‹ Molière; drama en cinq actesChapitre 80 sur 101 · ACTE III, SCÈNE XI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE XI

MOLIÈRE, éperdu.

Oh ! oui , Molière , ce pauvre Molière , ce bonhomme de Sganarelle, dont on est le meilleur ami ; c’est dans l’ordre. Oh ! je sais bien que c’est au prince de Condé, au grand Condé que je dois tout mon bonheur. Ma femme me l’a dit cent fois dans ses heures de sincérité ; sans les conseils de monsieur le Prince, ma femme ne m’eût point épousé. Aussi quelle reconnaissance ne lui dois-je point, à ce bon prince ; il me ramène ma fille et il me garde ma.... Où suis-je? Je ne comprends plus rien !... Devant qui suis-je ici ?

CONDÉ, se découvrant.

Vous êtes devant moi, monsieur Molière, devant un homme d’honneur que vous outragez , devant un ami véritable dont vous percez l’àme.

MOLIÈRE, revenant à lui à moitié.

Qu’ai-je dit , mes amis? Est-ce que j’ai le délire?...

CONDÉ

Oui ; mais il se dissipe déjà ; votre visage reprend sa sérénité; la justice et la raison reprennent leurs droits sur vous, et vous m’entendez avec calme, n’est-ce pas?

MOLIÈRE, sombre et fier.

Oui, prince, je suis calme , très-calme.

CONDÉ, aux autres personnages qui veulent se retirer.

Restez, restez, je vous en prie ; je veux que ma justification et celle de madame Molière aient pour témoins la famille et les amis de Molière. Madame Molière a suivi à Chantilly les princesses mes filles qui voulaient jouer entre elles une petite comédie de leur façon. Je n’y étais pas ; j’arrive du camp du roi. Je profilais de mon retour pour vous apporter moi-même la permission de jouer Tartufe. J’ignore si j’ai été devancé par vos amis... Mais j’accourais joyeux , lorsque j’ai vu un enfant qui essayait de courir après une voiture et qui poussait des

cris.... La voiture s’est arrêtée... Madame Molière en est descendue, et, apprenant ce qui venait de se passer ici, j’y ai ramené l’enfant en lui promettant qu’elle reverrait bientôt sa mère.

MOLIÈRE, aiterré.

Ah ! pauvre enfant! elle ne veut point en être séparée ! Et la mère, pleurait-elle, monsieur le Prince, en voyant sa fille courir après elle?

CONDÉ

Oui, Molière, elle pleurait beaucoup.

MAGDELEINE

Pauvre malheureuse , être séparée de son enfant ! c’est affreux !

Mais pourquoi l’a-t-elle quittée ainsi ?

CONDÉ

N’avez-vous point refusé de la recevoir?

L’ai-je fait?

CONDÉ

Et n’en étais-je point la cause ?

L’ai-je dit?

CONDÉ

Molière , croyez-vous que je voulusse faire un faux serment ?

Non, certes!

CONDÉ

Eh bien ! je vous donne ma parole que l’honneur de Molière est sacré pour moi , et que je me croirais fort sot, fort coupable, et surtout fort ingrat, s’il en était autrement.

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