce si précieuse découverte par M. Dast de Boisville le prouve. Chose curieuse, on avait comme une lueur de ce séjour de Molière dans notre ville : la délibération du Conseil de ville de Narbonne constate bien, en effet, que les comédiens se proposaient d'aller de Narbonne à Bordeaux, où ils avaient ordre d'attendre le retour du prince de Conti.
» On a conjecturé, dit M. Paul Mesnard (Notice, p. 178-179), que les «comédiens, obéissant au programme tracé, s'étaient, en effet, dirigés » sur Bordeaux avant d'arriver à Béziers pour l'ouverture des États..., et » l'on a trouvé l'occasion bonne de placer en ce temps-là cette représen- » tation d'une tragédie de la Thébaïde, que Montesquieu, si l'on en croit » Cailhava, disait avoir été composée par Molière et jouée par lui avec un » succès malheureux... Pour croire à un séjour de notre poète à Bor- » deaux en 1656, on ne pourrait donc s'appuyer que sur l'indication » fournie par les consuls de Narbonne du rendez-vous assigné par le » prince de Conti à sa troupe... Entre le moment où Molière quitta Nar- » bonne et celui où il vint à Béziers, des représentations données par lui » à Bordeaux... restent des suppositions sans preuves, et il faut se rési- » gner ici encore à une lacune dans nos observations (p. 180). »
» Les preuves existent aujourd'hui, grâce à M. Dast de Boisville; et la lacune, si tristement signalée par M. Paul Mesnard, vient d'être enfin comblée, et de la manière la plus heureuse, par la découverte dont je viens d'entretenir les lecteurs de la Gironde.
» Honneur donc à la Société des Archives historiques de la Gironde, qui vient précisément de publier un remarquable recueil d'autographes destiné à rendre les plus grands services à l'histoire de Bordeaux et de la Guienne, et qui a obtenu tout dernièrement à l'Exposition de Bordeaux la plus haute récompense décernée aux Sociétés savantes! Honneur surtout au principal collaborateur du recueil dont nous venons de parler (XXXe volume de la collection), M. Dast de Boisville, qui s'adonne avec passion à l'étude des documents originaux, et dont les nombreuses et patientes recherches viennent d'être couronnées par un si imprévu et si éclatant succès ! — Anatole Loqlin. »
Je me suis surtout appliqué, dans l'article qui précède, à rendre à M. Dast de Boisville, puisa la Société des Archives, le juste hommage qui leur était si bien dû; ce en quoi je n'ai accompli que mon devoir le plus strict (1).
(*) « De son côté, M. Henri Levesque, dans le Patriote du Sud-Ouest du mercredi 6 novembre 1895, publia l'article suivant : « .Nous ne pouvons laisser passer sans la signaler à nos lecteurs une découverte
Dans son numéro du 3 novembre 1895, le journal parisien le Temps annonçait avec un certain empressement la bonne nouvelle que venait de lui envoyer son
récemment faite et qui va probablement fournir la solution définitive d'une question longtemps débattue, mais restée jusqu'ici indécise.
» On soupçonnait généralement que Jean-Baptiste Poquelin, aliàs Molière, avait dû passer dans notre ville, peut-être même pour y séjourner quelque temps, mais on y plaçait son passage entre les années itiïi et 10i6. Les recherches faites soit aux Archives Départementales, soit aux Archives Municipales, dans les pièces de cette époque, n'ayant donné aucun résultai, n'ayant fourni aucun document, on désespérait de pouvoir fournir la preuve de ce fait, que l'on considérait cependant comme à peu près certain.
» Il devait être donné à un de nos plus érudits, de nos plus laborieux, de nos plus consciencieux fouilleurs d'archives de trouver la solution de ce problème. En effet, M. Dast de Boisville a eu le bonheur de découvrir dans les registres de naissances de la paroisse Saint-André l'acte suivant [suit l'acte donné plus haut],
» Cet acte, nous l'avons vu nous-même aux archives municipales. Il figure dans deux registres cotés :
» Le premier, 1. Saint-André, — naissances du l" janvier lC5i au 31 décembre 1658; l'acte se trouve page 377, in fine.
» Le second, 2. Saint-André, — naissances du 1er janvier 1656 au 31 décembre 1569; l'acte y figure page 336, il est le cinquième.
» Nous devons cetle communication à l'obligeance de M. Ducaunnès-Duval, le distingué archiviste de la ville... Henri Levesque. »
Précédemment M. Argus [Ernest Toulouze], dans sa spirituelle Revue bordelaise du journal la Gironde du lundi A novembre 1895, avait, lui aussi, entretenu ses lecteurs de la découverte. On lira avec plaisir des extraits de son article :
« J'aurais voulu vous parler le premier de la découverte qui va jeter l'émoi parmi les moliéristes et remetlre sur le tapis la question tant controversée du passage ou des passages de Molière à Bordeaux, mais mon collaborateur Anatole Loquin, moliériste fervent et documenté, m'a coupé l'herbe sous le pied en s'emparant de la question et en vous l'exposant dans les colonnes de ce journal, avec l'autorité que lui donne son érudition bien connue.
« Je ne puis guère que glaner après lui, et comme il a volontairement et peutêtre provisoirement borné sa discussion au séjour de Molière dans notre ville en 1656, j'invoquerai l'autorité d'un écrivain qui tenait, avec beaucoup d'autres, pour plusieurs séjours à Bordeaux du grand comique.
«Charles Monselet, qui avait habité Bordeaux assez longtemps, et qui connaissait bien l'histoire de notre ville, était d'avis que Molière était passé à Bordeaux non pas seulement une fois, mais trois fois. Le premier passage de Molière à Bordeaux, d'après Monselet, daterait de 1616, et voici sur quoi l'auteur des Souliers de Sterne base cette affirmation :
• On sait, dit-il, que Molière quitta Paris en 1616 pour exploiter la province » avec une troupe dirigée par la Béjart. Vers quelle ville importante se dirigea- » t-il d'abord? Bordeaux réclame, et sa réclamation semble fondée par la date de » Séjanus, tragédie de Jean Magnon, ce poète qui se vantait d'avoir fait sept cent » cinquante vers en moins de dix heures, et qui mourut assassiné sur le Pont- « Neuf. Séjanus est dédié au duc d'Épernon (Bernard de Nogaret de la Valette). » L'auteur rappelle, en termes reconnaissants, la protection accordée par Monsei- » gneur à la troupe de la Béjart (textuel!!) pendant son séjour à Bordeaux » (textuel!!!). Cette dédicace, écrite en 1617, permet de supposer que la Béjart » était à Bordeaux en 1616. Si la Béjart y était, Molière y était aussi. »
» Pour le second séjour, l'argumentation de Monselet est moins solide. Il établit d'abord que Molière, en avril 1618, donna des représentations à Nantes, comme cela résulte de pièces authentiques. De Nantes, on ne retrouve plus la trace de Molière qu'à Narbonne, en 1650. Sa présence y est confirmée par un acte de baptême où il figure en qualité de parrain :
» Entre Nantes et Narbonne, dit Monselet. il y a Bordeaux. M. Bazin et plu-
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«correspondant de Bordeaux». Seulement, et suivant un procédé trop habituel dans la presse parisienne, le dit journal ne soufflait mot ni de M. Dast de Boisville, ni de la Société des Archives, absolument comme si l'un et l'autre n'avaient jamais existé; après une trentaine de lignes non guillemetées, mais que j'ai reconnues, — elles étaient empruntées textuellement à mon article, — le rédacteur de l'article Théâtres, qui était, paraît-il, M. Ad. Aderer, ajoutait la note suivante :
« Nous soumettons ces diverses questions à notre ami, M. Georges Monval, le savant archiviste de la Comédie-Française, l'homme qui connaît le mieux les moindres incidents de la vie de Molière. »
Cette note me plut; le lecteur n'oublie pas que c'est moi, en somme, qui avais posé ces questions. Elle fit aussi généralement très bon effet à Bordeaux. On allait donc s'occuper, là-bas, de la découverte de M. Dast de Boisville, bien qu'on ne le nommât pas encore. Et maintenant, je ne critiquerai pas pointilleusement la rédaction de cette note. Sans connaître peut-être « le mieux les
«sieurs autres historiens n'hésitent pas à déterminer jusqu'aux premiers jours » de 1649, époque des troubles de la Fronde, le séjour que Molière dut y faire. »
»Plus ou moins plausible, ce n'est là qu'une hypothèse. Quant au troisième passage de Molière dans notre ville, il était jusqu'à présent encore plus faiblement établi que les deux autres. Monselet avoue lui-même n'avoir, pour ce passage, d'autre guide que l'ouvrage de M. Emmanuel Raymond : Pérégrinations de Molière dans le Sud-Ouest. Le passage du livre de M. Raymond qui fait allusion au séjour de Molière à Bordeaux est ainsi conçu :
« De Carcassonne. la troupe de Molière se porta sur Castelnaudary, visita une » seconde fois Toulouse, s'arrêta à Agen et alla faire à Bordeaux le malencon- » treux essai de la Thébaïde, dont le président Montesquieu a rendu compte. »
» Monselet avoue, du reste, qu'il a vainement cherche ce compte rendn.
» C'est ce troisième passage, jusqu'ici le plus problématique de tous, qui vient d'être prouvé d'une façon à peu près irréfragable par l'acte de baptême retrouvé dans nos archives. Mon collaborateur a rappelé hier que le savant et consciencieux auteur de. l'Histoire des théâtres de Bordeaux, une histoire que la Ville devrait bien faire continuer, M. d'Etcheverry, niait ce séjour de Molière à Bordeaux, ou du moins réclamait une preuve positive de ce séjour avant de l'admettre... Sans doute, il n'avait pas pensé à chercher dans les vieux registres des paroisses.
« Et pourtant la tradition locale, solidement enracinée, veut que Molière ait donne des représentations dans un théâtre situé sur un emplacement où se trouve aujourd'hui la rue Montméjean, et qu'il ait fait jouer là la Thébaide ou les Frères ennemis. Monselet, comme on l'a vu, se mettrait du côte de la légende. 11 semble certain, après la récente découverte, que c'est Monselet et la légende qui avaient raison... Argcs. »
d moindres incidents delà vie de Molière» (car enfin M. Jules Loiseleur, M. Ch.-L. Livet, M. Louis Moland, M. Paul Mesnard, d'autres encore, en cette matière, ont fait leurs nombreuses et dignes preuves), M. Georges Monval, l'archiviste de la Comédie-Française, possède en effet (tous les hommes compétents en conviennent), sur le théâtre français en général et sur Molière en particulier, des connaissances solides et spéciales, à la fois très abondantes et très variées; et, pour celui qui s'occupe de ces sujets passionnants, il y a toujours satisfaction et profit à l'aller consulter.
Cette note de M. Ad. Aderer, reproduite par la grande généralité des journaux de France et de Navarre, fut très remarquée, et fit que l'on attendit la réponse, ainsi pompeusement annoncée, de M. Georges Monval avec une certaine impatience. La découverte bordelaise allait-elle donc presque devenir un petit événement?
§ 3. — La Première lettre de M. Georges Monval.
Dans son numéro du 5 novembre 1895, le Temps publiait l'étonnante lettre qui suit :
« La Jonchère, 3 novembre [1895].
» Cher Monsieur Aderer,
» Je suis d'autant plus surpris de la découverte d'un acte concernant Molière dans les archives municipales de Bordeaux qu'à mes demandes réitérées, lors de plusieurs séjours dans cette ville de 1874 à 1878, il fut invariablement répondu que les registres paroissiaux avaient été détruits par un incendie.
» Votre correspondant a-t-il vu, de ses propres yeux, l'acte sur lequel vous voulez bien me demander mon avis? Et oserai-je vous avouer que cet acte me semblera suspect jusqu'à ce que vous ayez reçu, sinon la photographie, du moins une copie certifiée par l'archiviste municipal!
» Vous remarquerez qu'en thèse générale rien n'est plus facile que de fabriquer un document qui n'énonce que des faits déjà connus et acceptés.
s En l'espèce, je llaire quelque... disons espièglerie.
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» C'est de Bordeaux, — vous ne l'ignorez pas — que nous sont venus, depuis une dizaine d'années, et la fausse annonce de nombreux manuscrits de Molière, et le fameux secret du Masque de fer, et la prétendue piste de l'introuvable poème de Lucrèce, traduit par Jean -Baptiste Poquelin.
» 11 y a à Bordeaux un maître-mystificateur, dont je sais le nom, et que je démasquerai, preuves en main, si vous le souhaitez.
» Je ne puis affirmer que le document dont votre correspondant vous a transmis la découverte soit l'œuvre de cet habile homme, mais j'ai de la méfiance, et je crois devoir vous faire part de mon pressentiment avant d'examiner l'acte en lui-même, comme vous m'y invitez si amicalement.
■» Veuillez agréer, etc.
» Georges Monval. »
Le journal ajoutait les lignes suivantes:
« La parole est à notre correspondant, qui, sans doute, voudra se livrer à une enquête sur ce petit incident « moliéresqué ».
La lettre de M. Monval n'est pas seulement étonnante, ainsi que nous le disons plus haut : elle est très grave, et Fauteur aurait pu en mesurer mieux les termes et attendre môme quelques heures dans ce but avant de l'envoyer : tel est du moins notre sentiment personnel. Elle renferme, en effet, non seulement l'expression nette et formelle d'une méfiance marquée et un pressentiment contre l'authenticité de la pièce découverte, sur laquelle nous reviendrons en son lieu; mais encore, mais surtout, une accusation, une véritable dénonciation faite en termes auxquels il n'y a pas à se tromper, et dont nous allons, de suite, nous occuper.
«Il y a à Bordeaux, nous apprend M. Georges Monval, un maître -mystificateur dont je sais le nom, et que je démasquerai, preuves en mains, si vous le souhaitez. »
Mais pourquoi attendre l'expression du souhait de M. Aderer à cet égard? Un homme capable d'un pareil faux en écriture publique, historique et municipale, en mettant hardiment en avant les hommes et les sociétés les plus honorables de Bordeaux et jusqu'à la mairie elle-même,
cet homme doit être immédiatement signalé et surtout nommé. Ce ne peut être qu'un fou, un inconscient, car enfin, pour commettre de tels actes d'un alibi si facile, il faut, et tout le monde sera de cet avis, n'être pas dans son bon sens. Fabriquer un tel document (je me sers des expressions mêmes de la lettre) et ensuite le publier, ce n'est pas là, comme le dit beaucoup trop bénévolement M. Georges Monval, une espièglerie; c'est une tromperie manifeste, une publication de fausse nouvelle, un acte qui tombe directement sous le coup de la loi.
Mais, nous répond M. Monval... je ne puis affirmer que le document... soit l'œuvre de cet habile homme, mais j'ai de la méfiance. — Ici je cesse de comprendre. Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Vous accusez ou vous n'accusez pas. N'importe! si vous connaissez, à Bordeaux, un homme capable de commettre un acte aussi répréhensible, votre devoir est de le faire connaître. Tergiverser, il vaut mieux alors ne rien dire. Mais agir ainsi, nous l'avons depuis longtemps constaté, est la méthode ordinaire de M. Monval, et nous aurons l'occasion de lui voir plus loin, dans d'autres cas, suivre la même ligne de conduite. Faire deux pas en avant, puis un en arrière, constitue sa tactique favorite, ainsi qu'il nous sera facile de nous en convaincre.
M. Georges Monval, ami des demi-mesures, ne nomme donc pas la personne dont il incrimine la conduite. (Il ne veut la nommer que si c'est vrai!) Mais il ne se rend peut-être pas bien compte que, cette personne, s'il ne donne pas les syllabes de son nom, il la désigne cependant si nettement que, pour un très grand nombre de lecteurs bordelais, elle est extrêmement facile à reconnaître.
En mentionnant ses crimes, — non! pardon : ses II 21
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espiègleries, — M. Monval lui attribue, à cette personne, au moins par insinuation, la brochure : le Secret du Masque de fer. Or, cette brochure, on l'a souvent mise sur mon compte. J'ai protesté, c'est vrai, mais seulement dans la mesure du possible. Quand je lis, par exemple, dans Molière, sa vie et ses ouvrages, de M. Louis Moland, page 536 :
<l Le Secret du Masque de fer... par Ubalde. Bordeaux, 1882, Feret et » iils. — L'auteur est M. Anatole Loquin... »
ou bien encore, dans le volume de M. Victor Fournel : De Malherbe à Bossuet, page 108 :
« Il a paru à Bordeaux, en 1882, une liroehure signée Ubalde et portant » pour titre: Le Secret du Masque de fer. Étude sur les dernières » années de J.-B. Poquelin de Molière. L'auteur, qui n'est autre, dit-on. » qu'un érudit connu, M. Anatole Loquin, se fonde sur trois ou quatre » raisons principales pour prouver..., etc. »
Que puis-je faire, en réalité, dans des cas semblables? Un journal m'insérera bien une lettre de six lignes; mais, à moins qu'il ne s'agisse de rectifications de la plus haute importance, on ne peut pas toucher à un volume de luxe, tiré sur papier glacé; et MM. Garnier frères d'une part, MM. Firmin-Didotde l'autre, m'accueilleraient certainement avec un bien fin et bien narquois sourire si je venais leur parler d'établir un carton, même à mes frais, dans les livres édités par eux. Les attributions, d'ailleurs, quand elles sont aussi innocentes que celles là, sont bien peu compromettantes pour ceux qui en sont l'objet, surtout quand ces derniers peuvent se rendre à eux-mêmes cette justice qu'ils n'ont absolument rien fait pour les motiver.
Ce qui n'empêche pas que tout le monde, à Bordeaux, ne m'ait reconnu du premier coup, et que je ne me sois reconnu moi-même, je l'ai dit de suite à tous ceux qui
m'en ont parlé, dans le portrait, oh! pas flatté du tout, tracé par M. Georges Monval dans sa lettre du 3 novembre 1895. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je ne me suis pas trouvé ressemblant.
M. Monval, dans cette lettre reproduite dans une foule de journaux de France et de l'Étranger, a parlé de choses qu'il ne peut pas connaître, n'en ayant jamais entendu parler, n'ayant pas vécu dans l'intimité des personnes, habitant Bordeaux ou les environs, qui s'en sont occupées ou y ont donné lieu, il y a déjà tant d'années. Et alors, naturellement et ainsi que cela devait avoir lieu, il a pris, comme on dit un peu vulgairement, des chats pour des tigres. Il s'est créé très sérieusement, en imagination , la légende d'un maître mystificateur, d'ailleurs très habile homme, et se permettant de-ci de-là de petites peccadilles et drôleries capables de le conduire tout droit en cour d'assises. « Espiègleries, » comme il dit lui-même.
Quant aux réalités, dont M. iMonval voudrait, mais dont il ne peut parler, faute de les connaître, où, quand, comment et de quelle manière aurait-il pu les observer et les apprendre?
Un seul fait, comme exemple. La brochure du Secret du Masque de fer est signée Ubalde. Elle est dédiée au chevalier Danois. Voilà, certes, des noms bien connus de quiconque est quelque peu familier asTec la Jérusalem délivrée du Tasse et surtout avec le quatrième acte de YArmide de Quinault. Et rien qu'à entendre parler de ces deux héros, surtout si nous nous rappelons l'axiome de Yidocq : « Cherchez la femme, » ou encore le mot si juste de je ne sais plus quel prince : « Gomment s'appellet-elle?» nous jugeons bien que Mélisse et Lucinde ne sont pas ioin. Mais que veulent dire ici ces noms? Pour-
dm chap. vu,
quoi s'y trouvent-ils? Quel rapport avoué ou caché, direct ou éloigné, peuvent-ils bien avoir avec la brochure? Je sais quelqu'un, si on lui posait cette question coulant de source (et je n'ai pas besoin de le nommer), qui se trouverait singulièrement embarrassé pour y répondre (l)l... Je regrette donc que M. Monval, puisque c'est de lui qu'il s'agit, ne se soit pas rappelé, avant de prendre la plume pour me signaler, dans le journal le Temps, à la vindicte publique, que c'est dans sa revue, le Molièriste, qu'ont paru originairement : 4° l'annonce de la question sur le séjour de Molière à Bordeaux, proposée par moi et mise au concours par l'Académie des sciences, belleslettres et arts de cette ville; et 2° les deux articles sur la chanson du Misanthrope :
Si le Roy m'avoit donné Paris sa grand'ville,
articles aux conclusions desquels, en me nommant expressément, M. Arthur Desfeuilles a bien voulu donner une si honorable place, page 301 de sa Notice bibliographique sur Molière (t. XI du Molière-Hachette). Sans m'exagérer le moins du monde ces deux légers titres, je croyais, je l'avoue, de telles communications de nature à
(') Que me font a moi Ubalde et Mélisse, Lucinde et le chevalier Danois,... s'écriera peut-être ce quelqu'un? Bien peu de chose sans doute : mais, comme ledit « quoiqu'un » a accuse l'auteur de la brochure [» l'balde »], et par contre-coup son éditeur [nous-mème], de mystification ou de folie [voir plus loin, p. 330, chapitue VII, § 4], il n'est pas inutile de montrer à la galerie que cette publication douloureuse n'était ni une mystification, ni un acte de folie; il est bon de revenir, pour ce, ne fût-ce que le plus laconiquement possible, sur un passé déjà si loin de nous, uniquement afin d'établir qu'il y avait des raisons de publier la brochure : le Secret du Masque de fer, raisons plus sérieuses et bien autrement motivées que ne le pensait, à première vue et sans avoir reçu à ce sujet de confidence d'aucune espèce, M. le Secrétaire de la Comédie-Française.
Ce dernier, impatienté, et ne comprenant rien, en effet, a cette publication, eut le tort, a mon humble avis, de vouloir en finir brusquement avec elle, en consacrant quelques lignes dédaigneuses et passablement discourtoises à une théorie historique et « moliéresque » qui, n'émanant ni de lui, ni des siens, ne pouvait, par son audace et sa complète nouveauté, que l'indisposer et que le mettre hors de ses gonds.
Il est parfois plus prudent, dans certains cas. de ne pas se prononcer trop catégoriquement et de savoir attendre.
me faire considérer par M. l'Archiviste de la Comédie- Française comme un « moliériste » d'un certain sérieux et d'une incontestable honorabilité, absolument incapable de fabriquer des actes de paroisse du xvne siècle et de les publier dans les journaux, en les annonçant et en voulant les faire passer pour authentiques.
Il ne me reste plus dès lors qu'une chose à faire: raconter exactement, et en mettant les points sur les i, ce qui a réellement donné lieu aux trois griefs que M. Mon val énumère, les uns après les autres, contre son maitremystificateur, celui qu'il veut démasquer, et auquel il donne en lui-même, tout semble me le prouver, le nom d'Anatole Loquin.
La troisième de ces historiettes, que je me vois obligé de raconter (§ 6) puisque l'on m'y force, ne semblera peut-être pas des plus agréables à mon très honorable, mais un peu vif adversaire, bien qu'elle soit renouvelée de Muret, mystificateur de Scaliger :
« C'était un plaisir que se donnaient souvent les savants du xvie siècje, de chercher à se mystifier les uns les autres. Joseph Scaliger ne put jamais pardonner à Muret le tour que lui joua ce dernier, qui lui envoya comme des fragments de deux anciens comiques latins quelques vers de sa composition, et les lui fit insérer dans une édition de Varron, sous le nom des auteurs supposés, Attius et TYabéas. » Ludovic Lalanne, Curiosités littéraires [A. Delahays, 1857], p. 145.
Mais pourquoi cette troisième historiette, que personne ne connaissait, mon accusateur l'a-t-il, dans sa lettre, le premier remise en avant? Vous l'avez voulu, Monsieur... Georges, suis-je en droit de lui dire aujourd'hui. Mais aussi, voyons, entre nous, après tant d'années écoulées, que diable alliez-vous faire dans cette galère?
326 Chap. VII,
§ 4. — Premier grief dç M. Montai : Le Secret du Masque de Fer.
Mon accusateur parisien est dans une erreur complète, profonde, absolue, lorsqu'il regarde comme une mystification la brochure d'Ubalde, à Y impression et à la publication de laquelle j'ai pris une part importante, et dont la paternité, à cause de cela même, m'a été parfois attribuée. C'est qu'il s'agit d'une histoire dont M. Monval, chose bien naturelle, ignore jusqu'au premier mot. Je vais la raconter ici en respectant, comme je le dois, toutes les convenances.
Non, la brochure d'Ubalde sur le Masque de fer, brochure commentée et fortement critiquée, lors de son apparition, par toute la presse parisienne, — preuve qu'elle n'est nullement passée inaperçue, — n'est pas une mystification. C'est tout au contraire un travail de douleur, de chagrin violent et de désespoir; œuvre d'entière et complète bonne foi, écrite par un homme rempli de conviction et ayant la mort dans l'âme.
Cet auteur — « Ubalde » — était à Vichy en 1880, en proie à une prostration, à un anéantissement de forces à faire pitié. La cause de cet état était toute passionnelle : il s'agissait d'un abandon, auquel naïvement, dans les premiers temps, il ne voulait pas croire. Une idée lui vint et le soutint : « Si j'écrivais sur la pauvre vie humaine une de ces brochures consolantes, comme il en paraît trop rarement, capable d'attirer sur moi l'attention générale, et où, en même temps, il serait question d'elle? Si je devenais célèbre, très célèbre, pourrait-elle résister à une pareille preuve d'amour?» II rédigea donc sa brochure, il l'acheva en un mois, avec fièvre; et je me chargeai moi-même complaisamment de la faire imprimer à Bordeaux, où elle parut, chez Feret et fils, sous le titre
de Profession de foi d'Ubalde, et il s'en vendit même près de deux cents exemplaires, ce qui est énorme, pour uri opuscule philosophique paru en province.
Mais *on amante ne vint pa-...
En entendit-elle seulement parler? Ah ! je gagerais bien que non. En somme, ce qu'il y a de positif, c'est qu'Ubalde ne fit pas fortune avec sa brochure; elle lui a seulement procuré plutôt du gain que de la perte, ce que je continue à considérer comme assez étonnant.
L'année suivante, je revis Ubalde, à Vichy, à l'hôpital militaire, et le plus souvent ail chemin de Mesdames, sur les bords du Sichon qu'il affectionnait particulièrement.
Peu de jours après mon arrivée, il était déjà préoccupé par l'idée, qu'il mit bientôt à exécution, de faire de Molière, dans une seconde brochure, l'Homme au masque de fer. Cette idée lui vint tout à coup, en ma présence même, inopinément et par le hasard le plus grand et le plus extraordinaire. Quand elle lui fut suggérée, — - ou, pour parler plus exactement, quand il la lança avec un rire douloureux comme parole en l'air, — il la regarda d'abord comme simplement absurde, et d'une invraisemblance enfantine; et voilà que lorsque, par simple acquit de conscience, il voulut vérifier et rapprocher quelques datés, il éprouva une véritable commotion en constatant, avec une profonde stupéfaction, que toutes concordaient, et jusqu'à la fin...
Dans le 9e paragraphe (numéros XLl et XIJl) de mon. chapitre second, tome II, pages 98-1 19, j'ai consacré un article spécial à la manière dont cette pensée se présenta d'abord à l'esprit d'Uhalde. Je ne saurais trop le répéter, je tiens à le redire encore ici : si réellement Molière a été l'Homme au masque de fer, — ce dont on ne peut être
328 Ghap. Vil,
absolument sûr, faute de preuve matérielle, mais ce qui, du inoins, me paraît à moi extrêmement vraisemblable, — c'était un secret si bien enterré qu'il était devenu impossible et de le soupçonner, et d'être placé sur sa piste. Vous vous rappelez, je l'ai tant'de fois répétée ! la fameuse phrase de Voltaire : Ce qui redouble Vétonnement, c'eut qu'il ne disparut alors en Europe aucun homme célèbre. Mais le hasard existe, mais le hasard est chose prodigieuse; avec lui, rien n'est impossible et tout peut vous être dévoilé si les circonstances (deuxième hasard, souvent enté sur le premier) vous sont en ce moment-là favorables. Si Ubalde n'avait pas ouvert un dictionnaire biographique placé à sa portée pour voir la concordance des premières dates, qu'il était à dix mille lieues de supposer exacte, il aurait eu beau avoir lancé cette idée, ni plus ni moins saugrenue en apparence que bien d'autres, suggérées par mille et mille circonstances extérieures, dont on ne se rend pas très bien compte sur le moment, et qu'ensuite on oublie si vite! N'y attachant, on le conçoit, aucune importance, il l'eût, quelques secondes après, — et cela tombe sous le sens, — totalement perdue de vue.
Gomme Michel, dans ce chef-d'œuvre de Charles Nodier que l'on nomme la Fée aux Miettes, Ubalde mit la main sur «la mandragore qui chante». Le sort lui devait bien cela, après ses rigueurs antécédentes! Le bonheur fut donc qu'il eut une petite Biographie Universelle à sa portée, parmi. ses quatre ou cinq livres, dans sa chambre d'hôpital militaire. Le plus extraordinaire fut surtout qu'il se leva, en haussant lui-même un tant soit peu les épaules, pour saisir ce livre, et pour y chercher, quoi? une vérification de dates à l'exactitude de laquelle, dans son for intérieur, il était bien loin de croire; vérification
qu'il jugeait, conséquemment, à l'avance complètement inutile («)!
C'est un chemin de Damas d'un tout nouveau genre, qu'il fit là en quelques jours (il y mit ce temps), se raidissant contre les réalités qui l'obsédaient, l'assiégeaient, l'aveuglaient de lumière, ne pouvant littéralement en croire ses yeux ni sa raison, — jusqu'au moment où, convaincu par l'irrésistible évidence, il s'écria, rempli de foi et d'enthousiasme : je ne sais pas si l'Homme au masque de fer était réellement Molière; mais ce que je sais fort bien, c'est que toutes les circonstances , même les plus singulières, même les plus improbables, semblent se réunir pour me le prouver.
J'emportai donc, de Vichy, la seconde brochure en manuscrit tout comme j'avais emporté la première l'année précédente. Arrivé à Bordeaux, je la fis imprimer, au nom et au compte de mon ami, chez J. Durand (*). Et le très malheureux Ubalde, le pauvre énamouré, l'ex-amant de la blonde Mélisse, fit envoyer cette brochure à tous les journaux.
On en parla. On en fit de nombreux comptes rendus. Je me rappelle, entre autres, un remarquable article (un feuilleton tout entier) publié, dans le journal le Siècle, par M. Charles Bigot, sur la recommandation spéciale de SI. Carnet père, je le sais pertinemment, à qui la brochure avait souri. Il y eut même des articles excellents, bien que la complète nouveauté de la thèse, et surtout son audace, lui fissent, au commencement, beaucoup de tort. Et la preuve c\u il fallait s'habituer d'abord à cette
(*J Mais il causait; mais il voulait alimenter la conversation et corroborer, qui plus est, sa froide et ironique plaisanterie.
(2) C'est le môme typographe qui m'imprimait à Bordeaux, en 1870, le journal le Roman, tué sous moi pendant la guerre, et dont les volumes brochés garnirent j«?ndant si longtemps, à Paris, les parapets des quais aux enftrons du Pont-Neuf!..
330 Ghap. VII,
idée, c'est que bien des gens (j'en connais), rien que sur le simple intitulé de la brochure, se refusèrent obstinément à la lire et à s'en occuper en quoi que ce soit : au fond, c'est qu'ils avaient peur d'être entraînés à y croire (').
Voici ce que dit le Moliériste lui-même, en résumé, du Secret du Masque de fer dans son numéro 47 de février 1883 :
« Folie ou mystification?
» Dans les deux cas,, triste, triste! »
La brochure d'Ubalde avait certainement de grands défauts. D'abord, elle manquait de développements; ensuite, l'auteur y triomphait trop. L'enthousiasme est peu convaincant, lorsqu'il s'agit de rallier à des idées nouvelles les gens qui y sont le plus obstinément réfractaires.
Le Secret du Masque de fer donna lieu à plusieurs publications que je ne veux même pas mentionner ici (une seule exceptée comme on va voir), les considérant comme de peu de valeur (-). Ubalde eut des partisans chaleureux dont je suppose qu'il se serait fort bien passé ; bonne leçon pour lui, car elle eut peut-être pour effet de mettre un frein salutaire à sa trop vive effervescence.
Six ans après parut une plaquette intitulée : Lettre à M. Ubalde sur la mort de Molière. Cette brochure, à la confection de laquelle je ne suis pas resté complètement étranger (j'aurais mauvaise grâce à ne pas l'avouer), a été publiée à Bordeaux chez Foret et fils, mais elle est datée de <.< Luzarches, 10 mars 1889». Si vous vous informez de son auteur dans la charmante ville du dépar-
(») Elles ne sont pas rares, même dans notre siècle, les personnes qui. dans l'incapacité trop réelle de décider eiles-mèines de la vraisemblance ou bien de l'inanité d'une thèse, se refusent absolument a en entendre parler !
(2) J'en ai cependant signalé une autre encore ci-dessus, t. Ier, p. 59, en note, au
bas de lu page.
tement de Seine-et-Oise si justement célèbre par son église mérovingienne, son vieux château et les sites enchanteurs qui l'environnent, on vous dira sans doute que le nom de Sandrin est un des plus anciennement connus de la localité; mais que, quant à ce qui est du professeur de philologie et d'histoire Charles Sandrin, oh ! c'est tout autre chose : personne, dans la petite ville dont J.-J. Rousseau et Gérard de Nerval aimaient tant les délicieux environs, n'en a jamais entendu parler: c'est simplement un nom tiré de ma propre généalogie, dont j'ai donné la coupe générale chapitre troisième, § 2, tome II, pages 153 et 154, en note, prévoyant bien que je me trouverais plus d'une fois avoir à y faire allusion. Voici donc ce que « le professeur Charles Sandrin » écrit à Ubalde :
« Je viens de lire, Monsieur, votre brochure intitulée le Secret du masque de fer. J'avais parcouru autrefois quelques-uns des articles auxquels son apparition donna lieu dans les principaux journaux de Paris, et je vis dans votre œuvre une mystification sans portée dont je ne m'occupai plus. J'eus tort de ne pas vous lire, je le reconnais aujourd'hui (}); non cependant que la proposition, fort singulière à coup sur, que vous mettez en avant, me paraisse rigoureusement vraie : je n'en possède pas, par devers moi, les preuves à l'appui; mais je vous affirme, dussent certains « Moliériates a se voiler la face avec indignation, qu'elle me semble du moins fort plausible dans son invraisemblance.
s Non, vous n'avez pas voulu mystifier vos lecteurs: et c'est très sérieusement que vous avez fourni la meilleure explication, après tout, qu'on ait encore offerte concernant l'identité du célèbre prisonnier de la Bastille.
)> Mais vous avez été bien audacieux, convenez-en, en publiant une pareille brochure sans crier gare. Quand on émet des nouveautés de cette force, on n'est jamais cru sur parole. Lorsque, au siècle dernier, Guettard annonça au monde savant ébahi que les montagnes de l'Auvergne avaient été jadis en ignition, toutes les académies lui rirent au nez. Et cependant Gûettard avait raison!
» Permettez-moi de vous le dire, vous vous y êtes fort mal pris pour
(1* A peine est-il besoin de faire remarquer au lecteur qu'ayant moi-même fait imprimer à Bordeaux, chez J. Durand, la brochure d'Ubalde, je n'étais pas si ignorant que cela, et que je savais parfaitement dés son apparition ce qu'elle contenait. Ce n'est pas moi, l'ami et le confident d'Ubalde, qui suis censé écrire cette lettre. Celui qui tient ici la plume, c'est M. le professeur Charles Sandrin.
332 Ghap. VII,
faire passer votre conviction dans l'esprit de vos lecteurs : aussi bien l'enthousiasme débordant n'est-il guère fait pour séduire et convaincre la majorité des esprits justement réfractaires aux opinions par trop nouvelles et par trop hardies.
» On a répandu tant de flots d'encre, on a fait gémir tant de fois la presse, au sujet de l'Homme au masque de fer, et cela sans rien découvrir, qu'il faut bien opter à son sujet entre les deux opinions suivantes : ou le masque de fer n'a jamais existé et n'est que le résidu d'une légende sans consistance, ou bien sa piste réelle dans l'Histoire est toujours inconnue.
» M. Loiseleur, après avoir fait, mais en vain, d'intelligents et consciencieux efforts pour découvrir le mot de l'énigme (preuve qu'il la prenait au sérieux), a imaginé finalement de trancher le nœud gordien qu'il se trouvait dans l'impossibilité de dénouer. Il n'y a pas eu d'Homme au masque de fer, s'est-il écrié; ou plutôt il y a eu plusieurs prisonniers très distincts, que l'imagination populaire a ensuite unifiés en un seul et même personnage auquel elle a attribué tous leurs actes. — C'est très ingénieux, mais cela ne soutient pas la moindre critique.
» Qu'on ait fait intervenir à tort le mystérieux inconnu à propos de l'historiette du plat d'argent et de bien d'autres racontars qui ne se rapportaient pas à lui, d'accord. Mais le prisonnier, ayant subi une captivité si longue et si étroite, annoncé à l'avance par Saint-Mars à Du Junca, prisonnier dont le masque étonnait tout le monde (preuve que ce masque était une singularité à la Bastille); mais celui-là même dont Chamillard ne voulut jamais révéler le vrai nom à son gendre, et dont Louis XV parlait si mystérieusement au duc de Choiseul ainsi qu'à de la Borde son valet de chambre; mais l'homme qui a été enterré au cimetière Saint-Paul sous le nom de Marchiali, oh! celui-là possède une réalité historique incontestable. Il est par trop commode de nier ce qu'on ne saurait expliquer.
» Mais à quelle époque le masque de fer apparait-il pour la première fois dans l'Histoire? En mars 1673, nous dit (p. 232 de son livre) M. le major Iung dont vous auriez certainement cité le livre si vous l'aviez lu. Je suis donc heureux de vous signaler cette date révélatrice, qui vient corroborer ce que vous rne permettrez d'appeler votre système de la manière la plus merveilleuse et la plus imprévue.
» Il y a eu, pendant le règne de Louis XIV, deux grandes époques essentiellement différentes : celle où le grand Roi protégea Molière et sa comédie du Tartuffe; celle où il révoqua l'édit de Nantes de son aïeul Henri IV. On pourrait les appeler le jour et la nuit.
» Ces deux époques sont séparées l'une de l'autre par un certain nombre d'années. C'est précisément pendant ce laps de temps que disparut Molière (i). On se demande volontiers ce que serait devenu notre grand comique, s'il eût continué à faire des pièces de théâtre, une fois privé de
(') Et ce bon Scribe qui, dans son discours de réception à l'Académie française, en 1836, et faute d'avoir rapproche les dates, faisait remarquer, comme fait significatif, que. dans les comédies de Molière, il n'était pas question de la révocation de l'Edit de Nantes !... — Voir ci-dessus, lome II, page 03, note 1.
la haute protection de Louis XIV: on ne voit désormais pour lui que la persécution !!
y> J'approuve et je comprends votre silence sur tout ce qui se rapporte à la disparition si soudaine de Molière. Il serait évidemment fort curieux d'apprendre ce qui se passa lorsqu'il se dirigea vers son domicile de la rue de Richelieu à l'issue de cette représentation du Malade imaginaire, après laquelle, comme vous le dites, on ne le revit plus. Mais c'est là une de ces questions qui semblent bien destinées à ne jamais recevoir de solution. Autant vaudrait demander ce que devint le corps de Jésus après qu'il fut déposé dans la grotte où Marie-Magdeleine et ses compagnes vinrent, le lendemain matin, si inutilement le chercher...
y> Une question, par exemple, que l'on peut, que l'on doit se poser aujourd'hui, c'est celle-ci : Molière fut-il réellement enterré au pied de la croix du cimetière Saint-Joseph? A l'époque où vous publiâtes votre brochure, tout le monde le croyait. Aujourd'hui, et grâce surtout aux précieuses révélations de M. Louis Moland, et aux savants commentaires de MM. Paul Lacroix, Jules Loiseleur et Paul Mesnard, on peut dire que c'est tout le contraire.
» Tout « moliériste » instruit est, maintenant, parfaitement persuadé de deux choses... dont il n'est pas besoin de faire ressortir l'absolue contradiction :
» La première, c'est que la bière fut bien enterrée au pied de la croix en présence des amis de Molière.
s La seconde, c'est que le clergé et les gardiens de Saint-Joseph certifiaient, eux. que Molière reposait clans un tout autre endroit du cimetière ; et que ce fut là en effet qu'on alla, sous la Révolution, chercher son corps.
» La bière était donc vide, et l'on supposait le cas probable où. l'on ferait un jour des fouilles, au pied de la croix, pour retrouver le corps de Molière, et où l'on constaterait fatalement l'absence de tout squelette... On désignait conséquemment un lieu où il ne manquait pas de gens enterrés, et on disait bien haut que Molière n'était nullement à l'endroit où tant de témoins avaient cependant vu descendre le cercueil. Un mécréant pouvait-il donc être enterré en terre sainte? De cette manière, l'idée d'une bière vide (ou du moins ne contenant pas de corps), à laquelle le clergé aurait publiquement rendu les honneurs funèbres, ne venait à personne. Par la force des choses, le temps s'écoulait; et qui donc pouvait penser, beaucoup plus tard, à certaines particularités insolites et étranges qui n'avaient pas frappé les contemporains? Un secret n'est jamais mieux gardé que lorsqu'il n'est connu que d'un très petit nombre de témoins terrorisés et ayant tout à perdre de sa révélation.
» (irimarest a eu vent, évidemment, de cette étonnante affaire; et il explique à un de ses critiques prétendus [qui n'est autre que loi-même], en termes qui n'ont absolument rien d'ambigu, quelle est la raison qui, en cette occasion, l'empêche de souiller mot.
» De tout ceci, il n'est pas trop téméraire de conclure que le corps de Molière ne se trouvait pas dans la bière réellement enterrée, au cimetière Saint-Joseph, au pied de la croix, en présence de tous ceux qui étaient
334 Chap. VII,
venus assister à ses obsèques. Mais était-il davantage dans une autre partie du cimetière? Il est permis d'en douter fortement: quand, comment, dans quelles circonstances ce corps y aurait-il été transporté après coup?..-
«Lors des premières représentations du Malade imaginaire, la faveur de Louis XIV était, depuis quelque temps déjà, complètement passée de Molière àLully, ce grand ami et «collègue » futur de M. de Louvois; cet homme dont Charpentier, le dernier collaborateur musical de Molière, ne pouvait, plus tard, entendre prononcer le nom sans frémir. Le vent souillait, désormais, vers l'opéra et les spectacles lascifs, où l'on ne pense ni ne raisonne; et le pauvre comédien-tapissier ne tarda pas à être trouvé gênant.
» Il ne me répugne nullement, quant à moi, de penser que Tartuffe eut un jour sa revanche, et qu'il fit réellement, mais dans le plus grand secret, plonger Molière dans la prison que ce dernier voulait lui donner pour demeure. Molière était devenu un homme dangereux pour la religion d'État. On sut l'accuser auprès de Louis XIV d'un crime tellement odieux, que, s'il avait été dévoilé et prouvé publiquement, ce crime aurait sans aucun doute conduit Molière en place de Grève, terrible châtiment dont l'infamie aurait rejailli jusque sur le Roi. Au lieu de cela, on ne le tuait pas! on épargnait sa vie! on avait même des égards pour lui... J'ignore si un pareil fait est vrai, toute preuve matérielle me manquant à cet égard. Mais il n'en reste pas moins très possible (').
» Si la chose a eu lieu réellement, il est clair que l'on profita de l'occasion pour faire ensuite une chasse acharnée et impitoyable à tous les papiers, à toutes les lettres du grand homme. Peut-être même eut-on, pour ce, certaines raisons particulières que nous ignorons. Qui sait ce que contenaient certains manuscrits de l'auteur de Dom Juan? Ainsi s'expliquerait pourquoi tous les autographes de Molière ont disparu, tandis que nous en possédons un assez grand nombre de Corneille, de Pascal, de Racine, de La Fontaine, etc.. etc.
» Je reviens à votre brochure. Vous auriez dû nous y raconter — et je vous reproche de ne pas l'avoir fait — comment l'idée vous est venue d'établir un rapprochement si inattendu entre Molière et le prisonnier de la Bastille. En supposant cette identité véritable, elle n'en était pas moins impossible à découvrir, elle défiait toute pénétration, toute conjecture. Rien n'ayant transpiré de ce secret, les témoins étant tous morts depuis longtemps, le hasard le plus exceptionnel, seul, a pu vous placer sur une telle piste. Puisque vous avez annoncé dans une publication postérieure (-) que votre intention était de consacrer une seconde brochure à cette question extraordinaire, il me semble que vous ne pourrez vous
l1) J'ai modifié un peu ce passage pour le faire cadrer plus complètement avec mes idées d'aujourd'hui sur le motif terrible qui engagea personnellement et définitivement Louis XIV à faire disparaître Molière.
(2) «L'auteur, qui tient à son opinion parce qu'elle lui semble être la vérité. " s'occupe en ce moment de l'etayer de nouvelles preuves, et de lui consacrer une » seconde brochure complémentaire de la première. » (Almanaeh d'Ubalde pour 1889, p. J42.)
dispenser d'exposer, cette fois, à vos lecteurs quel a été le point de départ de ce que vous appelez votre découverte.
» Je me résume :
» Trois faits de premier ordre, qui ont longtemps passionné les esprits, sont restés inexpliqués jusqu'à nos jours :
y> 1° Quel a été le personnage célèbre, disparu à tout jamais de la scène du monde, et enfermé finalement à la Bastille, dont le visage était assez connu à Paris pour qu'on se crût obligé de lui mettre un masque afin d'empêcher toute suspicion d'identité à son égard?
»2o Pourquoi, lorsqu'il nous est arrivé une si grande quantité de lettres
*et de papiers de toute espèce, émanant du règne de Louis XIV et de la
période précisément qui nous occupe, tous les autographes de Molière
ont-ils si complètement disparu jusqu'au dernier, d'une manière aussi
étrange, aussi mystérieuse, aussi absolue?
» 3° Pour quelle raison le lieu où fut enterrée, devant de nombreux témoins, la bière de Molière, n'était-il pas, au dire d'autorités non moins nombreuses que convaincantes, celui où reposait son corps?
» Ces trois faits si mystérieux trouvent à la fois la seule réponse plausible qui leur ait été jamais faite dans cotre hypothèse (car en vérité je ne puis lui donner un autre nom).
» 11 est temps de conclure. — Oui, l'homme au masque de fer a pu être Molière. Cela n'est certainement pas prouvé, il serait audacieux de l'affirmer, puéril de le soutenir avec entêtement; mais, outre que le fait n'est nullement impossible, il expliquerait en même temps bien des choses. Les dates, en tous cas, concordent admirablement.
» Ce que tout le monde reconnaît et avoue, ce qui ne rencontre guère aujourd'hui de contradicteur, c'est qu'il plane, sur les destinées dernières de Molière, un mystère bien réel.
» Je ne puis donc que vous engager, Monsieur, — puisque c'est vous qui avez mis en avant, le premier, cette très curieuse hypothèse, — à continuer, comme cela parait être votre intention, à en entretenir le public. On ne vous a pas pris en général au sérieux une première fois; mais il a passé, depuis lors, tant d'eau sous les ponts! Ne triomphez plus si vite désormais (pardonnez-moi ma franchise), mais n'abandonnez pas pour cela la partie, et ingéniez-vous à apporter quelque argument un peu probant à la thèse extraordinaire dont vous n'avez fourni jusqu'ici, rappelezvous-le, aucune preuve directe.
» Le masque de fer a existé; la bière enterrée au cimetière Saint-Joseph ne renfermait pas de corps; toutes les lettres, et jusqu'aux lignes les plus insignifiantes, tracées par la main de Molière, ont à jamais disparu; voilà qui est réel, certain, positif, irréfutable; voilà ce qui ne saurait être battu en brèche par aucun critique sérieux.
«Maintenant, ces faits bizarres ont-ils une corrélation directe les uns avec les autres, ou bien doivent-ils être considérés comme isolés et sans dépendance mutuelle? Toute la question est là.
A mon avis, ce n'est pas se montrer trop téméraire que de penser que ces trois effets dérivent et partent d'ujie seule et même cause; cette cause,
336 Chap. VII,
il reste encore à la découvrir en laissant de côté toute conjecture, à la démontrer, à la prouver; et cela vous regarde plus qu'un autre. »
Ou ne pensait guère à la brochure Ubaldienne, ni aux réponses qu'elle a fait naître dans les journaux et en librairie, lorsque le 3 novembre 1895 M. Georges Monval est venu tout à coup, dans sa première lettre, rappeler la question qu'elles traitent, et cela en termes commandant tout à fait l'attention :
« C'est de Bordeaux, vous ne l'ignorez pas,... qu'est venu le fameux Secret du Masque de fer. » — « Il y a à Bordeaux un maître-mystificateur dont je sais le nom, et que je démasquerai, preuves en main... »
Il est nécessaire et il est bien temps de répondre une fois pour toutes, en l'éclairant et en l'expliquant, à la bizarre légende qui hante le cerveau de M. Monval, et qui n'existe que dans sa seule imagination.
Les lignes que je viens de reproduire textuellement, en forçant en quelque sorte leurs lecteurs d'englober la question traitée par Ubalde dans celle concernant le séjour de Molière à Bordeaux, et de les réunir de manière à ce qu'elles n'en forment plus à elles deux qu'une seule et unique; ces lignes, dis-je, donnent un avantage précieux à celui qui veut, comme moi, traiter à fond de la présence dans notre ville de notre grand comique. Toute secondaire qu'elle semble être en effet, la thèse d1 Ubalde soulève une question du plus haut intérêt, et qui vaut vraiment la peine d'être élucidée avec le plus grand soin et examinée à tous les points de vue.
L'idée de croire à une mystification, quand il s'agit du fameux masque de velours appliqué, cette fois, à Molière, fait exactement le pendant à celle de prendre également pour un mensonge la découverte, faite dans nos archives bordelaises (par un autre, il est vrai, que M. l'archiviste
de la Comédie-Française) d'une pièce de paroisse, se rapportant à Molière.
En un mot, les deux prétendues mystifications font bien la paire.
Dans le second cas, là pièce existe, on la montre, la question est vidée.
Dans le premier, au fond, il n'est pas plus difficile de prouver que l'hypothèse mise en avant par Ubalde est très sérieuse et très sincère.
J'ai repris pour mon compte personnel et sous mon nom propre, dans les quarante-deux articles qui composent le § 9 de mon cuap.tre deuxième, la thèse soutenue par Ubalde dans la brochure portée par moi à l'imprimerie Durand. Je me suis appliqué de mon mieux à développer, à démontrer, autant que faire se peut, la possibilité, la vraisemblance et surtout le sérieux complet de la proposition de l'identité probable de Molière et de l'Homme au masque de fer.
Si l'on trouve dans tout ceci l'ombre d'une mystification, c'est qu'on le voudra absolument. Tout ce qui est nouveau, du reste, pour certaines gens; tout ce qui n'a pas été dit auparavant par quelqu'un, n'est ou ne peut être qu'une plaisanterie, ou que l'erreur d'un esprit faux, sinon d'un homme égaré. Il en a toujours été, il en sera toujours ainsi.
A quoi tiennent pourtant les choses? Si M. Georges Monval n'eût pas écrit sa première lettre à M. Aderer, il est parfaitement certain que je n'aurais pas songé à traiter, personnellement, et cette fois avec tous les détails qu'elle comporte, cette question de l'identité de Molière et de l'Homme au masque.
A l'heure où j'ai lu, dans les bureaux de la Gironde, cette lettre de M. Monval et les accusations qu'elle con-
338 Ghap. VII,
tenait, pas un alinéa, pas une ligne du présent travail n'existait encore (*).
§ 5. — Second grief de M. Monval : Le prétendu manuscrit de Molière.
Deux amis, à Bordeaux, s'occupaient de littérature. Nous les appellerons Claude et Edouard, si vous le voulez bien. Edouard avait une passion, fort douce du reste, celle des autographes. Il possédait dans sa collection des échantillons écrits et des signatures de la plupart des hommes de lettres de la période de 1830 : Lamartine, Hugo, Musset, F. Soulié, G. de Nerval, Sainte-Beuve, Janin, Mérimée, Balzac, Dumas... mais je m'arrête! car j'aurais bien plus vite fait de vous nommer tout simplement ceux dont des autographes manquaient encore au bonheur d'Edouard.
Un jour, il vit entre les mains de Claude une lettre que celui-ci avait reçue du Bibliophile Jacob.
— « Paul Lacroix t'a écrit?
— » Eh oui! Il s'est même, pour ce, joliment fait tirer y> l'oreille; et j'ai eu besoin, pour obtenir enfin mon ren- » seignement, de lui écrire lettre sur lettre.
— » Ton renseignement?
— » Oui: Paul Lacroix a dit, en 1842, dans sa notice y> des Chants et Chansons populaires de la France publiée » chez Delloye (lre livraison), que Chateaubriand racon- » tait, quelque part dans ses Œuvres, avoir entendu, en » Orient, chanter l'air de Malbrough. Or, j'ai fait feuilleter, » page par page, tous les volumes de l'auteur de Yltiné- * raire, impossible de mettre la main sur le passage en » question. Alors j'ai demandé, en désespoir de cause, au
(*) Sauf, bien entendu, l'article de la Gironde, publié par moi dans le numéro des samedi 2 et dimanche 3 novembre 1895, et reproduit ci-dessus chapitrb VU, § î. p»ees 314-316 de ce deuxième volume.
» bibliophile Jacob de vouloir bien me préciser à quel
» endroit il l'avait lu.
— » Et il t'a répondu?...
— » Tiens, voici sa lettre : qu'il ne se rappelait pas, » après un si long temps, dans quel volume se trouvait » ce renseignement, mais que cependant le fait devait être » exact. »
Après un silence :
— « Est-ce que tu tiens à cette lettre du bibliophile?
— » Beaucoup.»
Dès lors, Edouard n'eut plus de repos qu'il ne possédât, dans sa collection, un autographe de Paul Lacroix.
— «Ce sera difficile, je t'en préviens, lui dit son ami, » à en juger par ce qui m'est arrivé, car Paul Lacroix est » fort occupé. Je ne vois même qu'un moyen. Parle-lui, » dans ta lettre, de Molière; marque-lui bien que tu viens » d'entendre causer d'une grande découverte, se rappor- » tant à lui, et tu peux compter qu'il te répondra coury> rier pour courrier.
— »Oh! mon ami, quelle idée splendide tu me » donnes! »
Dans l'expansion de sa joie, Edouard eut, comme on dit, la langue un peu trop longue, en ajoutant bientôt après :
— « Mais ce n'est pas seulement une seule lettre, c'est » toute une correspondance que je veux obtenir de lui, » pour peu que le poisson morde à l'hameçon...»
Immédiatement, Claude aperçut le danger : si le poisson mord trop, — et l'on sait combien le bon bibliophile était crédule touchant les objets de son culte, — la chose deviendra extrêmement fâcheuse; ce sera un vilain tour joué à un vieillard, à un érudit dont s'honore justement le pays; et Edouard, qui a bon cœur et qui n'attache aucune importance à l'incident, sera ensuite dans un
340 Ghap. VII,
embarras mortel pour terminer cette correspondance sans donner de soupçons à Fauteur de la Bibliographie et de Y Iconographie Moliéresques.
Et Claude s'arrangea avec son ami de telle façon que ce fut lui qui écrivit de sa propre main la lettre à Paul Lacroix, lettre dont, bien entendu, il pesa les termes; indiquant, comme adresse, poste restante, Bordeaux.
Deux jours après, la lettre de l'excellent bibliophile arrivait au bureau restant de la rue Porte-Dijeaux : un petit chef-d'œuvre de bon sens et de raison qui montra encore plus à Claude combien il avait sagement agi en prenant la direction exclusive de l'affaire. Le bibliothécaire de l'Arsenal, dans une lettre polie mais ferme, exigeait des preuves, des extraits du manuscrit de Molière que son correspondant bordelais lui disait avoir découvert.
— «Tout de suite! s'écria Edouard joyeux. Voyons, envoyons du Tartuffe, en faisant quelques petits changements... »
Claude n'eut pas de peine à faire comprendre à son ami que la chose devait s'arrêter là :
— d Je me charge, lui dit-il, maintenant que tu as ton » autographe, la seule chose que tu désirais, — et la » pièce, tu l'avoueras, est vraiment intéressante, — je me » charge de terminer la correspondance de manière à » écarter de l'esprit, fort sagaee, du bibliophile toute » idée de mystification. »
aussitôt dit, aussitôt fait. Dans une lettre, en effet, très courte et des plus courtoises, Claude s'excusait de ne pas envoyer au bibliophile les extraits qu'il réclamait. — « A un prochain voyage à Paris, lui écrivit-il, j'aurai » l'honneur de vous porter moi-même le manuscrit à la » bibliothèque de l'Arsenal. »
L'histoire s'arrête là.
Les deux amis furent-ils bien coupables? Je le laisse à décider à mes lecteurs. En tout cas, ils surent s'arrêter à temps : ce qu'il y a de plus difficile au monde.
Mais l'éditeur du Ballet des Incompatibles, de Mélisse, de Joguenet et de tant d'autres pièces attribuées avec beaucoup trop de confiance et de facilité à Molière, n'eut rien de plus pressé que de montrer les deux lettres de Bordeaux à un de ses amis, son extrême, peut-être, en tout: c'est-à-dire à M. Georges Monval. Ce dernier secoua la tête, évita sans doute de se prononcer catégoriquement, comme cela semble être son habitude. Et quand un assez bon nombre de mois furent écoulés sans amener de résultat, c'est-à-dire de voyageur bordelais à la bibliothèque de l'Arsenal, M. Monval — c'est lui qui le raconta plus tard dans sa publication mensuelle, — lança une lettre adressée, poste restante, à monsieur Claude: lettre qui, non réclamée à Bordeaux, revint tout naturellement au bout de quelques semaines au directeur du Moliériste.
§ 6. — Troisième grief de M. Monval : La fausse piste de la traduction de Lucrèce.
Et maintenant que les deux premiers griefs de M. Monval sont racontés, dans tous leurs détails, et avec une exactitude scrupuleuse, — griefs, on vient de le voir, qui n'en sont pas, qui n'en peuvent être, ni par rapport à M. Monval, ni par rapport au public, ni même à proprement parler par rapport au moliériste éminent qui seul aurait pu avoir, dans la seconde occasion, quelque droit de se plaindre, — abordons maintenant le troisième grief, le plus amusant de tous, celui qui met M. Monval directement en cause.
Voilà donc qu'un beau jour les deux amis, en recevant et en coupant un nouveau numéro du Moliériste, aper-
Chap. VII,
curent à leur grande stupéfaction leurs deux lettres, à eux, clouées en première page comme des hiboux aux anciennes portes cochères, sous ce titre flamboyant: Un nouveau mystificateur. Ils étaient pris ! c'étaient bien eux qui se trouvaient, du coup, les vrais mystifiés. Ils comprirent immédiatement l'apologue : « bien joué! » s'écrièrent-ils tous deux. Il n'y avait rien, de fait, à répliquer.
C'est seulement en relisant attentivement les réflexions et commentaires malins et ingénieux de M. Monval sur leur correspondance, que Claude et Edouard s'aperçurent d'une chose : c'est que celui qui démasquait ainsi leur ruse n'était rien moins que sûr de son fait. Il n'avait pas le courage de l'opinion indiquée par le titre si affirmatif qu'il avait choisi! Il croyait encore un peu au manuscrit! En un mot, le M. Georges Monval de la lettre reproduite plus haut, nous le retrouvons, tel quel et bien reconnaissable, dans cette publication antérieure, toujours hésitant entre les deux opinions contraires : risquant plusieurs pas en avant, mais, un moment d'après, un ou deux en arrière. M. Claude est un mystificateur, possible! Mais si, cependant, le manuscrit existait? et il laisse entrevoir clairement, sur ce point, sa pensée secrète : c'est pour cette raison que lui, M. Georges Monval, se décide à faire cette publication. Encore et toujours le même caractère indécis, incertain, flottant entre le ziste et le zeste, d'un homme ne sachant pas avoir, jusqu'au bout, le courage de sa propre opinion.
Très vexés, au fond, de voir ainsi leur correspondance, en quelque sorte confidentielle, imprimée vive, exposée au grand jour de la publicité... moliéresque, et traitée, pour tout dire, en vrais papiers des Tuileries, les deux amis jurèrent de se venger. Claude eut à ce sujet une longue conférence avec son ami Edouard. « Monsieur
« Monval veut absolument être mystifié, comme la » femme de Sganarelle voulait être battue. Il y tient! » Qu'il en soit donc fait ainsi qu'il le désire! Et le biblio- » phile Jacob ne mériter tr il pas, lui aussi, une petite » leçon, pour laisser ainsi traîner et typographier ses » lettres particulières? »
— « Ainsi donc, dit Edouard à Claude, tu ne me » refuses plus, cette fois, la permission d'écrire moi- » même, de ma propre écriture, la lettre que nous allons » envoyer à maistre Du Monceau, alias Monval? — Moi, » te le refuser? Comment donc! mais au contraire, cher » ami : non seulement je t'y autorise, mais encore je t'en » prie, et je vais même t'y aider. »
Et ils décidèrent, tous deux, ceci : le sieur Edouard, lisant, dans une campagne du Périgord, l'article du Moliériste intitulé : « Un nouveau mystificateur, » allait écrire au directeur parisien qu'il connaissait le manuscrit, qu'il l'avait eu entre les mains chez un de ses amis, qu'il nommerait; et qu'il venait de retrouver, qui plus est, sur un portefeuille de l'époque, huit vers de la traduction de Lucrèce qu'il y avait copiés autrefois; — et il fallait envoyer à M. Monval ces huit vers.
Mais ces vers, où les prendre? Edouard se rappela avoir lu, dans la préface des États et Empires du Soleil de Cyrano de Bergerac, quelques extraits d'une traduction en vers, du xvne siècle, du De naturd rerum. Il alla chercher son édition, qui était justement celle du bibliophile Jacob, et les deux amis frémirent de joie quand ils lurent cette note, émanant précisément de M. Paul Lacroix :
«Quant aux vers traduits librement de Lucrèce qui s'y trouvent cités, »ne pourrait-on pas les croire empruntés à la traduction de Molière, » laquelle s'était conservée manuscrite (?), du moins par fragments (??),
344 Ghap. VII,
» dans les mains de ses anciens condisciples, et surtout dans celles de son » professeur Gassendi? » (P. 131.)
Seulement, — il faut penser à tout! ! — comme il est rare que des vers circulent longtemps manuscrits sans variante aucune, les deux amis convinrent d'introduire de-ci de-là, dans leur octave Lucrétienne, quelques petits changements d'orthographe et même de mots. Cela fait, ils envoyèrent à M. Monval leur missive. Il est probable que le bibliophile, tenu au courant par le directeur du Moliériste, reconnut la pièce, et qu'il s'écria, comme Vasco de Gama dans l'Africaine :
Triomphe, je l'avais dit !
Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Georges Monval inséra dans sa revue la lettre d'Edouard et les vers « attribués à Molière » avec enthousiasme, sans l'ombre cette fois d'un soupçon, en demandant au contraire à l'ami Edouard de bien se rappeler si telle, telle et telle chose se trouvait dans le manuscrit. C'est gai, n'est-ce pas? La réponse d'Edouard, très laconique, et (comme on le pense bien) toute négative, datée et expédiée, cette fois, non plus d'une commune de la Dordogne, mais d'une commune de la Charente — il faut bien varier ses petits plaisirs, — fut le dernier acte de cette plaisanterie fort innocente, à la Scaliger, ou plutôt à la Muret, qui se termina là, et qui serait restée enfouie à jamais dans les numéros du Moliériste ('), si l'ex-directeur de ce journal, après tant d'années écoulées et quelques bons rapports d'ailleurs établis entre lui et celui qui écrit ces
i!) Nous ne reproduisons pas ici toutes ces pièces et toutes ces lettres, si faciles à retrouver dans la collection publiée par MM. Tresse et Stock, par la môme raison qui nous a empêché de mêler les extraits d'Elomire hypocondre et de la Fameuse Comédienne aux documents sérieux et authentiques sur Molière. C'est pour établir plus de clarté dans l'esprit des lecteurs que l'on doit éviter de jamais rapprocher, sous aucune espèce de prétexte, les pièces apocryphes des véritables.
lignes, n'était pas venu la réveiller lui-même, plus que jamais sans crier gare, par un coup d'éclat qui a retenti soudain dans tous les journaux, et qui a montré combien il avait la rancune tenace.
Le voilà donc connu, ce secret plein d'horreur (») ! § 7. — Les réponses à la première lettre de M. Monval.
Un homme péniblement surpris, ce dut être M. Dast de Boisville. Dans tous les journaux on enregistrait bien sa découverte, mais pour la contester, mais pour la nier, de par l'autorité de M. l'archiviste de la Comédie Française. Magister dixitt Du moment où M. Monval flairait une... espièglerie, ce fut assez. La découverte de l'acte, prouvant la présence de Molière à Bordeaux en 1656, n'était quYune fumisterie», comme on dit aujourd'hui dans le monde des gens les plus comme il faut. Voyons! pouvait-on récuser l'autorité incontestable et incontestée de M. Monval? La cause était entendue.
Notez en outre que bien peu de feuilles publiques, venant de la capitale, nommaient M. Dast de Boisville! L'infatigable fureteur d'archives et d'anciens registres n'était cité presque nulle part. C'est assez l'habitude, à Paris, dans les journaux, toutes les fois qu'un homme habitant la province fait une découverte quelconque, de
(•) M. Georges Monval n'a pas cru à ce qui élait parfaitement sincère : à la brochure d Ubalde, s'adressant au public; mais il a été fortement ébranlé par la lettre de Claude au Bibliophile Jacob, qui n'est cependant qu'un pur prétexte pour arriver a une fin très évidente; et enfin, il a cru tout à fait à la lettre que lui écrivirent malignement les deux amis, et qui n'est en somme qu'une véritable mystification à lui adressée.
Voilà, en résumé, la vérité, toute la vérité, rien que la vérité sur « les griefs de M. Georges Monval .. Cette triple divulgation n'entache, certes, en rien son honneur, mais elle montre bien ses tendances naturelles et toutes personnelles aux partis pris et aux jugements a priori. Il a voulu la connaître, cette vérité et m'a lorcé, moi personnellement, jusque dans mon dernier retranchement Pour la savoir, il m'a menace de me démasquer et de publier mon nom... (car c'est bien moi qu'il avait en vue,) ! '
Tel, comme dit Merlin, cuide cugnigner autrui Qui souvent *'engeigne lui-même.
346 Chap. VII,
ne pas désigner par son nom l'Olibrius, le sauvage, l'iroquois, l'osage, le hottentot auquel elle est due. Ceci n'est pas une critique : c'est la constatation pure et simple d'un fait qui n'est que trop réel, que tout le monde a, depuis longtemps, généralement remarqué, et dont la véritable explication, après tout, m'échappe complètement. Ce fait est bien surtout, on en conviendra, une application frappante du vers de Molière :
Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.
Désireux à bon droit de faire cesser un état de choses quin'avaitquetropduré,M. Dastde Boisville écrivit à M. le Rédacteur en chef du Temps, à Paris, la lettre suivante :
« Bordeaux, 5 novembre [1895].
» Monsieur le Rédacteur en chef, » Un de mes amis me communique un numéro du Temps dans lequel se trouve reproduite une lettre de M. Georges Monval, qui nie l'authenticité de la découverte que j'ai faite sur Molière aux archives municipales de Bordeaux. Je suis d'autant plus étonné de la façon de penser de M. Monval que j'ai, aussitôt ma découverte, envoyé à M. l'Administrateur général de la Comédie Française l'acte authentique démontrant le séjour de Molière à Bordeaux. Il est vrai que je n'ai reçu aucune réponse au sujet de cet envoi. Le doute, cependant, ne peut être possible, puisque j'ai eu soin d'indiquer la source de mon document et que tout le monde peut se convaincre facilement de son existence. Quel que soit l'imprévu de cette découverte, je ne m'explique pas les termes de la fin de la lettre de M. Monval. J'ignore quel peut être le mystificateur dont il veut parler, mais ce que je puis affirmer, c'est que j'ai communiqué ce document dans la séance de la Société des Archives historiques de la Gironde tenue le 2(5 octobre dernier, et à laquelle assistaient vingt des plus érudits historiens de Bordeaux, et dont plusieurs avaient cherché en vain, des années! la preuve du séjour de Molière à Bordeaux. L'un d'eux, M. Ducaunnès- Duval, qui est en même temps archiviste de la ville de Bordeaux et musicien distingué, a reconnu publiquement combien était précieuse la découverte faite dans le dépôt dont il a la charge. Il avait d'ailleurs lui-même toujours penché pour la négative après les recherches infructueuses qu'il avait entreprises.
» Dast de Boisville. »
Ce fut un véritable toile, disons-le maintenant, qui accueillit, dans la presse bordelaise, la lettre légèrement
amphigourique de M. Monval. Voici du reste quelques extraits de journaux à cet égard (,).
La Gironde du mercredi 6 novembre 1895 :
« M. Georges Montai est incrédule, il craint une mystification. Il est clair, cependant, d'abord que l'acte existe dans le registre de la paroisse Saint-André conservé à la mairie de Bordeaux par l'archiviste M. Ducaunnès-Duval, ensuite qu'il a été présenté à la Société des Archives historiques par un de ses membres les plus autorisés et les plus actifs. Rien n'est plus sérieux xi plus certain que cela. Si M. Monval a cru que les registres paroissiaux avaient été détruits par l'incendie de l'hôtel de ville en 1862, il a été trompé : ces registres ont été sauvés.
» Relativement au passage de Molière à Bordeaux, on avait fait des recherches aux archives, mais en les bornant exclusivement aux années 1644, 1645... et c'est en 1656 que Molière est venu à Bordeaux.
»M. Georges Monval, qui n'a pas eu, dans son Moliériste, l'heureuse chance d'annoncer une pareille trouvaille, recevra à cet égard tous les éclaircissements et tous les certificats qu'il pourra souhaiter, de la part de la municipalité de Bordeaux, de l'archiviste en chef, du bibliothécaire de la Ville, de la Société des Archives historiques de la Gironde. Il ne sera peut-être pas encore satisfait ! Nouveau saint Thomas, qu'il charge donc un des très habiles photographes de la ville de lui envoyer l'héliographie de la page du registre, qui sera très certainement publiée postérieurement par la Société des Archives. » « P[aul] L[a.vigne.] (*). »
Le Patriote du Sud-Ouest du samedi 9 novembre 1895 :
« Dans cette lettre, on a pu en juger par le texte même que nous en avons publié, M. G. Monval ne tendait à rien moins qu'à insinuer, à faire admettre que la pièce que l'on venait de découvrir fortuitement aux Archives municipales de Bordeaux avait été ou falsifiée ou fabriquée de toutes pièces par quelque habile mystificateur.
» Aussitôt cette lettre publiée, nous nous sommes empressé de protester contre ses termes et aussi contre les imputations, disons le mot, diffamatoires qu'elle contenait (3). Elle ne tendait à rien moins, en effet, qu'à
(') 11 y en a qui sont d'une couleur assez foncée. Ceux-là, nous les supprimons résolument. Nous ne reproduisons ici que ceux où l'exactitude dans le fond s'allie à une certaine modération dans la forme.
(2) Bien que cet article, au dernier moment, ait été signé P. L., tout le monde, dans la salle de rédaction de la Gironde, pour aller plus vite, y a mis un peu ht main. On a été naturellement, en cette occasion, au plus pressé.
(3) « M. Monval a pu, au moment où il a écrit son Moliérhte, ne pas connaître la pièce découverte par M. Dast de Boisville, mais de là à accuser les chercheurs de talsifier les pièces pour l'intérêt de leur cause, il y a une distance.
». Avant de lancer une telle accusation, il eût dû s'enquérir de savoir ce qu'étaient, et la Société des Archives historiques, et M. Dast de Boisville. .
» Nous reviendrons sur ce sujet. » Henri Levesqie, le Patriote du Sud-Ouest du mercredi 6 novembre 1895.
348 Chap. VII,
entacher l'honneur de nos chercheurs, de nos travailleurs bordelais, à les faire passer pour des falsificateurs de pièces, pour des forgeurs ou fabricants de documents non existants.
» C'est un mauvais acte de la part de M. Monval, et d'autant plus mauvais qu'il ne provenait que d'une jalousie de métier, du dépit de n'avoir pas connu, au moment où il rédigeait son Moliériste, un document qu'un autre venait de découvrir sans sa participation, sans même qu'il en soupçonnât l'existence. Mais à ces deux considérations venait s'en joindre une troisième, plus violente peut-être encore, celle de l'amour-propre blessé de l'auteur de voir démolir subitement par un texte dont il ne connaissait pas l'existence une théorie par lui longuement, soigneusement et péniblement étayée sur le néant, sur l'absence de textes aujourd'hui mis au jour.
» Et ce que nous avançons, nous ne l'avançons pas sans preuves et nous pensons que protester contre les termes d'une lettre et les imputations diffamatoires qu'elle renferme n'est pas suffisant, il faut encore, il est utile même de répondre aux arguments proposés et, si possible, de les annihiler, dans l'intérêt de la vérité et de l'édification du public.
» C'est pourquoi nous entreprenons, dans la mesure de nos faibles moyens, d'écrire le présent article, que nous ferons aussi bref que possible.
» M. Monval prétend que, lors des différents séjours qu'il fit à Bordeaux de 1874 à 1878, il lui fut invariablement répondu que les registres paroissiaux avaient été détruits par un incendie.
» Nous ignorons si la réponse lui a été faite telle qu'il la rapporte, mais nous pouvons affirmer qu'avant 1878, les registres paroissiaux ne se trouvaient pas aux Archives municipales, mais étaient déposés dans les bureaux de l'état civil, d'où ils n'ont été déplacés qu'à celte époque pour être versés aux Archives. Quant à l'assertion suivant laquelle ils auraient été détruits par l'incendie de 1862 ou celui de 1870, elle est absolument controuvée, M. Monval peut assurément s'en convaincre, puisque ce sont eux [les registres paroissiaux] qui ont fourni l'acte qui soulève ses colères.
» D'un autre côté, comme nous l'avons déjà signalé, M. Monval a recours, probablement faute d'autre, à cet argument déjà ancien qui consiste à nier l'authenticité de la pièce invoquée, à la croire l'œuvre d'un mystificateur.
» Il est assez facile en thèse générale de se débarrasser par cet argument d'un contradicteur gênant, quand on n'a affaire qu'à un contradicteur. Mais ici, ce n'est pas le cas. M. Monval voudrait rendre complices de cette mystification, de cette espièglerie, suivant son expression même, et M. Dast de Boisville, et la Société des Archives historiques, qui a reçu et considéré comme authentique la communication de son secrétaire.
» Pour M. Dast de Boisville, nous ne jugeons pas utile de présenter sa défense ; son caractère, sa conscience, l'estime dont il jouit parmi les chercheurs suffisent à faire tomber d'elle-même toute supposition de ce genre.
» Quant à la Société des Archives historiques, qui se trouve, elle aussi, mise en cause, son passé, la valeur des travaux qu'elle a publiés jusqu'à
ce jour, les noms des membres qui la composent, la mettent à l'abri de tout soupçon.
* C'est là ce qu'on eût dit à M. Monval s'il eût demandé des renseignements à Paris même avant d'écrire cette lettre dont peut-être, aujourd'hui, il regrette les termes.
» Mais M. Monval est... persuadé sans doute qu a Paris seulement se trouvent des hommes capables de faire des découvertes sérieuses, il pense... que hors de Paris, point de salut; c'est-à-dire, point de travaux de valeur.
« Nous le laissons avec ses illusions, tout en regrettant qu'il ait agi si légèrement et porté contre des gens qu'il ne connaissait pas une accusation si peu méritée et dont il sera lui-même obligé de reconnaître la fausseté sur le vu des copies certifiées et photographies du document qui lui ont été envoyées.
» Espérons qu'il fera courageusement amende honorable.» ((Henri Lévesque. »
Le Nouvelliste de Bordeaux du samedi 9 novembre 1895 :
« Il s'est élevé depuis quelques jours un petit débat historico-littéraire qui me réjouit l'âme.
» Il s'agit de Molière et de son séjour à Bordeaux, contesté par les uns, affirmé par les autres.
» Pédestres utilitaires, bicyclistes positivistes, adorateurs de l'unique borne kilométrique, vous vous écriez : « Qu'est-ce que ça peut nous faire 'i que Molière ait habité Bordeaux : Y gagnerons-nous un coup de dent? » Y perdrons-nous un coup de pédale?
» Voilà précisément ce qui me charme dans l'affaire, c'est le défaut d'actualité du problème, c'est la noblesse de la préoccupation gratuite. J'y vois une réhabilitation de notre gracieuse cité bordelaise, si longtemps taxée d'indifférence en littérature, en sciences et en arts, si cruellement dévouée aux cultes de ses intérêts matériels.
«C'est à l'occasion d'une découverte opérée par un érudit local, que la guerre savante s'est allumée. Cet homme inspiré a déterré, en effet, aux archives municipales, un document portant la mention de l'immortel auteur du Misanthrope, nommé dans un acte de baptême en qualité de parrain.
» Là-dessus, les moliérisles de la capitale, attaqués dans les œuvres vives de leurs prétentions, menacés sans doute dans leur monopole, ont immédiatement pris feu. L'un d'eux n'a pas hésité à écrire au Temps une missive où l'on remarque les lignes suivantes, dont notre municipalisme doit bouillonner :
» Il n a à Bordeaux un maître-mystificateur dont je sais le nom, et » que je démasquerai preuves en mains, si on le désire. »
» Il va bien, le justicier! Voilà qui est parler de haut et qui rabroue à merveille les audacieux provinciaux, chasseurs sans permis, braconniers incivils de l'érudition. Cent ans plus tôt, le monsieur de la lettre eût réclamé les galères pour le coupable.
350 Chap. VII,
» Cependant, ce papier qui nous traite si mal n'est pas pour me déplaire; la virile colère du moliériste m'émoustille. J'y rencontre avec plaisir la trace de la verve du poète, auteur involontaire du conflit, et, entre autres réminiscences, une variation sur le texte fameux :
« Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis! »
» J'y vois surtout une sorte d'hommage tardif à notre cité et à ses habitants. Hier encore on se bornait à accuser quelques-uns de nos concitoyens de maquiller les vins, de fabriquer des crus en chambre, et il a fallu le pèlerinage du lord-maire pour dissiper ces calomnies; aujourd'hui, on nous reproche de gratter les parchemins, de machiner des documents; c'est plus noble et plus réconfortant.
» Je n'en proteste pas moins contre l'injustice et le dédain de l'érudit parisien. Il nous méprise parce que nous sommes des pépiniéristes ; il nous refuse toute autre culture que celle de la vigne, et montre ainsi qu'il nous connaît fort peu.
» Qu'il vienne à Bordeaux, qu'il vienne donc. Il verra, cet homme léger, que nous possédons ici une académie meublée, une bibliothèque avec des savants à l'intérieur et qui ne se bornent pas à explorer le Larousse. Des documents inédits, il en trouvera à la dizaine, à la centaine. Il rencontrera des gens simples, peu décorés, qui, avec l'accent de Despaux, lui parleront de Molière comme d'un camarade et qui soumettront à sa sagacité les petits papiers d'Ausone...
» Accourez donc, doctes et antidoctes du boulevard, et je vous promets des surprises. Vous trouverez peut-être chez nous de quoi rabattre votre panache et glacer votre verve. Causez un instant avec le sympathique bibliothécaire de la ville, M. Céleste : il vous dévoilera, si sa modestie le lui permet, les petits services littéraires et épigraphiques rendus à plusieurs de vos congénères superbes et qualifiés, et repartis émus et reconnaissants.
i> Que voulez-vous, nous ne montons pas sur les meubles quand nous découvrons un iota souscrit au troisième siècle, ou un que retranché sous Justinien. N'oubliez pas qu'une nouvelle planète surprise dans le firmament local ne se paie que cent francs à la caisse municipale. Nous ne prenons pas de grands airs, mais nous bouclons tout de même notre budget intellectuel, bon an mal an...» «Jacques Curieux [Georges Duprat.] »
§ 8. — La seconde lettre de M. Georges Monval.
Dans son numéro du jeudi 7 novembre 1895, le journal le Temps publiait :
1° La lettre de M. Dast de Boisville, reproduite cidessus par nous, page 346, en tête du § 7.
2° La seconde lettre de M. Georges Monval, c'est-à-dire
la réponse à l'envoi officiel, fait par la Mairie de Bordeaux et par le correspondant du journal, de la fameuse pièce en litige revêtue de tous les certificats d'authenticité possibles et imaginables. Nous donnerons tout à l'heure cette nouvelle lettre de M. Monval.
Ces deux lettres étaient précédées, dans le numéro du Temps, des lignes suivantes, dont la vraie signification ne nous semble pas douteuse :
« A propos du document relatif à Molière, retrouvé à Bordeaux, nous recevons les deux lettres suivantes qui, nous l'espérons, vont clore cet incident. »
Ce qui veut dire, si nous ne nous trompons, en bon français : notre collaborateur et ami G. M. n'ayant pas eu le dessus, nous aimons autant que la question soit considérée comme vidée ; la cause est entendue.
Et en écrivant ceci, je prie mes lecteurs de le remarquer, je ne critique pas; bien loin de récriminer en quoi que ce soit au sujet de cet étouffement de la question, je trouve le fait tout naturel. Un journal favorise surtout les causes qui sont le plus particulièrement agréables à ses rédacteurs.
Je sais au contraire infiniment de gré au journal le Temps, en ma qualité de moliériste bordelais, des deux lignes suivantes, placées, pour clôturer, après la lettre de M. Monval :
«Ajoutons que notre correspondant de Bordeaux nous envoie la copie certifiée du document, extrait des archives de la Mairie. »
C'est en même temps de la bonne foi, de l'équité et de la loyauté. — C'est bien pour ce journal le vrai mot de la fin, étant données les circonstances.
Ceci dit, voyons maintenant la seconde lettre de M. Georges Monval :
352 Chap. VII,
« Paris, mardi 5 novembre 1895.
» Cher Monsieur Aderer,
i> Plus que personne, et pour plusieurs raisons, je me réjouis d'apprendre que l'acte envoyé de Bordeaux est parfaitement authentique.
» Mais a-t-il bien l'importance que lui supposent ceux qui l'ont découvert et publié? (»)
» On savait que « les comédiens du prince de Conti, sortant de Pézenas, i> où ils avaient joué pendant la tenue des États, étaient à Narbonne en » février-mai 1656 et s'en allaient à Bordeaux pour y attendre son » Altesse. » (Voir le Moliériste d'avril 1881.) (*)
(i) M. Georges Monval a sans doute son idée en écrivant cette phrase qui manque absolument de clarté et de signification précise.
La personne qui a découvert l'acte (il n'y en a qu'une seule), c'est-à-dire M. Dast de Boisville; les personnes qui l'ont publié ou fait connaître, c'est-à-dire MM. Ducaunnès-Duval, Raymond Céleste, Anatole Loquin, Henri Levesque, etc., etc., auraient donc supposé à cet acte une importance qu'il n'aurait pas en réalité, et contre laquelle M. Georges Monval s'élève.
Où, quand, dans quels termes, dans quel texte? J'ai le dossier très complet de tout ce qui s'est écrit sur cette question pendant les deux ou trois derniers jours d'octobre et les douze ou quinze premiers jours de novembre 18î'3, et j'ai bien peur que M. Georges Monval ne suppose ici, pour le besoin de sa cause aux abois, un texte qui n'a jamais existe.
Autre question : cette importance qu'ils auraient supposée à cet acte de baptême de 1656 et que ce dernier ne posséderait pas, quelle est-elle donc? Quand on accuse, on doit préciser, et c'est ce qu'il faut constamment redire à M. Monval.— Cette importance, disons-nous, en quoi consiste-t-elle? Voilà ce qu'il faudrait d'abord nettement établir, et c'est ce que M. Georges Monval se garde bien de nous exposer en termes clairs et précis.
Ces messieurs nommés plus haut n'ont rien supposé du tout en affirmant d'après cet acte de naissance que Molière et trois personnes de sa troupe étaient à Bordeaux en 1656. Ils ont dit la vérité pleine et entière.' Impossible à M. Monval, eût-il le talent de polémiste de Beaumarchais dans ses Mémoires, de contester le fait et de s'élever contre.
La question est la f.t n'est pas ailleurs. Le dit acte possède et continue à avoir (malgré les malignes insinuations de M. Monval) cette importance de premier ordre (surtout pour nous autres Bordelais) d'établir enfin d'une manière certaine l'exactitude d'un fait dont les moliéristes doutaient très fort, surtout dans ces derniers temps, ainsi que nous le prouvons plus loin, dans la note qui suit immédiatement celle-ci, avecextraitsettextesàl'appui: c'est que Molière est venu à Bordeaux en 1656. L'hypothèse, niée, repoussée très décidément et en dernier ressort, dans ces derniers temps, par les auteurs les plus sérieux et les plus justement accrédites, est devenue une belle et bonne réalité, grâce à la découverte inespérée de M. Dast de Boisville, le chercheur infatigable dont certains journaux de Paris ont affecté, jusqu'à la fin, de ne pas même prononcer le nom.
(2) A force de relire pour les citer à l'occasion ses vieux numéros du Moliéris.'e, qui semblent être pour lui la lof et les prophètes, M. Monval ne se tiendrait-il donc pas au courant des nouvelles découvertes? Ce que ne contient pas son ancienne revue n'existerait-il donc pas pour lui ? 11 nous oppose un texte de 1881, attaqué, réfuté, et par conséquent périmé depuis longtemps. Nous allons lui en présenter un, nous, de 1889, et dû à un des plus éminents moliéristes :
« La délibération du Conseil de ville de Narbonne constate..: que les comédiens se proposaient d'aller de Narbonne à Bordeaux, ou ils avaient ordre d'attendre le retour du prince de Conti. On a conjecturé que, obéissant au programme tracé, Us s'étaient, en effet, dirigés sur Bordeaux avant d'arriver à Bcziers pour l'ouverture des Étals, après quelque séjour à Carcassonne, Castelnaudary, Toulouse et Ageu; et l'on a trouvé l'occasion bonne de placer en même temps cette représentation d'une tra-
« Il n'est donc pas étonnant (*) que la troupe se soit trouvée à Bordeaux en août suivant et qu'à cette date Molière y ait été parrain d'un enfant né du mariage dont il avait été témoin, en l'église Sainte-Croix de Lyon, le A) avril de 1 année précédente.
» La marraine, Catherine Leclerc, n'est autre que sa camarade M"e de fine qui avait déjà tenu un enfant avec Molière à Narbonne, en 1650(2)
» L acte bordelais ne nous apprend donc rien de nouveau (3), pas même les noms exacts des père et mère, Foulle Martin et Anne Reynis (*). Si,
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être un contre-ordre reçu à Narbonne explique-t-il la prolongation du séiour S cp.Vm / nces par lui " Bordeaux et dans les autres villes oue la vrai
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(3 Je renvoie purement et simplement aux notes qui précèdent celle ci
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354 Chap. VII,
du moins, il contenait la signature de Molière 0, comme l'acte lyonnais de 1655, qui est signé : J.-B. Poquelin, Pierre Réveillon, Dufresne, Joseph Béjard et René Berthelot !
» Puisque les registres ont heureusement échappé à l'incendie de 1862, j'espère que M. Dast de Boisville (-) trouvera, entre 1646 et 1652 (*), les traces d'autres séjours de Molière et des Béjard à Bordeaux, où ils durent jouer plus d'une fois La Tliëbaïde et Josaphat comme comédiens de la troupe du duc d'Épernon (*).
» On trouverait certainement, en cherchant bien (3), des actes analogues à Chartres, Orléans, Tours, Angoulême, Limoges, Périgueux, Montauban et Toulouse, sans parler des bourgades intermédiaires (6).
registres bordelais, et en double. Deux copies identiquement semblables ont bien une certaine valeur. Faure est un nom de baptême très usité au xvnc siècle. Foulle nous est complètement inconnu ; — ce qui ne l'empêche pas d'être possible : nous ne nous croyons certes pas la science infuse.
Mais voici ce que nous lisons, page 8J6, colonne 2, du Dictionnaire critique de biographie el d'histoire de M. Jal [article 7, Martin ( )] :
«M. Kud. Soulié, dont les recherches ont fait jaillir de si heureuses lumières pour l'histoire de Molière, a bien voulu me communiquer... une mention inscrite au registre de l'église Sainte-Croix [de Lyon] sous la date du 29 avril 1655, constatant que ce jour-la « Martin » (nom de baptême illisible) « un des comédiens de la » troupe de Mur le prince de Conti » (Armand de Bourbon) « et Anne Revues » comédienne de la même troupe, reçurent la bénédiction nuptiale, etc. »
Voyons! nom de baptême illisible, ce n'est pas Foulle! Anne Règnes, ce n'est pas Anne Reynis!
Et M. Jal, sans s'en douter assurément, est bien cruel a l'avance pour M. Monval : «Ce que l'acte de leur mariage, dit-il (p. 8-17) en terminant, a d'important, c'est » qu'il témoigne d'une manière authentique de la présence de Molière et des siens à » Lyon à celte époque. » — Tiens ! un témoignage authentique de celte sorte, qu'il s'agisse d'ailleurs de Lyon ou de Bordeaux, est donc important... pour M. Jal?
(*) Chaque acte a sa valeur. Pourquoi celle de l'un ôterait-elle quelque chose à celle de l'autre ?
(2) M. Georges Monval est si bien persuadé (on l'a tellement habitué à le croire !) qu'il exerce un droit régulateur et souverain sur tout ce qui se fait ou se découvre a propos de Molière, que continuellement il conseille, il indique, il donne presque des ordres.
(3) Il est parfaitement permis par exemple à M. Georges Monval d'ignorer que pour ces époques reculées il n'existe, à la mairie de Bordeaux, que les registres de baptême de la seule paroisse Sainte-Croix.
[Je conserve cette note, écrite de premier jet, et qui, du reste, dans sa stricte rédaction, est parfaitement exacte. J'ignorais quand je l'ai rédigée (j'ai appris depuis, fort heureusement, de la bouche de M. Dast de Boisville), que le greffe possède les anciens actes de baptême, de mariage et de décès qui ne se trouvent pas aux archives municipales de Bordeaux, et cela à partir de la seconde moitié du seizième siècle (avec de nombreuses lacunes cependant). C'est ainsi que j'ai pu, plus haut (chapitre III, § 5, t. II, p. 184, note 2), offrir à mes lecteurs, grâce encore à une communication de M. Dast de Boisville, un acte émanant de Bordeaux, paroisse Saint-André, et daté du 22 avril 1561. — Si, donc, je maintiens à son rang la note qui donne lieu à la présente rectification, c'est parce qu'elle me permet précisément d'instruire ici mes lecteurs d'un fait de tout premier ordre, fait généralement ignoré, et que les moliéristes, et d'autres qu'eux encore, à Bordeaux, apprendront sans aucun doute avec une très vive satisfaction.]
(*) Faut-il donc rappeler à M. Georges Monval que le duc d'Épernon quitta son gouvernement de Guienne le 25 juillet 1650, et qu'il faisait surtout son séjour h Agen, avec sa maîtresse, la célèbre ISanon de Lartigue?
(s) Et si l'on ne trouvait pas, M. G. Monval aurait toujours la ressource de dire que l'on n'a pas assez- bien cherché .'.'....
(6) Mais tous ces actes ne sont pas encore découverts, il s'en faut, malgré que,
» Molière a parcouru la France pendant près de quinze années ('), ne l'oublions pas.
» Agréez, je vous prie, cher monsieur Aderer, la nouvelle assurance de mes sentiments dévoués.
» J. (sic) Monval. »
J'ai qualifié d'étonnante la première lettre de M. Georges Monval; on peut, je crois, traiter avec quelque raison cette seconde de prodigieuse.
Résumons avant tout la situation.
M. Monval, à la nouvelle, publiée par les feuilles publiques, qu'une pièce, concernant Molière, vient d'être découverte par un des travailleurs les plus méritants dont s'honore la cité bordelaise, et qu'elle a été présentée à une des sociétés historiques les plus autorisées, s'empresse de suspecter publiquement l'authenticité de cette pièce, dont il a cependant le texte fidèle sous les yeux. A ce propos, il ne craint pas d'accuser de mystification, par la voie des journaux, un homme, dit-il, dont il sait le nom, et qu'il veut démasquer aux yeux de tous. Pourquoi ne pas le démasquer tout de suite, cet homme? C'est que M. Monval voulait auparavant être sûr de la chose. Sa tactique en cette occasion a été d'accuser d'abord, sauf à vérifier ensuite. Tout le caractère de l'ancien directeur du Moliériste est là! Notez bien qu'en attendant cet heureux moment, qui n'est jamais venu, de démasquer, en le désignant à la vindicte publique, un mystificateur,
d'après ce que nous dit M. Monval, on les trouverait certainement en cherchant bien. Et en attendant qu ils le soient, il est parfaitement permis aux Bordelais fiers a juste titre du renom et de l'éclat passés de leur belle cité, de se réjouir d'avoir enfin la preuve certaine et irrécusable, qui ledr mandait avant la découverte de B. Dast de Boisville. que l'immortel comique, dont s'honorent si justement la mpee et tout 1 univers, est réellement venu dans leurs murs en l'an de grâce 1656 Ceci n avait-il donc pas besoin d'être spécifié ?
(») C'est à partir du U août 1643 que la troupe de l'Illustre Théâtre cesse «officiellement » de séjourner à Paris. - C'est le U octobre 1658 que Louis \IV informe de l'arrivée a Paris de la troupe de Molière, la fit jouer en a présence dans la salle des gardes du vieux Louvre. - Molière était donc restf trete ans deux mois et dix jours officiellement absent de la capitale; ce qui ne l'a ££> tcïSl emp0chédy reve»ir> de tei"Ps à autre, par intervalles et à certaines
356 Ghap. VII,
ou plutôt un véritable faussaire, M. Monval l'indiquait si clairement, cet homme dont il voulait parler, et par une enseigne tellement saisissante et si facilement reconnaissable (oc le Secret du Masque de Fer»), qu'en vérité il n'y avait pas à se tromper sur son identité ni sur son vrai nom, et que personne, en effet, ne s'y trompa.
M. le Secrétaire de la Comédie Française demandait fièrement un certificat d'origine émanant de l'archiviste en chef de la ville de Bordeaux, et signé de lui, pour consentir à croire enfin à l'authenticité de cette pièce, qui, d'après M. Georges Monval, ne pouvait pas exister aux archives.
Il eût été extrêmement piquant, et je regrette qu'on ne l'ait pas fait, d'opposer à la demande de M. Monval un refus catégorique, formel, motivé. M. l'archiviste de la ville de Bordeaux, M. le Président et MM. les membres de la Société des Archives historiques de la Gironde, M. le Maire de la ville de Bordeaux, MM. les membres de la Municipalité bordelaise, ont bien le droit d'être crus sur parole quand ils publient une pièce par la voie des journaux. Ils n'avaient pas, en vérité, — parce qu'il plaisait à un monsieur de se croire plus moliériste que Molière lui-même, à pousser la condescendance jusqu'à lui affirmer, par leurs signatures ou leurs envois, la validité d'une pièce que tout, absolument tout, prouvait être authentique : sa découverte par M. Dast de Boisville, sa présentation à la Société des Archives historiques par M. Ducaunnès-Duval [l'archiviste en chef] lui-même, sa publication, enfin, par les différents journaux de la ville, puis de la capitale.
Eh bien ! on s'empresse d'envoyer à ce monsieur tout ce qu'il demandait, tout ce qu'il exigeait : copies d'acte signées et contresignées, épreuves photographiques,
héliographiques de chacun des deux registres; on lui accorde tout, on accède à ses moindres désirs, poliment, docilement, sans trouver le moins du monde sa demande singulière ou offensante pour les autorités que nous venons de nommer ni pour qui que ce soit. On ne lui fit môme pas remarquer, ce que Ton aurait dû, que puisqu'il était passé maître en tout ce qui touche et concerne Molière, personne ne devait être meilleur juge que lui, en la présente occasion, pour distinguer le faux du vrai, l'ivraie du bon grain, l'apocryphe de l'authentique. Eh bien! on a eu tort. Et voici ce qui est arrivé. Acculé contre le mur, ne pouvant plus ni reculer ni bouger, ayant sous les yeux la preuve irrécusable et dix fois convaincante que son accusation par insinuation (*) n'était qu'une calomnie, le saint Thomas de la Comédie-Française se redresse fièrement, se réjouit, plus que personne, et pour plusieurs raisons dont il ne daigne pas nous faire part, que l'acte envoyé de Bordeaux soit parfaitement authentique, et trouve charmant de rabaisser autant que faire se peut (mais cela ne s'est pas pu), l'utilité, l'importance, la haute valeur de la pièce découverte par M. Dast de Boisville; pièce qui, à son avis, n'en possède aucune.
— Gomment, vous vous imaginez qu'il vaut quelque chose, votre acte de Bordeaux dont vous êtes si fiers? Allons donc ! Mais ce qu'il dit, nous le savions déjà, nous! Ce qu'il contient est incomplet et n'a d'ailleurs que peu d'importance. Et d'abord, il est sans signature, — sans signature, entendez-vous bien!!... Oh! ne me parlez jamais d'un acte sans signature! Quelle espèce de valeur cela peut-il avoir? Tel acte de Lyon a, lui, une superbe
(») Voici l'accusation par insinuation dont je veux parler: «Vous remarquerez » qu'en thèse générale rien n'est plus facile que de fabriquer un document qui » n'énonce rien que des faits déjà connus et acceptés. » [G. Mon val. Première lettre.] Cf. page 319.
358 Ghap. VII,
signature de Molière; celui-là n'en a pas! Donc, le premier est bon, mais le vôtre est sans valeur. — Lisez la lettre de M. Mon val, et, sans qu'il soit besoin d'en peser longuement les termes, voyez si mon amplification contient la moindre fausse note! Si l'acte avait une signature, d'ailleurs, n'en doutez pas, M. Monval trouverait encore à y demander autre chose.
Puisque les registres sont retrouvés, s'écrie l'archiviste parisien, que M. Dast de Boisville ne s'arrête pas en chemin, car il n'a rien fait encore. Il a encore telle et telle taches à remplir, il a à nous fournir ceci, cela (jusqu'à demain). N'est-ce pas, vraiment, du plus haut comique? M. Monval désigne une myriade de tâches au moliériste bordelais. Ensuite et peut-être, si M. Dast de Boisville les remplit bien, M. Monval daignera-t-il lui en exprimer son contentement, — mais ce n'est pas sûr.
Quant au prétendu mystificateur, traité comme vous savez, M. Monval ne parle plus, mais plus du tout, de le démasquer. En bonne justice, pourquoi? S'il était coupable, il continue à l'être, et si, en réalité, il ne l'a jamais été, on s'étonne, alors, du silence de mort de M. Monval à son égard. Mais j'en ai assez dit sur ce point, que je devais seulement indiquer; et je me fais gloire et honneur, dans la présente occasion, de ne demander aucune expression de regret à l'homme léger qui m'a outragé, devant tous, d'une manière à la fois si absolument gratuite et si complètement imprévue.
Dans sa seconde lettre, celle qui fait l'objet du présent paragraphe, M. Monval a cru, en sautant continuellement à gauche et à droite du chemin, en passant brusquement de Bordeaux à Lyon, en faisant intervenir Orléans et Angoulême qui n'en peuvent « mais », en citant bravement, pour prouver son érudition, des noms d'acteurs, des
titres de pièces, et des dates qu'il se repentira peut-être un jour d'avoir mises en avant — en conservant en un mot, jusqu'à la fin, son ton sentencieux d'homme infaillible et de grand juge en « moliérisme » ; — M. Mon val, disonsnous, a cru faire illusion au plus grand nombre de ses lecteurs, et sortir vainqueur de l'agression qu'il avait lui-même, de sa propre volonté et sans ombre de provocation, si malencontreusement engagée.
M. Mon val s'est trompé.
Armé de cette seconde lettre, que j'ai pris le temps et le soin d'examiner, je lui ai consacré deux analyses :
La première, dans le texte, est destinée à en bien déterminer le caractère général, les tendances, les conclusions. Et l'on m'accordera, je l'espère, que j'ai usé là, sans en abuser une seule fois, de mon juste droit de critique.
Ma seconde analyse, dans les notes, signale au fur et à mesure toutes les erreurs, inadvertances, rodomontades, inexactitudes, bévues de cette lettre cependant si courte, et on peut s'assurer de visu qu'elles sont en nombre qui dépasse tant soit peu la permission. Fort de mon bon droit, je crois n'avoir rien laissé passer. En tout cas, j'ai fait de mon mieux. J'ai eu besoin d'une citation qui dure plus d'une page, j'ai reproduit in extenso cette longue citation. Il fallait faire intervenir dans telle question deux, trois ou quatre auteurs à l'appui, je les invoque tous jusqu'au dernier, et je reproduis en toutes lettres leur précieux, et accablant, et irréfutable témoignage.
Je ne donnerai pas maintenant ici, comme j'ai fait pour la première lettre, toutes les réponses des journalistes bordelais, effarés (on le serait à moins) du ton vainqueur et triomphant de celui que l'on se figurait réduit au silence (l); non qu'il n'y ait néanmoins, dans leurs vives
(t) Je me reprocherais cependant de ne pas fournir ici quelques extraits de
360 Chap. VII,
et justes critiques, des choses excellentes : tout le monde, en cette occasion, a vraiment été à la pleine hauteur de la situation. Mais il faut savoir se borner.
Dans un nouvel article que je fis moi-même pour la Gironde au commencement de novembre 1895, j'annonçais, dans un post-scriptum, que j'allais répondre, dans une chronique prochaine, à la première lettre de M. Monval. C'était peu sage de ma part, et je le reconnus bientôt. La lecture de sa seconde lettre, qui parut dans l'intervalle, me fit immédiatement changer de projet; fort heureusement, mon article, tout prêt, n'avait pu être inséré
l'amusante Causerie bordelaise publiée dans la Gironde du dimanche 10 novembre 1895 par mon spirituel collaborateur et ami M. Argus (Ernest Toulouze) :
« La guerre est allumée entre les moliéristes, et c'est la découverte de M. Dast de Boisville qui a servi de brûlot en cette affaire. Un détail qui n'étonnera point ceux qui sont au courant des mœurs des chercheurs de documents, c'est la façon méfiante et discourtoise dont M. Georges Monval, moliériste de marque, a accueilli la nouvelle de cette trouvaille. Mettez cent individus à chercher une aiguille dans une botte de foin, il est entendu d'avance que le zèle de tous est louable, et que toute chance mise à part, leur mérite est égal. Cela n'empêchera point l'heureux mortel qui aura trouvé l'aiguille d'être jalousé par les qualre-vingt-dix-neuf autres. Et si parmi ces quatre-vingt-dix-neuf émules malheureux il se trouve un être grincheux, comme est le directeur du Moliériste, celui-là ne manquera pas de contester la trouvaille et de soutenir que l'aiguille qu'on lui présente est une épingle.
« Vous avez lu la première lettre de M. Monval, lettre un peu plus que désobligeante pour le révélateur de l'acte de baptême où figure le nom de Jean-Baptiste Poquelin. Cette épîlre est, en même temps, pleine de suffisance, et, par conséquent, bien digne à la fois de celui qui écarta jadis de la revue qu'il dirige des moliéristes tels qu'Auguste Vitu et M. Ch. Livet, et qui se fit condamner à l'amende et à l'insertion forcée, dans l'affaire Ménard, pour avoir dépassé les droits de la critique.
» 11 est évident pour tout le monde que M. Monval considère Molière comme sa propriété personnelle et privée, et qu'il n'entend en céder aucune bribe aux concurrents. Du moment qu'il n'a point trouvé d'acte portant le nom de Molière, nul n'a le droit d'en trouver. Prétendre le contraire, c'est s'associer volontairement au fameux mystificateur gascon que M. Monval dénonce dans sa lettre, et qu'il se dit prêt à démasquer.
» Je serais curieux, entre parenthèses, de savoir si le mystificateur dont se plaint M. Monval est le même individu qui lui fit croire, de 1874 à 1878, comme il le dit dans sa lettre, que « les registres des paroisses de Bordeaux avaient été • brûlés dans un incendie». Peut-être celui qui trompa M. Monval de la sorte était-il lui-même un fureteur d'archives qui n'aimait pas la concurrence. En ce cas, M. Monval, si peu aimable pour les autres chercheurs, devrait trouver que le procédé est de bonne guerre.
» Mais ce qui est plus piquant encore que la première lettre de M. Monval, c'est la seconde, celle qu'il a écrite au Temps lorsque en présence de la copie certifiée de l'acte de baptême en question et d'une lettre conftrmative de fauteur de la trouvaille, il ne lui fut vraiment plus possible de contester la réalité du fait.
» Cette seconde lettre est tout simplement un petit chef-d'œuvre de vanité blessée et de mauvaise grâce. Permettez-moi de la citer en entier
la veille; et j'eus juste le temps, en courant au journal, de faire décomposer et supprimer mon post-scriptum, qu'on était précisément en train de mettre en page, et qui allait paraître deux heures après.
Je venais de m'apercevoir, au ton de cette seconde lettre où il n'est plus du tout question de moi, qu'avec un homme de la trempe de mon adversaire, les réponses écrites au jour le jour, dans les journaux, ne valaient rien : car il lui serait toujours facile, aux yeux du public, de se dérober. Ce qu'il faut en semblable occasion, c'est une critique continue, constamment appuyée sur des
« Il faudrait pourtant s'entendre. Si l'acte en question n'a point d'importance, pourquoi M. Monval avoue-t-il avoir tenté de le trouver, de 1874 à 1878, lorsqu'il voulut compulser nos registres paroissiaux? Car enfin, c'e'tait bien un acte de ce genre, je pense, et non point une affiche de théâtre qu'il espérait trouver dans des registres de paroisse.
» Et comme M. Monval a beau jeu de nous répéter qu'il n'est pas étonnant que Molière ait passé a Bordeaux en 1650, qu'on le savait déjà. (On, c'est lui, M. Monval, naturellement!)
» Eh! sans doute, on le savait (a), et sans doute aussi la nouvelle n'a étonné personne, mais on n'en avait pas la preuve. Celte preuve, beaucoup de gens l'avaient cherchée, M. Monval entre autres. Aujourd'hui, on l'a trouvée, et ce n'est pas M. Monval. Voila toute l'affaire.
» Et pour édifier ceux des lecteurs qui auraient été surpris de la façon discourtoise dont M. Monval traite ceux qui contrarient sa prétention à moiiériser sans concurrent, un de mes confrères m'adresse oes quelques lignes (fc), cueillies dans la collection du Moliériste (t. VIII, p. 222) et signées Dumonceau, pseudonyme de M. Monval lui-même. Elles donnent l'opinion, peut-être un peu sévère, mais énergiquement exprimée de M. Monval, sur l'incomparable artiste de lettres qui se nommait Théophile Gautier :
« Ce gros poussah gonflé d'outrecuidance et d'infatuation, ce fakir somnolent » envahi par la graisse au point de n'avoir plus que deux paupières en guise de » regards »
» Et voilà! Les moliéristes dissidents que M. Monval malmène ont de quoi se consoler : ils sont en bonne compagnie
» Comme je suis prêt à signer cette causerie moliëresque, je me prends à songer que si Molière lui-même, du séjour des ombres qu'il habite, pouvait voir ces querelles, il ne manquerait pas d'égayer les habitants des Champs-Elysées par quelque fine comédie sur les moliéristes acharnés après lui.
» Et j'y aurais ma place, sans doute, avec les autres, si je ne réussissais pus à désarmer le grand railleur en lui représentant que je me suis chargé d'une étrange besogne : celle, comme il l'a dit à peu près lui-même, qui consiste a amuser les honnêtes gens. » Argus. »
(ai Ici, M. Ernest Toulouse se donne le tort bien pardonnable de croire J/\ Monval sur parole ; on le satxiil xi peu que M. Paul Mesnard, une des plus grandes autorités « moliéresquea », pense qu'en ltîjG, entre le séjour à Narbonne et le départ pour Béziers, Molière avait « été, cette année encore, «s'établir pour quelque temps ù Lyon •. (Voyez Notice biographique . . ., p. 181.) Après cela, fiez-vous a l'exactitude des renseignements intéresses fournis par l'ancien directeur du Moliérittel
(6) J'ai déjà offert cette piquante citation à mes lecteurs dans mon CHAPITRE PREMIER; mais les perles littéraires de ce genre offrent cet avantage de pouvoir supporter facilement nnc seconde lecture.
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documents et des preuves, ne laissant pas passer une ligne, un tour de phrase, un mot, tant soit peu inexact et impropre, sans en faire ressortir de suite, impitoyablement, l'inexactitude et l'impropriété. A un pareil régime seulement l'adversaire « cale doux » (1), parce qu'il lui est impossible de faire autrement. Tout l'important, en pareil cas, c'est de garder soi-même son sang-froid. Mais c'est Va b c.
Quand M. Monval a vu que l'acte baptistaire de Bordeaux était authentique et dûment certifié tel, immédiatement il a cessé de parler de démasquer le mystificateur et de publier son nom. Mais toute médaille a son revers; me permettra-t-on de rappeler, en l'agrémentant pour la circonstance, le distique si connu de Théodore Polak :
Ce moliériste est très méchant, Quand on l'attaque il se défend ?
Oui, c'est maintenant à l'homme injustement attaqué et si étrangement diffamé à se défendre, ce qu'il fait en ce moment; et si l'on trouve qu'il y a mis le temps, il répondra que ce temps, il le lui fallait. On n'écrit pas un ouvrage du genre et de l'étendue de celui-ci les yeux fermés et au courant de la plume.
Qu'on ne s'y trompe pas, du reste : c'est avec une rapidité très grande que j'ai tracé le plan général de ce livre, dont rien, absolument rien, n'existait auparavant, et que j'en ai indiqué à l'avance sur le papier toutes les grandes lignes, chapitres, paragraphes, articles, divisions particulières; et depuis ce premier moment, je n'ai abso-
(*) A ceux qui trouveraient ici mes termes un peu vifs, j'aurais en vérité trop à répondre : d'abord, je prie le lecteur de bien le remarquer, je parle en ce moment d'un adversaire en général, sans application immédiate et sans citation de nom propre. Ensuite, il ne faut pas perdre de vue que M. Monval, lui, ne parlait rien moins, dans sa première lettre, que de me démasquer. Ce n'est jamais froidement que l'on répond à une accusation conçue d'une manière aussi directe et aussi virulente. Je prie du reste mes lecteurs de relire, à cette occasion, la note S de la paye 5 de mon premier volume.
l ument rien changé ni ajouté à ce plan. L'étendue extrême, hors de toute proportion avec le reste de l'ouvrage, du § 9 du chapitre second, pourrait faire croire à un appendice, à un second travail, ou préparé à l'avance, ou soudé, greffe et joint après coup au premier. Il n'en est rien. Et le § 9, nouveau comme le reste, existait, avec ses quarantedeux «articles», à la place même qu'il occupe, dans mon plan non modifié du premier jour, par la raison qu'il m*y a, de suite, paru rigoureusement obligatoire. De prime abord, en commençant et dès la première minute, sa nécessité absolue en cet endroit s'est manifestée à moi claire et nette. Il n'y a qu'une seule chose dont je ne me rendais pas exactement compte : je veux parler de son étendue qui a dépassé toutes mes prévisions, malgré les nombreuses «saignées» que j'ai jugé ensuite absolument indispensable d'y faire.
J'ai senti, j'ai compris que puisque la découverte à Bordeaux d'un acte concernant Molière avait instantanément évoqué, dans la pensée de M. Monval, l'idée d'une mystification coupable qui n'existait pas, en même temps que le souvenir de la publication de 1883 sur V Homme au masque, publication dont il a si mal compris le véritable caractère, je devais, pour être absolument complet, en me défendant contre ce même M. Monval et en écrivant précisément un livre intitulé Molière à Bordeaux, y introduire de plein droit et de toute nécessité une dissertation étendue, étudiée, détaillée et développée sur l'assimilation de Molière au mystérieux prisonnier gardé par Saint-Mars; examiner l'hypothèse «bordelaise» (bien qu'elle ait été trouvée et émise à Vichy) mise en avant par Ubalde ; et enfin prouver, par ma manière de discuter la question et d'en faire ressortir les côtés forts comme les côtés faibles : 1° que loin d'être une mystification dans
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le genre de « comme quoi Napoléon n'a jamais existé » , l'unification en une seule personne de Molière et du prisonnier masqué est parfaitement sincère, et offre au contraire matière à des rapprochements étonnants, à des rencontres curieuses et étranges, à des coïncidences singulières, à des synchronismes extraordinaires qui ne peuvent pas être tous l'effet du hasard; 2° que cette unification ouvre des horizons inattendus sur toute la dernière partie du règne de Louis XIV; 3° et qu'enfin, malgré l'absence complète de preuves positives (que je n'ai certes jamais cherché à nier, bien au contraire), cette assimilation pourrait bien devenir le dernier mot de la critique, touchant une question historique à peu près désespérée > et au sujet de laquelle le sagace et ingénieux M. Loiseleur lui-même, en cherchant bien cependant, n'est parvenu finalement à rien découvrir.
Le hasard, ce collaborateur aussi précieux qu'inattendu du désolé Ubalde, aurait donc été, en cette occasion, plus fort à lui tout seul que les Paul Lacroix, les Th. Iung, les Marius Topin, les Jules Loiseleur... et tant d'autres que, vu leur nombre, je renonce sagement à nommer ! car c'est bien ici ou jamais l'occasion de m 'écrier, comme Don Ruy Gomez de Silva au troisième acte iïHernani :
J'en passe! et des meilleurs.
§ 9. — Témoignages divers en faveur de M. Dast de Boisville.
Les trois lettres suivantes, qui nous ont été communiquées par M. Dast de Boisville, et que nous tenons particulièrement à donner, clôtureront et résumeront, on ne peut plus heureusement, le présent chapitre. Des papiers précieux de ce genre ne sont pas faits seulement pour être gardés dans un tiroir de secrétaire.