‹ Molière; drama en cinq actesChapitre 1 sur 101 · Molière; drama en cinq actes · texte numérisé non relu

Molière; drama en cinq actes

Si je vous prie d’agréer fraternellement la dédicace de cette faible étude, c’est parce qu’elle présente, par l’absence, un peu volontaire, je l’avoue, d’incidents et d’action, un contraste marqué avec les vivantes et brillantes compositions dont vous avez illustré la scène moderne. Je tiens à protester contre la tendance qu’on pourrait m’attribuer ; de regarder l’absence d’action au théâtre , comme une réaction systématique contre l’école dont vous êtes le chef. Loin de moi ce blasphème contre le mouvement et la vie. J’aime trop vos ouvrages, je les lis, je les écoute avec trop de conscience et d’émotion, je suis trop artiste dans mon cœur, pour souhaiter que la moindre atteinte soit portée à vos triomphes. Bien des gens croient que les artistes sont nécessairement jaloux les uns des autres. Je plains ces gens-là d’ètre si peu artistes eux-mèmes , et de ne pas comprendre que la pensée d’assassiner nos émules serait celle de notre propre suicide.

Puisque l’occasion s’en présente, je veux la saisir pour vous sou-

mettre quelques réflexions générales dont chacun peut faire son profit.

L’action dramatique exclutr-elle l’analyse des sentiments et des passions , et réciproquement ? l’homme intérieur peut-il être suffisamment révélé dans les courtes proportions de la scène , au milieu du mouvement précipité des incidents de sa vie extérieure? Je n’hésite pas à dire oui, je n’hésite pas à reconnaître que vous l’avez plusieurs fois prouvé. Cependant l’activité de l’imagination, la fièvre de la vie vous ont aussi plusieurs fois emporté jusqu’à sacrifier des nuances, des développements de caractère ; et par là, vous n’avez pas satisfait le besoin que j’éprouve de bien connaître les personnages dont je vois les actions et de bien pénétrer le motif de leurs actions. Je crois qu’avec la volonté, la merveilleuse puissance que vous avez de tenir notre intérêt en haleine, vous pouviez sacrifier un peu mon genre de scrupule à l’éclat des choses extérieures. Quand vous l’avez fait, vous .avez bien fait, après tout, puisque vous pouviez en dédommagement nous donner tant de belles choses dramatiques. Mais à ces mouvants tableaux, à ces enchaînements de péripéties, je préfère celles de vos œuvres où l’esprit est satisfait par la réflexion autant que par l’imprévu.

Donc , on peut resserrer dans le cadre étroit de la représentation l’analyse du cœur humain et l’imprévu rapide de la vie réelle. Mais c’est fort difficile ; tout le monde n’est pas vous , et eu cherchant à imiter votre manière , on a trop habitué le public à se passer de ce dont vous n’avez jamais fait bon marché, vous dont il est possible d’imiter le costume, mais non l’ètre qui le porte.

J’ai donc souhaité , moi dont les instincts sont plus concentrés et la création moins colorée , de donner au public ce qui était en moi , sans songer à imiter un maître dont je chéris la puissance, et je me suis dit avec le bonhomme :

Ne forçons point notre talent.

De là, cette pièce de Molière, où je n’ai cherché à représenter que

la vie intime, et où rien ne m’a intéressé que les combats intérieurs et les chagrins secrets. Existence romanesque et insouciante au début , laborieuse et tendre dans la seconde période , douloureuse et déchirée ensuite , calomniée et torturée à son déclin , et finissant par une mort profondément triste et solennelle. Un mot navrant, un mot historique résume cette vie prête à s’éteindre... Mais, mon Dieu, qu’un homme souffre avant de pouvoir mourir ! On pourrait ajouter que plus cet homme est grand et bon , plus il souffre. — Voilà tout ce qui m’a frappé dans Molière , eu dehors de tout ce que le monde sait de sa vie extérieure et de tout ce qu’on eût pu inventer ou présumer autour de lui. Vous eussiez trouvé moyen, vous, de montrer l’intérieur et l’extérieur de cette grande existence, et vous le ferez quand vous voudrez. Moi , je me suis contenté de ce qui me plaisait. J’ignore si le public s’en contentera, car je vous écris ceci, une heure avant le lever du rideau. Mais le mécontentement du public ne me découragerait nullement. Je me dirai, s’il en est ainsi, que la faute est dans la nature incomplète de mon talent, et non dans le but que je me suis proposé.

Ce but, je tiens à le constater et à vous le dire : vous avez monté l’action dramatique à sa plus haute puissance, sans vouloir sacrifier l’analyse psychologique ; mais en voulant faire comme vous, on a sacrifié cette seconde condition essentielle, parce qu’il faut être très-fort pour mener de front les deux choses. Je ne veux pas vous imiter, je ne le pourrais pas, et j’aurais mauvaise grâce à trouver trop vert le raisin luxuriant que vous avez planté et fait mûrir. Je veux faire de mon mieux dans ma voie , et je serais désolé que quelques-uns crussent devoir m’imiter dans mes défauts. Si le théâtre devenait exclusivement une école de patiente et calme analyse, nous n’aur ions plus de théâtre ; mais ces mêmes défauts, si on s’habitue à me lés pardonner et à prendre en considération mes efforts pour ramener la part d’analyse qui doit être faite , auront produit un bon résultat. La grande difficulté de nos jours, c’est d’analyser rapidement. Nos pères n’étaient pas sceptiques et raisonneurs comme nous: leurs

caractères étaient plus d’une pièce , beaucoup de croyances et par conséquent de sentiments et de résolutions, n’étaient pas soumis à la discussion. Aujourd’hui nous sommes autant de mondes philosophiques que nous sommes d'individus pensants. Un Othello moderne aurait besoin de s’expliquer davantage pour être accepté de tous. Et cependant on veut des scènes courtes, des dialogues serrés. — Allons, allons, on va commencer mon humble épreuve ; je vous quitte, et je vous dis : faites mieux que moi , et dans le bon chemin donnez l’exemple à moi et aux autres.

GEOBGE SAND.

L’épreuve a été acceptée par un public bienveillant et grâce aux efforts des artistes dramatiques auxquels j’adresse mes remerciements. Je ne parlerai pas cette fois de mon ami M. Bocage ; ayant toujours à le remercier pour les soins affectueux et intelligents qu’il donne à la mise en scène et à l’interprétation de mes ouvrages, je ne ferais que répéter ce que je lui ai déjà dit deux fois, ce que j’espère avoir à lui dire encore bientôt. — Je me bornerai à dire qu’il est digne de représenter Molière : digne par le talent, digne par le cœur.

Je dois aussi et j’adresse cordialement d’affectueux éloges à mesdames Lacressonnière , Boudeville et Jouve ; à MM. Ménier, Lacressonnière, Matis, Baron, tous consciencieux et habiles interprètes d’une pensée qui n’est pas à la hauteur du sujet, mais qui’ est du moins religieuse et fervente pour la mémoire de l’homme de bien et de génie qui fut Molière.

Page 1