VOLTAIRE
Nulle, pnrmi les pièces de -Molière, ue donne plus a penser.
E. Rambert.
La tête de Gléante ne suffît pas à M. Louis Veuillot ; il lui faut aussi celle d'Alceste.
C'est la décapitation successive des plus beaux personnages du théâtre de Molière ; c'est une exécution des hautes œuvres !
Alceste !
Alceste, .qui, depuis deux siècles, fait vibrer de sympathie le cœur de tant d'amants dédaignés
ou trahis ; Alceste, devant lequel le rire s'arrête et se change en émotion ; Alceste , qu'aiment toutes les âmes sensibles ; Alceste, dont M. de Montausier, l'honnête homme de la cour, s'honorait d'être le modèle ; Alceste, qui impose, même à ses plus vifs ennemis, « un respect dont ils ne peuvent se détendre (1) » ;• Alceste est considéré par M. Veuillot comme un fou, un lâche, un égoïste, un orgueilleux, un faux amoureux, un faux héros, un faux dévot... La mesure est comble, et « qu'en termes galants ces choses-là sont mises ! »
Mais quels péchés Alceste a-t-il donc commis pour être traité plus mal que Tartuffe?
Aurait-il médit « de la dévotion aisée » , ou prêté à des « confusions dangereuses pour la religion? » p
Point du tout !
Il est vrai que, suivant M. de Laprade, Alceste « tend déjà la main aux philosophes du dix-huitième siècle » , et qu'on en a fait l'ancêtre de Jean-Jacques Rousseau. Toutefois, M. Yeuillot déclarant, d'un autre côté, « qu'il serait possible de le mener à confesse, et, pourvu qu'il ne tournât pas au jansénisme, de le rendre chrétien »,
(1) J.-J. Rousseau.
LE MISANT H RO Pi: 147
il faut chercher un autre motif à ce débordement d'épithètes injurieuses.
Indirectement, c'est encore la Raison de Religion.
C'est l'auteur de Tartuffe qui est insulté en la personne d'Alceste.
Pour ruiner l'œuvre , il est important de discréditer l'homme.
Eh quoi ! ce bouffon a l'audace de se mettre dans la peau d'un « juste », d'un « homme de bien » , et d'y entrer si complètement , que la postérité confond l'auteur avec le personnage!
Dans le court espace de huit années — de 1658, date de son établissement dans Paris, à 1666, date de la première représentation du Misanthrope — Molière a franchi toute la distance qui sépare Alceste de Sganarelle.
Enjambées de géant vers les sphères morales les plus élevées.
Dès le dix-septième siècle , Molière en bénéficia.
Sa figure s'éclaira peu à peu des rayons de ses chefs-d'œuvre; elle prenait la sévérité des types que le comédien personnifiait ; les traits des Mascarille, des Gros-Réné, des Scapin, des Sganarelle, s'effaçaient pour laisser paraître ceux des Ariste, des Ghrysale, des Cléante, des Alceste.
Mais cet effet se produit surtout à mesure que le temps s'écoule , que la perspective s'allonge , que l'horizon s'étend. L'image se fixe à l'apogée de la gloire, et c'est de là qu'elle se reflète à travers les siècles. Aujourd'hui, les esprits ne se représentent plus Molière autrement que sous le costume de l'homme aux rubans verts, ou bien le front couronné de lauriers. Il n'y a que les érudits et les curieux qui connaissent les portraits de Molière en Sganarelle, même en Orgon.
Voilà ce que les dévots de cœur, les ennemis de Molière et du théâtre ne sauraient constater sans impatience, sans dépit.
Alceste - Molière est une trop grande puissance : qu'un fer sacré extermine Alceste, et du même coup Molière.
Et c'est pourquoi l'on ne se borne pas à nier un chef-d'œuvre; on continue l'a besogne, et l'on s'attaque au Misanthrope.
N'ayant plus, en cette entreprise, l'aide des Sermons de Bossuet et de Bourdaloue, M. Louis Veuillot, qui suffirait pourtant à la tâche, s'adresse à un « théologien », et l'appelle à son aide.
Tout d'abord, « le théologien » est fort empêché; il ne connaît que de nom Molière et ses œuvres.
« On va jeter les hauts cris d'une telle ignorance, » ajoute, par parenthèse, M. Veuillot.
Cette ignorance est, au contraire, fort explicable chez « un théologien. »
Ah! s'il s'agissait de quelque curé de paroisse bien habitée — comme disent messieurs les bedeaux — on trouverait peut-être singulier, mauvais, que ce curé n'eût jamais lu Molière, et ne fût pas, dès lors, en état de rassurer la conscience alarmée de quelque mondaine pénitente, abonnée des mardis de la Comédie Française : on pourrait même lui donner respectueusement le conseil de se résigner, comme Bourdaloue , à cette lecture.
Mais « un théologien » aie droit d'ignorer jusqu'au nom de Molière, qui ne lui sert de rien, tout aussi bien que les spectateurs de Molière sont excusables d'ignorer le nom de théologiens qui ne leur serviraient pas beaucoup.
Donc « le théologien (1) » lit le Misanthrùj>t\ — rien que cette pièce? — et débite ensuite son feuilleton.
(1) Ce théologien me paraît île fantaisie, comme l'un de ces personnages que Pascal, dans les Provinciale-, , amène pour les besoins de la discussion. Ce qui faisait dire fort malicieusement a Racine : « Semble-t-il que les Lettres provinciales soienl autre chose que des Comédi< -
l-»o MOLIÈRE ET BOSSUET
Écoutons :
« Tous ces gens-là sont des mauvais sujets plus ou moins facétieux, plongés dans l'intrigue, et peu retenus en leur langage. Alceste n'est qu'un vertueux du paganisme , de ceux qu'on appelle Socrate, Bias, Diogène, etc., mêlé d'une forte partie de ce pharisien de l'Évangile qui prie debout dans le Temple, principalement occupé de rendre justice à ses vertus : Non sum sicut cœteri hominum rnptores, injusti, adulteri, \elut ctiam hic puhlicanus. C'est un orgueilleux, et tout au fond un lâche qui aime d'une autre manière que les autres ses aises et ses commodités ; il a le cœur malade et ne veut ni souffrir ni appliquer de remède à la maladie de son cœur. Il fuit avec emphase, mais pour ne point combattre. Sa haine du monde n'est point la haine chrétienne, toujours pleine de charité. "Le chrétien essaye ses forces, se trouve trop faible, et se retire par prudence ; un autre, plus affermi, vit au milieu des mondains en évitant également de leur ressembler et de leur nuire, et cherche à leur faire tout le bien qu'il peut ; un autre, tout à fait trempé pour la lutte, revêt l'armure sacrée, aborde intrépidement le péril et court après les hommes, non pour les larder d'épigrammes, de critiques injurieuses et de vexations, mais pour les éclairer et
LE MISANTHROPE LSI
les sauver. Ainsi se réalise la parole de saint Paul :
« Pictas ad omnia utiiis est. »
« Voilà ceux que le monde appelle volontiers des misanthropes. »
Vous avez entendu? La forme n'est guère d'un théologien : on sent le coup de pouce du journaliste ; mais le fond appartient bien à cette critique pieuse dont nous avons vu le vice à propos de Tartuffe.
Toujours le mélange, la confusion des genres.
De même que Bourdaloue voulait un Cléante prédicateur, — encore avons-nous prouvé que Cleante était le rival heureux du prêtre, — de même « le théologien » rêve un Alceste suivant
saint Paul.
M. Veuillot trouve le Misanthrope une comédie froide : ce ne sera pas « le théologien » qui la rendrait fort comique .
Toutefois, s'il n'y a lieu d'espérer rencontrer chez un « théologien » un sens très-aiguisé des besoins et des nécessités du théâtre, on a le droit d'exiger beaucoup de sérieux et de soin dans l'examen du procès.
Or il est fort exposé aux erreurs, aux oublis, celui qui lit une fois, comme par méprise, une
œuvre aussi touffue que celle de Molière: combien il échappe de détails !
Exemple : Le juge improvisé de Molière , le lecteur malgré lui, écrit :
« Alceste a le cœur malade et ne veut ni souffrir ni appliquer de remède à la maladie de son cœur. »
Ah! Monsieur le ' théologien , toute la beauté, toute l'émotion de l'œuvre de Molière est au contraire dans cette lutte d' Alceste avec son cœur.
Et personne n'était plus propre que le mari d'Armande Béjart à reproduire toutes les phases d'une maladie qu'on n'analyse bien que lorsqu'on l'a éprouvée soi-même.
En effet, Molière a aimé, souffert, lutté comme Alceste, et c'est encore là, Monsieur, une source d'émotions .à laquelle vous n'avez pu puiser durant votre lecture, puisque vous ignorez la vie de Molière.
M. Veuillot aurait dû vous conter les tortures de Molière et les plaintes que le pauvre comédien versait dans le sein d'un de ses amis, Chapelle.
Gomme Chapelle lui faisait des reproches de sa faiblesse et lui disait « qu'il rougissait de le trou-
ver si incertain » — c'est ce que vous pensez d'Alceste — , Molière réplique :
« Je vois bien que vous n'avez encore rien aimé, et que vous avez pris la ligure de l'amour pour l'amour même. Je ne vous rapporterai point une infinité d'exemples qui vous feraient connaître la puissance de cette passion ; je vous ferai seulement un récit fidèle de mon embarras »
Et Molière narre toute l'histoire — regrettable — de son mariage, l'aventure du comte de Guiche avec sa femme et la résolution qu'il prit de vivre avec Armande « comme un honnête homme qui a une femme coquette et qui en est bien persuadé. »
Puis il reprend :
Sa présence me lit oublier toutes mes résolutions, et les premières paroles qu'elle me dit pour sa défense me laissèrenl si convaincu que mes soupçons étaient mal fondés, que je lui demandai pardon d'avoir été si crédule. Mes bontés no Font jioiiil changée. Je me suis donc détermine a vivre avec elle comme si elle n'était point ma femme; mais si vous savirz ce que je
souffre, mus auriez piti>'- de moi
Vous me direz sans doute qu'il faut être
poète pour aimer de celte manière; mais, pour moi, je crois, qu'il n'y a qu'une sorte d'amour, et que les gens qui n'ont point senti de semblables délicatesses n'ont jamais aimé véritablement »
« Quand je la vois, une émotion et les transports qu'on peut sentir mais qu'on ne saurait exprimer m'ôtënt l'usage de la réflexion ; je n'ai plus d'yeux pour ses défauts, il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable : n'est-ce pas là le dernier point de la folie, et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison, ne serve qu'à me faire connaître ma faiblesse, sans en pouvoir triompher? »
Voilà l'homme sur lequel « le théologien » écrit :
« La vertu d'Alceste et la sagesse^ de Philinle avortent par la même raison, par défaut d'amour »,
et dont M. Louis Veuillot dit :
« Son âme était sans amour! »
Le bon amour, celui des Palmes et des Chérubins. (1). .. . Ah! évidemment.
(1) Voir page 123.
Mais revenons à la comédie du Misanthrope, et, serrant de près le texte , montrons combien est poignante et vraie cette étude du cœur d'un homme qui aime une femme indigne de lui.
D'abord Alceste prouve qu'il a médité sur les périls de sa flamme :
Non, l'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve, Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir, comme à les condamner.
Dans sa première entrevue avec Gélimène, — la première cà laquelle nous assistions, — Alceste s'écrie :
Oui, je vous tromperais déparier autrement; Tôt ou tard, nous romprons indubitablement. Et je vous promettrais mille fois le contraire, Que je ne serais pas en pouvoir de le faire.
Ah ! que si de vos mains je rattrappe mon cœur, Je bénirai le ciel de ce rare bonheur ! Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible A rompre de ce cœur l'attachement terrible.
Le fait suit Vintenfion. Alceste brouillé avec Célimène tâche à concevoir du goût pour Eliante. La « sensible Eliante » se prête à ce manège qui, je ne le cèlerai point , m'a toujours paru des
plus grotesques et d'une invention fort peu honorable pour le génie de l'auteur; mais Alceste ne tarde pas à revenir vers Gélimène. Lorsque celle-ci, sûre de son empire, déclare à son amant qu'elle mérite d'être détestée : « Hé! le puis -je, traîtresse ! » répond Alceste, attestant ainsi à la fois ses efforts et son impuissance.
N'est-ce point là souffrir, combattre?
J'avoue que cette souffrance n'est point la plus digne d'intérêt ; qu'il en est dont la cause est plus noble (1). J'accorde que le combat est moins héroïque que ceux dans lesquels saint Antoine s'est illustré ; mais à ceux qui ne voient pas la flamme d'Alceste et' ne sont pas touchés par le spectacle de ses tortures on peut avec justice répéter les paroles de Molière : « Je vois bien que vous n'avez encore rien aimé. »
D'ailleurs, de concert, « le théologien » et
(1) Par exemple, la souffrance, qui a inspiré à M. Veuillot la belle élégie intitulée le Cyprès , jetée au milieu des violences de sa prose comme un chant triste et doux d'une âme en deuil :
Biens que j'eus un instant et dont j'ai su le prix, Doux enfants, chaste épouse, û gerbe moissonnée! 0 mon premier amour et nia première née, Anges que le ciel m'a pris!
La mère, en s'en allant, des asneaux fut suivie, L'une partit, puis l'autre ' Avant qu'il fût deux mois, De mes tremblantes mains j'en ensevelis trois!...
M. Yeuillot refusent à Molière la science de l'amour.
A l'égard du « théologien » qui assimile l'amour à la charité, il n'y a à répondre que ce que-nous avons répondu à Bossuet, demandant qu'on remplace les spectacles par « une lecture de la loi de Dieu. »
De tels arguments ne sont point du domaine de la critique littéraire.
Mais M. Yeuillot, qui est apte à traiter ces matières comme il convient entre gens d'étude et du monde, ne devrait point soutenir que :
« Molière n'a pas peint d'autre amour que l'amour violent et humiliant qui est à la l'ois la dépravation et le châtiment de la dépravation de l'amour; honteux fardeau du cœur au lieu d'en être l'allégresse ; passion désespérée de la fange, haïe, pleine de mépris et de fureur, incurable même au dégoût. (1) »
Quelle hérésie et quelle ingratitude!
Ainsi, ô cher poète, méconnu, calomnié, c'est en vain que tu auras publiquement flétri le débauché Don Juan, le bestial Tartuffe, la courti-
sane Dorimène, la sournoise Arsinoé, la coquette Célimène; c'est en vain que tu auras affirmé, par la bouche des Dom Louis , des Cléante , des madame Jourdain, des Alceste, l'excellence de la vertu ; c'est en vain que tu auras dit aux petits marquis « qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre et vaut moins qu'un fils de crocheteur » ; c'est en vain que tu auras célébré l'innocence, les douceurs de l'amour honnête, et déclaré « qu'il pousse les cœurs aux nobles actions » ; c'est en vain que tu auras enfanté les Mariane, les Henriette, les Valère et les Glitandre, les jeunes filles les plus pures et les jeunes gens les plus dignement amoureux , tout cela ne t'est compté pour rien : tu es regardé comme un corrupteur se complaisant à barboter dans la fange , et n'inspirant que le dégoût !
Ah! le père Bouhours avait comme une divination de l'avenir, quand il composait, jésuite courageux, l'épitaphe du comédien :
Tu réformas et la ville et la Cour;
Mais quelle eu fut la récompense?
Les Français rougiront un jour
De leur peu de reconnaissance.
Tl leur fallut un comédien Qui mit à les polir sa gloire et son étude ; Mais Molière, à ta gloire il ne manquerait rien,
Si, parmi les défauts que tu peignis si bien, Tu les avais repris de leur ingratitude,
Donc, puisqu'ils ne s'en cloutent point, il faut révéler à M. Yeuillol , et surtout « au théologien », si peu instruit de la pensée de Molière, quel service le poète comique a rendu à la société pendant les années 1659 à 1673.
Molière , Messieurs , a tout simplement sauvé cette chose sainte qui s'appelle : LA FAMILLE.
La défense de l'amour pur, le salut de la famille furent la première préoccupation de Molière, dès son entrée sur la scène parisienne. Son coup d'essai était un coup de maître en morale : le 18 novembre 1659 il jouait : tes Précieuses ridicules.
On ne considère les Précieuses ridicules que comme une sorte de revue amusante d'un des travers du temps. D'aucuns cependant accordent à ce « vaudeville » le mérite d'avoir servi le bon goût. Mais on ne remarque pas assez que le petit acte du petit comédien de province, tout fraîchement débarqué à Paris, frappa sur un abus plus terrible que celui du galimatias, l'abus de la galanterie et du romanesque.
Molière tira, non de la fange mais de la ruelle,
l'honnêteté qui mourait asphyxiée des odeurs de l'hôtel de Rambouillet; il repécha les vierges imprudentes qui se noyaient dans le fleuve du Tendre; il osa, lui, obscur farceur, railler en face Mlle de Scudéri et piétiner sur les platesbandes du jardin où, cultivant les fleurs de rhétorique avec encore plus de zèle que les œillets, la romancière avait écrit le Grand Cyrus et Clélie.
Le futur auteur de Tartuffe s'éleva contre ces relations équivoques entre précieux et précieuses, amitiés tant redoutées par Bourdaloue pour le maintien des bonnes mœurs :
« Eh bien ! disent-ils, quel mal y a-t-il à tout cela ? nous n'y en trouvons point, et nous n'y en cherchons point... Vous ne le voyez pas, mais c'est que vous ne le voulez pas voir... Il ne tient qu'à vous de vous en convaincre par deux réflexions les plus palpables, et qui sont sans réplique. La première est que ces conversations où engage une amitié sensible ne sont ni si longues ni si fréquentes que parce que le cœur y trouve du goût, et je ne sais quel goût sensuel-... La seconde réflexion est que ce goût du cœur, joint à la diversité des sexes, à la familiarité des entretiens, à leur durée et a leur privaute, mène insensible-
ment, mais immanquablement au vice et y est la disposition la plus prochaine... Amitiés criminelles par les impressions qu'elles font sur l'esprit et sur le cœur et par les sentiments qu'elles y produisent... Ce sont, dans toute la conversation, des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu, des protestations animées et cent fois réitérées, des assurances d'un dévouement parfait et sans réserve ; ce sont, dans toutes les façons d'agir, des airs, des démonstrations, des attentions, des soins, de petites libertés, ou, pour les mieux nommer, des badineries et des puérilités, souvent indignes du caractère des gens, et dont ils devraient rougir. Gomment, si près de la flamme, n'en ressentir nulle atteinte? comment, dans un chemin si glissant, ne tomber jamais? comment, au milieu de mille traits, demeurer invulnérable ?.. . La sensibilité du cœur n'est point un crime en elle-même, mais c'est le principe de bien des crimes; car aisément elle se change en sensualité. (1) »
Ce que le prêtre pense, Molière l'a dit aussi bien avant Bourdaloue et de façon plus retentissante, sur les « tréteaux ».
(Il Bourdaloue. Pensée. De la Charité chrétienne et des Amitiés humaines.
Les « théologiens » ignorent sans doute ce que c'était que « l'alcôviste », mais Molière « l'homme de théâtre » s'en préoccupait, lui ! Il comprenait, comme Bourdaloue, les risques que courait la vertu d'une femme à vivre toujours à côté d'un chevalier servant et il n'était point rassuré par la déclaration de Saint-Évremond :
« L'alcôviste n'était que pour la forme, parce qu'une précieuse faisait consister son principal mérite à aimer tendrement son amant sans jouissance, et à jouir solidement de son mari avec
aversion » .
Aussi, pour déloger l'alcôviste, il dirigeait sur l'alcôve les flèches de la satire.
Le bouffon opposait la loi simple du mariage aux ordonnances compliquées de la galanterie , que Madelon et Gathos considérai eut comme paroles d'Évangile.
MADELON. (1
Mon père, voilà ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans
(1) Les Précieuses ridicules, scène V.
les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux; ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée ; et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux qui paraît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui l'ait tant de peint1. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières ; et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne saurait se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue ; encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé ; et j'ai mal au cœur de la seule vision que cela me fait.
GOn GIBUS.
Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style.
En effet, mou oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose.
MADELON
Et quelle estime, mon père , voulez-vous que nous fassions du procédé irrégulier de ces gens-là ?