SCENE VII
LAUZUN, MADEMOISELLE, MOLIÈRE, caché.
MADEMOISELLE, à Lauzun.
Mais vous ne savez pas le tort que vous nous faites ! Toujours seul, à l'écart, vous, l'ame de nos fêles ! Vous ne venez pas même au théâtre! le roi L'a remarqué ce soir. Depuis hier, dites-moi. Depuis notre entretien, pensif et solitaire, Vous promenant ici, les yeux fixés à terre, Etes-vous à chercher encore à quel vainqueur Je dois donner ma main comme j'ai fait mon cœur? Vous ne devinez pas !
LAUZUN
Je cherche en vain, Madame.
MADEMOISELLE
Oh! que si vous cherchiez avec des yeux de femme ! Il est aimable, beau, noble... voyez-vous?
LAUZUN
Non.
y8 MOLIÈRE A CHAMBORD.
Et puis, si beau qu'il soit, si ^^aiid que soit son nom, Qu'est-ce au prix de ce rang qui touche au rang suprême
MADEMOISELLE
Mais l'amour peut combler l'intervalle,... et je l'aime.
LAUZUN
Sail-il que vous l'aimez?
MADEMOISELLE
Il devrait le savoir, Car mes yeux.... mais les siens semblent ne pas le voir.
LAUZUN
Plaignez-le. Le respect le retient, et, sans doute, Au moment de parler, noble et fier, il redoute Que de ses sentiments on n'impute l'ardeur A quelque ambition avide de grandeur.
Quand il voudrait, assis à ce rang où vous êtes. Prince, faire pour vous ce que pour lui vous faites, Et vous dire, à vous, pauvre et dans l'obscurité : Que sont mes litres vains auprès de ta beauté? De ces titres sans toi la splendeur m'importune : Aime-moi, sois mon nom, mon orgueil, ma fortune! Sans toi je ne suis rien, rien qu'un prince : aime-moi, Et que ton noble amour m'élève jusqu'à toi. Veux-tu qu'une retraite inconnue et profonde Cache notre bonheur? Cherchons un coin du monde Où nous vivrons heureux et seuls. Préfères-tu Les plaisirs de la cour et ses pompes? Veux-tu Qu'avec respect d'en bas la foule te contemple? Que ton nom soit un culte et ta demeure un temple? Que d'hommages, de fleurs on sème ton chemin ? Viens, je puis te donner ce bonheur, et demain Tu seras...
ACTH llf, SCKNK VII. yg
MADEMOISELLE
Achevez !
LAUZUN
— - A quoi bon que j'achève ?
Je m'égare... Pardon, Madame,... c'est un rêve.
MADEMOISELLE
Nommez, nommez celui qui sait aimer ainsi,
Et qui m'a fait princesse... Il sera prince aussi.
Oh! c'est dans notre vie une amère tristesse!
Tout amant, s'il n'est roi, se trouble au mot d'altesse.
11 n'ose nous parler d'amour, et noire cœur
Est forcé, le premier, d'avouer son vainqueur.
Je subis aujourd'hui cette loi puisque j'aime:
Le nom que vous taisez je le dirai moi-même.
Connaissez donc celui que je prends pour époux,
Que mon amour allie au sang des rois...
{Elle souffle sur une glace et écrit avec son doigt le nom de Lauzun).
LAUZUN
Moi?
MADEMOISELLE
Vous.
LAUZUN, à part.
(Haut).
Je le savais. Hé quoi! vous daigneriez, Madame...
MADEMOISELLE
Oui, Comte. Vous m'aimez et j'ai lu dans votre ame...
LAUZUN
Vous aimer ! est-ce assez pour monter à ce rang ?
8o MOLIÈRE A CHAMBORD.
MADEMOISELLE
Vous m'aimez, il suffît. Oh ! mon bonheur est grand !
De ce jour je commence une nouvelle vie.
Ces litres, ces honneurs, cet éclat qu'on envie;
Ce haut rang que de loin chacun juge si beau,
Mais où mon cœur, sans vous, est comme en un tombeau,
Je les puis partager avec celui que j'aime.
Je vous y fais monter sans descendre moi-même.
S'il le fallait, pour vous je les répudîrais ;
Comme vous généreuse enfin, je vous dirais :
Je ne veux que sur loi régner en souveraine...
Etre aimée... Oh! c'est plus qu'être princesse et reine.
Aimez-moi bien du moins...
LAUZUN
Madame, et doutez-vous...
MADEMOISELLE
Sans partage aimez-moi... Mon amour est jaloux...
LAUZUN
Vous seule! vous toujours!..
MADEMOISELLE
Et maintenant, cher Comte, Il faut à nos projets l'aveu du roi ; je compte Le demander ce soir... Le secret jusque-là...
{Lanzun veut l'accompagner à sa sortie).
Non, restez...