‹ Molière Essai médicalChapitre 7 sur 30 · LE MÉDECIN VOLANT · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN VOLANT

Le 30 juin 1643 l’Zllustre Théâtre est fondé.

La troupe se compose de dix acteurs dont trois Béjart — Joseph, Madeleine, Geneviève — et Jean- Baptiste Poquelin qui est déjà un peu de la famille...

Madeleine, qui fait figure de directrice, se réserve de choisir, dans la distribution, « le roolle qui lui plaira ». Quant à son amant, Jean-Baptiste Poquelin, il se spécialise dans les rôles tragiques (Il y sera d'ailleurs médiocre).

Pour s’exercer et pendant qu’on transforme en salle de spectacle le Jeu de Paume des Métayers, près de la Porte de Nesle, la troupe, en novembre, émigre à Rouen.

En janvier 1644 tout est prêt : on débute à Paris.

L'Illustre Théâtre jouait de préférence des pièces illustres fournies par Nicolas Desfontaines, poète comédien, qui était entré dans la troupe. Mais malgré l’Z/lustre Bassa, V' IUlustre Comédien et l'Illustre Olympie, l'Illustre Théâtre fait faillite.

Entre temps, Jean-Baptiste Poquelin en était devenu officiellement directeur : il a signé le 28 juin 1644 un

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petit acte notarié pour l’engagement d’un danseur nommé Mallet. Il a signé: Molière.

Certes l’ascension a été rapide, mais logique ; sa liaison avec Madeleine Béjart, son instruction et son éducation, tout cela le mettait en vedette parmi ses camarades.

Malgré tout la situation n’est pas merveilleuse. Il faut déménager. Au début de 1645 on s’installe au Jeu de Paume de la Croix-Noire, quai des Célestins.

Mais les dettes ne diminuent pas.

Et Molière est envoyé à la prison du Châtelet à la requête de son marchand de chandelles.

L’Illustre Théâtre à vécu.

M. Poquelin père — qui n’a pas l’air si terrible qu'on le dit — paye les dettes de Molière.

*elui-ci, à peine sorti du Châtelet, rassemble les débris de sa troupe et part pour la province, héroïquement.

Pendant quatorze ans il sillonnera les routes de France, à pied, à cheval ou en carrosse,de Nantes à Lyon et de Lyon à Narbonne.

C'est la vie errante et vagabonde des comédiens ambulants, pas trop péuible pourtant : car Molière va trouver des princes dont il saura faire ses protecteurs.

Certes il y aura des aventures, des espoirs et des désillusions. Mais malgré tout, tout s’arrangera.

S'il y a quelquefois de petits drames entre comédiens, il y a aussi beaucoup d'amour. Et un peu partout, de ville en ville, il y aura des naissances.

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En ce temps-là, on pensait encore à la repopulation…

Aussi, d'égtise en église, trouverons-nous, souventes fois, Morlierre et Magdelaine de Baisar dans les emplois inattendus de marraine et parrain.

Les baptêmes, c'était sans doute l’occasion de ripailles... Il y avait d’ailleurs dans la troupe un nouveau yenu : le poète pâtissier Cyprien Ragueneau, « le père nourricier des Muses » comme l’appelle d'Assouey, — celui-là même que Rostand a immorlalité dans Cyrano | Ruiné pour avoir trop prêté aux poètes, ses amis, il avait dù fermer sa boutique de la rue Saint-Honoré et s'engager dans une troupe ambulante. Molière qui était charitable l’avait recueilli ; il était aussi mauvais comédien que mauvais poète ; mais j'imagine qu’il ne pouvait avoir tous les défauts et qu'il savait au moins, dans les grands jours, manier la broche avec art... Peutêtre annonçait-il ses plats en vers de mirlitons.. On riait. — La gaité n’a jamais nui à l'appétit...

Molière devait savourer ces repas. Il n'apparait pas en effet que sa santé l’ait alors inquiété. Les biographes notent seulement, à cette époque, sa sensualité. Peutêtre sa prédisposition à la tuberculose l’accentuait-elle. Et puis il était entouré de femmes très appétissantes : la Du Parc, la De Brie, — sans compter la Béjart qui était toujours la vieille et maternelle amie.

Molière, dit-on, s'éprit de la Du Parc « mais leurs sentiments ne se trouvèrent pas conformes sur ce chapitre ». Molière, hélas, n'était pas encore célèbre. Et puis il tombait mal : la jeune femme venait à peine de se marier et c'était encore, sans doute, la lune de miel,

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Plus tard les deux Corneille, La Fontaine et Racine furent à leur tour amoureux de Marquise Du Parc : ce fut Racine qui fut l'élu.

Pour se consoler Molière se tourna vers la De Brie. Lorsqu'on l'avait engagée il avait fallu prendre aussi son mari, mauvais comédien et antipathique par surcroit. Elle était douce, tendre, amoureuse. — Elle sut très bien consoler Molière.

Nous sommes alors en 1653. La troupe s'appelle maintenant troupe de Molière et des Béjart. Presque toute la famille est là, en effet : Madeleine et Geneviève, Joseph et Louis, Armande enfin, — une jeune personne de dix ans qui joue les petits rôles, gentiment.

La troupe on le voit est importante ; les représentations sont variées.

Molière, bien avant cette époque, a entrepris de composer, pour occuper son esprit entre deux étapes, des farces populaires et bouffonnes. « Il fit des farces, dit Vizé, qui réussirent un peu plus que des farces et qui furent un peu plus estimées dans toutes les villes que celles que les autres comédiens jouoient. »

On a les titres d’une douzaine de ces pièces : les trois Docteurs rivaux, (docteur, en ce temps, n'était pas synonyme de médecin ; le mot signifiait savant, philosophe), /e Maître d'Ecole, le Docteur amoureux, Gros- René écolier, le Docteur pédant, Gorgibus dans le sac, le Fagotier (qui fait penser déjà au Médecin malgré lui), la Jalousie de Gros-René, le Gand Bénét de Fils aussi sot que son Père (qui évoque évidemment Thomas

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Dialoirus), la Casaque, le Médecin volant, la Jalousie du Barbouillé.

Presque toutes ces pièces ont disparu : on n’a retrouvé que les deux dernières.

I y a, dans l’une et l’autre, de la verve ; le dialogue est rapide, précis, comique. On s’en explique très bien le succès. Aussi Molière reprendra-t-il plus tard quelques thèmes du Médecin volant dans le Médecin malgré lui, tandis que la Jalousie du Barbouillé lui servira d’esquisse pour George Dandin.

Le Fagotier, le Grand Benét de Fils et le Médecin volant prouvent qu’en ce temps-là, comme en tous temps, les médecins étaient souvent mis en scène.

Cet acharnement est très humain.

On se moquait des médecins, comme on s’en moque encore, parce qu'ils occupent une grande place dans la vie, de la naissance à la mort. Le public aime rire de ce qu'il craint un peu. C’est sa revanche... À la première bronchite les quolibets s’étouffent.

On raille ainsi les juges, les prêtres, l’armée, les gardes-champêtres et les pompiers; mais quand la maison brüle on se précipite pour leur demander secours... Et les femmes ! Elles ont tous les défauts el tous les vices ! Mais quand on a passé deux nuits sans elles on est à leurs genoux le lendemain matin... Combien d'auteurs dramatiques les dénigrent en scène qui sont les tout premiers, dans les coulisses, à célébrer leurs charmes !...

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C'est donc uniquement pour plaire à son public que Molière, vers 1650, met sur les planches des médecins. Il ne les attaque pas encore. Il plaisante, il raille. Plus tard il aura peut-être quelques raisons d’être plus acerbe, Pour l'instant ce ne sont que des farces qu'il écrit.

Le Médecin volant d’ailleurs n’est qu'une imitation d’une boutfonnerie italienne : Arlecchino medico volante.

Un valet, Sganarelle, se fait passer pour médecin afin d'aider son maître à conquérir celle qu’il aime. A la fin de sa « consultation » il est reconnu par Gorgibus, le père de la belle. Pour se tirer d’affaire il « vole », il saute d’une fenêtre à l’autre et de la maison dans la rue.

Ce valet ne sait pas écrire ; il refuse d'abord de faire ce qu’on lui propose ; il sait qu'il ne sait rien et que ce n’est tout de même pas si facile d’être un bon médecin ; mais pour dix pistoles il est prêt à toui :

« Je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui soit en ville. On dit un proverbe, d'ordinaire : après la mort le médecin ; mais vous verrez que, si je m'en mêle, on dira: après le médecin gare la mort! »

Nous n’avons, quant à çà, aucune peine à le croire... Et Gorgibus est bien benêt de se laisser duper. D’ailleurs Sganarelle est prévenu, — il peut se livrer sans crainte à ses fantaisies :

« Gorgibus, lui assure-l-on, est un homme simple, grossier qui se laissera élourdir de lon discours, pourvu que tu paries d'Hippocrate et de Galien et que tu sois un peu effronté. »

Comme Sganarelle ne doute de rien -— c’est le propre des ignorants — il revêt donc le costume de l’époque et se lance dans l’aventure.

On le présente comme un habile médecin « qui vient des pays étrangers et qui sait les plus beaux secrets ». Alors Gorgibus est enthousiasmé, On pourra lui dire toutes les platitudes, lui sortir toute la gamme des lapalissades : il restera en extase devant un pareil homme qui vient de si loin (Il y a encore de nos jours beaucoup de Gorgibus qui font le succès d’un tas de gens en 0/, en chef, en sky et en poulo...).

Quand Sganarelle est embarrassé, quand on lui pose une question troublante il bredouille un galimatias latinesque qui n’est même pas du latin de cuisine.

Au reste, sa « consultation » ne peut pas le compromettre : il ne voit guère la malade et n’examine que son urine (Je connais de soi-disants médecins qui font ainsi de la médecine par correspondance et qui découvrent dans une fiole d'urine plus ou moins fraîche, ballotée pendant des jours par l’agréable organisation des P.T.T., toutes les maladies et leurs remèdes...).

J'avoue d’ailleurs que ce passage du Médecin volant me plaît beaucoup. Molière a écrit là des choses qui, aujourd'hui, sont devenues tout à fait sensées. Et je ne suis pas du tout sûr qu'en 1650 il l'ait fait exprès.

Sganarelle d’abord se trompe. Il veut examiner Gorgibus. On lui explique que la malade, c’est sa fille.

«{ln'importe, répond-il ; e sang du père et de la fille ne sont qu'une même chose ; et par l’altération de celui du père, je puis connaître la maladie de la fille. »

Le public certes devait bien rire.

Aujourd’hui nous trouvons celte réponse très logique ; tout médecin consciencieux recherche toujours les antécédents héréditaires de son client. |

L’ « analyse » d'urine que fait Sganarelle ne manque pas non plus d’ailleurs d'intérêt. Car si l'urine n’est pas la seule chose à considérer — il s’en faut — chez un malade, on peut du moins grâce à elle établir quelques probabilités. !

Sganarelle donc l’examine d’abord :

« Voilà de l'urine, dit-il, qui marque grande chaleur, grande inflammation. »

Ce n’est pas ridicule. À première vue il est possible de faire d’utiles remarques en cette matière. Les urines d'un grand fiévreux ne ressemblent pas à celles d’un graveleux ; celles d’une tuberculose rénale à celles d’un cancer de la vessie.

Puis il la goûte.

Et tout le monde de se récrier :

— « Eh quoi! monsieur, vous l’avalez?. »

— « Ne vous étonnez pas de cela ; les médecins, d’'ordinaire, se contentent de la regarder ; mais moi, qui suis un médecin hors du commun, je l’avale, parce qu'avec le goût je discerne bien mieux la causeet les suitesde la maladie. »

On ne connaissait pas à cette époque la réaction par la liqueur de Fehling. Goûter l'urine était un bon moyen de la remplacer. Moyen héroïque, il est vrai... Mais voyez-vous que Sganarelle ait remarqué un petit goût sucré et diagnostiqué de cette façon le diabète !.. ..

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À part quelques bonnes plaisanteries le Médecin volant n’est donc pas bien méchant.

Molière est au contraire très correct: il remarque justement qu’on ne doit pas mépriser un médecin « qui n'aurait pas rendu la santé à son malade’ puisqu'elle ne dépend pas absolument de ses remèdes ni de son Savoir ».

Les médecins donc sont contents ; le public aussi. Tout est pour le mieux.

On conçoit qu'après les succès légitimes de ces petites farces Molière ait rêvé de pièces plus importantes.

En 1633 il donne à Lyon l’Étourdi ; en 1656, à Béziers, le Dépit Amoureux.

C’est à Lyon que le burlesque d'Assoucy, poète-musicien, avait rencontré la troupe de Molière. Il s’en allait de Paris à Turin. Mais il avait joué en route avec un marchand de cochons et n'avait plus un sou. Aussi fut-il heureux de «la rencontre de Molière et de MM. les Bejarre ». Pendant plusieurs mois il fit partie de la joyeuse bande. Par lui nous savons qu’on ne s’ennuyait pas et qu'on ne manquait de rien :

En cette douce compagnie

Je passais doucement la vie.

Jamais plus gueux ne fut plus gras !

A cette table bien garnie

Parmi les plus friands muscats C'est moi qui soufflois la rôtie

Et qui buvois plus d’hypocras.

Le succès donc est venu, et avec lui une très large aisance. Le renom de Molière et de sa troupe s’accenbue. |

En mai 1658 il est à Grenoble, bientôt après il est à Rouen.

La Du Parc y affole les Corneille, Pierre et Thomas. On connaît les vers célèbres de Pierre Corneille « à la Marquise » et qui ont trompé tant de monde.

La troupe cependant se prépare à gagner Paris. Et Corneille, refusé, adresse encore à Marquise Du Parc une élégie tendre et prophétique :

Allez, charmante Iris, allez en d’autres lieux Semer les doux périls qui naissent de vos yeux

Son frère Thomas de son côté se désespère et fait une Déclaration d'amour à fris :

Iris, je vais parler, c'est trop de violence.

Mais il est trop tard... Marquise du Parc n’écoute pas... Elle n'a plus qu'un but, — comme tous ses compagnons : se faire applaudir à Paris et à la Cour.

Leur renom maintenant les précède : on les attend. Ei le duc d’Anjou, frère du roi, leur accorde « l’honneur desa protection », — avec trois cents livres de pension pour chacun.

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