‹ Molière à Bordeaux, vers 1647 et en 1656Chapitre 51 sur 70 · POSTFACE · texte numérisé non relu

POSTFACE

Je n'avais pas formé le projet d'écrire ce livre. Sa publication tient à des circonstances imprévues qui sont venues me surprendre; par lesquelles je me suis, en quelque sorte, laissé conduire, et qu'il me semble nécessaire de résumer maintenant à grands traits.

Invité obligeamment, tout à la fin du mois d'octobre 1895, à annoncer aux lecteurs de la Gironde, et par suite à ceux de tous les autres journaux, l'heureuse découverte que venait de taire M. Dast de Boisville aux archives municipales de la ville de Bordeaux, découverte intéressant, d'une manière si spéciale, et Bordelais et « Moliéristes », je fus dans le plus grand des étonnements lorsque je lus, comme tout le monde et avec tout le monde, la réponse indirecte à mon article, adressée à « M. Aderer » par M. le Secrétaire de la Comédie-Française, publiée à Paris dans le journal le Temps, et reproduite immédiatement après par toute la presse. Du moment où tous ceux qui m'entourent me reconnaissaient comme clairement désigné par l'auteur de cette lettre, force me fut d'admettre que c'était bien moi que l'on y visait personnellement. Ma surprise fut aussi vive que l'attaque de mon adversaire : M. Monval, — et ce n'est pas peu dire.

Je crus d'abord que je pourrais, dans la Gironde, traiter «copieusement)), à mon apaisement et à la satisfaction des amis de Molière, les questions soulevées, étant donnée la bonne grâce parfaite avec laquelle ce journal accueillait déjà mes premières communications (1).

Je m'aperçus fort heureusement, tout à fait au dernier moment, — et alors que ma première réponse à M. Monval

(') J'avais même, a cet égard, un précédent singulièrement encourageant pour moi : n'était-ce pas également dans une feuille quotidienne — de Paris : le Temps, précisément, — que parurent tout d'abord les Points obscurs de la rie de Molière de mon illustre compatriote M. Jules Loiseleur. un des meilleurs ouvrages que l'un ait écrits sur notre grand dramatiste?

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allait paraître, — que la publicité quotidienne des journaux était ce qui convenait le moins à la discussion, à la fois ferme et courtoise, que j'avais l'intention d'établir (*). J'annonçai donc, dans le journal même, mon projet désormais arrêté de faire paraître, dans les Actes de l'Académie de Bordeaux, l'étude développée que je préparais sur la question alors agitée.

Quand je dis: « la question », je reconnus bien vile qu'elle était double; et puisque, pour la première fois de ma vie, je me trouvais posséder le temps nécessaire pour la traiter alternativement sous chacune de ses deux faces; puisque, surtout, j'y étais en quelque sorte convié par des circonstances non moins engageantes qu'inattendues, sur lesquelles je n'ai pas à insister davantage, je résolus d'en profiter et de me mettre courageusement à l'ouvrage.

Dans ses deux lettres, publiées par le journal le Temps, M. Georges Monval faisait aussi bon marché que possible de la découverte capitale qui venait d'être effectuée aux archives de Bordeaux, après avoir été tout d'abord jusqu'à contester l'existence de la pièce elle-même.

Parfaitement sûr que Molière était venu à Bordeaux, ce qui avait fait longtemps question, j'ai tenu à commencer par le commencement. J'ai essayé de traiter l'historique du séjour de Molière dans notre ville, et de ses antécédents à Paris et dans ses environs, aussi complètement que faire se pouvait, dans le plus grand détail et avec tous les développements nécessaires.

J'ai pris d'abord Molière au berceau même, à Paris, rue Saint-Honoré et dans le vieux quartier des halles; l'accompagnant ensuite à travers toutes les péripéties connues de son enfance, de son adolescence et des commencements de sa carrière dramatique, avec ses professeurs, ses camarades, ses premiers amis, sa maîtresse, bien résolu de ne le quitter pour la première fois qu'en 1648 (le 19 avril), c'est-à-dire à l'arrivée, à Nantes, de la troupe du duc d'Espernon, sûr que son premier séjour à Bordeaux, que sa première étape dans la capitale de la Guienne ne pouvait plus désormais m' 'échapper ; — et c'est fidèlement ce que j'ai fait.

(!) Je le reconnus surtout en recevant de plusieurs côtés des lettres à insérer auxquelles on me demandait de répondre concernant des points, bien souvent traités déjà, dans le Moliérisle et les excellents ouvrages publiés, sur le sujet, depuis un demi-siècle. Si je m'étais jeté, de gaieté de cœur, dans un pareil embrouillamini, adieu clarté et rigueur d'exposition: Je n aurais plus été le maître de mon travail.' Je tombais dans le chaos, et je n'instruisais plus, et je ne convainquais plus personne.'...

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Je le rejoins ensuite — car je n'écris pas l'histoire de sa vie! — aux États de 1655-1656, à son départ de Narbonne, je l'accompagne jusqu'à Bordeaux (août 1656, date mémorable, absolument certaine); c'est dans notre ville, c'est dans la capitale de la Guienne, qu'il écrit selon toute apparence, en plein quartier Saint-Ghristoly et pour Magdeleine Béjart, l'immortelle farce de Dépit amoureux (sans article) qu'il jouera bientôt à Béziers.

Nous embrassons ainsi, d'une part, un vaste espace de vingtsix ans (1622-1648); de l'autre, il est vrai, une seule année (1656); mais quelle année!... la trente-cinquième de la vie de notre héros, alors qu'il était dans toute la force de l'âge, dans toute l'effervescence des passions, dans toute la fleur et dans toute la puissance du génie.

Ces deux époques, par conséquent, nous font bien assister aux deux séjours de Molière dans notre ville : le premier, singulièrement nuageux, et n'acquérant quelque relief que grâce à une étude patiente de toutes les années de sa jeunesse et de son adolescence; le second, au contraire, certain, précis et daté, bien que sa reconstitution complète doive demander sans doute, aux travailleurs de l'avenir, bien d'autres efforts.

C'est là ce qui, pour nous, constituait uniquement Molière à Bordeaux.

Mais ces trois mots, précisément : « Molière à Bordeaux, » ont réveillé très naturellement, chez certain Moliériste, — ceîui-là même qui nous a fait l'honneur de nous prendre publiquement à partie, — bien d'autres idées encore que celles dont nous venons de parler. A l'en croire, il existe depuis longtemps à Bordeaux un maître mystificateur, doublé d'un habile homme, qui inonde MM. les Moliérisles de nouvelles controuvées, de pièces historiques imaginaires et apocryphes. Vrai personnage de légende romantique, échappé de la littérature de 1825 ou de 1826, il rappelle bien fort le Solitaire du vicomte

d'Arlincourt,

Qui sait tout, Qui voit tout, Est partout,

ou bien encore le terrible Han d'Islande se servant d'un crâne humain pour ingurgiter l'eau des mers!

Interpellé ad hominem, mis publiquement su»1 la sellette par M. le Secrétaire de la Comédie-Française, qui n'avait deviné qu'une chose, une seule : c'est que je possédais peutêtre le mot de certaine énigme, fort peu intéressante du reste,

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mais qui ne laissait pas, parait-il, que de l'intriguer fort; j'ai dit, et je n'y reviendrai pas, tout ce que je savais à cet égard : c'est-à-dire la vérité pure et simple substituée aux fantaisies pins ou moins bizarres qui tenaient sa place dans l'imagination de mon très honorable, très instruit, mais trop prompt, mais beaucoup trop vif adversaire.

L'intervention si inattendue de M. Georges Monval a été certainement le plus prodigieux « coup de malice des choses » dont pour ma part je me sois trouvé le témoin. Sa fameuse lettre, — la première, — adressée à M. Aderer et au journal le Temps, — à la tournure que n'ont pas tardé à prendre le? événements, m'a rendu, de fait, le service le plus réel et le plus grand. Je gage que telle n'était cependant pas là son intention...! Outre qu'il ne me connaissait pas personnellement, je constate qu'il se servit même à mon égard de termes assez peu parlementaires. — Car, enfin, on ne démasque jamais, et dans aucun cas, un honnête homme.

M. Monval est venu... — comment dirai-je? — me fournir simplement et précisément ce qui me manquait : c'est-à-dire le «joint», la «liaison», le pont, enfin, dont j'avais le plus réel besoin pour parfaire la tâche que j'étais en train de me proposer et pour la remplir absolument telle que je désirais le faire. Sans la lettre de M. Monval au Temps, j'aurais simplement écrit une brochure sur la découverte de M. Dast de Boisville, sur le quartier Montméjan, sur la troupe et le répertoire de Molière en 1656... Et voilà tout!

Tandis qu'avec cette lettre, que je n'avais nullement suscitée et à laquelle j'étais à mille lieues de m'altendre, m'arrivait et m'incombait la quasi-nécessité de répondre à mon adversaire au sujet de « la mystification » de l'Homme au masque, rattachée par lui de fait, et dans sa lettre, à la ville de Bordeaux et aux séjours qu'y fit Molière; et de traiter avec détails, puisqu'on m'en fournissait ainsi l'occasion, cette longue, mais si attachante question des fins dernières du plus grand des poètes comiques : question que le bon et malheureux Ubalde, en proie au plus violent chagrin, m'avait comme léguée, à Vichy, à l'hôpital militaire, et sur les bords ombragés du Sichon, sa promenade favorite. -

Cette aventure de Vichy a loujours eu pour effet de réveiller

en moi le souvenir pénible et douloureux d'un homme de cœur

profondément malheureux, et qui n'avait certainement rien

lait pour l'être, du moins à ce point (*).

t1) Apres avoir reçu une foule de solutions, toutes plus impossibles les unes que

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Ce fut l balde, ce fut lui-même qui me chargea de faire imprimer à Bordeaux le Secret </» .}[a*quc de fer, brochure

les autres (allez donc croire un moment, par exemple, que Louis XIV a fait enfermer son frère jumeau, le visage recouvert d'un masque de velours, dans un cachot de la Bastille!), cette question célèbre de l'Homme au masque pourrait bien en effet, grâce a Ubaldf. se trouver à la veille d'être complètement percée à jour, sinon directement résolue.

J'ai raconté comment la chose était arrivée. Bien peu en train dans le moment de résoudre des questions historiques, ayant émis en l'air devant un de ses amis, ironiquement et avec une sorte d'impatience fébrile, un paradoxe d'une fantaisie outrée, Ubalde voulut prouver ensuite à son interlocuteur (et c'est là que réside l'originalité du fait) que sa prétendue hypothèse, n'offrant aucune concordance dans les dates, et ne résistant pas même au plus simple examen, était dénuée de toute exactitude et de tout sens commun.

J'ai dit comment, après L'examen fait par lui en haussant d'avance les épaules, l'baldeeut soudain un fort battement de cœur, et comme une sorte d'éblouissement intérieur et intellectuel. Une évidence surgit immédiatement pour lui, et lui apparut irrésistible.

Ce n'est pas tout: croyant ensuite tromper la vive douleur qui l'accablait, et changer son sort, il écrivit, oh ! avec quelle conviction et quelle foi, une brochure dans le sens indiqué, et en y attachant, cela est triste à dire, le plus fol espoir — qui ne se réalisa pas, fort heureusement pour lui-même !...

Mais ceci ne se rapporte plus à Molière, mais à l'histoire d'Ubalde, que nous raconterons peut-être un jour, accompagnée et escortée de ses preuves justificatives; car elle offre incontestablement un intérêt qui n'est pas banal au point de vue de la connaissance traie du cœur humain.

L'amour-passion, éprouvé par J.-J. Rousseau pour Sophie d'Houdetot, analysé et commenté par Stendhal, ressenti pour la blonde actrice et chanteuse Jenny Colon par Gérard de Nerval, est un fait tellement rare et anormal, et en même temps tellement frappant, que, par ses effets mêmeset en dépit de tout, il convertit et convainc les indifférents, el demeure finalement pour eux indiscutable. Il y a plus, il y a mieux ! Ce que la vie réelle n'a pas consacré, c'est l'imagination populaire qui s'en charge ensuite pour parfaire l'idéal, et c'est ce qui dure dans l'avenir définitivement ici-bas. Laure est bien à Pétrarque pour la postérité, quoi qu'en disent l'Histoire et les chroniques, et non à nul autre, et il suffit de nommer l'un pour les rappeler de suite tous deux. Et Jenny Colon, malgré ses relations connues, prouvées, constatées, avec Lafon qu'elle épousa à Gretna-Green, avec Chollct dont elle était plus que la camarade à l'Opéra-Comique.... et avec le flûtiste Leplus, avec qui elle se maria devant M. le Maire et devant M. le Curé, eh bien ! Jenny Colon, cette créature enchanteresse et décevante, verra son souvenir, grâce à l'auteur de Sylvie, traverser les âges : elle sera toujours, pour la postérité, l'amante de Gérard de Nerval,

Gérard de Nerval! J'ai découvert, dans un vieux journal qu'on ne lit guère aujourd'hui: la Revue comique à l'usaye des gem èérieux, 1. 1", I84S-18W, p. 354-955, un article de l'amant de Jenny Colon, auquel personne assurément, à l'époque, ne sachant pas le dessous des cartes, n'a fait la moindre attention. 11 s'agit de l'apparition de Raphaël, par Lamartine. Remerciez-moi, lecteurs qui aimez Gérard, en lisant ces lignes admirables et inconnues de l'homme que l'on trouva pendu à Paris dans la rue de la Vieille -Lanterne, en janvier 18.'>5; qui renonça à la vie treize ans après la mort de celle qu'il avait refusé d'épouser — l'honneur avant tout! — mais qu'il lui lut, par contre, impossible d'oublier :

«Disons-le tout net: avec tous ses défauts... Raphaël n'en est pas moins une œuvre impérissable

« Jamais livre ne nous a plus douloureusement ému... Ce livre n'aura d'athées que parmi ceux pour qui un semblable amour n'est ni un souvenir, ni une espérance

» Quant à ceux qui ne voyent dans l'amour qu'une femme, et dans une femme qu'une maîtresse, ce livre n'est pas plus fait pour eux que la peinture pour ceux

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écrite, par lui, un peu trop au courant de la plume (*), mais avec une sincérité, une pureté et une droiture d'intention, une croyance d'enfant, ou plutôt d'honnête homme trompé, qui n'ont pas peu contribué, toutes les fois où j'ai songé de mon côté à cet exceptionnel problème de l'Homme au masque, à me faire longuement réfléchir, et à ébranler, à déraciner même à une foule de reprises et de plus en plus, mes propres doutes à cet égard : effet naturel, et souvent constaté, d'une convielion, d'une foi, d'une croyance sacrée rencontrée et observée de près chez autrui, et qu'on arrive,' finalement, à partager soi-même.

C'est cependant d'un superbe trait de plume que le correspondant de M. Aderer juge dédaigneusement et définitivement la brochure d'Ubalde. Il m'en attribue en outre et sans preuve aucune la paternité, en même temps qu'il m'accuse hautement et devant tous, dans sa première lettre, d'avoir fabriqué de toutes pièces l'acte si heureusement découvert, par M. Dast de Boisville, dans les archives municipales de la ville de Bordeaux.

Eh bien! après avoir rendu pleine et entière justice à M. Dast de Boisville et à sa trouvaille, j'ai pensé à mon ancien compagnon de promenade de Vichy. Le gant jeté par M. Georges Monval clans la direction de Bordeaux, je l'ai relevé moi-même et en mon propre nom. J'ai donc traité à mon tour la question de V Homme au masque identifié à Molière; et je ne saurais dire combien elle m'a de plus en plus frappé, attiré, et puissamment intéressé.

qui ne voyent dans le tableau d'un maître qu'une toile et qu'un cadre; dans un beau et magnifique paysage que des arbres qu'on peut couper, que des troupeaux qu'on peut tondre ou mener a l'abattoir

» N'aime pas qui veut! n'aime pas même quiconque croit aimer! Je n'étonnerai que les sots en disant que l'amour vrai est aussi rare que le génie, aussi rare que la vertu parfaite, aussi rare que la beauté idéale, et que, dans ce Paris, dont la moitié se livre à l'autre tous les soirs, il serait aussi difficile de trouver vingt êtres s'aimant d'un amour véritable, que vingt hommes d'un incontestable génie....

» ... Raphaël prouve, envers et contre tous, que M. de Lamartine a aimé au moins une fois dans sa vie, plus et mieux et autre chose que lui-même. — Aussi ce livre lui fcra-t-il pardonner bien des fautes. Julie est, a coup sûr. l'égale d'Hêloïse, l'égale de Laure, l'égale de la Julie de Saint-Preux. Elle est aussi poétique et elle est plus parfaite... — Que si vous vous demandez: Pourquoi Julie meurt-elle? je vous réponds: Demandez plutôt à M. de Lamartine, si Dieu n'a pas bien fait de l'enlever à la terre?

» Elle est morte, parce qu'elle devait mourir. Madame de Warens n'eut-ellc pas été heureuse de mourir avant d'en arriver au perruquier?

«Or, il va un perruquier dans toutes les existences; souhaitons à toutes les Julies, a tous les Raphaëls de mourir avant de l'avoir seulement entrevu. »

(') Cela lui a même valu, dans un article fort spirituel, de très justes critiques de la part de M. Ch.-L. Livet qui résidait alors à Vichy.

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Je n'imiterai pas, cependant, le Bibliophile Jacob, écrivant, plein de conviction, à la fin de son livre :

L'homme au masque de fer, c'était Fouquet !

Non! je ne m'écrierai pas à mon tour : L'homme au masque de fer, c'était Molière.

Je serai moins affirmât if, moins dogmatique surtout, que M. Paul Lacroix; je me contenterai de dire à haute et intelligible voix : Oui certes, le Masque de fer a fort bien pu être Molière; et cette hypothèse hardie, non seulement n'est pas déraisonnable, mais elle présente à la fois, pour celui qui n'est pas prévenu contre, sérieux, esprit de suite et grande vraisemblance. Si ce n'est pas l'avis de M. Monval, c'est le mien.

Mais laissons là Monval pour la dernière fois.

Une remarque doit être faite : On a eu beau chercher et rechercher quels sont les hommes célèbres, aux traits bien connus du public (cette condition est de toute rigueur), qui sont morts ou qui ont disparu dans le premier trimestre 1673, il est impossible d'en découvrir et d'en citer un autre que Molière.

11 est très sur que s'il en avait existé un second dans les mêmes conditions, il y a longtemps, certes, qu'on l'aurait déjà trouvé et nommé.

Attirons, en terminant, l'attention toute spéciale des lecteurs sur la principale nouveauté du présent ouvrage, nouveauté fertile en conséquences bien imprévues.

Les historiens n'avaient pas encore assez fait remarquer, non seulement que tous les documents authentiques de l'époque, tels que lettres, billets, faire-part, correspondances, actes, mémoires et papiers de toute sorte, concernant Molière, avaient déjà, vers 1690, irrémédiablement disparu de la circulation; mais encore, qu'on les a insensiblement remplacés (!) par des écrits, brochures et pamphlets infâmes et odieux, immondes et révoltants : dont les renseignements mensongers, perfides et affreux, renseignements apocryphes désormais inoubliables, ont détruit en France, et pour si longtemps, la plus grande partie des notions historiques tant soit peu sérieuses et réelles, concernant Molière, sa femme et les principaux événements de leur existence.

Je me suis donc mis résolument en garde contre tous ces

(*J « On ne détruit que ce qu'on remplace, >j a dit, de notre temps, le célèbre chef de l'école posilirislf. Auguste Comte, l'immortel philosophe de Montpellier. II 36

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documents faux, qui semblaient solliciter mon attention et diriger mon choix. Je me suis assujetti, dans le cours de mon récit proprement dit, — sauf à les retrouver plus tard, pour les examiner à part, — à ne faire aucun emprunt, quel qu'il soit, à ces livres odieux que l'autorité française, dans les dernières années du xvne siècle, a laissés se répandre si com plaisamment, si docilement, et comme obéissant à un mot d'ordre.

J'ai considéré seulement comme sérieux : les récits des contemporains, épars dans leurs livres; les minutes des notaires, oubliées dans la poussière et les ténèbres des anciennes éludes; et, enfin, quelques pièces très rares, mais d'une authenticité inattaquable, ayant précédé l'année même du mariage de Molière : ligne de démarcation certaine, absolue, constatée par moi, entre ce qui est vrai et ce qui est faux.

L'effet de cette tactique, que je crois avoir le premier inaugurée et suivie jusqu'au bout, a été décisif. J'ai obtenu finalement ainsi un tout autre Molière que celui des libelles: le grand homme, l'homme foncièrement bon, l'homme profondément honnête, que nous voyons tous, aujourd'hui, à travers ses comédies, je l'ai fidèlement retrouvé, tel qu'il a véritablement existé, tel que l'ont connu, dans la vie, Boileau, Pierre Corneille, Cyrano, La Fontaine, Lully, Racine, Chapelle...! J'ai corroboré victorieusement, de tous les côtés à la fois, ce que M. Louis Moland, malgré les brochures, libelles et pamphlets qu'il avait cependant interrogés, a eu, le premier, le très rare mérite d'apercevoir. J'ai constaté, j'ai fait toucher du doigt la naissance parfaitement légitime d'Armande, fille de Joseph Béjart, fille de Marie Hervé, sœur de Magdeleine. J'ai détruit, — à jamais, j'ose l'espérer, — le faux état civil que l'on avait fabriqué ignominieusement, à sa mort, à la pauvre fille, si calomniée parce que Molière l'avait tant aimée!

Ma joie serait bien grande si l'on m'accordait un jour que j'ai beaucoup contribué pour ma part à annihiler une calomnie épouvantable et à rendre, enfin, à la mémoire sacrée du grand homme, le plus équitable et le plus nécessaire de tous les services. Les chercheurs, quels qu'ils soient, les Moliérisles de bonne foi qui, — laissant d'abord de côté les libelles pour ne les étudier qu'après, — feront les mêmes rapprochements patients que moi, arriveront exactement et forcément aux mêmes résultats. Deux fois deux font quatre partout et quand même.

Un dernier mot.

J'ai cherché tour à tour, en écrivant ce livre :

1° A démontrer, à Vaide de preuves matérielles et pal*

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pables, que Molière est réellement venu à Bordeaux, au moins à deux époques de sa vie si singulièrement mouvementée. C'est un résultat sur lequel on ne comptait plus, et que l'on a acquis enfin grâce à la découverte de M. Dastde Boisville. Avec l'assentiment de ce dernier, je me suis applique à rassembler tous les documents biographiques et bibliographiques, se rapporlant à Molière directeur et à Molière auteur, à ces époques reculées de sa vie, et je crois sous ce double rapport avoir peu laissé à glaner à mes successeurs. Quant au séjour de Molière à Bordeaux, tout n'est pas dit encore à ce sujet et M. Dast de Boisville lui-même (cela le regarde plus que qui que ce soit) trouvera peut-être un jour dans nos archives départementales et municipales, et dans les minutes de nos anciens notaires bordelais, de nouveaux faits, de nouveaux renseignements inédits à communiquer au public;

2° A faire entrevoir, dans un mystérieux clair-obscur, malheureusement sans preuves matérielles ni palpables, que l'hypothèse, d'après laquelle « l'Homme au masque de fer » n'aurait été autre que Jean-Baptiste Poquelin de Molière, non seulement n'est nullement dénuée de vraisemblance, mais encore constitue même, aujourd'hui, la seule solution de ce problème historique qui soutienne un examen tant soit peu sérieux. Sans être une certitude, c'est déjà plus qu'une possibilité; c'est une probabilité très forte, et qui mérite au demeurant, de la part des hommes intelligents et instruits (et n'ayant aucun intérêt direct à dire le contraire), plus et mieux qu'orgueilleux haussement d'épaules et que prétentieux dédain.

Excusez les fautes de L'AUTEUR.

Bordeaux (Gironde),

Cambo (Basses- Pyrénées),} novembre 1895 à avril 1898.

Chabanais (Charente),

564 Errata.

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