ACTE III, SCÈNE I
Il esl fou.
GENEVRAY
LAUZUN
Moi, naguère obscur et sans crédit.
Et cadet de Gascogne!
GENEVRAY, à part.
Oui, gascon, c'est bien dit.
LAUZUN
Un Caumont, il est vrai, noble et grande ramille; Mais de nobles, pardieu, notre France fourmille : Genevray, j'ai voulu m'asseoir plus haut, voisin Du trône, et que le roi m'appel.U son cousin.
GENEVRAY.
Son cousin !
LAUZUN
Son cousin.
GENEVRAY.
Allons! Monsieur le Comte Se moque sûrement : cet hymen est un conte, Une plaisanterie...
Ah! c'est trop fort !
GENEVRAY.
Tenez, Je sens ces choses-là de cent pas : j'ai bon nez.
LAUZUN
Voyez-vous, le maraud! il veut me faire entendre Qu'à cet hymen si beau je ne saurais prétendre-
Que mon peu de mérite en serait trop payé : Mon bonheur à ses yeux n'est pas justifié.
GENEVRAY.
Je ne dis pas cela...
LAUZUN
Non, mais tu l'insinues.
Un cadet de Gascogne, en cour tombé des nues. Epouser une altesse! allons donc! jusqu'ici Près du sexe, en effet, je n'ai pas réussi...
GENEVRAY.
Gomment! je vous en sais, vingt, trente... et des plus belles.
LAUZUN
Non, mes vœux n'ont jamais trouvé que defs rebelles.
GENEVRAY.
Ah!
Je suis maladroit.
GENEVRAY.
Bon!
LAUZUN
Toujours rebuté,
Amoureux transi.
GENEVRAY.
Non, mais non!..
LAUZUN
En vérité, Il est bon qu'un ami parfois nous avertisse. Gel hymen... je rêvais! Oh! je me rends justice : Je ne suis pas taillé pour monter à ce rang.
ACTK m, S CE Ni: I. >
C'est trop peu que d'avoir la noblesse du sanj^, Et de tous les moyens qui pouvaient m'y conduire, Le meilleur, l'art charmant de plaire, de sùduire. En enchantant l'oreille, en fascinant les yeux. Je ne Tai pas : je suis sans esprit, laid... cl vieux.
GENEVRAY.
Non!
LAUZUN
Mal tourné peut- être...
GENEVRAY.
Hé non! daignez m'enlendre..
LAUZUN
Hé bien 1 pour moi l'altesse est chaque jour plus tendre. Souvent elle me dit : J'aime, Comte, et je veux De celui qu'a choisi mon cœur combler les vœux ; Usera mon époux... Or, devinez! Et comme Jenomme princes, rois... Moins haut : un gentilhomme, Jeune, aimable, charmant. Alors, à chaque nom Que je passe en revue : Est-ce celui-là? — Non. — Celui-ci? — Point. Et puis, notre liste finie, Elle me fait reprendre encor la litanie, Car le nom qu'elle attend, en vain sollicité. C'est le mien... et le seul que je n'ai pas cité. Croiras-tu maintenant?
GENEVRAY, Ù part.
Fou!
LAUZUN
Mais quoi ! la princesse N'occupe pas mon cœur tout entier ni sans cesse : Armande, tu le sais, y tient sa place aussi.
58 MOLIÈRE A CHAMRORD.
Avec elle à l'inslaiil j'ai rendez-vous ici.
C'est folie...
GENEVRAY, à part.
Il connaît son état.
LAUZUN
Mais qu'importe!
Sur les prudents conseils ma nature l'emporte. Je ne sais quel démon me pousse à mépriser Ces écueils où Ton voit les autres se briser. Un bonheur calme, uni, pour moi n'a point de charmes 11 me faut des amours où germent les alarmes, Des plaisirs épiés par les regards jaloux, Les soupçons menaçants des mères, des époux. Je me sens vivre alors, et fort de mon étoile, Je me berce à tout vent qui vient enfler ma voile.
GENEVRAY.
El vous avez raison de vous distraire un peu.
( A part).
11 faut que je le flatte, il me fait peur, morbleu!
LAUZUN
Mais hymen, rendez-vous, que tout ceci demeure Un secret dans ton cœur, enlends-lu?
GENEVRAY.
Que je meure ( A pari).
Si j'en parle. D'ailleurs on ne me croirait pas.
LAUZUN
Et maintenant va-t-en...
GENEVRAY.
Volontiers.
ACTK III, SCENK 11. ii)