‹ Molière; drama en cinq actesChapitre 35 sur 101 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Ce diable d’homme, qu’il a d’esprit! Sais-tu si le roi s’est fâché ?

' PIERRETTE

On dit qu’il a ri de bon cœur. Vous voyez bien que vous n’avez point tant de tourments à vous donner. Ces messieurs ni ces dames n’iront point si vite que vous ; mademoiselle Magdeleine Béjart, je ne dis pas, elle est comme vous, celle-là... toujours pressée de bien faire... mais l’autre, ah! quelle est donc musarde !

Armande ?

PIERRETTE

Il lui faut plus d’une heure pour ajuster un nœud ; et quand elle a fini, elle se regarde dans son miroir bien tranquillement, du temps que tout le monde crie après elle.

Tu es injuste ; depuis quelque temps elle est devenue fort diligente.

PIERRETTE

Oui, quand vous la regardez, parce qu’elle veut vous complaire.

MOLIÈRE, tressaillant.

Elle veut me plaire ? que dis-tu là ?

PIERRETTE

Elle est fine, elle voit que vous devenez tous les jours plus riche, plus caressé des grands messieurs, plus aimé du roi, plus fameux dans la cour et dans la ville, et elle connaît bien qu’il y va de son intérêt de vous contenter pour demeurer dans votre troupe, et y représenter les premiers rôles ; ce n’était point comme ça du temps que vous n’étiez qu’un petit chef de troupe courant les campagnes, et jouant dans les

MO LHi RE.

granges plus souvent que dans les châteaux ; on vous rebutait, on vous rompait en visière, on vous traitait de bourru... et Dieu sait cependant que vous ne l’étiez point dans ce tempslà, pauvre cher homme ! et à présent que vous l’ètes devenu un peu, on vous flatte, on vous ménage.

Tu dis que je suis devenu bourru ?

PIERRETTE

Oh ! ce n’est point que je vous en veuille pour ça, vous avez tant de mal... Tenez, vous avez l’air fatigué.

MOLIÈRE, allant à la table.

J’ai l’air fatigué! Donne-moi donc mes boites, que je m’arrange la figure.

Eh! pas encore, votre fard serait tout tombé avant que vous entriez en scène; voyons, tenez-vous donc un *pcu tranquille, asseyez-vous sur ce carreau, étendez vos jambes ; savez-vous qu’il y a douze jours que nous sommes ici en fêtes, et que vous n’avez point eu trois bonnes heures pour dormir par chaque nuit.

Qn’est-ce que cela fait'? me prends-tu pour un vieillard, parce que tu as vingt-cinq ans, toi, comme Armande'?

PIERRETTE

Vous n’étes point vieux, mais vous avez la quarantaine, et vous n’ètes point jeune.

J’espère que si.

PIERRETTE

Mais non, mais non.

Mais si! mais si! te dis-je! tairas-tu ta peste de langue?

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