MOLIÈRE, BARON
(On entend confusément chanter derrière le théâtre; puis Baron ouvre la porte du fond et s’approche sur la pointe du pied (par cette porte. On entend distinctement ce refrain} :
Le plus grand malheur, c'est de naître,
Le seul bonheur, c'est de mourir.
MOLIÈRE, répétant, sans chanter, res vers.
Le plus grand malheur, c’est de naître,
Le seul bouheur, c’est de mourir.
Je croyais rêver d’ouïr de telles paroles sur un air à boire ; voilà une étrange façon de se divertir. (Voyant Baron ) Ah! tu es là, mon enfant?
BARON, allant b Molière.
Comment, vous n’ètes point couché, mon ami? Je venais voir si vous dormiez.
Et le moyen de dormir avec ces fous dont les rires , les que-
relies et les chansons me viennent disputer, jusque dans ma retraite d’Auteuil, les heures de mon repos ! de ma chambre , je les entendais trop: je suis venu me réfugier, ici, où je les entends encore.
BARON
Mais vous êtes mal sur ce fauteuil ; vous seriez mieux dans votre lit.
Les lits sont faits pour les gens bien portants ; ils sont le tombeau des malades ; le mien m’étouffe, et je ne me couche presque plus. Mais, dis-moi, Baron, quelle antienne burlesque chantaient-ils donc là, tout à l’heure?
BARON
C’est un impromptu de M. Chapelle à qui le vin donne des idées noires.
C’est donc la première fois !
BARON
Cette mélancolie a commencé par M. Boileau qui, sur cette sentence de je ne sais quel ancien, que le premier bonheur est de ne point naître et le second de promptement mourir, a discouru de fort grande éloquence. M. Nantouillet a dit comme lui. M. Chapelle les a d’abord combattus, et puis il s’est rangé à leur avis. Il a composé des vers fort lugubres que M. Lulli a mis tout de suite sur un air fort gai ; et les voilà qui à cette heure pleurent, rient et chantent sans savoir pourquoi.
MOLIÈRE se levant.
Qu’est-ce que l’homme ! Un être qui s’étourdit ou se lamente sans jamais trouver le calme de son jugement ou le repos de son cœur. Toujours la douleur au fond de la joie, et le désespoir même dans l’ivresse... Mais La Fontaine, est-ce qu’il est toujours là?