‹ Molière: drame en quatre actesChapitre 22 sur 104 · ACTE I, SCÈNE XII · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE XII

MAGDELEINË, prenant son verre.

Moi , femme, je propose celle de la reine : elle est malheureuse à l'heure qu'il est.

ARMANDE, même jeu.

Quant à moi , je porte celle de M. le Prince ; je suis Frondeuse, et de la jeune Fronde encore : vivent les princes!

LE CAVALIER, se levant et loi rendant son salât.

En vérité, ma belle enfant?

ARMANDE

J'ai l'humeur contredisantOi et ne puis souffrir de penser comme les autres.

MOLIÈRE, riant.

Armande se rend justice.

ARMANDE

Et VOUS, monsieur Duparc, dit Gros-René, vous ne buvez à personne. Eh bien] je veux que 'vous me fassiez raison, et je vous propose la santé de vos deux chiens, Artaban et Tiburoe 1

DUPARC, élevant son verre.

Vivent les chiens 1 il n*y a que cela d'honnête et de fidèle en ce triste monde.

PIERRETTE, qui est assise par terre, auprès de Daparc.

Oh ! bien, vivent les oies 1 c'est des bonnes bétes aussi. Ça ne vous a pas un brin de malice.

Vivent les bêtes tant que vous voudrez ; les plus humbles créatures sont l'ouvrage de ce grand artisan de l'univers dont cette belle nature est le temple ouvert à tous les hommes, même au pauvre comédien excommunié. (Molière se lève le verre à la main.) Mais puisque nous sommes en train de porter des santés, portons donc celle de ce pauvre peuple de France qui paie les violons de toutes les fêtes et les trompettes de toutes les guerres 1 Qu'en dites-vous , notre hôte ?

LE CAVALIER, mèfflejea.

Vive la France et son peuple ! soit.

(Toot le monde boit et repose son verre.)

Hélas 1 la France, où est-elle à cette heure ?

LE CAVALIER

Elle est où sont ses véritables intérêts, monsieur, et tout le monde ne peut pas en être juge.

Il y a bien des théories là-dessus, mais je suis un pauvre homme qui ne connais que la pratique, et qui va philosophant et moralisant à sa mode sur les faits évidents. Je crois donc , sans vous offenser, qu'aujourd'hui aucun parti ne représente la France : vieille Fronde, jeune Fronde, ministère, parlement, bourgeoisie, peuple des villes et des campagnes, qui bataille tantôt pour celui-ci , tantôt pour celui-là, sans savoir de quoi il retourne ; >ous ces noms, toutes ces devises ne représentent plus que des passions, des intérêts, des ambitions chez les grands ; chez les petits, de l'ignorance, de l'inquiétude, du malaise et du désespoir. Au milieu de vos conflits, la France se meurt, les campagnes souffrent, la religion se corrompt, les arts périssent. Eh bien ! il y a un être innocent de vos fureurs, c'est un enfant de quinze ans, qui s'appelle Louis XIV, et que la volonté de Dieu invite à personnifier l'unité de la France. Bon Dieu I quelle éducation lui font les partis, à ce pauvre enfantlà I l'éducation de Isf guerre civile... Cela me rappelle... mais je vous importunerais d'un récit hors de saison...

LE CAVALIER

A propos du jeune roi ! parlez ! parlez I

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