XXXI. Mignot, dit Mondorge
«Quand Mignot, autrement dit Mondorge, avait-il pu » être momentanément camarade de Molière en Lan- » guedoc et y jouer avec lui? N'est-ce pas en 1657, devant » les États? » À cette question que fait, page 191, M. Paul Mesnard, nous ne pourrions rien répondre de décisif, ail » est vrai que nous avons joué la comédie ensemble, et c'est » un fort honnête homme. » Voilà ce que dit de Mignot, étant à Auteuil, Molière à Baron. C'est Grimarest (La Vie de M. de Molière, p. 120-125) qui nous rapporte cette parole de Molière lui-même, et c'est sans aucun doute de Baron qu'il la tient.
XXXII. Foulle Martin ou, mieux, Faure Martin. C'est le «Martin, nom de baptême illisible», qui figure, page 846, au Dictionnaire de M. Jal. Son acte de mariage, église Sainte-Croix, Lyon, 29 avril 1655, le désigne comme «un des comédiens du prince de Conti». Dans l'acte de naissance, sur deux registres différents, de son fils Jean -Baptiste, paroisse Saint- André, Bordeaux, 15 aoust 1656, il est nommé, très distinctement, Faure Martin. — Mais voilà que M. Baluffe nous apporte des renseignements nouveaux et parfaitement inattendus sur son compte, page 222 et suivantes de son très curieux recueil : Autour de Molière (1889) :
« La plupart du temps, les mêmes sujets d'une troupe cumulaient trois ou quatre emplois aujourd'hui distincts et renfermés dans des spécialités exclusives. On sait que La Pierre, déjà nommé, était comédien, musicien, chanteur et danseur. Or, l'un des acteurs de sa compagnie, lors de sa
(>) Mondorge, dans le Moliérisle, .était le pseudonyme du rédacteur chargé, à la fin de chaque numéro, du Bulletin théâtral.
380 Chap. VIII,
fusion avec la troupe de Molière à Montpellier (1655), qui se qualifiait, à ce double titre, de « comédien de Mflf le prince de Conti », était en même temps un des collaborateurs de Perrin pour les Airs de cour dont il avait composé un recueil. Il y a dans le recueil de Perrin, entre autres morceaux, un Dialogue à deux voix par le sieur Martin, et ce Martin n'est autre que le «jeune Martin», célébré par Dassoucy dans son Ovide en belle humeur... (P. 222.)
» Revenons à Martin. Perrin le classe au niveau des plus célèbres musiciens d'alors. Le Père Ménestrier lui-même lui fait une place honorable parmi les excellents compositeurs du début. « Il y a, dit-il, plusieurs dia- «logues de Lambert, de Martin, de Perdigal, de Boisset et de Cambert, » qui ont servi, pour ainsi dire, d'ébauche et de prélude à cette musique » que l'on cherchait, et que l'on n'a pas d'abord trouvée. » Or Martin de la troupe de Pierre 'était probablement à Front [château, terre du marquis de Saint-Germain] pendant l'été de i656, au moment où s'inaugurait là, comme en partie de campagne, l'opéra français à ses débuts préalables et inconscient de l'importance historique d'une telle anticipation. La place de Martin devait être là (l)
Et par droit de conquête et par droit de naissance,
sa présence y était naturelle : Martin était un peu de la maison. (P. 223.) » Comme La Pierre, Martin, dit Foulle-Martin, était un comtadin. Il était né à « Aubignan », dont la seigneurie appartenait au marquis de Panisse-de-Fontevez de La Beaume-Suze, allié au Pianezze... (p. 223). — ... Dans l'acte de mariage du musicien Martin... on le dit «né à Aubignan, en France » (*). (P. 225.)
M. Auguste Baluffe va singulièrement vite, au sujet de Faure Martin, le comédien de la troupe de Molière; et Ton peut voir, dans les deux notes que motive l'extrait de son livre donné plus haut, pourquoi nous disons cela. Où, dans quel texte autre que le déchiffrement plus ou moins exact de l'acte de mariage de Lyon du 29 avril 1655, a-t-il trouvé d'ailleurs le nom de « Foulle Martin »?
(i) Le véritable séjour de Foulle ou Faure Martin, « comédien de M'Jr le prince de Conti » pendant télé de 1656, un acte authentique le prouve, était, n'en déplaise à M. Auguste Baluffe, la ville de Bordeaux, où l'on baptisait son enfant, auquel Jean-Baptiste Poquelin voulait bien servir de parrain à l'église Saint- André (a).
(2) « M. Baluffe nous paraît avoir trop béatement confondu le jeune Martin, musi- » cien, dont parle D'Assoucy, avec le comédien Foulle Martin qui fit partie de la » troupe de Molière en 1655. Il n'y a pas qu'un Lapierre et qu'un Martin, que » diable ! » Georges Monval, le Moiicriste, t. X, p. 345.
Ici, M. Monval me paraît avoir absolument raison, et sur toute la ligne.
(a) Il est du moins assez peu probable qu'il ait abandonna tont à coup, et la troupe de Molière à laquelle il appartenait, et sa femme prête à accoucher, pour aller au château de Front assister à « l'inauguration de l'opéra Français » !... N'étant pas sorcier, et ne possédant pas la science infuse, je prévois d i moins ici, dans tous les cas, l'objection possible de M. Baluffe.
XXXIII. Aune Reynis, d'après son acte de mariage à Lyon (1655); Anne Reynes, d'après le Dictionnaire de Jal, page 846; Anne Reynier, d'après l'acte de baptême de son fils Jean-Baptiste à Bordeaux (1656).
Comédienne de la compagnie du prince de Conti, épouse du précédent. On ne sait rien de plus sur son compte ni sur celui de son mari. «Pour ce qui est de » Martin et de sa femme, je n'ai pu soulever, dit M. Jal » (Dictionnaire, p. 847), le voile qui les cache et trouver » sous quels noms de théâtre ils jouaient. Il paraît qu'ils » restèrent dans les troupes de campagne. »
Anne Reynier ne serait-elle pas la même que .l'Anne ***, qui eut un enfant naturel à Narbonne, dont Molière lut également le parrain, cette actrice à laquelle nous avons donné plus haut (p. 378) le n° XXIX? Cette conjecture n'étant appuyée par aucune preuve directe, nous avons eu soin d'accorder à chacune des deux Anne de la troupe de Molière un numéro différent (1).
XXXIV. Mademoiselle Le Baron, ou simplement la Baron. C'est la mère du célèbre Michel Boiron dit Baron (*).
« Fille d'un comédien et d'une actrice dont les noms de théâtre ne sont pas venus jusqu'à moi, et qui ont peut-être joué sous leurs noms vérita-
(i) 11 y eut, plus tard, une troisième et une quatrième Anne dans la troupe de Molière: Anne Brillart, à qui, carrément et de sa propre autorité, M. H. Moulin donne l'enfant naturel baptisé à Narbonne le 10 janvier 1650; cette actrice épousa ensuite Marin Prévost. — Anne Gobert, qui épousa en premières noces Pierre Quéneaux, marchand mercier; en secondes noces, Jean-Louis Citoys, sieur de la Kichardière, et comédien selon toute probabilité. Cette dernière Anne, nous apprend le Journal de La Grange, page 18, était, dans la troupe de Molière, préposée à la recette et au contrôle. A son second mariage, elle « déclara ne pas savoir « signer ».
11 faut bien se garder de confondre Mademoiselle Anne Martin, qui fait l'objet du présent article XXXIII, avec damoisellc Anne-Marie Martin, femme de Jean- Baptiste Aubry, paveur du roi, celle qui a signé Anne Martin, le 29 mai 1677, au contrat de mariage d'Isaac-François Guérin, sieur d'Estrkhé, et de la veuve de Molière, Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjart.
(l) Pourquoi Boiron changea-t-il son nom contre celui de Baron? Pour le conformer, dit une tradition, à la prononciation royale [Voir Dictionnaire de Jal, p. 112] : c'est un peu là le sujet du charmant opéra-comique de Léo Delibes ; le Roi l'a dit.
382 Ghap. VIII,
blés, elle se nommait Jeanne Ausoult ou Ausou. Elle était dans la troupe de l'hôtel de Bourgogne avec ses parents, qui avaient pour camarade André" Boiron. Boiron n'était plus un tout jeune homme lorsque, épris de Jeanne Ausou, il obtint cette jeune fille de son père. Ce fut [le samedi 20 auril]... 1641 que fut célébré leur mariage... à la paroisse de Saint-Nicolas-des- Champs... André Boiron avait... environ quarante ans et sa femme seize quand on les unit... » A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 111.
Le fameux Michel [Boiron dit] Baron naquit, sixième et dernier enfant, de leur mariage, le 7 ou 8 octobre 1653.
Jeanne Ausou perdit son mari, André Boiron, mort en 1655 d'une blessure reçue en plein théâtre, en repoussant dédaigneusement du pied, dans le rôle du comte .de Gormas du Cid, l'épée trop affilée et tombée par terre de Don Diègue, père de Rodrigue. La mère de l'illustre Baron resta veuve sept ans (4). Elle mourut, nous dit Loret dans sa Gazette, le 6 septembre 1662. Elle était blonde, et d'une beauté remarquable. Elle joua à Rouen, au commencement de 4658. en même temps que la Béjart et la Duparo. Il est douteux cependant, somme toute, qu'elle ait réellement appartenu à la troupe de Molière proprement dite.
Et nous arrivons, sans trouver de nouveaux noms, à la fameuse représentation du 24 octobre 1658, donnée à Paris, nous disent La Grange et Vivot, « devant Leurs » Majestés et toute la cour sur un théâtre que le Roi » avait fait dresser dans la salle des Gardes du Vieux » Louvre. »
M. Paul Mesnard (Notice biographique, p. 206) reconstitue ainsi la réunion des dix artistes composant à ce moment [1658] la troupe de Molière. Je ne puis mieux faire que de reproduire ici sa liste :
(•) Thomas Corneille écrivait cependant le 19 mai 1658 à l'abbé de Pure : « Le » mariage de M"« Le Baron, si précipité, est une aventure surprenante... Elle s'est » lassée du veuvage. » Lotis Molanu, Molière...-, p. 111 et surtout 112;
« Molière, Béjart l'aîné (Joseph), Béjart cadet (Louis), Du Parc, Du Fresne, De Brie, et les demoiselles Béjart (Madeleine), Du Parc, De Brie, Hervé (lieneviève Béjart). »
M. Louis Moland (Molière..., p. 125), à ces dix artistes, ajoute un onzième sujet : « Groisac, gagiste à deux livres par jour. »
Nous jugeons peu nécessaire de donner à ce dernier un numéro d'ordre.
Ce n'est qu'en 1659 qu'apparaîtront : Jodelet (XXXV), De l'Épy (XXXYI), La Grange (XXXVII), Du Croisy (XXXVIII), Mademoiselle Du Croisy (XXXIX).
Inutile d'aller plus loin. Le n° XL serait Armande, et nous reporterait à trois ans en avant, en 1662. Mais la dernière fille de Joseph Béjart père et de Marie Hervé, ki future femme de Molière, ne figure-t-clle pas déjà plus haut, à l'année 1653, au n° XXV, et sous le nom de Mademoiselle Menou?... La question, à l'heure qu'il est, est loin, bien loin d'être encore élucidée si elle doit jamais l'être!... Qu'était la jeune enfant apparue soudain, sous ce nom de Menou, dans la distribution d' Andromède >} et aussi dans certaine lettre de Chapelle répondant à une lettre de Molière? On l'ignore! A son sujet, nous l'avons déjà vu (p. 376), MM. Auguste BalutYe et Georges Monval ont présenté de tout autres hypothèses.
Dans les numéros d'août et de septembre 1886, le MoUèritte publie (t. VIII, p. 135-136 et 174-178), sous les signatures Emile Campardon et Georges Monval, le contrat de mariage, — passé le 26 août 4659, à Paris, devant maîtres le Fouyn et le Vasseur, notaires, — de Jean- Louis Citoys, sieur de la Richardière, avec Anne Gobert, veuve de feu Pierre Quéneaux. La minute de ce contrat existe à Paris en l'élude de Me Tourillon. Elle contient vingt-huit signatures, dont celle de Molière.
384 Chap. VIII,
« La troupe au grand complet, sauf Mlle du Croisy (l), assistait au mariage Citoys-Gobert, ce qui nous a conduit à rechercher quels étaient ces futurs époux, demeurant l'un et l'autre rue des fossés S'-Gerrnainl'Auxerrois, à deux pas du Petit-Bourbon, où l'on représenta, le soir même du contrat, la Mort de Pompée devant la plus faible recette du mois, 90 livres.
» Le marié était-il un parent de François Citois, le médecin du cardinal de Richelieu? Avait-il pris le parti du théâtre sous ce nom de La Richardière que ne portait pas son père, et Molière l'avait-il connu en province ? Quoi qu'il en soit, il épousait MIle Gobert, que le Registre de La Grange indique, à la page 18, comme préposée à la recette et au contrôle, aux appointements de 3 livres par jour de représentation, de compte à demi avec Mlle de Lestang. D'où la présence de toute la troupe, Molière en tête, au domicile de la future, pour signer à son contrat.
» Heureux temps, où le théâtre ne formait qu'une grande famille, dont les « bas officiers», comme dit Chappuzeau, et les gagistes même n'étaient pas exclus (2) ! » Georges Monval, Le Moliériste, VIII, p. 175-170.
(») Et Philbert Gassot, qu'en fait M. Monval? Nous verrons tout à l'heure qu'il ne manquait personne à la troupe, et que Philbert Gassot, c'était précisément Mademoiselle Du Croisy.
(2) M. Monval accompagne la liste des témoins qui ont signé à l'acte, et les observations et réflexions que nous venons de reproduire, des considérations suivantes:
« Avez-vous remarqué que Molière signe en bonne place, immédiatement après le lieutenant général et le conseiller du Roi, au-dessous du prêtre, et bien avant ses camarades de théâtre? On lui fait évidemment honneur, il est bien le chef et le maître.
» Qu'était ce Lallemant, qui signe plus bas, et dont le nom des M azurés sent fort la comédie, avant Destouches et la Fausse Agnès?
» Julien Bedeau, c'est le vieux Jodelet, qui n'a plus une année à vivre.
» Edme Villequin, c'est le briard de Bric, que Molière devait appeler déjà « seigneur Villebrequin ».
» Quant à Marie Courtin de la Dehors, c'est par erreur que l'acte la dit retire de J.-B. l'Hermitte : le sieur de Vauselle vivait encore deux ans plus tard, puisqu'il a signé à l'acte de vente du 7 juin 1661 publié par M. Eudore Soulié.
" C'est à tort aussi que le contrat appelle Mlle de Brie Marguerite Leclerc; elle a d'ailleurs signé de son vrai prénom, Catherine.
•• Françoise Guillin, qui signe au-dessous d'elle, était peut-être une employée du théâtre.
» Louis Béjart, c'est Béjart le cadet, alias M. de l'Éguisé.
» Grésinde, sa sœur, sera bientôt Mademoiselle Molière et ne se contentera plus d'un seul prénom : elle signera couramment Armande-Grésinde-Clairc-Élisabeth Béjart.
» Marie Brunct est la veuve du pàtissier-poète de la rue Saint-Honoré, Cyprien Ragucncau de L'Étang, un vieux camarade qu'on a laissé en route et qui dort, sous la pierre, à Saint-Michel (?) de Lyon; elle est, ainsi que la future [Anne Gobert], préposée à la recette et au contrôle.
» François Bedeau, c'est M. de l'Espy, le frère de Jodelet.
» Madelon Dufresne, probablement une fille du premier associé de Molière, de Charles Dufresne, qui vient de quitter la troupe à Pâques pour se retirer à Argenlan, ne serait-elle pas cette demoiselle Menou dont on cherche depuis si longtemps l'identité?
<> Enfin, Geneviève Béjart n'est autre que M11» Hervé, et Marie de l'Etang, alors âgée de vingt ans, sera plus tard M»« de La Grange. » Georges Monval. Le Moliériste, t. VIII, p. 176-177.
Cette liste du 26 août 1659, qui présente les noms de tout le personnel du théâtre de Molière au grand complet, y compris ceux des bas officiers et des gagistes même, est d'un intérêt et d'une importance que je n'ai pas besoin ici de faire ressortir : aussi est-ce avec très grand empressement que je la donne ci-dessous en ayant soin, pour en augmenter encore, si possible, la valeur et l'utilité, de faire suivre chaque nom d'artiste de son numéro d'ordre :
J.-B. Poquelin [II, p. 190].
Dubois [Bourgeois de Paris. — Cf. XIV, p. 233].
Lallemant [voir M. Monval, en notc,p. 384].
Delà Grange [XXXVII, p. 383].
Blanchin [Bourgeois de Paris].
M.C. Deladehors [XXVII, p. 377].
Catherine Leclerc [XX, p. 368].
Françoise Guillin [Voir M. Monval, en note, p. 384].
Gresinde [Armande] Béjart [XL, p. 383].
Manon Dufresne [XXV?..., p. 376].
Geneviefve Béjart [V, p. 192].
Marie Deletang [Fille de XXIII].
Marie Brunet [Femme de XXIII].
J. Bedeau [XXXV, p. 383].
Ferry [Conseiller du Pioi].
De Madot [Lieutenant général].
Dubois [Huissier des Tailles. — Cf. XIV, p. 233].
De la Porte [Marchand à Paris].
Du Croisy [XXXVIII, p. 383].
E. Villequin [XXI, p. 370].
Marie Ilerué [Mère de XL, V, IV, XIX].
M. Beiar (») [IV, p. 191].
Louis Bejard [XIX, p. 367].
(i) Jf. Béiar : c'est ainsi que signera toute sa vie Magdeleine Béjart, la belle comédienne, la première maîtresse de Molière.
386 Chap. VIII,
F. Bedeau [XXXVI, p. 383].
Philbert Gassot [XXXIX, p. 383] (?).
Louis Rossignol [Prêtre].
Lefouyn [Notaire].
Le Vasseur [Notaire].
[Archives Nationales, Y 197, f° 284. — Minute conservée en l'étude de Me Tourillon.]
Les sieurs Ogier Lallemant, sieur des Mazures, Françoise Guillin, Jean-Louis Citoys, sieur de la Richardière, Anne Gobert [Mademoiselle Quéneaux, puis Mademoiselle de la Richardière], seront-ils jamais comptés — par ceux qui, dans les temps futurs, s'occuperont des origines de la Comédie Française, — au nombre des artistes faisant véritablement partie, en 1659 et années suivantes, de la troupe de Molière? Nous ne le pensons pas; nous croyons cependant utile de les faire ressortir ici tous les quatre au point de vue simplement interrogatif, au cas où, dans la suite, on en découvrirait plus long sur le compte de l'un ou de plusieurs d'entre eux. Ce que je ne crains pas de dire, c'est que la pièce en question, découverte successivement dans ses deux états (signée partiellement sur la pièce des Archives Nationales, et totalement sur la minute conservée en l'étude de M6 Tourillon) par MM. Emile Campardon et Georges Monval, est du plus haut intérêt; et que les notes du directeur du Moliériste indiquent hautement combien ce dernier, quand il examine sans aigreur
(•) C'est-à-dire Mademoiselle Du Croisy, celle-là même dont M. Georges Monval, plus haut, a fait ksssortir l'absence (a). Son nom est sur le contrat, mais elle n'a pas signé. M. Georges Monval, dans le Moliériste, tome V, page 243, nous dit avoir trouvé, aux archives de l'état civil de Montargis (Loiret), « une... famille bien » intéressante pour nous, celle des Gassot, à laquelle appartint Du Croisy. » C'est en toutes lettres! Est-ce donc à nous qu'il appartient de faire remarquer à M. Monval que Philbert Gassot n'est autre que Mademoiselle du Croisy, qui sans cela, de toute la troupe, manquerait seule à l'appel? On me dira peut-être, il est vrai, que Philbert ne semble guère devoir être un nom de femme? Dans tous les cas, et quoi qu'il en soit, je vais moi-même au-devant de l'objection.
(a) a La troupe au grand complet (sauf M'' Du Crois;/} assistait au mariage C'itoys-Go'bert. « Ainsi 8'eiprime M, Moirral.
et sans parti pris un document d'une certaine importance, sait l'accompagner et l'éclairer de commentaires aussi instructifs qu'ingénieux.
Dans le Moliériste du mois de mars 1883 (t. IV, p. 361- 362) a paru sous ce titre : Molière à Montargis, et dû à la plume de M. Th. Cart, un article concernant la troupe de Molière en 4652, et que décidément nous ne pouvons reproduire autrement et ailleurs qu'en note ('), car la pièce qui fait le fonds principal de cet article nous semble fort mystérieuse, et surtout singulièrement sujette à caution. M. Th. Cart le reconnaît lui-môme indirectement en ces termes, dans le dernier alinéa de son article :
« Cette pièce m'a paru cependant, malgré son invraisemblance, assez curieuse pour être publiée dans le Moliériste. Un autre chercheur sera peut-être plus heureux que moi et saura en tirer un renseignement exact sur les pérégrinations de Molière. » Tu. Cart, Le Moliériste, IV, p. 362.
Nous avons cependant nos motifs particuliers en reproduisant en note et au bas des pages 387-388 l'article de M. Th. Cart: c'est qu'on y rencontre un nom de lieu: Montargis, puis un nom de famille : Boivin, qui se retrou-
(') « Molière a Montargis.— En feuilletant, il y a quelque temps, à la bibliothèque de Montargis, un ouvrage manuscrit, composé par Boivin et intitulé: Notices sur Montargis, j'ai trouvé, au tome II, sur un feuillet intercalé à la page 708, la note suivante. Malgré la singularité de sa rédaction, je puis garantir l'exactitude de la copie qui en a été prise :
€ Dans le courant de l'hiver 1652, une troupe d'acteurs ambulants, au nombre de 15 » à 16, vinrent donner quelques représentations ; cette troupe était sous la direction de « Molière, et parmi ses acteurs on distinguait les sieurs Ducroisy, Béjart, Lagrange, » Duparc, 3/"e» Bèjard, Duparc. (ils reçur) (a) un d'eux reçut même des pommes à la « figure, ce qui est la preuve de sa bonté.
» (Molière composait alors l'Étourdi.
» M* de MUa de Montpensier.) »
«Cette note n'a été écrite qu'au commencement de notre siècle. La collection Boivin n'a d'ailleurs été formée qu'en 1840 sur des documents authentiques (?) épars dans les greniers de la mairie. On n'a retrouvé aucune des pièces dont s'est servi M. Boivin. Monsieur Mouflet, secrétaire de la mairie de Montargis, à l'amabilité duquel nous devons ces derniers renseignements, a bien voulu aussi parcourir les archives de l'époque. Il n'a trouvé aucune mention de Molière. Monsieur E. Camus, receveur de l'hospice de Montargis, a vainement cherche, dans ses registres, trace de représentations théâtrales en 1652 à Montargis.
«D'autre part, cette note ne se trouve pas, comme l'auteur semble l'indiquer, dans les Mémoires de Mademoiselle, ni dans aucun des nombreux autres mémoires
(a) « Ces deux mots sont biffés dans l'original. ■ (.Vote de M. Th. CaTl.)
388 Chap. VIII,
vent à plusieurs reprises différentes dans certaines circonstances, trop nombreuses pour être dues au hasard, de l'histoire de la vie et des ouvrages de Molière. Je suis d'ailleurs de l'avis de M. Th. Cart : on aurait tort de négliger, de dédaigner tout à fait certaines pistes, en apparence invraisemblables. Qui sait ce que telle ou telle d'entre elles peut réserver un jour au moliériste opiniâtre et sans parti pris qui s'occupera sérieusement de les poursuivre jusqu'au bout, sans se lasser et sans se soucier surtout du qu'en dira-ton?
C'est à Montargis que Catherine Poquelin, la demi-sœur de Molière, fille de Catherine Fleurette, baptisée le 15 mars 1634, se fit religieuse le 20 janvier 1655 à la Visitation (Sainte-Marie de Montargis). C'est à Montargis que, vingt et un ans avant Catherine Poquelin, Agnès Asselin, pupille de Louis de Cressé et fille mineure de feu Sébastien Asselin et de Geneviève Bastelard, se retira, en 1634, au monastère des Bénédictines (1). — C'est à
de l'époque que j'ai consultés. Enfin, et c'est là ce qu'il y a de plus grave, soit au commencement de 1632, quand Molière revenait de Poitiers (si, ce dont je doute, il y est allé), soit à la fin de l'année quand il se rendait a Lyon, la troupe ne comptait point encore parmi ses membres les sieurs Du Croisy et Lagrange... » Tu. Cart, Le Moliériste, IV, p. 361-362.
On a plus d'une fois, ce me semble, agité la question de savoir si, personnellement, et avant i659, La Grange n'aurait pas, une première fois et en province, fait partie de la troupe de Molière, où l'aurait peut-être attiré la présence de celle dont il devait faire un jour sa femme. Si, dans la farce des Précieuses, à laquelle Rœderer (cf. P. Mksnard, Police, p. 185) fixe la date de 1654, les noms de La Grange, de Du Croisy, de Jodelet étaient réellement ceux de trois des personnages (ce que néglige de nous indiquer Mma de Villedieu dans son récit de la farce des Précieuses), il serait donc prouvé par là que les comédiens qui portaient ces trois noms auraient, vers 1654, une première fois fait partie de la troupe de Molière; et 1654 est assez rapproché de 1652 pour rendre sinon probables, du moins possibles, les représentations des deux premiers à Montargis. Mais tout ceci est bien conjectural!
(i) «Le vendredi 17 mars 1634, Louis de Cressé, marchand tapissier à Paris, adresse au lieutenant civil une requête « expositive que comme tuteur d'Agnès » Asselin, fille mineure de feu Sébastien Asselin et de Geneviève Bastelard, icelle «Agnès Asselin se seroit retirée au monastère des Bénédictines de Montargis, et » voulant prendre l'habit en ladite religion, auroit mandé ledit exposant, son » tuteur, qu'il auroit passé contrat pour ladite Agnès Asselin avec lesdites reli- » gieuses, par-devant Bureau, notaire audit Montargis, le -25 novembre dernier. » Parmi les parents assemblés sur cette requête, figurent Louis de Cressé le jeune, marchand tapissier, cousin paternel, et Jean Poquelin. patent de. ladite Agnès. » (Archives de l'Empire, minutes du Châlelet, Y 3900). — Eidore Sollié, Recherches sur Molière, Documents, p. 195, note 1.
Montargis, dont les archives remontent à 1566, que se trouvaient, de 1630 à 1634, époque de la naissance de plusieurs de leurs enfants, Estienne Desurlis et Françoise Lesguillon, le père et la mère de l'actrice Catherine Desurlis, notre n° X; le père et la mère également d'Étiennette Desurlis, la femme de Brécourt [Guillaume Marcoureau]. — C'est à Montargis encore, c'est à Montargis toujours que M. Georges Mon val a été « mis sur la » piste d'une autre famille bien intéressante pour nous, y> celle des Gassot, à laquelle appartient Du Croisy (notre » n° XXXVIII). Le créateur du rôle de Tartuffe, dit très » justement M. Monval, a bien droit à une place d'hon- » neur, etc. ». Ce qui n'a pas empêché le même M. Monval de ne pas reconnaître Mademoiselle Ducroisy (notre n° XXXIX) assistant, sous le nom de Philbert Gassot, au mariage de Jean-Louis Citoys et d'Anne Gobert, à Paris, le 26 août 1659. — C'est à Montargis, enfin et toujours, que la note tirée de la collection « Boivin » vient de nous transporter.
Passons maintenant au nom propre Boivin. C'est à M. Boy vin, prêtre, docteur en théologie à Saint-Joseph, qu'aurait été écrite, par un ecclésiastique, peu de temps après «la mort de Molière», la lettre relative aux « funérailles de Molière » au cimetière Saint- Joseph; lettre découverte bien tardivement, publiée par M. Benjamin Fillon, en 1871, pages 28 et 29, « Appendice, » de ses Recherches sur le séjour de Molière dans l'Ouest de la France en 4648 ; « et qui offre, dit M. Louis Moland, un » caractère d'authenticité incontestable. » — Quel est ce Boyvin, qui a besoin qu'on le renseigne sur une cérémonie funèbre venant de se passer dans sa propre paroisse, et dont la lettre à lui adressée est retrouvée si
pièces, relatives à Molière, ont si extraordinairement disparu? Il ne serait autre que Louis Boivin, qui fut plus tard membre de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Est-ce certain? — En 4736, Me Boivin, notaire au Châtelet de Paris, établit l'acte par lequel le sieur Claude de Rachel, sieur de Montalant, époux de la fille Molière (Esprit-Madeleine Poquelin), demeurant rue de Calais à Argenteuil, donne, au couvent des Augustins de ce bourg, une chapelle sous l'invocation du Saint- Esprit, qu'il avait fait élever à côté de sa maison. — Enfin, au xixe siècle, nous trouvons à Montargis la note rédigée par un Monsieur Boivin (quel est ce Boivin?), qui forma en 1840 «la collection Boivin», reproduite cidessus, note 1 de la page 387, et signalant à tort ou à raison le passage de Molière et de sa troupe à Montargis en 4652.
Ces noms, de Montargis et de Boivin, que l'on retrouve continuellement à propos de Molière, sont-ils simplement l'effet de purs hasards? Ils n'ont pas laissé que de me frapper, et je les signale, sans y attacher, comme on le pense bien, une extraordinaire importance.
§ 2. — La troupe de Molière pendant l'hiver de 1655-56.
La troupe du prince de Conti, dirigée par Molière, Dufresne et les Béjart, passa l'hiver de 4655-56 à Pézenas, où se tint la session des États du 4 novembre au 22 février.
D'Assoucy, qui se trouvait à Avignon dans un état plus que précaire, y rencontra, fort heureusement pour lui, Molière et sa troupe, et partit avec eux pour Pézenas. Laissons-lui ici la parole :
« Mais comme un homme n'est jamais pauvre tant qu'il a des amis,
ayant Molière pour estimateur et toute la maison des Béjart pour amie(1), en dépit du diable, de la fortune et de tout ce peuple hébraïque, je me vis plus riche et plus content que jamais; car ces généreuses personnes ne se contentèrent pas de m'assister comme ami, elles me voulurent traiter comme parent Étant commandés pour aller aux États, ils me menèrent avec eux à Pézenas, où je ne saurais dire combien de grâces je reçus ensuite de toute la maison. On dit que le meilleur frère est las, au bout d'un mois, de donner à son frère; mais ceux-ci, plus généreux que tous les frères qu'on puisse avoir, ne se lassèrent point de m 'avoir à leur table tout un hiver. » D'Assoucy, Avantares, chap. IX, p. 316-317.
« Là [à Avignon] elle [la troupe du prince de Gonti] reçut l'ordre de se rendre aux États convoqués par le prince de Conti pour la session qui s'ouvrit le 4 novembre 1655 à Pézenas. Le prince et la princesse logeaient dans l'hôtel d'Alfonce, grand prévôt de Guienne. Les appartements y étaient assez vastes pour que Ton y jouât la comédie.» Paul Mesnard, Notice biographique, p. 169.
C'était encore jusqu'à un certain point le temps de la grande faveur de Molière et de sa troupe auprès du
(i) « On vivait grassement dans la maison de Molière, où Madeleine, en bonne ménagère, maintenait l'ordre et l'abondance. Peu habitué à cette vie confortable et facile, le musicien profite largement de cette douce hospitalité et s'en félicite en vers agréables :
Qu'en cette douce compagnie,
Que je repaissois d'harmonie,
Au milieu de sept ou huit plats,
Exempt de soins et d'embarras,
Je passois doucement la vie!
Jamais plus gueux ne fut plus gras;
Et quoiqu'on chante, et quoiqu'on die
De ces beaux messieurs des États,
Qui tous les jours ont six ducats,
La Musique et la Comédie
A cette table bien garnie,
Parmi les plus friands muscats,
C'est moi qui soufflois la rôtie
Et qui buvois plus d'ypocras (a).
» Voilà, on l'avouera, un train de vie bien différent de celui de ces misérables saltimbanques que Scarron nous a dépeints et auxquels on a si souvent assimilé les camarades de Molière. » Jules Loiseleur, les Points obscurs de la vie de Molière, p. 183-186. — Nous avons déjà reproduit, tome Ier, page 395, le passage complet de M. Loiseleur d'où ces lignes sont tirées.
« 11 [Dassoucy] trouvait de tels amphitryons bien dignes de représenter dans le monde les personnages des princes qu'ils représentaient tous les jours sur le théâtre. Et vraiment, pour donner de tels festins, il fallait que, sans être de grands princes, ils fissent assez bien leurs affaires.
» Dassoucy se vante d'avoir reçu des présents considérables du prince de Conti, du généreux Monsieur de Guilleragues et de plusieurs personnes de cette cour. Ce fut surtout sans doute à la recommandation de Molière, peut-être aussi comme musicien et comme joyeux esprit; ce qui pourrait confirmer la conjecture que dans l'esprit de Conti le renoncement aux amusements était encore en balance, et qu'il y avait lutte entre l'influence de l'évèque rigoriste [Nicolas Pavillon, évêque d'Aleth] et celle des bons vivants dont le prince était entouré. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 172.
(al Les Avanliires de Monsieur il'Assoucy, chapitre IX, pages 316 et 317.
392 Geîap. VIII,
prince de Conti; faveur dont l'abbé de Voisin, aumônier du prince, rappelle le souvenir en ces termes :
« Monseigneur le prince de Conti avoit eu en sa jeunesse tant de passion pour la comédie qu'il entretint longtemps à sa suite une troupe de comédiens, afin de goûter avec plus de douceur le plaisir de ce divertissement; et ne se contentant pas de voir les représentations du théâtre, il conféroit souvent avec le chef de leur troupe, qui est le plus habile comédien de France (4), de ce que leur art a de plus excellent et de plus charmant. Et lisant souvent avec lui les plus beaux endroits et les plus délicats des comédies tant anciennes que modernes, il prenoit plaisir à les lui faire exprimer naïvement; de sorte qu'il y avoit peu de personnes qui pussent mieux juger d'une pièce de théâtre que ce prince. » L'abbé de Voisin, Défense du Traité de Monseigneur le Prince de Conti touchant la comédie et les spectacles, p. 419.
Un procès-verbal des Archives de Pézenas, du 4 novembre 1655, nous fait assister à la réception assez étonnante que fit, à l'hôtel d'Alfonce, le prince de Conti à des députés qu'il ne put recevoir que dans les corridors, faute de place, les appartements étant occupés par MM. les comédiens de Son Altesse Royale :
«Les évoques de Béziers, d'Uzès et de Saint-Pons, en rochet et en camail; les barons de Castries, de Villeneuve et de Lanta, députés par les États pour complimenter S. A. R. le prince de Conti, se rendirent en l'hôtel de M. d'Alfonce, où logeoit ledit seigneur. Le prince de Conti les reçut à la porte du vestibule qui regarde la cour, et, après les avoir fait entrer, leur dit qu'il étoit forcé de les recevoir en cet endroit, parce que sa chambre étoit en un extrême désordre à cause de la comédie; sur ce, les compliments furent faits (2). » Histoire des pérégrinations de Molière dans le Languedoc (d'Emmanuel Raymond), p. 59 et 60.
(*) « Ce témoignage, qui n'est pas suspect de partialité pour un comédien si peu ménagé dans le Traité dont l'abbé écrivait la défense, nous montre quelle place Molière s'était déjà faite par la distinction de son esprit, et comme il savait donner des preuves d'une sérieuse étude des meilleurs modèles de son art, étude bien difficile cependant dans ces années si remplies par les occupations de son métier. Nous apprenons aussi là quelle fut un moment l'intimité de ses relations avec le prince spirituel et lettré, qui n'y cherchait pas seulement un amusement frivole.
» Une faveur dans laquelle la plus juste estime semblait avoir solidement établi notre poète, ne pouvait se perdre en un jour. Nous croyons que les remords éveillés par l'évèque d'Aleth mirent quelque temps a faire leur œuvre. Il est clair par le récit de Dassoucy que, durant la session de Pézenas, la troupe ne s'éloigna pas. Le prince de Conti n'en était pas encore à se priver de la comédie et à en priver les États. Le parasite de la troupe [D'Assoucy] parle de tout un hiver pendant lequel il fut régalé par elle. Si les comédiens ne se lassèrent pas, comme il dit, de le voir à leur table, il s'en lassa lui-même moins encore. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 171.
(2) « Ce sont probablement Messieurs des États qui ont fait enregistrer, dans
« Les comédiens, dit M. Louis Moland, demeurèrent à Pézenas pendant toute la durée de la session (4 nov. 1655, 22 février 1656). Pendant ce séjour et d'autres qu'ils firent en cette ville, ils ne manquèrent pas de faire des excursions dans les pays d'alentour; ils allèrent donner des représentations dans les châteaux et les villages. Il y a tout un ensemble de traditions recueillies tardivement, plus ou moins suspectes... » Louis Moland, Molière-Garnier, t. Ier, p. 98.
Ces traditions, nous n'avons pas à les raconter ici : elles nous éloigneraient trop de notre sujet principal. M. Moland les énumère ainsi : La Fontaine de Gignac, la Valise perdue ('), la Lettre improvisée [chez le barbier Gély]. On en trouvera les récits détaillés pages 98, 99, 100, 101 de son remarquable livre : Molière, sa vie et ses ouvrages.
«Ce qui, dans tout ceb, nous semble le plus intéressant, c'est que, une juste part étant faite aux fables qu'est venue y mêler l'imagination populaire, la mémoire du passage de Molière est resiée dans tout ce pays, et non seulement celle de ses excursions dans les environs de Pézenas, mais de son séjour à Pézenas même. La boutique de son perruquier-barbier Gély est demeurée célèbre. Dans ce qui en a été raconté, il peut bien y avoir quelques broderies, mais tout ne parait pas inventé. Le fauteuil où Molière se tenait assis dans la boutique, pendant que les gens du pays y venaient jaser en se faisant accommoder, est un témoin que son ancienneté recommande; on dit avoir de bonnes preuves qu'il n'a jamais été perdu de vue. Il est à Paris depuis 1873. » Paul Mesnard, Notice biographique sur Molière, p. 174.
Deux pièces ont malheureusement disparu des archives de Pézenas et de Marseillan.
La première est ainsi désignée dans une lettre d'un
toutes ces circonstances, celte réception cavalière, peu propre à les rendre bienveillants pour les comédiens, si en faveur à l'hôtel d'Alfonce. On n'avait cependant que patience a prendre. Il parait bien que le temps de cette session de Pézenas fut celui où le vent se mit à tourner contre le théâtre. L'austère évêque d'Aleth Nicolas Pavillon, venu aux États, rendit visite au prince, qu'il trouva malade... A ce moment..., il y eut certainement de sévères paroles sur les dangers d'un goût si vif pour la comédie. Le temps d'une rupture éclatante avec ce profane divertissement n'était pas encore venu. Mais il est vraisemblable que Molière trouva dès lors du refroidissement. « Paul Mesnaiid, Notice biographique sur Molière, p. 169-170. (') Cette valise perdue fut tellement prise au sérieux par Edouard Fournier, qu'il en fit le sujet (sous le titre « la Valise de Molièie ») d'une « comédie en un acte » et en prose, avec des fragments peu connus attribué* à Molière, représentée pour la » première fois, à Paris, au Théâtre-Français, le 1b janvier 18G8, uour le 2»6« anni- » versaire de sa naissance. »
habitant de Pézenas (M. Poitevin de Saint-Cristol) à Gailhava, reproduite par ce dernier en 1802, pages 305- 307 de ses Études sur Molière :
« La lettre du prince de Conti aux consuls de Pézenas, dont on vous a parlé, ne contient rien de bien remarquable. Elle leur ordonne d'envoyer des charrettes à Marseillan pour transporter de là à la Grange-des-Prés Molière et sa troupe. Je n'ai pu m'en procurer la lecture; elle a été enlevée, dans ces derniers temps, des archives de la commune, et l'on ne sait ce qu'elle est devenue... »
Cette dernière ligne fait rêver! Quoi, vers 1802, recherchait-on donc encore avec cet empressement inexplicable, pour la faire disparaître à jamais, une lettre du prince de Conti parce qu'il y était question de Molière?... Il y a là de quoi se désespérer. Mystère infernal! ne finira-t-on donc pas par avoir raison de toi?...
Cette même lettre, adressée de Pézenas à Cailhava par M. Poitevin de Saint-Cristol, contient encore le passage suivant :
« La seule chose relative à Molière, consignée dans les archives de Marseillan, c'est qu'il fut établi une imposition sur les habitants de ce bourg pour indemniser Molière, qui était allé avec sa troupe y jouer la comédie... »
Enfin! l'établissement d'une imposition spéciale, consigné sans doute sur un registre de l'époque, cela ne disparaît pas, cela ne s'envole pas, cela ne s'enlève pas ni ne se détruit aussi facilement qu'une simple lettre!... «Mais cette dernière pièce, dit M. Moland, page 101, » cette pièce, qu'il serait bien curieux de vérifier, a dis- » paru aussi. » En vérité, il fallait s'y attendre ! Une pièce concernant Molière, aussitôt signalée, aussitôt détruite. C'est de la féerie.
« M. Charles Labor, — nous apprend M. Gustave Larroumet dans le Moliériste (t. VI, p. 173), — M. Charles Labor, président de la Société archéologique de Béziers, — signale une pièce peu connue : « M. de P...,
» dit-il dans une note, conserve à Pézenas une quittance de la somme de » trente livres faite au nom de Molière parmi voiturier qui l'avait conduit, i ainsi que toute la troupe, à Marseillan et ramené à Pézenas. » On accueillerait avec reconnaissance quelques détails sur cette pièce, sa teneur, son authenticité et son histoire. » Gustave Larroumet, Le Moliériste, n° 66, septembre 1884, p. 173.
Et de trois!... Et de trois pièces, concernant Molière, cl que nous n'avons pas,.. !
Il nous en est arrivé jusqu'à deux, cependant, provenant de Pézenas, et appartenant à la même époque:
L'une est un autographe de Joseph Béjart [fils], une quittance pour la somme à lui payée, — par le trésorier de la Bourse des États de Languedoc, — de quinze cents francs, accordée pour son ouvrage Recueil des filtres, qualités, hlazons et armes des seigneurs des Etats généraux de la province de Languedoc :
« Jay receu de Monsie1" Le Secq (i) la somme de quinze cents liures qui m'a esté accordée par la délibération des Estats pour la composition dun liurequejay présenté a la prouince de la quelle somme ie quite ledit Monsier Le Secq. fait a Pézenas ce 24e feburier 1656. Bejar. — Pour 1500 livres. »
Nous arrivons enfin à la pièce des pièces, à la merveille des merveilles, à la rareté phénoménale par excellence, à la quittance autographe, fournie au même Le Secq, écrite, datée et signée... par Molière. Nous copions ce document de premier ordre dans le Rapport de M. de la Pijardière sur la découverte d'un autographe de Molière publié à Montpellier en 1873 par l'éditeur C. Coulet :
t J'ay receu de Monsieur le Secq, thresorier de la bourse des Estats du languedoc, la somme de six mille liures a nous accordez par messieurs du
(') Tout se correspond, tout se complète, tout est en corrélation et en synchronisme dans la vie Téelle et l'Histoire vraie. Je lis dans la Vérité sur l'homme au manque de fer, de M. Th. lung, par nous si souvent citée plus haut (chapitre II. § 91, a l'article consacré a la marquise de Brinvilliers, pages 285-286 : « Pierre-Louis de » Reich de Penautier, ex-commis des finances, épousa une demoiselle Lesecq, fille » unique de M. Lesecq, trésorier de la bourse des états de Languedoc... »
Bureau des comptes de laquelle somme ie le quitte faict à Pezenas ce vingt quatriesme iour de feburier 1656. Molière ./• — Quittance de six mille liures (*). »
Douze ans après, en 1885, le même M. de la Pijardière publiait, dans le Moliériste de novembre 1885, une seconde quittance, encore découverte par lui, de cinq ans
(i) «L'écriture est rapide, nette, large, déliée, élégante; on sent une main sûre d'elle-même et déjà imbue des principes graphiques modernes; principes qui ne triomphèrent définitivement de la routine des scribes que vers le milieu du siècle suivant.
» Grâce à cette demi-page destinée à rester comme le plus beau spécimen de l'écriture de Molière jusqu'au jour où un chercheur plus fortuné que nous aura mis la main sur une lettre ou sur un manuscrit, la plume de Molière nous est désormais connue et la science peut défier les faussaires.
» Cet autographe, d'une si haute importance par sa valeur intrinsèque, offre tout autant d'intérêt par son contenu à qui se rappelle les circonstances déjà élucidées de la vie de Molière dans le Languedoc.
» Se basant sur les témoignages de Lagrange et de Vinot [Vivot], camarades du poète, les écrivains du xvm» siècle et ceux du commencement du xix* avaient accepté comme une tradition glorieuse pour le prince de Conti le souvenir de ses bienfaits à l'égard de Molière. Cependant depuis une vingtaine d'années le défaut de preuves à l'appui de cette assertion l'avait fait rejeter à peu près complètement et le prince de Conti avait perdu vis-à-vis de nos contemporains le titre de Mécène de son ancien condisciple. 11 faut le lui rendre aujourd'hui, quoique son nom ne soit pas prononcé dans la quittance que nous venons de reproduire; c'est à la seule influence du prince que Molière a dû cette générosité du bureau des comptes, sorte de commission des États de Languedoc, laquelle n'agit point dans cette circonstance en vertu d'une délibération de l'assemblée, mais sous la pression du gouverneur de la province, représentant spécial du Roi près des États. Autrement les procès-verbaux des délibérations qui mentionnent jusqu'aux minimes récompenses accordées au sonneur de cloches, à l'organiste, au corps de musique, etc., ne seraient pas restés muets au sujet de la grosse somme dont le budget de la province allait se trouver grevé. Le rapprochement des dates nous fournit une autre preuve. La session de 1653-1656 ouverte à Pézenas, le A novembre 1655, avait pris fin le 22 février 1656, et c'est avant de se séparer définitivement, le jour même de la clôture ou le lendemain, que le bureau des comptes accorda à Molière la gratification qu'il s'empressa de se faire payer. Comment supposer qu'une commission se serait exposée sans l'ordre exprès du gouverneur aux reproches de la puissante assemblée, voire même à un recours en garantie?... (P. 10 à 14.)
» Un chercheur de beaucoup de mérite et qui le premier a étudié sérieusement, aux sources originales, la vie de Molière en Languedoc [M. Emmanuel Raymond], avait déjà découvert, il y a quinze ans, qu'aussitôt après la session des États, en février 1656, le prince de Conti avait fait donner à la troupe de Molière un mandat de cinq mille livres sur le fonds des étapes de la province. Sans doute le prince n'avait pas cru les services de Molière suffisamment rétribués par la somme de six mille livres accordée par le bureau des comptes, et il y avait ajouté cette assignation sur la caisse des étapes dont les fonds étaient plus directement à sa disposition.
» 11 est vrai qu'on a reproché au prince de n'avoir pas fait ces générosités de sa poche; mais la troupe de Molière n'avait pas été affectée à ses seuls plaisirs; en l'hébergeant comme il le fit dans le domaine de la Grange des-Prés il avait cru s'imposer un assez grand sacrifice personnel. Aux États incombait maintenant le soin de payer des distractions organisées à leur intention, auxquelles ils s'étaient associés et qui avaient contribué à rehausser le renom littéraire de la province et
et plusieurs mois antérieure à la précédente, et dont voici à son tour le texte :
t J'ay receu de Monsieur de penantier (') la somme de quatre mille liures ordonnées aux comédiens par Messieurs des E*tats. faict a pezenas ce 17e décembre mil six cent cinquante. Molière pour 4,000 1. »
Ce qui prouve l'authenticité complète, absolue, de la quittance de Molière du 24 février 1656, c'est la quittance de Joseph Béjart qui l'accompagne à la date du même jour.
Ce qui prouve l'authenticité complète, absolue, de la quittance de Molière du 17 décembre 1650, c'est la quittance, du même Molière, du 24 février 1656, évidemment écrite de la même main, signée par la même personne.
La présence de Joseph Béjart nous démontre invinciblement que c'est de notre Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
à enrichir la ville de Pëzenas par la foule d'étrangers que la présence d'une troupe si réputée y avait attirés.
» Pour ces différentes raisons, la quittance du 21 février 1656 figurera désormais parmi les preuves de la biographie de Molière. Elle a aussi sa place marquée dans l'histoire des autographes fameux, sa valeur vénale étant très grande. Si nous osions parler ici le langage des affaires, nous croirions être au-dessous de la vérité en disant qu'aujourd'hui, en vente publique, le prix de ces quelques lignes arriverait au moins à la somme dont elles mentionnent la reconnaissance (a)... (P. 17-20.)
» En mettant cette page si curieuse sous les yeux du magistrat éclairé que son goût pour les lettres a déjà porté à s'intéresser au sort des Archives de l'Hérault, je suis heureux d'associer à l'honneur de sa découverte le nom de M. Éiienne Bompar, sous-chef du dépôt, mon auxiliaire dévoué. » (P. 21-22.) L. de la Pijarbièrb, Rapport sur la découverte d'un aulogiaphe de Molière, 1873.
(') Voir, ci-dessus, page 395, note 1.
(a) «... Il est inexplicable qu'un homme de la célébrité et dans la position de Molière, ayant vécu d'ailleurs a une époque si rapprochée de nous et dans un siècle lumineux, fouillé d'outre en outre, n'ait laissé qu'une quittance pour tout document écrit de sa main. Le phénomène est unique dans l'histoire littéraire et il s'explique d'autant moins que Molière, à la fi>is auteur, acteur, directeur de troupe, n'avait pas seulement à écrire ses pièces, à recueillir des notes, à tracer des plans et des sce~ narivs, mais à défendre les droits et parfois l'existence de la compagnie dont il était le chef, à entretenir des relations nombreuses, à administrer ses propres intéiêts comme ceux de son théâtre. Comment arriver à comprendre qu'il ne subsiste pas une lettre de ses manuscrits, ni de la vaste correspondance qu'il dut certainement entretenir?
» On a imaginé des histoires plus ingénieuses ou plus extravagantes les unes que les autres : un auto-da-fé organisé par l'Inquisition, un acte de fauatisme des jansénistes, la revanche de Tcufaiffis, une trahison posthume de son indigne veuve, une confiscation faite par un amant ou son second mari, un vol, un incendie, une négligence coupable, une vente clandestine à quelque geai qui voulait s'enrichir des plumes du paon et qui, par malheur, n'a pas réussi. Ajoutons-y l'histoire d'une certaine valise perdue par Molière aux environs de Pézenas, et ramassée sur la grande route par une personne inconnue ■« qui ne dit pis sou nem et qu'on n'a poiut revue », puis celle d'une malle conservée daus un château de Xormandie dont on n'a pu retrouver la trace, — pas plus du château que de la malle. . . Si les simples actes au bas desquels figure la signature de Molière ont acquis par cela seul une valeur énorme et sont précieusement oonservés. . . , oa juge de quel prix serait le moindre document sérieux. La trouvaille d'une lettre de Molière ferait pâlir les découvertes de Livingstone et de Stanley, » VICTOR Fodesel, De Malherbe à Bussuet, p. 131-133.
qu'il s'agit dans la pièce signée Molière du 24 février 1656, et par suite dans celle toute semblable, comme écriture et comme signature, du 17 décembre 1650.
Il y a pourtant des Moliéristes qui ont osé mettre en doute l'authenticité de ces deux pièces en tant que se rapportant à notre Molière.
« Ce reçu [de 1650], d'une authenticité que l'on n'aurait pas dû con- » tester, et un autre de 1656, conservés aux mêmes archives, sont entiè- » rement de la main de Molière, dont nous n'aurions, sans eux, que des » signatures. »
Ainsi s'exprime, bien éloquemment à notre avis, M. Paul Mesnard, page 122 de sa Notice biographique sur Molière.
Page 173, en offrant ensuite à ses lecteurs le second reçu, le plus long des deux, et celui qui se rapporte précisément à l'époque dont nous nous occupons en ce moment, M, Paul Mesnard dit, avec une simplicité qui a bien aussi son éloquence : «Voici le reçu dont l'original, » écrit tout entier de la main de Molière, est conservé aux y> archives du département de l'Hérault. »
En vérité, on ne saurait mieux dire.
Mais revenons aux comédiens. « Lorsque Molière quitta y> Pézenas, dit M. P. Mesnard, page 176, il se rendit à Nar- » bonne, où Dassoucy nous a appris qu'il s'était séparé » de lui. » — « C'est là, dit de son côté M. Loiseleur » (p. 203) que ce pauvre sire se sépara d'elle [la troupe] » pour aller chercher à Montpellier la fâcheuse aventure » qui flétrit sa mémoire; » et le bibliothécaire Orléanais ajoute le piquant détail suivant, que nous nous empressons de lui emprunter:
« C'était la troisième fois que Molière séjournait dans cette vieille cité des comtes de Foix, où il avait suivi Louis XIII en 1642, et où nous l'avons vu, le 10 janvier 1650, servir de parrain à la fille d'un de ses camarades. Cette fois, particularité curieuse, il prit gîte à l'auberge des Trois-
Nourrices, dans laquelle, vers 1540, avait aussi logé Rabelais, ce génie libre et prime-?autier, qui a tant d'analogie avec celui de Moliire. * Jlles Loiselecr, Les Points obscurs de la vie de Molière, p. 203.
Une délibération du Conseil de ville deNarbonne, datée du 26 février 1656, publiée par M. Georges Monval dans le Moliériste d'avril 1881 (p. 22 et 23), vient nous offrir, au sujet du séjour des comédiens à Narbonne et de ce qui s'ensuivit, des renseignements de la plus haute importance :
« Sur ce que M. le premier consul a représenté que les comédiens de S. A. de Conty, sortant de Pézenas de jouer pendant la tenue des états, et s'en allant a Bourdeaus pour attendre Son Altesse, où Elle doit aller à son retour de Paris, désireroient de passer quinze jours dans cette ville pour la satisfaction publique; et, comme il n'y a point d'autre lieu à représenter que la grand'salle de la maison consulaire, ils la demandent, et avec eux toutes les honnêtes gens de la ville : à l'assemblée d'y délibérer.
» Sur quoi M« les consuls ayant conféré, ont été d'avis de remercier les dits comédiens et leur donner la salle. »
Les comédiens jouèrent à Narbonne pendant quinze jours et peut-être plus, s'il faut s'en rapporter à certain accord passé le 3 mai 1656, devant le juge royal de Narb.onne, entre Melchior Dufort et Joseph Cassaignes d'une part, Molière et Magdeleine Béjart d'autre part. C'est à partir du 3 mai 4656, jusqu'au 47 novembre 4656, que l'on perdait complètement et décidément de vue Molière et ses comédiens. Où étaient-ils allés?
« Il se peut que la troupe, après quelque temps de résidence à Karbonne, ait été faire acte de présence a Lyon, son lieu de recrutement, avant de se rendre aux États qui ne furent ouverts que le 17 novembre [1656]. » Jules Loiseleur, Points obscurs..., p. 203.
Mais M. Loiseleur, ne l'oublions pas surtout, écrivait ces lignes en 1877; et ce n'est qu'en avril 1881 que M. Monval publiera dans le Moliériste la délibération du Conseil de ville de Narbonne, reproduite plus haut !
Toutefois, cette délibération avait paru, en 1885, et on va s'en apercevoir, quand M. Moland écrivit le passage qui suit :
« Les comédiens de S. A. de Conti firent-ils le voyage de Bordeaux dont il est question dans la délibération des consuls de Narbonne? Auraient-ils été à Bordeaux, entre le 15 mars et le 3 mai, ou seraient-ils partis de Narbonne seulement après cette dernière date? On n'a découvert jusqu'ici aucune trace de cette longue excursion. Le plus probable est qu'elle n'eut Pas lieu. Le prince était parti, en effet, pour Paris. Une grande et totale réforme est en train de s'accomplir en lui. Lorsqu'il reviendra à Lyon l'année suivante, ses sentiments à l'égard de ses comédiens seront bien changés. » Louis Moland, Molière, sa vie et ses ouvrages, p. 104.
J'ai déjà donné plus haut (chapitre septième, § 8, page 352, note 2 continuée au bas de la page 353), la longue et remarquable discussion de M. Paul Mesnard sur cette question si importante. Je ne la reproduirai pas de nouveau dans son entier; j'en extrairai seulement les passages les plus importants: «Pour croire à un » séjour de notre poète à Bordeaux en 1(356, on ne pour- » rait donc s'appuyer que sur l'indication fournie par » les consuls de Narbonne du rendez-vous assigné par le » prince de Conti à sa troupe. Ce rendez-vous n'est pas » douteux, mais il n'y eut pas lieu d'obéir à l'ordre du » prolecteur, qui ne donna pas suite à ses intentions...» (P. 179.) — « Peut-être un contre-ordre reçu à Narbonne î> explique-t-il la prolongation du séjour qu'y fit la y> troupe... » (P. 179.) — Il n'est pas invraisemblable » qu'APRÈs Narbonne il ait été, cette année encore, s'établir » pour quelque temps à Lyon. » (P. 181.) — On voit combien on croyait peu à ce voyage à Bordeaux en 1656! M. Mesnard, après la publication de la délibération des consuls, tout comme M. Loiseleur avant celte publication, penche pour Lyon. Quant à M. Louis Moland, il se sert à ce sujet, lui, d'une expression bien remarquable : « On n'a décou-
» vert jusqu'ici, dil-il page 10ï, aucune trace de cette longue
» excursion; le plus probable est qu'elle n'eut pas lieu. »
On voit donc que quand M. Georges Monval, dans sa seconde lettre à M. Aderer, écrit en toutes lettres que l'acte découvert si heureusement et d'une manière si inespérée par M. Dast de Boisville, ne nous apprend rien de nouveau, il s'expose à se voir réfuté par tous les historiens de Molière qui traiteront du séjour de notre grand comique, en 165b", dans notre ville. On n'était nullement sûr, malgré la délibération du Conseil de ville de Narbonne, que Molière et sa troupe fussent venus à Bordeaux en 1656. Les textes si clairs et si convaincants, cités plus haut, de M. Louis Moland et de M. Paul Mesnard, nous empêchent d'insister davantage à cet égard. Leur évidence suffît.
C'est donc bien grâce à M. Dast de Boisville et à sa découverte que l'on est pour la première fois certain que Molière, après avoir quitté Narbonne, est venu à Bordeaux.
§3. — Molière et sa troupe à Bordeaux.
— C'est ici, — me direz-vous, lecteurs, — qu'il faudrait avoir des renseignements nets, exacts, précis...
Mais ces renseignements, en fin de compte, nous les possédons par devers nous, non pas directs, c'est vrai, non pas réunis tous ensemble, émanant de pièces, de témoignages du temps, mais tout aussi certains, au demeurant, tout aussi authentiques qu'auraient pu nous les fournir ces récits mêmes, ces attestations des contemporains, dont nous regrettons si fort de ne pas pouvoir prendre avidement connaissance.
Le 15 janvier 1655, à Pézenas, Molière a atteint ses trente-quatre ans. Entré dans la trente-cinquième année
402 Chap. VIII,
de sa vie, il est dans toute la force, dans toute la plénitude de Tâge et du génie. Sa figure est intelligente, fière, expressive. Son teint, que fait toujours ressortir un linge d'une blancheur éblouissante, est d'un brun foncé; couleur accusée, que le soleil du Midi a si peu donnée à son visage, que trente ans de captivité au fond d'une prison seraient incapables de la lui faire disparaître. Ses traits, caractérisés, sont déjà, avec une physionomie plus jeune, ceux que nous offre le portrait célèbre peint par Pierre Mignard, légué par ce dernier à la Postérité. Avec ses grosses lèvres rouges, avec ses moustaches si fidèlement reproduites dans les petites gravures du temps placées en tête de ses pièces, Molière, quand il joue la tragédie, ce qui à cette époque lui arrive souvent, doit déjà ressembler un peu à un empereur romain, comme la statue de pierre de son futur Dom Juan.
Autour de lui, la famille Béjart au grand complet. — ! Joseph Béjart (au léger bégaiement dont il ne put jamais guérir), qui allait mourir trois ans seulement après son séjour à Bordeaux, devait être un type réfléchi fort curieux. Il devait avoir une bonne écriture; il devait être, dans tout ce qu'il faisait, réglé comme papier de musique ; un vrai type de sous-chef dans une administration, trop bien apprécié, trop utile, pour jamais recevoir de l'avancement. Homme de tête, entendant les intérêts moins de haut que sa sœur Magdeleine, il s'ingéniait comme personne à tenir des registres d'états, à dresser, à rédiger des recueils de titres nobiliaires qui lui rapportaient parfois, bon an mal an, d'assez bons profits; seconde corde à son arc qu'il retrouvait toujours avec satisfaction dans les quelques loisirs que lui laissait sa vie de théâtre.
Bien différent et tout autre était son frère Louis, dit
VÉguisé, un vrai brave et un bon cœur, ayant fait ses preuves sur un autre terrain que le plancher de la scène ; homme tout en dehors, généreux, plein de franchise et déloyauté; boitant légèrement, par suite de deux accidents successifs à la cuisse gauche. Comme il est question de cette infirmité dans le rôle de Laflèche, de V Avare de son beau-frère Molière, tous les acteurs — et ils sont nombreux! — qui, après lui, remplirent ce personnage, affectèrent de l'avoir aussi. Mais ce n'est qu'en 1668, ne l'oublions pas, que fut pour la première fois représenté le chef-d'œuvre en question; et nous ne sommes, en ce moment, qu'en 1656.
Magdeleine Béjart, Y amie de Molière, celle que nous avons pris l'habitude d'appeler la belle comédienne ('), est une grosse, une opulente blonde de trente-huit ans'que sans doute elle n'avouait pas; belle et plantureuse personne, très intelligente, très retorte aux affaires, n'ayant pas, comme on dit, «froid aux yeux,» et avec cela, pleine de cœur; ayant su deviner le génie de celui qui', peu à peu et insensiblement, avait pris la direction de sa' troupe dramatique, malgré sa présence, malgré celle de Charles Du Fresne, leur aîné à tous deux. Maîtresse femme. Grand talent. De fort beaux restes.
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404 Chap. VIII,
Geneviève Béjart est celle des comédiennes Béjart que nous nous représentons le plus difficilement. Nous avons si peu de renseignements sur sa personne! Elle n'était, en tout cas, nullement à comparer à sa sœur aînée. En voilà une, par exemple, qui cachait sûrement son âge; et les biographes en ont su quelque chose qui ont voulu, de nos jours, voir clair dans son état civil, embrouillé par elle-même comme à plaisir. Elle était, semble-t-il, âgée de trente-deux ans, ou environ, en 1656. Elle se nommait au théâtre Mademoiselle Hervé, du nom de sa mère. Elle se maria deux fois. Son principal titre, à faire partie de la troupe du prince de Conty, était sans aucun doute le lien étroit de parenté qui l'unissait à ses frères et sœurs, car on n'a jamais parlé de son talent ni même de sa beauté. Sur son acte mortuaire, on la rajeunira de sept grandes années. Voilà surtout ce que nous savons sur son compte. Cacher son âge nous paraît avoir été chez elle une idée fixe.
Pour compléter la famille, nommons maintenant la maman, Marie Hervé, qui ne quittait guère ses enfants, et qui était âgée alors de soixante et un ans. N'oublions pas non plus la future femme de Molière, Armande- Grésinde, la dernière, mais très authentique fille du couple Béjart-Hervé, laquelle, en 1656, n'avait ni plus ni moins que quatorze ans, tout comme la Colette simple et sans parure de notre Romagnési, si terriblement alors dans les brumes de l'avenir (').
Ne passons pas surtout sous silence le couple Martin- Reynier, dont Molière, accompagné de sa commère, Mlle De Brie, va bientôt aller faire baptiser l'enfant à la paroisse
;i) Est-ce elle décidément, ou bien est-ce la jeune Manon Du Fresne, fille du comédien Du Fresne, ainsi que l'a conjecturé M. Georges Monval, à laquelle on donne, dans la troupe, le petit nom de Menou? Qui pourra jamais le dire avec une entière certitude? Toujours est-il que les deux fillettes, accompagnant leurs parents, sont venues aussi à Bordeaux, selon toute probabilité du moins.
Saint-André. Bien des maisons devant lesquelles ces deux derniers artistes ont passé pour se rendre à la cathédrale existent encore sans doute à Bordeaux, dans la rue aujourd'hui nommée Saint-Christoly ! — Mais n'est-ce pas à Anne Reynier qu'appartenait déjà cet enfant, ce garçon, qui eut également pour parrain Molière, pour marraine la De Brie (*), et qui fut baptisé à Narbonne, «l'an mil » six cent cinquante et le dixiesme janvier, par Moy, » curé soubssigné, ne sachant le nom du père»? Nous n'avons pas trouvé, à cette époque, dans la troupe de Molière, d'autre artiste portant le nom d'Anne. Hàtonsnous bien vite d'avouer que ce ne serait cependant pas une raison.
La De Brie, qu'on a qualifiée plus tard et un peu bénévolement peut-être de «vrai squelette», mais qui a produit «de l'effet» sur la scène jusque dans les dernières années de son existence, était, en l'an de grâce 1656, une charmante femme, très intelligente, très sympathique, remplie de talent et de naturel, et qui certainement avait bien des années de moins que Magdeleine Béjart, la maîtresse en titre de Molière,... laquelle dut être plus d'une fois obligée de fermer, sans trop en avoir l'air, ses beaux (?) et grands (?) yeux, en voyant sa jeune rivale s'accorder si bien avec Molière... — Encore quelques années, et ce sera à Catherine Du Rosé elle-même d'en faire autant, en voyant Molière se prendre de passion belle pour une véritable enfant ayant vingt ans de moins que lui: pour la jeune sœur et filleule de Magdeleine, Armande Béjart, et V épouser, qui plus est! Elle aussi,
(•) Tel n'est pas l'avis de M. H. Moulin qui, dans son étude intitulée Molière et les registres de l'état civil (Charavay frères, 1878), nous dit: «Marin Prévost... » avait épousé Anne Brillard. la même qui était accouchée à Narbonne, en 1650, d'un •i enfant, etc. » La preuve? en 1650, rien ne nous démontre qu'Anne Brillard faisait déjà partie de la troupe de Molière, où nous n'entendons parler d'elle qu'en 1661, c'est-à-dire onze ans après !
406 Chap. VIII,
Catherine De Brie, restera bonne et compatissante pour Molière, et le réconfortera, et le consolera — comme savent si bien faire certaines femmes — dans ses grands, dans ses cuisants et trop réels chagrins.
Le mari de cette tant aimable créature, répoux qui laissait fort volontiers le compère et la commère se rendre amicalement (peut-être bras-dessus bras-dessous), vers le magnifique portail de l'église de Saint-André, — ah dame! ce n'était pas précisément un jeune homme. Né en 1607, il frisait bel et bien la cinquantaine. 11 ne montrait pas toujours vis-à-vis des autres, semble-t-il, le plus aimable ni le plus charmant caractère du monde. On le disait hargneux, querelleur, avec cela artiste fort ordinaire, et auquel on ne pouvait guère confier que des rôles peu importants... Mais il avait une si jolie femme!...
La Du Parc était un type tout différent : une femme froide et hautaine, quoique très coquette, dit la chronique, et excellente actrice; singulièrement jeune, ce qui n'était pas un défaut! et dont le doux visage faisait plus tard rêver, mais en vain! nos plus grands poètes. Nommerai-je Racine, Thomas Corneille et jusqu'au vieux Pierre Corneille lui-même? On ajoute même, mais que ne dit-on pas? que Molière en personne fut assez rudement éconduit par la belle enfant (mais aussi combien donc lui en fallait-il?) à qui il avait voulu compter fleurette, en passant, et rien que pour voir. Elle mourut jeune. On parla longtemps au théâtre de son port de reine, de ses beaux traits, de sa physionomie enchanteresse tant prisée par Racine... qui s'y connaissait. Elle avait cependant commencé par être saltimbanque et par se permettre même «des cabrioles», ce qui devait lui faire tant soit peu monter le sang à la tête. Mais bast!
c'est quand elle était tout enfant. En 1656, au compte de son acte de décès, qui doit certainement la rajeunir, elle n'aurait eu que treize ans!!... Accordons-lui en, nous, dix-sept ou dix-huit à cette époque, et nous nous trouverons être beaucoup plus dans le vrai, — si, encore, nous ne lui donnons pas, trop généreusement, quelques années... de moins.
Le gros Du Parc, son mari, de son véritable nom René Berthelot, n'a plus en 1056 que huit années à vivre. Artiste de vrai talent, élève des acteurs italiens, ce fut expressément pour lui que Molière écrivit, — à Bordeaux, presque sans aucun doute, puisqu'il le créa à Béziers peu de temps après son départ de la capitale delà Guienne, — le rôle immortel de Gros René, dont il avait aussi pris le nom. Ce serait donc dans notre cité qu'aurait été préparée, écrite, et probablement répétée, pour la première fois, la scène incomparable de Dépit amoureux!
Il nous reste à nommer encore Charles Du Fresne, — le même que nous avons déjà rencontré à Bordeaux (chapitre premier, § 2) en Tan 1632, alors que Molière enfant, et âgé de dix ans, faisait à Paris ses classes, — pour avoir, sinon au grand complet, du moins dans ses sujets les plus essentiels, la magnifique troupe de tragédie et de comédie, dirigée par Molière et par la Béjart, et portant le nom de troupe du Prince de Conty : celle-là même qui arriva dans la grande et belle ville ('), capitale de la Guienne, en 1650, et qui était destinée à y laisser de si longues traces dans la mémoire de ses habitants, dans les souvenirs conservés à Bordeaux de père en fils, —
(i) Où descendirent tout d'abord Molière et ses compagnons à leur arrivée a Bordeaux, et avant de louer le jeu de paume dans lequel ils donnèrent leurs représentations? 11 serait téméraire à cet égard de rien affirmer. IS'ous savons seulement que bien près de là, rue Porte-Dijeaux, existait l'hôtellerie célèbre de la Croix-Blanche. — C'est encore à M. Dast de Boisville que nous devons ce renseignement.
408 Chap. VIII,
et relativement si peu, par contre, dans les livres et les documents écrits.
On conviendra que les renseignements précis que nous venons d'offrir à nos lecteurs constituent bien, somme toute, un résultat appréciable.
Nous venons de parler des oiseaux; il est temps de nous occuper de la cage.
§ 4. — Le Théâtre de la rue Montméjan.
Sous ce titre : Anciennes salles de Barbarin, nous lisons, dans YHisloire des Théâtres de Bordeaux d'Arnaud Detcheverry :
« Les jarats... assignèrent aux comédiens rétablissement du jeu de paume d'un nommé Barbarin, situé dans la rue des Ayres, et à portée de l'Hôtel de ville, comme le seul endroit où désormais on pourrait dresser un théâtre (1635, 2 janvier). Ce jeu de paume, placé vis-à-vis la rue' Saint-Antoine, avait, selon Daurein, englobé dans sa contenance ta maison ou logis de Talbot, nommée auparavant la garde-robe royale, ou Archives royales, puis, plus tard, l'auberge du grand Conli (de nos jours la Tête-Noire).
» Barbarin, ne faisant pas sans doute de brillantes affaires dans un établissement trop rapproché de l'hôtel-de-ville, avait obtenu, sous la condition de laisser aux jurats la jouissance de son local, d'établir une
PETITE SALLE DE COMÉDIE DANS LA RUE MONTMÉJEAN (*). C'est précisément
dans cette salle que Molière débuta, suivant une certaine tradition, etc.. » Arnaud Detcheverry, Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 11 et 12 (*).
(!) Cette petite salle, qui exista en effet, et qui fut incendiée le 14 juillet 1716, nous parait avoir été très postérieure; nous nous occuperons d'elle plus loin. Mais il y avait alors, dans le quartier Saint-Cristoly, et sur l'emplacement où se trouve aujourd'hui le commencement de la rue Gouvion, — et Arnaud Detcheverry n'en parle pas, — un jeu de paume également à Barbarin, le jeu de paume de Barroula (inexactement dit de Ravola) dans lequel on disposa un théâtre. Et c'est là, précisément, que parait avoir joué Molière.
(2) Dans l'année qui suivit l'établissement définitif de Molière et de sa troupe à Paris, en 1659, la cour se proposant de venir à Bordeaux, Louis XIV écrivit aux Maire et jurats :
« Nous vous escrivons cette lettre pour vous mander et ordonner qu'incon-
» tinant après l'avoir receue vous ayez à permettre... de faire dresser un théâtre » et un parterre dans le jeu de paulme de Barbarin, affin que nous et les per- » sonnes de nostre cour et suitte puissions prendre à la commudie nostre divertisse- » ment, et à ce ne faictes faulte, car tel est notre plaisir. — Donné à Xaintes, le « 16m« jour d'aoust 1659. — Signé LOUIS, — et plus bas : Phelypeai x. «
« Ce fut donc, comme on voit, dans le jeu de paume de Barbarin, situé rue des
Ceci établi, je laisse la parole à M. Dast de Boisville, qui, dans la Revue de l'Amenais (XXIIe année, n° 6, novembre-décembre 1895), annonce et commente luimême, pages 547-549, sa précieuse découverte :
« Les lecteurs de la Revue d'Agenais qui n'ont pas oublié le Molière à Agen, du regretté M. Magen, apprendront peut-être avec plaisir la nouvelle d'une découverte inattendue faite dans l'état civil de Bordeaux sur le séjour dans cette ville de Jean-Baptiste Pocquelin de Molière.
» Si les Agenais pouvaient, à juste titre, s'enorgueillir d'avoir donné l'hospitalité à notre grand comique, les Bordelais, au contraire, ne pouvaient, faute de preuves, que se livrer à des conjectures dont la valeur était contestée par les meilleurs auteurs.
» En 1884, sur la proposition de l'un de ses membres (*), l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux avait réservé un prix pour le mémoire qui répondrait à cette question :
» Molière est-il venu à Bordeaux?
» Depuis cette époque, l'Académie n'a reçu aucun mémoire, et la question, si intéressante cependant pour les Bordelais, semblait ne devoir jamais être résolue.
» Au cours de mes recherches, je fus assez heureux pour découvrir cette preuve tant réclamée.
» Molière est bien venu à Bordeaux, c'est ce qu'il fallait démontrer; mais ce séjour, placé hypothétiquement par de savants Moliéristes pendant les années 1645 et 1646, n'eut lieu qu'en 1656 (2). L'acte découvert dans le
Ayres, et cédé en jouissance aux jurats, que Louis XIV prit le divertissement de la comédie. 11 semblerait cependant que cet endroit ne parût point convenable au Roi pour la destination qu'il lui avait donnée...» Arnaud Detcheverry, Histoire des théâtres de Bordeaux, p. 16 et 17.
D'après A. Detcheverry, la salle de la rue Montméjan (sic) aurait été jugée trop petite pour contenir le Roi et les personnes de sa cour et « suitle », si du moins elle existait déjà, ce que pour ma part je conteste fort. Quant au Jeu de paume de Barroula, il est bien caractéristique qu'il n'en soit, ici, nullement question. Et n'étaitce pas lui, de fait, que le Roi désignait dans sa lettre (voir plus haut) sous l'appellation de Jeu de paume de Barbarm...1 C'est Arnaud Detcheverry, remarquez-le bien, et non pas Louis XIV, qui nomme expressément ici la rue des Ayres.
(l) « Concours de l'Académie de Bordeaux.
• L'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, sur la proposition de M. Anatole Loquin, a, dans sa séance publique du 24 avril 1884, mis au concours la question suivante :
» Molière est-il tenu à Bordeaux? Que sait-on de positif au sujet du séjour du grand » comique dans celte ville ? •
» Les mémoires destinés à concourir devront remplir les conditions suivan- » tes, etc., etc., etc. »
(Le Molièriste, t. VI, p. 83, n° de juin 1881.)
(*) Ce n'est pas hypothétiquement que de savants moliéristes ont dit que Molière était venu a Bordeaux pendant les années 1613 et lCis, mais d'après le témoignage de contemporains bien instruits du grand homme, au premier rang desquels on peut citer avec confiance Nicolas de Tralage. Il est du reste extrêmement probable que Molière était déjà venu à Bordeaux bien avant 1656, alors qu'il faisait partie de la troupe du duc d'Épernon. M. Auguste Baluffe a soutenu cette thèse avec
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registre des baptêmes de la primaliale de Saint-André de Bordeaux, et dont voici la teneur, le prouve absolument :
«Du mesmejour (15 aoust 1656) a esté baptisé Jean-Baptiste, 01s de » sieur Faure Martin et de Anne Reynier; parroisse Saint-Christophle » (Saint-Chrjstoly) ; parrain : sieur Jean-Baptiste Pocquelin, comédien de » M. le prince Gonty; marraine, Catherine Leclercq, damoiselle. Nasquit » le sixiesme de ce mois, à quatre heures du soir. »
» (Arch. mun. de Bordeaux, GG, 1 : Baptêmes de Saint-André.)
» Le doute n'est donc plus permis aujourd'hui; et si M. Monval, archiviste de la Comédie-Française, crut tout d'abord, dans une lettre adressée au journal le Temps, devoir nier l'authenticité de ce document (*), il dut bientôt reconnaître son erreur (*). M. Jules Claretie, administrateur général de la Comédie-Française, voulut bien me remercier officiellement de mon « intéressante découverte » (3).
» Ce document, curieux par lui-même, acquiert encore plus d'importance par ce fait que les père et mère du nouveau-né : Foulle Martin et Anne Reynies, dont les noms ont été tant soit peu défigurés par le rédacteur de l'acte de baptême (4), faisaient partie de la troupe de Molière qui avait été, à Lyon l'année précédente, témoin de leur mariage; et la marraine, Catherine Leclerq, n'était autre que MUe de Brie (Catherine Leclcrc du Rozet), camarade et amie de Molière, qui déjà dans plusieurs villes avait été sa commère.
» L'acte que j'ai découvert ne prouve pas, il est vrai, que Molière se soit fait applaudir par mes concitoyens, mais mes dernières recherches me permettent d'affirmer qu'il dut séjourner à Bordeaux plus d'un mois. Parti de Paris en février 1656 (5) pour se rendre à Bordeaux attendre le prince de Condé [Conli, faute d'impression évidente!], son protecteur, Molière dut se trouver dans cette ville tout au moins dans les premiers jours du mois de juillet 1656, puisque ce prince faisait annoncer son arrivée au siège de son ancien gouvernement dès le 14 juillet de cette même année et que le lendemain, 15 juillet, les jurats de Bordeaux prenaient les mesures nécessaires pour le recevoir dignement.
» J'ajouterai, en outre, que les comédiens de la troupe de Molière étaient logés dans la paroisse de Saint-Christoly, 2^ès du Jeu de Paume du Ravola (sic), où les troupes de passage à Bordeaux donnaient
succès, et elle a certainement pour elle les plus grandes vraisemblances. Cela n'ôte rien, du reste, à l'importance de la belle découverte de M. Dast de Boisville. (') Nous avons reproduit cette lettre, chapitre septième, § 3, p. 319.
(2) Nous avons reproduit cette seconde lettre de M. Monval, chapitre septième, § 8, p. 352.
(3) On trouvera, page 365, au § 9 du ch. vu, cette lettre de M. Jules Claretie.
(*) Nous n'en sommes pas si sûr que cela, quant a nous: l'acte de Lyon, du 29 avril 1655, n'est rien moins que très lisible, quant aux noms propres, ainsi que le fait remarquer M. Jal, au mot Martin de son admirable Dictionnaire. Les deux registres de naissances de Bordeaux pourraient bien, en la présente circonstance, avoir raison sur le registre unique de mariages de Lyon.
(s) C'est à Pézenas (et non pas à Paris) que se trouvait la troupe de Molière en février 1656. — Voir les pièces à l'appui, chapitre huitième, § 2. C'est entre le 15 mars et le 3 mai qu'elle a dû partir pour Bordeaux.
leurs représentations (-*). Il est d'ailleurs inadmissible que Molière nait fait que traverser une ville aussi importante que la notre à cette époque; et je ne croirai pas trop m 'avancer en conjecturant que la lettre du 5 décembre 1650, signalée par M, Tholin et publiée par M. Francis Habasque dans les Documents sur la théâtre à Agen, par laquelle François d'Espinay-Saint-Luc, lieutenant du roi en Guyenne, recommande aux consuls d'Agen une troupe de comédiens « qui a demeuré quelque temps à Bor- » deaux à la satisfaction de tous ceux qui les ont ouys déclamer » pourrait fort bien concerner la troupe de Molière, qui, comme nous l'avons vu, sa trouvait à Cordeaux peu de temps auparavant. — Dast de Boisville. »
(•) « Veut-on me permettre... de relater ici quelques impressions, toutes récentes, qui me sont personnelles'/ Tout ému de la communication que je venais de recevoir, je passais, jeudi matin (31 octobre 1S95), par la rue Montméjan, où se donnèrent, selon toute probabilité, en 1656, les représentations de la troupe de Molière, où l'on siffla peut-être la Thcbaïde, mais où l'on applaudit très certainement les premières comédies du plus grand de nos dramatistes français. J'étais avide de contempler les restes, s'il en existait encore, de cette église Saint-Christoly qui fut sa paroisse... A l'entrée, à droite de l'imprimerie de Mœa veuve Cado-
ret, je crus reconnaître quelques vestiges d'un grand bâtiment Mais en me
retournant et au n" I de la rue Saint-Christoly [actuelle], quelle émotion me prit tout à coup en apercevant des fenêtres ogivales, qui avaient été celles d'une ancienne église ! Impossible de s'y méprendre.
■» ... Le bâtiment, du haut en bas, était entièrement recouvert, comme murs d'un atelier de photographie, d'une épaisse couche de teinture noire. Mais la toiture n'existait déjà plus, elle venait d'être enlevée; et des ouvriers, pioches en main, étaient en train d'abattre précisément ces fenêtres à ogives qu'avait vues Molière, devant lesquelles il était passé tous les jours pendant son séjour 'a Bordeaux, et que j'ai contemplées ce matin-là de tous mes yeux et à mon complet apaisement. J'ai bien fait ! Ceux qui viendront après moi n'auront plus ni la même satisfaction ni la même chance. J'ajoute que quelques pas plus loin, dans la rue Saint-Christoly, s'étalait sur les murs une affiche, vieille d'un ou deux jours, annonçant une représentation de M. Coquelin Cadet dans l'Avare, de Molière.
» Le samedi 2 novembre [1895], et lendemain de la Toussaint, je m'empressai, de très bonne heure, de repasser au même endroit; les derniers vestiges de l'ancien édifice en question... avaient complètement et irrémédiablement disparu. Je les avais donc contemplés, deux jours auparavant, pour la première et la dernière fois. C'est que la malice des choses est par elle-même inouïe, et que le quine qui ne sortait jamais à la loterie royale, heureusement abolie en 1836, sort quelquefois, même souvent, pour quelques-uns, dans cette autre loterie, toujours étonnante, que l'on nomme le cours de la vie humaine. • Anatole Loqcin, La Gironde du samedi 9 novembre 1895.
(• Que notre confrère, que les Bordelais se rassurent, l'annonce de la disparition de l'église Saint-Christoly n'est qu'une fausse alerte. Elle existe, elle subsiste encore, et on peut en voir les restes avec les contreforts aux n»5 13 et 15 de la rue Montméjean, où elle constitue une maison dont le rez-de-chaussée est occupé par le magasin de M. Castet, poëlier-fumiste. — Cf. Plan de la ville de Bordeaux, gravé par Lattre. 1755.
» Nous devons aussi faire remarquer que ce n'est pas dans cette église, mais bien à Saint-André que fut baptisé le jeune Jean-Baptiste Martin, car à cette époque trois cytises seulement possédaient des baptistères, celles de Saint-Seurin, Saint-André et Sainte-Croix, dont relevaient toutes les autres paroisses de Bordeaux, le curé étant simplement qualifie} de vicaire perpétuel.
» Les croisées ogivales dont notre confrère a relevé la trace et qui ont maintenant disparu étaient les derniers vestiges du pâté de maisons que nos ancêtres, et notamment l'abbé Baurein, dénommaient l'islc de Verteuil. Ce pâté de maisons semble, en effet, former un îlot entre les rues Beaubadat, Montméjan et Saint- Christolv. » Henri Leyesqce, Le Patriote du Sud-Ouest du samedi 16 novembre 1895.
412 Chap. VIII,
M. Dast de Boisville, dans ces toutes dernières lignes, exprime le même soupçon que M. Balufîe en 1884 (le Moliéristei t. VI, p. 212-215). Il est seulement nécessaire de remarquer que si Molière et sa troupe ont quitté Bordeaux en décembre 1656 pour se rendre à Agen munis d'une lettre de recommandation de François dEpinay Saint-Luc, c'est qu'ils n'avaient pas donné auparavant à Béziers, en novembre 4656, la primeur de Dépit amoureux. Je m'étends plus loin sur ce cas de non-possibilité au § 5 du chapitre neuvième en ayant soin de fournir, en note, les objections et raisonnements de M. Baluffe, fort bons à faire connaître. Peut-être faut-il reculer de deux bons mois la première représentation, à Béziers, de Dépit amoureux.
La Correspondance historique et archéologique, dans son numéro du 25 novembre 1895, contient l'article suivant, assez intéressant pour que nous le reproduisions in extenso :
« M. Dast de Boisville vient de découvrir, dans les registres paroissiaux de l'église Saint-André, à Bordeaux, la preuve du passage de Molière dans cette ville en 1656.
» D'après la tradition, Molière aurait fait à Bordeaux un séjour antérieur, vers 1645 ou 1646, où il aurait joué la Thébaïde comme comédien de la troupe du duc d'Épernon. Les recherches dans les registres faites jusqu'ici, principalement pour les di'es années, notamment par M. Monval, étaient demeurées infructueuses (J).
» D'autre part, on connaissait déjà ce séjour de 1656. car on savait, d'après une pièce des archives municipales de Narbonne, « que les comé- » diens de S. A. de Conty » — Molière faisait partie de la troupe du prince — « sortans de Pézenas de jouer pendant la tenue des Estats, étaient à » Narbonne en février-mai 1656, s'en allaient à Bourdeaus pour attendre
(') Je ne crois pas a ces recherches dans les registres bordelais (que l'on n'a fait revenir de l'état civil, pour les placer dans les archives municipales, que récemment), de M. Georges Monval : ce dernier nous dit lui-même, dans sa première lettre (chapitre septième, § 3, p. 319), datée de la Jonchère le 3 novembre 1893: « A mes demandes réitérées, lors de plusieurs séjours dans cette ville de 1874 à 1878, » il fut invariablement répondu que les registres paroissiaux avaient été détruits » par un incendie. » C'est clair et net. Les « recherches dans les registres » sont « donc demeurées » pour M. Monval d'autant plus « infructueuses » qu'il n'a été mis à même d'en faire aucune.
» son Altesse. » (Voir le Moliérisle, année 1881, p. 22) (•). Le prince de Conti allait prendre possession de son poste de gouverneur de la ville.
» Quoi qu'il en soit, la découverte de M. Dast de Boisville constate que les comédiens de la troupe du prince sont bien arrivés à Bordeaux, puisque Molière et sa camarade, Mlle de Brie (Catherine LeclercqJ, tenaient un enfant sur les fonts baptismaux à la date du 14 août 1656. Comme l'a justement fait remarquer M. Loquin (2) (voir Ix Petite Gironde du 3 novembre 1895), cet enfant était issu d'un mariage entre deux comédiens de la troupe, pour lequel Molière avait apposé sa signature comme témoin (3).
» Voici le teste de l'acte, tel que je l'ai relevé sur le registre paroissial de Saint-André (*) :
«15aoust 1656.
» Du mesme jour. — A esté baptisé .lean-Baptiste, fils de sr Faurê «Martin et de Anne Reynier, paroisse S'Christophle; parrain sr Jean- » Baptiste Pocquelin, comédien de mr le prince Conty, marraine Cathey rine Leclerq, damle; nasquit le sLxiesrne de ce mois à 4 heures du soir. »
» Malheureusement, ce registre, ou plutôt ces registres — car ils sont en double exemplaire — sont des copies de la fin du xvne ou du xvme siècle (5), et par suite nous n'y trouvons pas la signature de Molière (6).
» La paroisse de Saint-Christophe (Saint-Christoly) était située rue SaintChristoly (rue Montméjan actuelle). Les bâtiments existent encore, bien que M. Loquin ait cru les voir démolir tout récemment (voir la Gironde du 9 novembre 1895).
y> Quant à la salle où a joué Molière, était-ce celle de la rue Montméjan, qui a brûlé le 14 juillet 1116 (7)? Était-ce le jeu de paume de Barbarin,
(*) En rappelant dans le Moliérisle, tome VI, page 213, le passage en question, M. Auguste Baluffe disait textuellement, et M. Montai n'ajoutait à la remarque de son collaborateur aucune note rectificative : « En commentant le très curieux docu- » ment des archives de Narbonne qui constate la marche de Molière sur Bordeaux, «notre excellent directeur ( p. 23, n° d'avril 1881) a observé qu'ainsi se trouve « indiquée « l'année exacte du voyage de Molière à Bordeaux ». Je crois savoir que » l'opinion df. M. Georges Monval n'est pas loin de se modifier sur ce point. » Auguste Baluffe, Le Moliériste, t. VI, p. 213 (n° d'octobre 1884).
Alors pourquoi M. Georges Monval nous dit-il dans sa seconde lettre (voir chapitre septième, § 8): «On savait que les comédiens du prince de Conti... s'en » allaient a Bordeaux pour y attendre Son Altesse? » Il a donc encore une fois depuis changé d'opinion à cet égard, tout exprès pour se donner le droit de n'attacher aucune importance ni aucune valeur à la découverte si heureuse et si inespérée de M. Dast de Boisville?
(2) J'avais été mis sur la piste par M. Raymond Céleste, le sagace et éclairé bibliothécaire de la ville de Bordeaux.
(3) Au xvn« siècle, à Bordeaux et dans bien d'autres villes, le parrain et la marraine n'avaient pas a apposer leur signature sur les actes de baptême.
(*) «On ne baptisait pas à Saint-Christophe. » (Sole de M. E. Mareuse.)
(») M. Dast de Boisville va tout à l'heure annihiler cette opinion a priori de M. E. Mareuse.
(6) Voir, ci-dessus, notre note 3.
(i) « Voir Bernadau, le Vioyraphe bordelais, page 101. » (Sole de il. E. Mareuse.) — Nous verrons au § 6 que le jeu de paume dit de Barolla n'existait plus depuis 1672. Ce ne fut donc pas lui qui fut briïlé en 1716, c'est une tout autre salle.
situé rue des Ayres (*)? Personne ne peut le savoir. La ville de Bordeaux possède dans ses archives un plan manuscrit fort curieux, qui donne l'état de la ville vers 1680. Ce plan, dressé par Jouvin de Rochefort, n'indique malheureusement ni l'une ni l'autre salle. Lorsque, postérieurement, Lattre a exécuté son grand plan (1733), — elles n'existaient plus ni l'une ni l'autre. Nous ne pouvons donc savoir non seulement où Molière a joué, mais même si nous le savions, nous serions dans l'impossibilité — du moins pour le moment — de déterminer l'emplacement exact de la salle. » E. Mareuse, La Correspondance historique, t. II, p. 346-347.
M. Dast de Boisville riposta immédiatement par la lettre suivante, que s'empressa d'insérer la direction de la revue en question :
o Bordeaux, le 12 décembre 1895.
y> je lis, dans la Correspondance historique et archéologique du 25 novembre dernier, un article de M. E. Mareuse sur Molière à Bordeaux. Je crois qu'il serait peut-être utile, afin d'éviter de nouvelles polémiques, de rectifier deux ou trois passages de cet article susceptibles de faire naître des doutes fâcheux dans l'esprit de vos lecteurs.
» Tout d'abord, le séjour de Molière à Bordeaux était si peu connu, que jusqu'à ces derniers jours tous les historiens de Bordeaux l'ont nié. L'Académie de notre ville fonda en 1884 un prix pour celui qui découvrirait la preuve de ce séjour. Onze ans se sont écoulés, et cette preuve tant désirée n'avait pu être découverte. D'ailleurs, entre supposer ce séjour et en donner la preuve formelle, il y a un abime (s).
»En second lieu, les registres baptistaires, dans lesquels j'ai découvert à la date du 15 août 1656 la preuve du séjour de Molière et de sa camarade (Mlle de Brie, Catherine Leclerc du Rozet), ne sont point de la fin du xvne siècle ou du commencement du xvme; au contraire ils sont bien de l'année 1656 et par conséquent contemporains du séjour de Molière. Il est facile de le démontrer.
» Ces deux registres ont été écrits par Me Jean Àmolin, docteur en théologie, qui exerça les fonctions de curé de la Majestat de Saint-André de
(1) «Voir Armand [Arnaud] Detcheven'y, Histoire des théâtres de Bordeaux,, page 16. » (Noie de M. E. Mareuse.) — Nous avons nous-même, au commencement du présent § 4, page 108, reproduit ce passage d'Arnaud Detcheverry. Il y eut, ce dont ne semble pas se douter Arnaud Detcheverry, un second jeu de paume de Barbarin, et cela dans la paroisse Saint-Cristoli, sur l'emplacement occupé ensuite par l'église des petits Carmes, actuellement par le commencement de la rue Gouvion : le jeu de paume de Barroula ou d'ibarolla, dit à tort « de Ravola », détruit en 1672, et qu'il ne faut pas confondre avec la salle de spectacle de la rue Monlméjan, incendiée, elle, le 1-4 juillet 1716.
(2) En répondant par ces lignes irréfutables à M. E. Mareuse, M. Dast de Boisville se trouve faire d'une pierre deux coups et réfuter en même temps M.Georges Monval, qui n'a pas craint, malgré l'évidence, d'écrire textuellement dans sa deuxième lettre à M. Aderer : «On savait que les comédiens du prince de Conti... » s'en allaient a Bordeaux pour y attendre Son Altesse, » croyant et voulant amoindrir, par ce témoignage inexact, la découverte de M. Dast de Boisville.
Bordeaux, de 1654 à 1689 et mourut à Bordeaux, le 7 août 1692, à l'âge de 78 ans. Ce curé a eu soin d'ailleurs de commencer les baptistaires de 1656 par ces mots :
» Livre des baptêmes qui se feront dans l'Église métropolitaine Saint* y André de Bourdeaux l'année 1656 et les suivants par Me Jean Amelin, » prestre, curé de la Maiestat dudit Saint-André.
> [Signé] : « Amelin, prestre, curé de la Maiestat Sl-André. » et de les terminer par ceux-ci :
ii Fin des baptêmes faits à Sl-André l'an 1656 par moy.
» [Signé] : « Amelin, curé de la Maiestat. »
ii Ces registres ne sont donc pas postérieurs au séjour de Molière à Bordeaux.
» J'ajouterai en terminant que la salle de spectacle où dut jouer Molière ne peut être que le Jeu de Paume qui, en i656, portait le nom du « Jeu t> de Paume du Ravola (sic) » et qui se trouvait clans la paroisse de Saint- Christoly, rue Montméjan, proche le palais du gouverneur. L'emplacement de ce jeu de paume pourrait être facilement déterminé avec les nombreux et importants terriers de nos archives municipales et départementales.
» Veuillez, etc.
» Dast de Boisville,
jj Secrétaire de la Société des Archiver, historiques de la Gironde. »
En reproduisant cette lettre, pages 385-386 du même volume, la direction de la Correspondance historique et archéologique la faisait suivre des lignes suivantes :
t M. Mareuse, à qui nous avon9 communiqué la lettre ci-dessus, nous fait remarquer que le séjour de Molière avait été signalé (l) dans le Moliëriste de 1881 (p. 22), comme l'indique son article (!). Quant à la salle où a joué Molière, il pense qu'il n'y a pas plus de présomption en faveur d'un jeu de paume qu'en faveur de l'autre (3), tous deux étant voisins de l'église de Saint-Christophe.
» Notre collaborateur ajoutait dans son article qu'il regrettait l'absence
(1) Non comme puisé, mais comme futur. Et c'est à cause de cela même que MM. Louis Moland et Paul Mesnard, pour ne citer que ces deux illustres « moliéristes », ne croyaient pas, eux, à ce séjour à Bordeaux, et penchaient fort pour le remplacer par un séjour à Lyon, supposé déjà (mais antérieurement à l'article du Moliériste de 1881) par M. Jules Loiseleur.
<*) Et avant cet article de M. E. Mareuse, la seconde lettre à M. Adercr de M. Georges Monval qui, le premier, avait indiqué sournoisement (en l'accompagnant de ces mots : On savait...) le dit passage du Moliériste de 1881.
(3) Il y a, en faveur du quartier Saint-Cristoly.la tradition, autorité irrécusable : Les écrivains postérieurs me paraissent seulement avoir confondu entre eux le jeu de paume détruit et romplacé par l'église des petits Carmes, — et qui n'a de commun avec celui de la rue des Ayres que son appellation de « Jeu de paume de Barbarin » — avec la salle de spectacle, incendiée en 1716, et reconstruite depuis avec l'argent d'une « lotterie ».
416 Chap. VIII,
de la signature de Molière, et que c"est cette absence de toute signature des parties sur les registres qui lui avait fait supposer qu'on se trouvait en présence d'une copie authentique. 11 est heureux d'apprendre qu'il s'est trompé, et que les registres sont bien des originaux. Ces ol nervations n'ont jamais prétendu diminuer en rien la valeur de la découverte de M. Dast de Boisville (•). » (La Correspondance historique et archéologique, t. II, p. 386-387.)
On voit combien tous ces textes de MM. Henri Levesque, E. Mareuse, Dast de Boisville ont apporté et fourni de renseignements nouveaux, précis, et de toute espèce au débat si vivant et si mouvementé qui, loin d'amoindrir en quoi que ce soit la découverte du séjour de Molière à Bordeaux, n'a fait qu'agrandir, au contraire, et que faire ressortir davantage sa haute importance. Chacun des trois écrivains nommés plus haut a fait ses recherches et a fourni à l'éclaircissement de la question sa quote-part de faits spéciaux, ignorés ou oubliés, acquis désormais à l'histoire de Molière sous les noms mêmes de ceux qui les ont mis en avant. C'est ainsi que ce devrait toujours être, c'est ainsi que ce serait constamment si les citateurs de pièces découvertes ou les rapporteurs d'arguments présentés faisaient toujours leur devoir en conséquence (2).
Dans son intéressant article : Quelques faits nouveaux
(1) Tout est bien qui finit bien! comme dit Shakespeare.
(2) J'ai eu, quant à moi, je dois le reconnaître, plus de chance que M. DastdeBoiS' ville lorsque, huit ou neuf ans après la guerre, je découvris, aux archives municipales delà ville d'Orléans rua patrie, l'acte de baptême de ma fameuse compatriote Thérèse Levasseur. la gouvernante de J.-J. Rousseau. Cette petite découverte (bien minime, bien microscopique, sans doute, mise en regard de celle de M. Dast de Boisville!...) fut pompeusement annoncée comme mienne dans le Journal du Loiret et les autres journaux d'Orléans, dans la Gironde et les autres journaux de Bordeaux; et dans la plupart des feuilles de Paris, et nommément — avec la plus grande bienveillance — dans le journal le Temps, où aucun admirateur fanatique de Rousseau, où aucun « Jean-Jacquiste » envers et contre tous ne prit, certes, le mors aux dents pour contester ou rabaisser en quoi que ce soit mon humble découverte.
Il y a plus : dans son livre intitulé : Orléans (in-18 de plus de 500 pages, H. Herluison, 1880), M. René Biémont, qui avait cherché lui-même, auparavant et trèî longuement, le susdit acte de baptême, et qui, pnr conséquent, éluil loin d'élre désintéressé dans la question, a bien voulu coi, sacrer à ma modeste trouvaille les lignes suivantes: « M. Anatole Loquin, Orléanais, critique musical et membre de » l'Académie- de Bordeaux, a découvert, dans les registres de baptême de l'... église
sur Molière, publié à Paris dans la Revue universitaire du 15 février 189G, M. Paul Bonnefon résume ainsi tous les faits acquis définitivement au débat :
«... Il est désormais absolument certain que, six ans après [le séjour de Molière à Agen en 1650], Molière et les comédiens du prince de Conti, en sortant de Pézenas, où ils avaient joué pendant la tenue des États du Languedoc, vinrent à Bordeaux pour y attendre Son Altesse Sérénissime. Une délibération du Conseil de ville de Narbonne indiquait bien que le prince de Conti avait donné rendez-vous à ses comédiens à Bordeaux, mais il restait à démontrer que ceux-ci avaient été exacts — et M. Paul Mesnard, en particulier, n'était pas éloigné de croire à un contre-ordre. — M. Dast de Boisville vient d'en découvrir la preuve en compulsant les registres des baptêmes de l'église Saint-André de Bordeaux. Le 15 août 1656, Jean-Baptiste Pocquelin, comédien de M. le prince de Conti, y tenait sur les fonts baptismaux, en compagnie de Catherine Leclerc, c'est-à-dire
» Saint-Michel [de la place de l'étape (a), église dans laquelle est installé, depuis » 1793, le théâtre d'Orléans], un acte longtemps et partout recherché, celui de la » naissance de Marie-Thérèse Levasseur, baptisée le 22 septembre 1721, née la » veille de François Levasseur, officier monnoyeur, et de Marie Renoux(i). — Cette » paroissienne de l'église de Saint-Michel n'est autre que Thérèse, l'acariâtre « compagne du philosophe J.-J. Rousseau. » René Biéhont, Orléans, Monuments municipaux, p. 345.
Puisque je n'ai pas pu faire, avec mon premier article de la Gironde, que la belle et importante découverte de M. Dast de Boisville fût accueillie, en novembre 1895, dans les journaux de Paris, comme elle aurait si bien mérité de l'être, je veux (imitant sur ce point mon généreux compatriote feu René Biômont), que le présent livre donne à l'érudit bordelais, au secrétaire si apprécié de la Société des Archives historiques, une compensation aussi complète, du moins, qu'il m'est personnellement possible de la lui offrir.
(a) 11 est bon de spécifier : il y avait, dans l'ancien Orléans, deux églises Saint-Michel : et c'est ponr ne pas avoir remarqué ce fait que M. René Biémont, après avoir compulsé les registres de toutes les paroisses orléanaises de l'année 1721 moins une, a manqué finalement la découverte.
(6) Je m'aperçois, en transcrivant ici ce nom propre, — celui de la belle-mère du célèbre citoyen de Genève, — qu'il m'est déjà rendu familier par les œuvres de Jean-Jacques lui-même ! ! La découverte est vraiment curieuse et unique. Plusieurs des lettres de J.-J. Rousseau, écrites par lui notamment en 1768, sont signées « Renou ». 11 écrit à Grenoble, le 25 juillet, à trois heures du matin, 1768, «à Mademoiselle Le Valseur, sous le nom de Mademoiselle Renou.» A Trye, pendant son installation chez le prince de Conti, le 27 mars 1768, il écrit à M. le duc de Choiseul : « Si vous m'honorez ■ d'une réponse sous le nom de Renou..., etc. » Le 9 septembre précédent (1767) il avait signé Renou une lettre écrite à M. de Sartine, lieutenant général de police. « Rousseau »,dit à ce propos M. Musset- Pathay (père d'Alfred de Musset), « Rousseau ne pouvoit écrire en son nom an magistrat chargé de la » police, à cause de l'arrêt du Parlement. » Mais il ne dit pas, mais il ignore sans doute, cet éditeur au fils plus tard illustre, l'origine véritable de ce nom ! — Le 21 juin 1767, Rousseau se fait adresser se3 lettres pour remettre à M. Renou, au château de Trye, par Gisors.
Dans son Appendice aux Confessions (1819), le très sagace et très intelligeut éditeur de Rousseau,
M. G. Petitain, nous dit expressément, à la partie de son Uvre qui regarde spécialement les deux
années 1767-1768 ; « il accepte le nouvel asile que le prince de Conti lui offre à son château de Trye,
» situé à demi-lieue de Gisors, et dont il ne reste maintenant que des ruines. Quoique cette retraite n»j
» doit être un secret pour personne, il s'y établit sous le nom supposé de Renou ; il paroit que le prince.
» pour sauver au moins les apparences, avait désiré 'qu'il prit cette précaution. — Après avoir quitté
» Trye, Rousseau a continué de porter le nom de Renou, et de signer ainsi toutes ses lettres; il n'a
» repris son nom véritable que vers la fin de l'année 1769. »
Str Personne n'avait encore remarqué (la chose du moins est plus que probable) que ce nom
t « supposé » de Renou, que porta et qu'honora pendant trois ans environ J.-J. Rousseau, était précisé-
^ meut celui de la mère de sa Thérèse, le nom de l'ascendante immédiate de cette Orléanaise, ma com-
't patriote, née le 21 septembre 1721 dans la o rue de la Monnoye », et baptisée le lendemain dans
4a lancienne église de « Saint-Michel de l'Etappe », aujourd'hui le théâtre... !
418 Chap. VIII,
sa camarade Mlle de Brie, un enfant issu, neuf jours avant, du mariage de Foulle Martin (*) et d'Elisabeth Reynis (2), dont il avait été le témoin, en l'église Su-Croix de Lyon, le 29 avril de l'année précédente. L'acte est inscrit à son rang dans le registre bordelais ; malheureusement Molière n'y a pas signé ainsi qu'il l'a fait sur celui de Lyon (3). On sait dorénavant, à n'en pouvoir douter, que Molière vint à Bordeaux entre le 3 mai 1656, date à laquelle on n'ignorait pas qu'il se trouvait à Xarbonne, et la fin de cette même année, époque où il retourna à Réziers à l'occasion de la tenue d'une nouvelle session des États du Languedoc. De Narbonne, Molière remonta donc à Bordeaux, alors que son ami Chapelle et Bachaumont promenaient de conserve leur humeur enjouée et en un même temps, dans la même partie de la France, mais en sens inverse. Il ne semble pas alors que les deux troupes de voyageurs se soient rencontrées en chemin, et c'est dommage. A Bordeaux, Molière et ses camarades jouèrent sa>is aucun doute dans la salle du Jeu de paume dit du Bavola, située rue Montméjan, proche du palais du gouverneur. Il serait à souhaiter que d'autres documents, tels que celui qui vient d'être mis au jour, fassent encore la lumière sur des parties mal connues de la vie errante de Molière. On voit, par ce qui précède, combien les registres paroissiaux de mariages et de baptêmes peuvent y contribuer. N'est-il pas remarquable que la trace de ceux que l'Église condamnait soit surtout gardée ainsi par des actes qu'elle a sanctionnés et par des écrits qu'elle dressait elle-même? » Paul Bonnefon, Bévue universitaire, t. V, p. 144-145.
§ 5. — L'ancienne paroisse Saint-Cristoly.
Mais qu'était donc ce théâtre, où eurent lieu à Bordeaux, dans l'été de 165G, les représentations de Molière et de sa troupe? Voilà ce qu'il faudrait maintenant, et de toute nécessité, nous occuper de tirer à clair et d'établir. Où, très exactement, — c'est-à-dire : à quel endroit, dans quelle partie actuelle de la «rue Montméjan » — se trouvaitil situé? C'est ici que nous devons spécialiser les recherches, fouiller archives et minutes, nous entourer en un mot des documents du temps, afin de pouvoir répondre a posteriori, autant du moins que faire va se pouvoir, à cette question pour nous si capitale.
Pour mettre maintenant un peu d'ordre dans nos
C1) Lisez : Faure Martin.
(-) Lisez : Anne [et non Elisabeth .'] Reynier.
(3) Il n'avait pas à le faire, ù cette époque, à Bordeaux, sur un acte de baptême.
recherches, examinons d'abord ce qu'est aujourd'hui et ce qu'était jadis la rue Montméjan, à laquelle il nous faut même joindre les différentes voies qui l'entourent. En plusieurs siècles, que de modifications, que de transformations môme de toute espèce ont dû avoir lieu! et si, après une étude attentive de ce petit coin du vieil Bourdeaulx, nous constatons cependant que l'aspect général du quartier, dans ses lignes droites, s'est conservé jusqu'à nos jours à peu près intact, et tel qu'il était déjà au quinzième siècle; en revanche, et comme nous le pressentions bien à l'avance, que de changements de noms, dans les appellations successives de ces rues, ont eu lieu en effet, et ne manqueraient pas de causer quelque embarras à ceux qui s'engageraient dans ces recherches sans reconnaissance préalable des lieux : une étude longue et spéciale du devenir de l'ancienne paroisse Saint-Christophe (en gascon Sent-Cristoly), pour ne pas que nous nous égarions, nous est absolument indispensable, et c'est par cette étude même qu'il nous faut tout d'abord commencer.
Avant donc de recourir aux documents, soit manuscrits, soit imprimés, nous devons, de toute nécessité, nous occuper de consulter les plans. Nous en avons réuni dix, dont voici les indications sommaires :