‹ Molière Essai médicalChapitre 30 sur 30 · LAPS · texte numérisé non relu

LAPS

enterré hors l'Eglise. Le curé de Saint-Eustache refusa donc l’inhumation dans le cimetière de sa paroisse. Armande fut obligée d'adresser une requête à l’archevêque de Paris. De plus, accompagnée du bon curé d'Auteuil, elle alla supplier le roi d'intervenir. L’interdiction fut ainsi levée, à condition que l'enterrement se ferait sans pompe et hors des heures régulières.

Molière fut enterré le 21 février vers 9 heures du soir. Il fut conduit silencieusement, parmi un grand rassemblement de peuple, au cimetière de Saint-Joseph qui dépendait de Saint-Eustache.

Sa dépouille fut inhumée « au pied de la croix » où une tombe fut élevée « d'un pied hors de terre ».

Avec la famille et les comédiens de sa troupe, les amis du poète suivaient le convoi ; Mignard, La Fontaine, Boileau, Chapelle étaient là, un flambeau à la main.

Molière avait bien mérité le repos définitif. La Révolution pourtant le tourmenta encore dans son sommeil.

En 1792 ses restes furent exhumés en même temps que ceux de La Fontaine. Les deux cercueils furent déposés successivement en plusieurs endroits et transportés, en 1817 enfin, au Père-Lachaise.

Les commissaires de la Révolution malheureusement ne consultèrent pas les registres de Saint-Eustache indiquant les lieux où reposaient le comédien el le fabuliste : ils n'exhumèrent probablement que deux inconnus. La vie et la mort de l’auteur du Misanthrope sont ainsi, l’une et l'autre, remplies pour nous de points

obscurs.

Dès le 18 février Robinet traduisit dans-sa Gazette l'émotion causée par celte mort soudaine. Boileau, Chapelle, La Fontaine et d’autres encore témoignèrent officiellement avec lui de leurs regrets et de leur chagrin.

Mais les ennemis de Molière de leur côté ne se privèrent pas de faire éclater leurs vieilles rancunes. Les médecins ne restèrent pas non plus muets. « Plus d'un, dit Auger, crut voir dans sa mort un châtiment exemplaire de ses sarcasmes contre la Faculté. »

Les épitaphes hostiles coururent par tout Paris. On peut reconnaître l'ironie triomphante des médecins dans celle-ci :

Ci-gît un grand acteur, que l’on dit être mort ; Je ne sais s'il l’est, ou s’il dort :

Sa maladie imaginaire Ne saurait l'avoir fait mourir ; C’est un tour qu'il joue à plaisir; Car il aimait à contrefaire.

Quoi qu'il en soit, ci-gît Molière.

Comme il était grand comédien S'il fait le mort, il le fait bien.

Cette autre encore paraît avoir même origine :

« C'est donc là le pauvre Molière . Qu'on porte dans le cimetière ! »

En le voyant passer, dirent quelques voisins. « Non, non, dit un apothicaire, Ce n’est qu’un mort imaginaire, Qui se raille des médecins ! »

La gloire de Molière fut ainsi très longtemps combattue. SE

Bourdaloue l’avait déjà attaqué en chaire après Tartuffe. Bossuet à son tour, en 1694, fit paraître ses Maximes et réflexions sur la comédie où Molière est pris à partie violemment :

« Il a fait voir à notre siècle, écrit-il, le fruit que l’on peut espérer de la morale du théâtre, qui n’attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien qui, en jouant son Malade Imaginaire ou ‘son Médecin par force (Bossuet ne sait pas très bien) reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui quidit : « Malheur à vous quiriez, car vous pleurerez ! »'

Peut-être est-il aisé de comprendre et d'admettre l’antagonisme qui dressait contre Molière le célèbre orateur. Bossuet était en accord avec l’austérité de ses principes et les exigences de sa foi. Mais son point de vue n’est pas le nôtre. Le professeur Debove au contraire fait remarquer que pour se bien porter il est nécessaire d’être gai.

Le rire est sain.

Aussi les médecins sont-ils obligés de modifier un peu l'Evangile. C’est « Malheur à vous qui pleurez! » qu’il leur faut dire. À tous ceux qui ont des idées noires ils peuvent, malgré Bossuet, conseiller Molière : le traitement est simple, — et toujours efficace.

Molière, plus que personne, a souffert de la vie. Elle ne fut pour lui qu’une longue suite de déceptions : déceptions d'amour et déceptions d’amitiés |! Il eut à se défendre contre tous ses ennemis qui l’accablaient, — et cette préoccupation ajoutait sa fatigue aux surmenages quotidiens que son métier lui imposait.

Directeur de troupe, il lui fallait la diriger. Auteur comique, il écrivit en moins de vingt ans plus de trente pièces. Dans chacune d'elles, il jouait un rôle, presque toujours le plus chargé. Acteur, il ne se contentait pas d'interpréter ses œuvres; de ses débuts à Paris jusqu’à sa mort il monta vingt-cinq pièces nouvelles d'autres auteurs et vingt-six pièces déjà représentées à l'Hôtel de Bourgogne ou au Marais : dans presque toutes il y donna sa réplique. Il y avait souvent un premier rôle maisilne se refusait jamais à y faire ce qu'on appelle une utilité.

Si la vie meurtrissait son cœur, il abusait lui-même de son plein gré, de son intelligence et de ses forces.

Dès 1665, à quarante-trois ans, il était exténué, moralement et physiquement. Il continua malgré tout son labeur.

En 1666, il eut alors une première phase de neurasthénie, — neurasthénie psychique.

Son état s’aggrava.

Il devint dyspeptique.

L'obsession de sa maladie le conduisit enfin peu à peu à la neurasthénie gastro-intestinale. Parallèlement d’ailleurs évoluait en lui une tuberculose pulmonaire, à quoi son hérédité l'avait préparé, et qui à cinquante et ua ans, l’emporta.

Les biographes nous ont suffisamment renseignés sur ces choses : l'étude de ses œuvres, où il se peignait souvent, les confirme ; dans plusieurs comédies il se moque de son physique amaigri, de sa toux ; quant à sa psychologie morbide le Misanthrope et le Malade

amaginaire nous la décrivent tour à tour.

La médecine à cette époque était un art encore en enfance ; et les médecins de Molière étaient bien incapables de le guérir. N’était-il pas atteint d’ailleurs d’un mal qui aujourd’hui encore nous résiste victorieusement ! On conçoit que l’auteur malade se soit moqué des médecins, qu'il ait attaqué jusqu’au bout la médecine. Sans compter la farce du Médecin Volant, il consacra de 1665 à 1673, cinq pièces à ce sujet. Don Juan, l'Amour Médecin, le Médecin malgré lui, Monsieur de Pourceaugnac, le Malade imaginaire | Quelle galerie des travers médicaux du temps ! Quelles

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critiques acharnées de l’art médical incapable de rien soulager !

Molière a, sans nul doute, dépassé la vérité.

Tous les médecins n'étaient pas des ânes pédants, des insouciants cyniques.

Ils parlaient latin? — Mais c'était la langue officielle de l'époque. Du reste ils le parlaient bien, en érudits et en lettrés qu'ils étaient pour la plupart. Ils portaient un habit grotesque ? — Mais beaucoup de corporations n’ont-elles pas leur uniforme ? La Magistrature, l'Armée, le Clergé, n’ont pas renoncé à l’habit distinctif. La robe et le bonnet dont nous rions aujourd’hui avaient lear raison d'’être;ils impressionnaient le malade et lui donnaient confiance. Qui croit en Dieu est sauvé; qui croit au médecin est à moitié guéri.

Leur thérapeutique enfin n’était pas si grotesque. Elle était simplifiée et simpliste ? D'accord. Mais elle n’était pas inutile.

L’antimoine est encore employé aujourd’hui. La purge, le clystère et la saignée d'autre part sont à la base de tous nos traitements. Les médecins de Molière les employaient à outrance? — Mais aujourd'hui?

Nous avons remplacé les légères décoctions d'herbes purgatives par de violents drastiques . La saignée (abandonnée à la fin du siècle dernier où les médecins avaient peur de passer pour des médecins moliéresques) est désormais réhabilitée : elle est indispensable dans certaines maladies, utiie dans beaucoup d’autres. Les ventouses, les sangsues qu’on emploie journellement n’agissent-elles pas, au fond,comme de petites saignées!

Il faut insister d’autre part sur cette constatation : il n’y avait pas dediététique possible au xvn® siècle. Tout le monde mangeait énormément ; la purge, le clystère et la saignée étaient indispensables. Les gros mangeurs, les goinfres étaient légion ; tous étaient des hypertendus. Aucun raisonnement ne les empêchait de se jeter goulûment sur tous les plats : il fallait bien purger, lavementer et saigner.

Evidemment ces considérations qui, à trois siècles de recul, peuvent nous sembler irréfutables ne sont pas apparues à l'espritde Molière. Elles ne l’auraient probablement pas empêché de mettre en scène les médecins. Il écrivait des comédies ; il voulait faire rire. Il choississait naturellement des personnages dont il pouvait tirer des effets comiques. Les médecins sont de ceux-là ; ils font partie des personnages traditionnels de la farce: ils auraient tenté Molière, — inévitablement.

L'auteur de Monsieur de Pourceaugnac, d’ailleurs, n’a pas été le seul à blâmer Hippocrate. Aucun pourtant ne fat aussi terrible : le discrédit qu'il jeta sur les médecins se prolongea longtemps. Il ne se doutait pas sans doute que son œuvre aurait cette importance. Peut-être, au reste, at-il par ses critiques servi l’art médical. Les médecins travaillèrent ; de progrès en progrès ils firent de leur science ce qu’elle est aujourd’hui.

Certes, bien des détails sont encore imparfaits. Mais

toutes choses sont imparfaites ici-bas. Il est impossible évidemment de faire revivre un mort. Rien ne peut ralentir le temps, ni nous arracher à nôtre destin. On n’ä pas encore trouvé les pièces de rechange qu’il faudrait pour réparer l'usure de la machine humaine.

Malgré tout la médecine est capable aujourd’hui, dans bien des cas, de prévenir, soulager et guérir. Les médecins ont désormais ce qu'il faut pour rendre, à ceux qui les consultent, d’appréciables services.

Ils ont sans doute éncore — et c’est humain — quelques petits travers. Mais ils n’ont pas en tous cas celui d'en vouloir à Molière pour le mal qu’il a dit d’eux, autrefois.

Tous reconnaissent qu’il est l'homme de théâtre: le plus grand que nous ayons.

Lui-même doit maintenant s’applaudir du résultat de ses efforts et s’attribuer une partie des succès médicaux actuels. :

La réconciliation est faite.

Peut-être a-t-elle été longue à venir...

Mais Alceste l’a dit : « Le temps ne fait rien à l'affaire » |...

Vu : le Doyen, Vu : le Président de la thèse.

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