ACTE III, SCÈNE V
Eh ! morbleu , lais&ez-moi parler comme je veux. Tout le (langer y est pour moi, si vous avez ici des espions. *
BARON
Duparc !
DU P A RC, avec colère.
Je vous dis que la torture ne m’en ferait point démordre. Le roi est un homme d’esprit, un galant homme à certains égards, je le veux bien ; mais il a un côté vicieux, c’est celui par lequel il est hypocrite. Homme de voluptés secrètes et d’intolérance publique, il n’avait pas reconnu tout d’abord qu’il y avait dans Tartufe, à l’insu même de Molière, quelques traits de sa ressemblance ; mais sa mauvaise conscience le lui a dit plus tard , et tout en jurant à Molière qu’il ne voyait rien d’irréligieux dans sa pièce, il n'en a pas moins laissé interdire la représentation pendant bon nombre d’années, l’exposant ainsi aux insultes de ses ennemis et aux calomnies des fanatiques. S’il cède, enfin, c’est que, d’après mon conseil, Molière a mis de la vigueur dans son dernier placet.... Pas assez à mon gré, car si j’eusse été en sa place , j’eusse écrit : Sire ! vous êtes un plaisant cuistre, vous qui avez trois enfants de la Montespan et qui n’en affichez pas moins la dévotion avec grand apparat, de vouloir nous empêcher.... (Brécourt cl Baroit se mettent à rire.) Eh ! bien, cela vous fait rire, vous autres?
BRÉCOURT
Certes , voilà qui eut admirablement raccommoder nos af- . faires !
Le mieux est de rire, en effet, des boutades de Duparc, et le roi rirait lui-même s’il pouvait les entendre.
DUPARC
Par la mordieu, -non, Molière, il ne rirait point de cela.
MOLIÈRE. v
Écoute , mon ami , si tu respectais quoique chose au monde,
tu respecterais l’amitié oui, je dis l’amitié que j’ai dans le
coeur pour cet homme qu’on appelle Louis, XIV. Oh ! je sais bien, mon Héraclite, que tu me reproches de lui trop sacrifier mon temps, mon talent et ma santé ; mais considère, je te prie, que s’il m'a commandé parfois des choses précipitées, il m’a donné aussi les moyens d’en môrir quelques-unes ; ce que je n’aurais pu faire si j’étais demeuré pauvre et obscur. Son esprit pénétrant a deviné à la première vue qu’il y avait en nous quelque chose de plus solide et de plus vrai que chez ces braillards de l’Hôtel de Bourgogne, qui tenaient lesceptre du théâtre. Sans l’arrêt de son goût, qui faisait déjà loi en France, nous n’eussions point ressuscité avec éclat, comme nous l’avons fait, l’ancienne, la vraie, la bonne comédie, celle qui reprend les vices du siècle et corrige les hommes de leurs travers. J'ai donc une reconnaissance très-profonde pour l’homme qui m’a aidé à dire beaucoup de vérités utiles , et dontla main puissante a tenu le fouet dont j’ai fustigé les turpitudes des grands de la terre. Cet homme m’a plusieurs fois ouvert naïvement son cœur ; il m’a demandé des conseils, et il les a suivis , il m’en a donné , et ils étaient bons à suivre ; il m’a vengé de l'impertinence des courtisans en me faisant manger avec lui tète à tète, en face d’eux tous, debout et consternés. Je ne suis point né ingrat, et ne puis me changer là-dessus à l’âge que j’ai. Eh bien ! il est vrai que j’ai eu des sujets de plainte , et que j’ai vu des taches dans le soleil , mais je n’ai pas le droit de les faire remarquer aux autres , et mon tempérament fidèle me porte à pardonner le tort que me peuvent faire quelquefois ceux qui m’ont obligé souvent, mon ami Duparc.
BRÉCOURT
Ah! Molière, c’est de toi qu’on peut dire que l’homme est encore supérieur à l’écrivain.