‹ Molière et Bossuet: Résponse à M. Louis VeuillotChapitre 1 sur 2 · DOYEN DE LA COMEDIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DOYEN DE LA COMEDIE FRANÇAISE

Monsieur,

En vous dédiant ce livre, je paye un juste tribut de reconnaissance à votre Compagnie tout entière, interprète si remarquable des œuvres de Molière, et dont vous êtes le doyen aimé, applaudi et respecté.

Cette dédicace est, en outre, la meilleure réponse qui puisse être faite aux attaques de M. Louis Veuiltot contre le métier de comédien, et la plus éloquente défense d'une profession exercée par des hommes tels que vous.

Je vous serre affectueusement la main,

Henri de Lapommeraye.

MOLIÈRE

ET

PRÉFACE

L'honnête homme qui emploie sa probité à redresser les torts des écrivains fait une chose très-utile, très-nécessaire.

( Louis Veuillot. Mélanges.)

Si Molière n'avait pas écrit Tartuffe, les critiques dévoués à l'Église catholique coiisentiraient à admirer celui que Boileau proclamait a le plus grand écrivain de son siècle. »

Les plus religieux se contenteraient de formuler quelques restrictions sur le genre ; par respect pour certains Pères de l'Église, et notamment pour Bossuet, ils gémiraient sur les scandales du théâtre, puis, la conscience libérée,' ils applaudiraient Tauteur dramatique.

Mais Molière a commis le crime abominable de a jouer les grimaces des hypocrites » , et aussitôt les persécutions ont commencé.

Elles durent encore.

C'est la damnation éternelle sur la terre !

Depuis le mandement de Tarchevéque de Paris Hardouin, donné à Paris le onzième août mil six cent soixante -sept, jusqu'au pamphlet, que vient de publier M. Louis Veuillot, fin septembre mil huit cent soixantedix-sept , prédicateurs , prêtres , princes de l'Église, ministres et fonctionnaires pratiquants, journalistes fervents, tons se sont ligués contre l'œuvre et contre l'auteur ; et, dans cette campagne séculaire , si furieuse-

PRÉFACE

ment menée , ce ne sont pas les moins illustres chefs du parti catholique qui ont été appelés à prendre les armes : Molière le bouf'fon n'a point d'obscurs adversaires!

Après lui avoir opposé les Bossuet, les Bourdaloue, TEgUse a choisi dans les àgcs suivants les champions les plus fameux, et voilà qu'en un temps où la papauté, la librepensée et le radicalisme sembleraient devoir absorber toute son attention, solliciter toutes ses forces, le rédacteur en chef de V Univers daigne s'occuper de... Scapin.

Il y a donc un très-grand intérêt pour la religion, pour l'Eglise, pour le salut des catholiques, à méconnaître, à calomnier Mo- Hère ?

— Assurément : Molière n'est-il pas l'auteur de Tartuffet

— Mais encore...

— Cola ne vous suffit-il pas?

— Quoi! ce serait la seule raison?

— La seule.

Vous objecterez en vain que Molière a composé dix autres chefs-d'œuvre.. Tartuffe!

Qu'il est le représentant le plus merveilleux de l'esprit français. . • Tartuffe !

Qu'il est applaudi, admiré depuis plus de deux cents ans... Tartuffe!

Tartuffe, Tartuffe, cela répond à tout, comme le sans dot de V Avare,

La preuve, c'est que M. Louis Veuillot n'a pris la plume qu'à propos de Tartuffe et seulement à cause de Tartuffe. Il y a eu, à la vérité, une attaque contre Bourdaloue, mais sans Tartuffe, Molière n'eût pas été mêlé à l'affaire.

M. Veuillot l'avoue, il le dit en plusieurs passages de son volume, le succès de cette prétendue comédie, si longue et si fausse, l'agace ; le bruit des bravos du parterre qui applaudit les bons endroits lui est particulièrement désagréable, et si l'on a le malheur de traduire en langue étrangère, de représen-

PRÉFACE 11

1er sur la scène anglaise la pièce fran(;aise, oh! alors, cela devient de la rage!

Encore un coup, ce déchaînement contre Tartuffe est singulier; j'en suis fort marri pour l'Eglise dont le baptême m'a fait un des enfants, car par celte pratique les dévots ont transformé Tartuffe en machine de guerre contre la religion.

Ce qui rend possible au théâtre la satire des caractères, c'est que personne ne se reconnaît dans les portraits exposés sur la scène.

L'avare, le débauché, le jaloux, le bourru, regardant leur voisin; ou songeant à quelque ami, s'écrient : ce Gomme c'est bien ça! ».

Ils se garderaient de dire : i< Comme c'est bien moi! »

Les dévots ont eu une tout autre altitude.

Dès que Tartuffe a paru sur le théâtre, ils ont prétendu qu'on les jouait.

Cette maladresse me confond !

Est-ce que les gens qui ont la conscience

tranquille fuient à toutes jambes quand on crie : au voleur?

Est-ce que Thonnéte homme est blesse quand on maltraite les coquins?

Pourquoi donc l'archevêque de Paris , les orateurs sacrés ont-ils lancé leur foudre contre rimposteurt Qu'y avait -il de comyiun entre eux et Thôte d'Orgon?

Rien, pas même le costume, puisque, par un accord intervenu entre lé Roi et le comédien , « rhypocrite fut vêtu de manière à ce qu'avec la plus mauvaise foi imaginable, on ne pût reconnaître en lui un caractère sacré (1). » '

Je vais plus loin. Mohère eùt-il voulu attaquer directement l'Eglise — n'est-ce pas un anachronisme de faire de Molière un voltairien? — l'Église n'aurait pas dû comprendre la secrète intention de son ennemi : elle pouvait, sans danger, accepter pour sincères

(i) Second Pîacct nu Roi, à lu tète du Tnrtutïo,

PUÉFACE 15

les déclarations publiques de Molière attestant son respect pour la vraie dévotion, et elle aurait dû être la première à se réjouir de voir livrer au parterre les imposteurs qui la déshonorent ou plutôt ([ui la font injustement suspecter, en couvrant leurs vils intérêts de la cause de Dieu.

Au reste, nous examinerons tout à Taise, en compagnie de M. Veuillot, celte comédie deTartuffe : ce que nous voulions, dès l'abord, indiquer, c'est le mobile qui a poussé de toi^s

temps, qui pousse et qui poussera contre Molière les champions de l'Eglise cathoHque, apostolique et romaine; jamais ils ne lui pardonneront Tartuffe, et ce ressentiment les rendra éternellement injustes, même envers le littérateur.

Ainsi , dans ce volume de deux cent soixante-neuf pages (1), j'ai cherché en vain

(1) Société générale de librairie ualholitiuc. — Paris, Victor Palmé.

rhommage qu'aurait dû rendre au moins au génie de Molière, sinon à son caractère, un deà écrivains les plus sensibles aux beautés de l'art, et qui brilla jadis dans la critique théâtrale.

Pour louer cette gloire de notre littérature nationale, il y a une ou deux phrases,... pas

même deux membres de phrase, quatre

ou cinq lignes, vingt-deux ou vingt-huit mots, pour a ne pas contester le nerf de la langue, la clarté, la verve » et puis c'est tout.

N'est-ce pas bien peu pour un homme qui occupe une si grande place dans le siècle des Corneille, des Racine, des Bossuet, des Bourdaloue ?

Suffit-il du « Tartuffe » pour expliquer une telle parcimonie, une telle iniquité ?

Mais si l'éloge est microscopique, l'attaque en revanche a une étendue, une violence, une perfidie inouïes.

La vie privée, la vie publique sont fouillées, pour en tirer les accusations les plus terribles.

PHÉFACE

Les chefs-d'œuvre sont déchiquetés à belles dents. Non-seulement Tartuffe est pris à partie, mais aussi le Misanthrope qui cependant paraissait avoir trouvé grâce autrefois devant le lettré, devant l'homme de goût (1).

Et, sur les ruines du théâtre de Molière, sur les débris de la réputation du comédien, M. Veuillot établit Bourdaloue, assez singulièrement placé au milieu de ces décombres.

Que M. Louis Veuillot regrette de ne pas avoir vu élever une statue à Bourdaloue, nous trouvons ce regret naturel et nous nous y associons, mais renverser le buste de l'auteur des Femmes savantes pour mettre sur le même socle l'auteur du sermon sur les Di-vertissements du monde, voilà une singulière idée qui ne serait pas venue à un critique profane.

(Ij Mélanges : A qui appartiennent nos gloires : article de M. Veuillot.

l(i MOLIÈRE ET BOSSUET

Comparer le théâtre et la chaire ! Quelle pratique libertine !

Enfin, puisque M. Louis Veuillot, bon guide en pareilles matières, prend ces libertés, nous rimitcrons. Nous allons le suivre pas à pas, chapitre par chapitre, argument par argument, passant tour à tour de la scène à Tégiise.

Nous no nous dissimulons pas que nous venons ainsi chercher des coups, et Ton sait ce que sont les coups de M. Louis Veuillot.

Mais quand un homme de cœur entend dire du mal do son meilleur ami, il ne considère point, avant de répliquer vertement, si le médisant tire plus ou moins bien Tépée ou le pistolet ; il fait ce qu'il doit, advienne ce que pourra !

Or on attaque Mohôre ; on Tinjurie ; on conteste sa gloire; on rappelle FLATTEUR, MEN- TEUR, CORRUPTEUR : je viens le défendre, car je Fadmire ; car depuis vingt ans, je Tai lu, relu, étudié, commenté; car j'ai la pré-

PREFACK 17

tention — unique et bien modeste — de ne pas seulement le flairer, comme dit M. Veuillot, mais encore de savoir le goûter ; car enfin je Taime de Tamour ardent, passionné, reconnaissant, qu'on a pour le compagnon fidèle qui, sachant être tour à tour gai, sérieux, spirituel, tendre, éloquent, transforme la solitude en enchantement, dissipe la tristesse, adoucit le cïiagrin, et donne à Tàme l'ineffable jouissance,, à Tesprit le salutaire enseignement du vrai, du bien et du beau.

■o-ïsfl.'as.s-

Quel homme que Mulière ! Quelle âme grande et pure !

Oui, c'est là le vrai mot qu'on doit dire de lui : c'était une âme pure.

(GUETIIE.)

Si Ton avait demandé la canonisation de Molière, nous comprendrions la vivacité du réquisitoire prononcé par M. Louis Veuillot contre Fauteur de Tartuffe. Mais je ne sache pas que, même les plus chauds partisans du Contemplateur aient eu l'espoir ou le désir de réclamer à Rome, pour Poquelin, une béatification que l'adversaire ordinaire de M. Veuillot, Mgr Dupanloup, n'a pu encore obtenir pour la Pucelle d'Orléans.

Alors, à quoi bon cette dénonciation, cette exécution de la mémoire de Molière ?

Certes il est permis de regretter que les hommes de génie ne soient pas, en même temps, des modèles de vertu ; mais, quand il s'agit d'écrivains profanes, leurs œuvres importent plus, au point de vue moral, que leur vie. Les détails sur leur existence intéressent, à coup sûr, les esprits curieux, mais on se console encore assez aisément d'ignorer qui est Homère , alors qu'on peut admirer Vlhade.

D'ailleurs, si l'on se montrait aussi implacable pour les écrivains, quelle triste besogne il y aurait à faire, et combien M. Vcuillot aurait à souffrir dans ses affections les plus justifiées! Ne vaut-il pas mieux relire Athnlie ou Eslher^ que soumettre à un examen minulieux la vie privée de Racine?

On peut se plaire à la lecture des fables de La Fontaine, et ne pas trouver que ce poète est le meilleur des pères et le plus chaste des époux.

Pour les célébrités prises dans le sacerdoce, nous réservons notre appréciation.

Ces querelles de personnalités m'ont toujours paru misérables dans le domaine littéraire.

Encore une fois , la biographie est nourriture de délicats : Sainte-Beuve en a fait un élément

Vlb: DE MOLIÈRE il

précieux d'analyse, mais jamais une arme perfide contre le génie.

M. Louis Veuillot, qui n'a jamais caché son faible pour le libre-penseur Sainte-Beuve, n'a cependant point pratiqué la méthode de l'illustre critique. Tout ce qu'il a pu ramasser contre l'auteur de Tartuffe, même chez les comédiens ou les copfrères rivaux ou envieux de Molière, il l'a servi à ses lecteurs , en accommodant ces restes à la sauce pimentée, qu'excelle à composer le rédacteur en chef de Y Univers.

Édifions les personnes de bonne foi sur la valeur de tant d'accusations ! Il suffira de la pointe d'une mauvaise plume pour crever ces ballons gonflés par le .souffle de la calomnie.

Le premier grief de M. Louis Veuillot contre le jeune Poquelin est que celui-ci « planta là ses études, sa famille, et s'enrôla dans une troupe d'histrions. »

Nous ferons observer à M. Louis Veuillot que tout le monde n'a pas la rare fortune d'être, comme Bossuet, pourvu, dès treize ans, d'un canonicat, et de voir ainsi — aux dépens d' autrui — s'ouvrir devant soi une carrière lucrative toute tracée.

Et puis, Bourdaloue aussi s'enfuit de la maison

'à^ MOLIÈRE ET BOSSLËT

paternelle pour entrer dans les ordres, et, si le but est différent, l'infraction aux commandements de Dieu, qui ordonne l'obéissance filiale, est la même.

Quant à la profession de Molière, on reconnaîtra qu'elle est assez en rapport avec la nature de ses œuvres, et je m'étonnerais bien plus de voir le jeune Poquêlin se faire tonsurer, afin d'écripe plus tard Tartuffe, que de le voir prendre place, à vingt-trois ans, dans la troupe des comédiens bourgeois connue sous le nom d'Illustre Théâtre.

Ils sont rares, ceux qui, comme Bibbiena et Richelieu, peuvent, tout en taquinant la muse dramatique, revêtir la pourpre romaine, et jouir des bénéfices y attachés.

Le second crime de Molière est d'avoir pris pour maîtresse celle que M . Veuillot appelle une dessalée de vingt-sept ans, Madeleine Béjart.

Pour ceux qui ont lu les Confessions de saint Augustin et Rome et Lorette de M. Louis Veuillot, cette faute sera excusable.

A la vérité Molière n'a pas écrit de ConfessionSy ni de récits de conversion, mais enfin l'aveu n'efface pas le péché, et Soapin se trouve, de Paris jusqu'à Rome inclusivement, en assez bonne compagnie de pécheurs, qui figurent sur le trône comme sur la scène !

VIE DE MOLIÈRE â3

D'ailleurs, Tauteur de Tartuffe pourrait, de sa tombe, répondre à M. Veuillot, comme Alexandre Dumas fils répondit à M. Cuvillier-Fleury. S'adressant à Tauteur de la Femme de Claude, M. Cuvillier-Fleury lui demandait compte « de sa folle jeunesse. »

Ce à quoi Alexandre Dumas fils (de V Académie française) répliqua (1) :

« Certes, je ne vécus pas comme un saint, à moins que nous ne prenions comme comparaison la première manière de saint Augustin, lequel, lorsque saint Ambroise le convertit à Dieu, habitait avec une concubine qu'il congédia en gardant auprès de lui le fils (2) qu'il avait eu d'elle, au lieu d'épouser la mère et de légitimer l'enfant, ce qui eût été cependant plus conforme à la morale et à l'Église. Car il ne faut pas oublier que saint Augustin n'était, à cette époque, que simple docteur, ce qui ne le dispensait pas — disons- lé en passant — de ses devoirs d'époux et de père chrétien, si nouveau chrétien qu'il fût! »

Merci, monsieur Dumas I

(1) Préface de la Femme de Claude.

(2) Ce fils fut obligé de se contenter du simple nom de Deodaliis. Déodal ! On sent comme un parfum du Fils de Giboyor.

Autre manquement : Molière dans ses tournées en province*, compose « des farces, d

Que diable M. Louis Veuillot voulait-il que Molière composât pour sa troupe et pour le public? Des homélies?

Plus tard, quand Molière donna ses grandes comédies, les Veuillot de Tépoque lui reprochèrent « de profaner la morale en la mettant en scène », et il répondait: « Pourquoi ne me serait-il pas permis de faire des sermons, tandis qu'on permet au père Maimbourg de faire des farces ? »

Ces farces sont grossières, ajoute M. Veuillot.

Donneàu de Vizé dépose d'autre façon devant la postérité: « Molière fît des farces qui réussirent un peu plus que des farces et qui furent un peu plus estimées dans toutes les villes que celles que les autres comédiens jouaient. »

Ainsi, le farceur commençait déjà l'œuvre d'amélioration du théâtre français ; il haussait le ton de la bouffonnerie jusqu'à celui de la comédie.

De plus, il faisait là un apprentissage utile : il ébauchait ces admirables farces auxquelles — c'est une tournure particulière d'esprit — je préfère ses œuvres plus sérieuses, mais qui, cependant, sont au regard de beaucoup d'excellents juges, le plus incontestable titre de gloire de

Molière. Diderot a écrit : « Il n'y a pas beaucoup plus d'hommes capables de faire Pourceaugnac que le Misanthrope,

Il est vrai que pour M. Veuillot le Misanthrope et Pourceaugnac ne valent pas mieux Tun que l'autre : donc passons !

Arrivant assez brusquement à Tépoquc où Molière est en faveur près du Roi, M. Veuillot reproche à Molière cette faveur même. Il le gourmande d'une singulière façon de n'avoir pas été victime de Sa Majesté Louis XIV. Eh quoi! vous n'avez pas été emprisonné, brûlé quelque peu ! En ce cas, « vous n'êtes point pour être de nos gens ! » Quelle estime voulez- vous que M. Veuillot professe pour un poète comique dont le Roi s'est fait le collaborateur et non le censeur? Comment! le Parlement, l'archevêque de Paris interdisent Tartuffe^ et la primeur de cette œuvre diabolique est réclamée par Louis de Bourbon ! Voilà ce que M. Louis Veuillot ne peut digérer.

Aussi le ressentiment implacable des marquis ridicules et de certains hauts seigneurs — le duc de la Feuillade par exemple — , la jalousie haineuse des concurrents humiliés, la persécution des gens d'Église, rien de cela ne compte pour M. Veuillot, dans l'appréciation du poids des épreuves que Molière eut à endurer.

ii6 MOLIÈRE ET BOSSL'ET

Comme s'il vivait au XVIP siècle, M. Veuillot n'attache son regard que sur le souverain. Le Roi- Soleil entoure Scapin de son auréole ; voilà un fripon qui a le bonheur parfait.

Toutefois, ce bonheur est, suivant M. Veuillot, acheté à un prix bien lourd à payer.

Ce sont ses flagorneries qui valent au bouffon cette protection particulière, étonnante.

Nous prouverons que la cause de la faveur royale est toute différente.

Il est impossible cependant de nier que Molière flatta, plus que de raison, Tamour-propre de Louis. Telle est la pratique à peu près générale au XVIP siècle. C'était le ton de l'époque : le diapason adopté par tous ceux qui élevaient la voix dans ce concert d'hommages au Maître.

Mon cœur saigne d'élre obligé par M. Veuillot, pour obtenir les circonstances atténuantes en faveur de Molière, d'appeler comme témoins à décharge les grands hommes dont je voudrais oublier les faiblesses; mais, hélas ! répondez tous, écrivains illustres du siècle de Louis XIV, même toi, mâle et éloquent interprète des vieux Romains, venez, et que celui de vous qui n'a pas agi comme Mohère lui jette la première pierre !

En tous cas, celui-là ne serait pas Bossuet, dont M. de Tréville disait : « Il n'a point d'os », vou-

lant ainsi marquer la flexibililé des membres du prélat en présence des puissants du monde.

Mais — prétend M. Veuillot — Molière avait encore d'autres moyens de capter le Roi : il servait et glorifiait ses vices.

Pour prouver cette allégation, Taccusateur renvoie ses lecteurs au chapitre de Tartuffe, Nous serons — on y peut compter — au rendez-vous, prêt à repousser l'attaque différée.

Ah! c'est que M. Louis Veuillot a hâte de poussef la botte la plus pernicieuse contre le poète comique, de donner le coup de Jarnac, avant de terminer le résumé trop incomplet de cette existence dans laquelle toutes les bonnes actions ont été omises à dessein.

Il s'agit du mariage de Molière.

On sait que Molière a été soupçonné d'avoir épousé sa propre fille.

M. Veuillot n'accepte ni ne repousse cette allégation dont la science des historiens littéraires a cependant fait bonne justice.

Il n'est point fâché de laisser quelque doute dans l'esprit de ses lecteurs sur cette atroce invention. Il est plus circonspect, moins généreux que Louis XIV lui même, qui, pour répliquer à la dénonciation de Moatfleury, tint, avec la duchesse

d'Orléans, sur les fonts de baptême, Tenfant prétendu incestueux !

Tout ce que M. Louis Veuillot consent à accorder, c'est de reproduire les hypothèses, non perfides, mais inconsidérées, qua imaginées un biographe de Molière, M. Bazin, dont les Notes ont paru bien avant la découverte de documents décisifs faite en 1863, notamment le contrat de mariage de Molière.

Cette découverte a beau modifier les conjectures, dissiper certains soupçons, atténuer Ja culpabilité, il n'importe à M. Veuillot, qui, trouvant un auxiliaire dans « Tami Bazin » s'en tient à « Tami Bazin » et ne bouge point de la position prise par la critique en 1847 et 1848.

A quoi bon lire les travaux qui se sont succédé depuis trente ans ?

11 y a les monographies d'Edouard Fournier, ce bénédictin si ingénieux ; il y a les Recherches d'Eudore Soulié ; il y a Moland si complet ; Despois si malheureusement arrêté dans ses études par la mort; il y a M. Jules Loiseleur, qui, cette année même, a éclairé les points obscurs de la vie de Molière ; tout cela n'existe pas pour M. Veuillot. Au delà de 1848, en dehors de « l'ami Bazin », il n'y a rien. C'est le mode d'enquête minutieuse adopté par l'accusateur de Molière.

Et alors M. Veuillot semble faire Molière complice de toutes les falsifications introduites dans les actes de l'état civil au sujet d'Armande Grésinde Béjart.

La discussion de cette triste affaire nous entraînerait trop loin : ceux qui seraient curieux d'en connaître tous les détails n'auront qu'à recourir à l'ouvrage de M. Loiseleur (1).

Ce qui ressort de ce rapport honnête, impartial, complet, est déjà bien assez regrettable. Il est acquis que Molière épousa la fille d'une femme qui avait été sa maîtresse. La conscience se révolte contre de telles unions; mais est-il bien habile à un écrivain catholique d'insister sur cette faute de Molière, alors qu'on pourrait, en justes représailles, montrer à M. Veuillot le clergé catholique bénissant, à la même époque, les enfants doublement adultérins de Louis XIV et de la marquise de Montespan, sanctifiant, par le sacrement, l'introduction de ces bâtards dans la famille royale à l'aide de mariages scandaleux, et ne protestant pas contre l'admission de ces intrus à la succession du trône de saint Louis ?

Je me trompais en disant que l'articulation d'inceste était la dernière du premier chapitre.

(1) Paris. Liseux, éditeur. Page?; 223 à 274.

30 MOLIÈRE ET BOSSLET

M. Veuillot trouve — comme Boileau du reste ~ exlraordinaire que Molière ait mis son honneur à ne pas renoncer à son métier d'acteur.

Louis Racine, le dévot, auteur de la Religion, sera peut-être pour M. Veuillot un répondant autorisé de la noblesse des sentiments de Molière à cet égard. Il écrit : « Ce point d'honneur consistait à ne pas abandonner plus de cent personnes que les travaux de Molière faisaient vivre, et qui seraient tombées dans la misère s'il eût quitté le théâtre. »

La vie de Molière est pleine de ces traits si touchants qui prouvent la bonté, le dévouement et la charité... chrétienne du bouffon. Il accueillait avec grâce ses anciens camarades malheureux et les secourait; il protégeait les jeunes gens, témoins Baron et Racine, deux ingrats; ses serviteurs l'adoraient ; son caractère était doux, sa complaisance infatigable.

Tant de qualités lui attirèrent l'affection des plus grands personnages : le maréchal de Vivonne vécut avec lui, dit Voltaire, comme Lélius avec Térence.

Le grand Condé, l'ami de Bossuet, faisait souvent mander Molière, et, quand celui-ci venait, il quittait tout, congédiait tout le monde, pour s'entretenir avec lui.

Taschereau raconte, d'après Grimarest, que la mort de Molière affecta profondément Gondé, qui eut même, à ce propos, une boutade aussi brutale que peu catholique. Gomme un abbé lui présentait une épitaphe pour le poète : « Ah ! s'écria le prince, que n'est-il en état de faire la vôtre ! »

Ainsi , le vainqueur de Rocroy, l'intelligent châtelain de Ghantilly , savait confondre dans une égale et môme affection l'évoque et le comédien.

Aux apôtres du Ghrist on serait en droit de demander, sinon autant de sympathie, du moins quelque tolérance, et surtout la suprême pitié.

Ils ne pardonnèrent même pas à Molière mort.

On sait — ces faits sont connus — qu'il fallut encore Tintervention clandestine du Roi pour lever l'interdiction de l'archevêque de Paris, qui s'opposait à ce que le corps de Molière fût inhumé religieusement. Mgr Harlay de Ghampvallon — un pur celui-là! — voulut imposer pour le cadavre de l'histrion ce que les orthodoxes appellent de nos jours « l'enfouissement ». Le tout-puissant Louis XIV ne put même obtenir que la dépouille mortelle fût présentée à l'Eglise : on alla droit au cimetière, en silence, sans que les psaumes

3â MOLIÈRE ET BOSSUET

d'usage fussent chantés, avec deux ecclésiastiques pour toute escorte religieuse.

Dans ce drame — ou cette comédie — de la mort, Tartuffe avait pris sa revanche, et l'avait, cette fois, emporté sur le' Prince.

Toutefois, il y a une lueur d'amour, de pitié, dans cette agonie :

Deux braves sœurs des pauvres, que cet infâme Scapin-Molière logeait par charité quand elles venaient quêter à Paris , lui avaient fermé les yeux et avaient prié sur son cercueil. Elles étaient simples de cœur, les chères femmes!

Elles ne s'étaient point occupées du Tartuffe ! Elles se contentaient de lire l'Évangile et d'en appliquer les préceptes.

Nous donnons à leur mémoire un respectueux et fraternel souvenir.

Le théâtre, un nu saurait trop le répéter, a, de nos jours, une importance immense, et qui tend à s'accroître sans cesse avec la . civilisation môme. Le Ihéùtro est une tribune , le théâtre est une chaire. Le théâtre parle fort et parle haut. Lorsque Corneille dit : « Povr être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose », » Corneille, c*est Mirabeau. Quand Shakspeare dit : « To die to sleep v, Shakspeare, c'est Bossuet.

(Victor Uigo. Préface de Lucrèce Borgia.)

Qui aurait cru que M. Vcuillot écrirait, en Tan de grâce 1877, trente-cinq pages pour démontrer que la comédie est œuvre de démon !

A qui cela enlèvera-t-il le goût du théâtre?

On ne supprimera pas plus les spectacles, qu'on n'arrêtera les caprices de la mode.

34 MOLIÈRE ET BOSSLET

Le pli est pris.

La comédie a pour elle le consentement unanime des peuples dits civilisés, la durée, car le théâtre compte quelques années de possession — d'Aristophane à M. Sardou — , et quelques droits acquis ; elle a enfin la tolérance deTÉglise, même parfois sa complicité.

C'est pourquoi, franchement, de la part d'un journaliste si parisien, il y a quelque naïveté à reprendre une thèse aussi. vieillotte.

Il est vrai que M. Louis Veuillot cède la plupart du temps, sur ce chapitre, la parole à Bossuet.

Il a raison : contre le théâtre il n'y a qu'un nombre limité d'objections, et tous ceux qui recommencent cette petite guerre bien inoffensive sont obligés de reproduire les mêmes arguments ; le fond est identique ; la forme seule, pourrait varier, et M. Veuillot a trop d'esprit, trop d'humilité, pour vouloir trouver mieux que ce qu'a trouvé Bossuet.

Même, malgré son choix assez joli de qualificatifs virulents, le rédacteur en chef de F Univers aurait peine à surpasser Nicole, qui appelait les faiseurs de romans et les poètes de théâtre des empoisonneurs publics, des ffens horribles parmi les chrétiens.

LA COMÉDlli 35

Au surplus, Toccasionest excellenle pour donner un aperçu de ces fameuses Maximes et Réflexions sur la Comédie auxquelles on fait souvent allusion, que bien peu de gens connaissent et qui n auraient certes pas suffi pour placer Bossuet au rang qu'il a conquis dans la littérature française.

L'avpnture qui mit la plume à la raain de Bossuet est presque dû domaine de la comédie. Un professeur estimé de philosophie et de théologie, le P. Caffaro, avait, dans une dissertation en forme, prétendu prouver que l'on peut innocemment composer, lire, voir représenter des comédies.

Jugez du scandale ! Le théâtre défendu par un théologien qui, comme tout auteur se respectant, citait, à Tappui de ses propositions, saint^Thomas et saint Antonin !

Satan, venant en personne discuter en pleine Sorbonne sur le péché originel, n'aurait pas produit un effet plus diabolique. Le père fut invité — on sait ce qu'en pareil cas est V invite — à se rétracter. « Le bonhomme » s'exécuta de la façon la plus piteuse qui se puisse imaginer.

Sauf le respect dû à la mémoire de l'honnête P. Caffaro, on songe involontairement à Scapin,

confessant ses fourberies sous le bâton de son maître.

« Ne pouvant aller à la comédie — écrit-il — je m'étais trop fié aux gens qui m'avaient assuré qu'on les faisait en France, avec toute sorte de modération, et je m'abandonnais trop à des conjectures que je trouve présentement être fausses. >

Ce désaveu, que Bossuet qualifie « d'humble et de solennel », ne désavouait pas l'important; car ce qu'il fallait , c'était répudier non telle ou telle sorte de comédies, mais la comédie en général.

Le grand prélat, le grand orateur ne jugea point la chose de trop peu d'importance pour prendre la parole, et, « poussé par des personnes de piété et de cœur, en charge dans F Eglise, il laissa partir un écrit sur la comédie. »

Si Ton ne savait quel est, auteur de cette dissertation, et si l'on supprimait quelques actualités qui marquent la date, il serait impossible de deviner qu'elle a été composée, à trois années de distance de la représentation d'Athalie, par un prêtre fort au courant des mœurs de la cour et du siècle. C'est une consultation qui semble rédigée par un moine plongé dans l'ascétisme et fort ignorant du monde et des hommes !

Je ne blâme pas Bossuet d'avoir ainsi traité son

sujet. A rflon sens, TÉglise s'est trop relâchée des principes.

De même qu'elle dit : « Hors de mon sein, point de salut», elle devrait dire également : « Hors de mes règles, point de salut. » A force de tempérament et de faiblesses, on en arrive à faire croire que la formule de Tartuffe est juste : « Il est avec le ciel des accommodements. » .

Donc Bossuet est dans la vraie doctrine catholique, quand il demande que, pour tout divertissement, les chrétiens n'aient « que la parole de Jésus- Chrit se faisant entendre dans le cœur. »

« C'est de là — écrit-il — que naît dans les âmes pieuses, par la consolation du Saint-Esprit, l'effusion d'une joie divine ; un plaisir sublime, que le monde ne peut entendre, par le mépris de celui qui flatte les sens. Nul récit, nulle musique, nul chant ne tient devant ce plaisir : s'il faut, pour nous émouvoir, des spectacles, du sang répandu, de l'amour, que peut-on voir de plus beau et de plus touchant que la mort sanglante de Jésus- Christ et de ses martyrs; que ses conquêtes par toute la terre et le règne de sa vérité dans les cœurs ; que les flèches dont il les perce ; et que les chastes soupirs de son Église et des âmes qu'il a gagnées, et qui courent après ses parfums? »

« Il ne faudrait donc que goûter ces douceurs célestes et cette manne cachée, pour fermer à jamais le théâtre, et faire dire à toute âme vraiment chrétienne : Les pécheurs, ceux qui aiment le monde, me racontent des fables, des mensonges et des inventions de leur esprit ; ou comme disent les Septante : « Ils me racontent, ils me proposent des plaisirs ; mais il n'y a rien là qui ressemble à votre loi : elle seule remplit les cœurs d'une joie qui , fondée sur la vérité , dure toujours » .

Et comme fin :

« Dieu renvoie les rois à sa loi , pour y apprendre leurs devoirs : « Qu'ils la lisent tous les jours de leur vie; qu'ils la méditent nuit et jour comme un David; "qu'ils s'endorment entre ses bras, et qu'ils s'entretiennent avec elle en s'éveillant comme un Salomon » ; pour les instructions du théâtre, la touche en est trop légère, et il n'y a rien de moins sérieux, puisque l'homme y fait à la fois un jeu de ses vices, et un amusement de la vertu. »

En apprenant l'Histoire, j'ai ouï dire que David employait ses nuits à autre chose qu'à méditer la loi de Dieu, et que Salomon dormait dans d'autres bras que ceux de ladite loi ; mais ce sont des chicanes à dédaigner, et nous recon-

naissons sans peine que Bossuet a parlé tout à fait en prêtre, en saint homme. On reconnaît à cet exclusivisme le rigide directeur qui déclarait Télémaque un roman indigne, non-seulement d'un évêque, mais d'un prêtre et d'un chrétien. A pareil langage, qu'y a-t-il, je le demande, à répliquer? C'est à prendre. . . ou à laisser.

Cependant, accomplissant sa mission, Bossuet développe in extenso des réûexions tendant à démontrer, par exemple :

!•* Que les mariages des théâtres sont sensuels et paraissent scandaleux aux vrais chrétiens ;

2"* Qu'il faut craindre, en assistant aux comédieS; non-seulement le mal qu'on y fait, mais encore le scandale qu'on y donne ;

3"* Que les canons de l'Église défendant les spectacles aux ecclésiastiques, s'appliquent à tous les catholiques ;

4*" Que saint Thomas n'est pas partisan des spectacles non plus que saint Ambroise, saint Jérôme, saint Basile, et plusieurs autres saints;

5« Que l'on trouve toujours unis ces quatre mots : ludicra, jooularia, turpia, obscœna^ c'est-à-dire « les discours plaisans, les discours bouffons, les discours malhonnêtes, les discours sales » ;

6"* Que la concupiscence est répandue par la comédie dans tous les sens.

Molière a résumé la question en une seule phrase, et il me semble avoir, sans être grand docteur en théologie, dit en quelques mots très-clairs tout ce qu'il fallait dire (1) :

€ J*avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre; et, si Ton veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste. >

Voilà qui est parlé en homme plein de logique, et, continuant en homme sage, Molière ajoute :

« Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine, et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. »

De quoi l'on pourrait rapprocher les conseils de Philinte :

Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages. Elle veut aux mortels trop de perfection.

(1) Préface de Tartuffe

Du théologien ou du philosophe, qui est dans la vérité pratique, dans la mesure du raisonnable?

Pourtant, encore un coup, Bossuet était dans son rôle, — chacun en a un à jouer ici bas — en exhortant les chrétiens à rejeter tout ce qui ne regarde pas directement Dieu et le salut.

Seulement, si Ton- veut abolir toutBs les inutilités mondaines, il serait bon que Messieurs les ecclésiastiques commençassent!

Après avoir, avec l'autorité de Bossuet, anathématisé les spectacles, M. Louis Veuillot cherche à enlever aux purificateurs du théâtre Tillusion qu'ils nourrissent d'en faire une chaire de morale.

Il y a longtemps que M. Veuillot a commencé cette entreprise, et le pauvre Ponsard — dont le sort m'attend — n'est pas sorti sans lésions graves d'une rencontre polémique sur ce terrain, en 1852.

Alexandre Dumas fils, pour lequel, si je ne m'abuse, M. Veuillot professe la sympathie due à un homme d'un aussi grand talent, trouvera-t-il grâce devant le pourfendeur des Augier et des Ponsard?

Voici ce que, dans sa préface du Fils naturel, M. Dumas écrit :

4â MOLIÈRE ET BOSSUET

« Un art qui, pour nous en tenir à la France, a produit Polyeucte, Athalie, Tartuffe et le Mariage de Figaro, est un art civilisateur au premier chef, dont la portée est incalculable, quand il a pour base la vérité, pour but la morale, pour auditoire le monde entier ; et c est le monde entier qui nous écoute aujourd'hui. i>

Et plus loin :

c Le théâtre n'est pas le but, ce n'est que le moyen. L'homme moral est déterminé, Thomme social est à faire. L'œuvre qui ferait, pour le bien, ce que Tarthffe a fait contre le mal, à talent égal, serait supérieure à Tartuffe, Par la comédie, par la tragédie, par le drame, joar la bouffonnerie, dans la forme qui nous conviendra le mieux, inaugurons donc le Théâtre utile. »

Utile ! Le même mot d'ordre avait été^ donné par Victor Hugo dans l'admirable livre qu'il a consacré à William Shakspeare :

a Ah ! esprits ! soyez utiles ! servez à quelque chose. Ne faites pas les dégoûtés quand il s'agit d'être efficaces et bons. L'art pour Tart peut être beau, mais l'art pour le progrès est plus beau encore . »

« Être utile, ce n'est qu'être utile ; être beau, ce n'est qu'être beau ; être utile et beau, c'est être

sublime. C'est ce que sont saint Paul au premier siècle, Tacite et Juvénal au deuxième, Dante au treizième, Shakspeare au seizième, Milton et Molière au dix-septième (1). »

Tous les penseurs cherchent à maintenir ou à ramener le théâtre dans cette voie de la moralisation.

M. Emile de Girardin, dans la préface du Supplice d'une femme, s'écrie : « Ne serait-il pas temps de mettre le public en face de luimême et de l'obliger de se regarder et de se scruter?»

George Sand, dont M. Veuillot juge trop rigoureusement un drame philosophique sur Molière, George Sand ne conçoit le théâtre que comme moyen d'éducation populaire et non comme un divertissement.

€ Le théâtre, qui fut inventé pour résumer les manifestations de tous les arts sous toutes les formes, et qui a le privilège de rassembler des masses appelées à partager les mêmes émotions, est Texpression la plus complète et la plus saisissante du rêve de la vie, si essentiel apparemment à l'équilibre de la vie réelle. »

(1) William SbaJcspearCt livre Vï (Paris, 1864, Librairie internationale).

« Voilà pourquoi, mon cher Régnier (1), votre profession et la mienne sont sérieuses pour nous, quelque légères qu'elles paraissent. Du moment que nous regarderons le théâtre comme un enseignement dont les esprits élevés doivent profiter, en s'amusant sainement à des situations vraies, ou en partageant des émotion généreuses, rieri ne sera trop beau, ni trop bon pour ce sanctuaire de l'idéal. »

L'auteur des Effrontés et du Fils de Giboyer^ analyse ainsi l'action morale du théâtre:

« Vous souvenez-vous des belles expériences de M. Flourens sur la vie des os ? Il a démontré qu'ils se renouvelaient incessamment en les soumettant à l'action d'une alimentation colorante. Ne pourraît-on pas appeler la littérature l'alimentation colorante de l'esprit public ? Et la partie la plus active sinon la plus nutritive de la littérature, n'est-ce pas le théâtre ? Les ennemis de l'émancipation intellectuelle lui ont déclaré une guerre spéciale, et je ne veux pas d'autre preuve de son efficacité. i>

« Singulière contradiction que j'observe chez

(1) Sociétaire retiré de la Comédie Française et Chevalier de la Légion d'honneur.

la plupart de ceux qui parlent de la comédie ! Ils

lui concèdent pleinement la puissance de faire le mal ; ils lui refusent celle de faire le bien. Il faudrait choisir cependant et les lui reconnaître ou les lui dénier toutes deux. Ses adversaires disent qu'elle n'a jamais corrigé personne; soit, mais pour être logiques et justes, ils devraient ajouter qu'elle n'a jamais perverti personne non plus ; auquel cas elle serait simplement un jeu innocent, un divertissement puéril. »

Et M. Vacquerie (1) :

« C'est là l'œuvre immense des représentations théâtrales de nous arracher à nos affaires, à nos soucis, à notre maladie,- à notre bourse et à notre peau, et de nous remuer jusqu'au fond des entrailles pour des misères qui ne sont pas les nôtres . Générosité de l'homme , magnanime abandon de soi-même, sacrifice des joies et des douleurs égoïstes, dévouement de la pensée, effusion d'une foule dans autrui, tels sont les vrais noms du théâtre.

« Le drame, c'est l'idée en action.

« Quand le poète dramatique veut enseigner une vérité, il ne fait pas comme le philosophe.

(1) Proûls et GrimaceSy Paris, Pagnerre.

il ne la dit pas , il ne Tinsinae pas phrase à phrase, il ne la persuade pas laborieusement et froidement, il ne la démontre pas, — il la montre.

« 11 la fait action, il la fait homme ou femme, il la jette, palpitante, devant la foule; il la fait marcher, chanter, crier, rire, pleurer, se tordre les bras, sur une scène rayonnante.

« Le drame, c'est la philosophie vivante et saignante. La scène est la butte glorieuse et douloureuse où viennent, en chair et en os, pousser le cri suprême et achever leur passion toutes les vérités que doit diviniser Tavenir.

« Le théâtre, c'est le Golgotha de Tidée.

« Faire des hommes! œuvre inouïe. Avoir, comme Dieu, ses créatures; ajouter ses visions aux histoires ; faire coudoyer les grands hommes par ses imaginations ; dire à Sésostris et à Gharlemagne : Faites de la place à Hamlet; rangezvous, voici Ruy-Blas!

« L'idée ayant un corps, tous la voient.

« Descartes est forcé de trier ses élèves, il ne s'adresse qu'à un petit nombre, n'admet que des esprits préparés par de longues études, et les prend un à un ; Molière accepte tout le monde, tous lui sont bons ; il ramasse pêle-mêle l'ignorant et le savant, le-portefaix et le[porte-flambeau ;

il prend son public à même le peuple, il fait ruisseler la rue dans la salle.

« De là, une force énorme au service de la civilisatioa. De là, une propagande deux fois toutepuissaAte ; universelle, puisqu'elle ne demande pas même qu'on sache lire; irrésistible, puisqu'elle saisit l'homme par l'émotion.

« Platon discute avec les individus; Eschyle passionne les masses.

« Le poète est dans le drame comme Dieu dans la création. »

Mais, tous ces Josse du théâtre et, avec eux tous les critiques les moins suspects de libre-pensée, auront beau dire, M. Veuillot n'en persévérera pas moins à penser qu'il n'y a que les crédules et les sceptiques qui s'évertuent à démontrer Tutilité morale du théâtre. Il se cramponnera donc de plus en plus à la doctrine de Bossuet, et ne démordra pas du programme de l'évêque de Meaux : excommunication des comédiens, suppression des spectacles.

M. Veuillot n'a-t-il pas réclamé cette dernière mesure en 1852, et demandé « qu'une main APPLAUDIE traitât la scène avec la même justice que la presse » ?

Le journaliste et le prédicateur sont dans la logique de leur foi.

Cependant, ce qu'ils ne pourront effacer de Thistoire, c'est ce fait piquant et d'une opposition comique avec l'attitude deBossuet et de Mi Veuil-. lot : saint Ghrysostôme voulait toujours avoir sous son chevet les comédies d'Aristophane !

Moltus est ut scandai uin oriulur quam ut Veritas relioquatur.

Mieux vaut faire éclater le scandale que trahir la vérité.

Saint Grégoire.

A la chaire de la morale comique, M. Louis Veuillot oppose la chaire de la morale évangélique.

Le parallèle est-il de bonne guerre ?

Pour combattre Molière — car n'oubliez pas que la glorification de la chaire chrétienne et de ses plus éloquents interprètes, comme Bourdaloue, n'a point ici d'autre raison ni d'autre but — , M. Louis

Veuillot emploie des raisonnemens qui rappellent singulièrement celui que M. Prudhomme tenait au sujet de Napoléon P : « Si Bonaparte n'avait pas eu d'ambition et qu'il fût resté capitaine d'artillerie, il ne serait pag mort en exil sur le rocher de Sainte-Hélène... »

Le rédacteur en cjief de Y Univers ne se borne pas, en effet, à prouver que Molière est un méchant écrivain et un corrupteur, il lui reproche d'avoir été comédien et auteur dramatique. Il est évident que si Molière n'avait pas composé et joué des comédies, et qu'il eût prêché des sermons, il ne serait pas un objet de scandale pour les vrais chrétiens. ,

Mais il faut prendre la dialectique de M. Louis Veuillot telle qu'elle est, et contempler avec lui la chaire catholique dans notre pays.

Quand on a dans son camp les Bossuet , les Bourdaloue, les Fléchier, les Massillon, on semble inexpugnable.

Et pourtant, il y a quelques ripostes à opposer au ferrailleur de la sainte cause.

L'art dramatique est, de l'aveu de tous ceux qui ont le sens de l'esthétique, le plus difficile de tous les arts. Pour conquérir le succès au théâtre, il est nécessaire de réunir tant d'éléments divers ! Il s'agit d'abord de trouver un

sujet qui .soit de nature à intéresser le public ; puis il le faut développer de telle façon que l'attention soit constamment captivée ; dessiner en plein relief, mettre en pleine lumière des caractères vrais, des types curieux; faire agir, vivre des personnages intéressants; ne jamais laisser languir Taction ; soutenir sans relâche Tattrait du dialogue; être compris de tous, non par suite de la réflexion, mais sur-le-champ, car Tinstant où Taçteur parle est déjà loin, quand les mots arrivent à Toreille deTauditeur, et l'un de ces mots, perdu pour le spectateur entraîne souvent avec lui le fil de rintrigue. A Thabile choix du fond doit s'ajouter la beauté de la forme. Des vers d'un tour heureux pour des pensées saisissantes.

Pour interpréter l'œuvre, il faut des artistes dont le jeu ne trahisse pas les intentions du poète.

La mise en scène est aussi une importante affaire.

Et le public!

Il se compose de gens de toutes castes, de toutes conditions, d'intelligences diverses , ayant acheté le droit de blâmer comme de louer, voulant s'amuser pour leur argent , plus ou moins sympathiques à Fauteur, bien ou mal prévenus en faveur de la pièce, plus ou moins dispos, sui-

vant leur digestion, T esprit plus ou moins attentif et plus ou moins accommodant, suivant la place où ils se trouvent, leur voisinage et le caprice de leur imagination.

L'auteur dramatique a à lutter contre tant d'obstacles , à surmonter tant de difficultés , à conquérir tant d'adversaires, à remuer tant d'indifférents, • à satisfaire tant d'exigences !

Énumérons en regard les adjuvants du prédicateur, et considérons la situation privilégiée que le sacerdoce lui crée.

L'orateur, dans la chaire, n'est pas un homme, c'est un prêtre ; c'est le représentant de Dieu sur la terre, l'organe du Tout-Puissaiït. Ce qu'il apporte, ce n'est pas sa parole, c'est la parole de Dieu.

En réalité , le sujet qu'il traite échappe à la contradiction et sa personne à la critique. Il expose la controverse ; mais la discussion, à proprement parler, ne saurait exister : son thème immuable est l'affirmation de la Trinité, des mystères et de l'Éghse.

Il ne propose pas, il impose.

Et quel vaste champ pour la pensée, quels horizons splendides pour l'imagination !

Le chaos, la création, les éblouissements de la

lumière, les merveilles de la nature, Timmensité de la mer, la fécondité de la terre, les étonnements de la génération, la diversité des races, la vie, la mort, et l'au-delà, c'est-à-dire ou le néant ou l'immortalité, avec les terreurs du jugement dernier.

Dieu , la plante , la fleur, le fleuve , l'Océan, l'animal, le ver aussi bien que le lion, l'homme et la femme.

Et, comme sources inépuisables, l'Ancien et le Nouveau Testament, c'est-à-dire l'histoire des temps bibliques , des patriarches fameux et de l'Homme-Dieu !

Comme cadre, le prédicateur a la vieille basilique,* aux voûtes profondes, élevées, sonores, éclairées des rayons du soleil, colorées par les vitraux, tout embaumées d'encens ; il a l'église modeste du hameau, image de la crèche, berceau du Christ.

Au-dessous de lui, une foule impressionnée par le milieu, recueillie, ou du moins respectueuse, qu'il domine de toute la hauteur de son caractère sacerdotal et de son autorité dogmatique. Simples d'esprits ou savants , grands ou petits , tous figurent au même titre dans le sanctuaire. Ce n'est pas un auditoire, c'est une famille; ce ne sont pas des juges, ce sont des pénitents.

C'est un troupeau qui obéit au pasteur ; toutes les volontés abdiquent, tous les fronts se courbent. Le prédicateur commence par la prière et finit par la bénédiction. Il évoque Dieu et ouvre les portes de Téternité devant les fidèles prosternés.

Avec de tels moyens, dans de telles conditions, armé d'une telle force, il faut être nul pour n'être pas supportable ; bien médiocre, pour n'être pas accepté ; le talent en est rehaussé ; pour le génie, il brille dans la chaire comme ailleurs, car c'est le propre du génie de s'affirmer dans quelque sphère qu'il se produise, mais il n'en est que plus éclatant encore.

A égalité de puissance intellectuelle, il y a entre un Bossufet et un Molière — mettons un Corneille, s'il vous plaît mieux — la différence des difficultés vaincues.

Quant aux résultats moraux obtenus par la chaire, doive M. Louis Veuillot bondir de colère à cette assertion, je n'hésite pas à déclarer que Corneille, Racine et Molière ont plus fait et font plus pour la moralisation que Bossuet, Bourdaloue et Massillon.

Qui lit aujourd'hui les sermons de ces orateurs sacrés ? Les séminaristes, nombre de prêtres —

pas tous — quelques lettrés (l),et un catholique sur mille,., tout au plus.

Au lycée, on commente quelques oraisons funèbres, un ou deux sermons ; on débite quelques fragments oratoires, puis en voilà pour toute la vie. Les affaires, les soucis, Tirréligion, ne laissent plus le loisir ou la volonté de reprendre les recueils compactes de l'éloquence religieuse, qui reste ainsi peu féconde.

On relit incontestablement davantage les maîtres de la scène française ; on voit jouer souvent leurs œuvres ; on en entend parler fréquemment ; les commentaires qu'on en fait ont pour principal objet d'en dégager les enseignements les plus salutaires. Admettons même qu'on exagère ou travestisse les intentions de Molière, on a pu toutefois écrire de nombreux volumes à l'aida des réflexions philosophiques qui se dégagent de ses comédies (2).

Voilà pour là morale bien plus d'instituteurs laïques et profanes que la religion n'a de prédicants.

(1) Bourdaloue est aujourd'hui négligé mémo par les lettrés qui- ont le mieux étudié les mœurs et la littérature du dix-septième siècle. (Feugère.)

(2) Un entre autres à signaler : la Morale de Molière, par M. Jeannel.

Et si M. Louis Veuillot était tenté d'abuser de Téclat qu'a eu la chaire au X VIP siècle, je lui demanderais si de nos jours Tauteur des Idées de M"^^ Aubray n'est pas un moraliste plus écouté que les orateurs du dernier Carême (1).

Il est de mauvaise foi, ou plutôt c'est se moquer du monde, de prétendre comme Voltaire que Molière a corrigé plus de défauts à la cour, lui seul, que tous les prédicateurs ensemble. Corriger ! on

corrige peu, hélas! pas plus par la chaire

religieuse que par la chaire satirique. Le nombre des convergions par les sermons est restreint ; M. Veuillot ne le niera pas.

Massillon, qui pourtant passe pour avoir fait des conversions soudaines, déclarait lui-même qu'il croyait peu « à ces miracles qui, dans un clin d'œil, changent la face des choses, qui plantent, qui arrachent, qui détruisent, qui édifient du premier coup. Abus ! mon cher auditeur, ajoutait-il, la conversion est d'ordinaire un miracle lent, tardif, le fruit des soucis, des troubles, des frayeurs et des inquiétudes amères. »

L'histoire n'est-elle pas là pour indiquer la

(1) L*exemple des conférences de Notre-Dame n'infirme point cette assertion. « C'est un exemple unique et un auditoire unique, » dit l'abbé Bautain.

marche de Fesprit religieux? Quelle semence avait jetée la parole des grands prédicateurs qui ont précédé Massillon ? Quelle récolte avaient-ils déjà faite ? La duchesse d'Orléans, mère du Régent, le constate en juillet 1699: « Rien n'est plus rare en France que la foi chrétienne. »

Le carnaval impie de la Régence suit les retraites prêchées par tous ces célèbres apôtres.

C'est en vain que Bossuet, à propos de Molière, a rappelé la parole terrifiante de Celui qui a dit : a Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » Les convives de Philippe d'Orléans ont répondu à cette menace par les gaietés de l'ivresse, par les chansons d'amour, et l'avertissement du prophète a été étouffé par les échos joyeux du Palais- Royal.

Quel exemple donne ce Louis XV, dont le Petit Carême avait salué la royale enfance de « chastes promesses » et de. vœux singulièrement déçus !

La chaire comique a plus d'efficace, et ce que Voltaire eût plus justement affirmé — lui, mieux que personne, — c'est le bénéfice que la philosophie tira de la prédication dramatique. Avec ses tragédies, mortes aujourd'hui. Voltaire a plus conquis de lecteurs à l'Encyclopédie que tous les prêtres n'ont ramené d'enfants prodigues au pape

Benoît XIV, lequel, d'ailleurs, acceptait sans penser à mal l'ironique dédicace de Mahomet,

Mieux vaut le bien qu'on fait que celui qu'on pourrait faire.

Or, entre d'honnêtes mains, le théâtre e* l'agent le plus puissant de moralisation. Les Horaces lutteraient contre les chansonnettes des cafés-concerts bien plus heureusement que la plus éloquente paraphrase des Saintes Ecritures sur le danger des divertissements profanes.

Je ne demande pas qu'on transforme les Églises en salles de spectacle, ni qu'on renverse les chaires pour planter à leur place des décors ; je supplie simplement qu'on ne lance pas la pioche contre la maison de Molière : c'est une école.

Le prêtre dans la chaire.

L'auteur dramatique, vraiment digne de ce titre, à la Comédie Française.

Tel est le parallèle qu'au point de vue général il est permis de faire entre la chaire et le théâtre. Par le particulier, il n'est point impossible de trouver quelques points aussi faibles dans la pratique du sermon que dans celle de la comédie.

M. Louis Veuillot l'a voulu : qu'il porte la peine et le péché de ces audacieuses assimilations.

J'ai dit que l'auditoire du prédicateur était recueilli.

Il le doit paraître tout au moins ; mais si Ton entre quelque peu dans les petits mystères mondains de la société qui fournit les habitués du prédicateur, on relèverait certains détails médiocrement édifiants. L'atmosphère qui entoure la chaire catholique n'est point pure de ces miasmes que les dévots considèrent comme mortels dans les salles de théâtre ; j'entends : la curiosité, la mode, l'inattention, le scandale.

« Etait-ce bien pour plaire à Dieu, écrit M. Feu-gère dans son Étude sur Bourdaloue (1), que les courtisans se pressaient dans la chapelle de Versailles, le visage tourné, non pas vers l'autel du Seigneur, mais vers la tribune du Roi? Les courtisans de Louis XIV, réunis dans le sanctuaire de Dieu, semblaient adorer le roi de la terre et tournaient le dos au roi du ciel (2). Les jeudis et les dimanches, quand le prince devait assister au salut, les tribunes étaient « bordées de dames, i> et, sous prétexte délire dans leurs Heures, « elles avaient toutes de petites bougies devant elles pour les faire connaître et remarquer, d Mais t près-

* (1) Couronnée par rAcadémie française et publiée chez Didier. 2« édition, 1875..

(2) Voyez La Bruyère, i)e /a Cour. Voyez aussi les intéressantes conférences de M. Ch. Gidel, réunies en un volume sous ce titre : Les Français da XVIU sièch^ p. 215 sqq.

que aucune ne s'y trouvait, quand on savait de bonne heure qu'il n'y viendrait pas. » Louis XIV lui-même put bien s'en convaincre, le jour où, « toutes les dames placées et attendant le roi, i> Brissac, major des gardes du corps, leur joua ce plaisant tour de paraître tout à coup à la tribune et de crier bien haut : « Gardes du roi, retirezvous ; le roi ne viendra pas. » — Aussitôt, murmures tout bas entre les femmes ; lespetites bougies s'éteignent, et les voilà toutes parties, excepté trois ou quatre. Là-dessus arrive le roi qui, bien étonné de ne point voir de dames remplir les tribunes, demanda par quelle aventure il n'y avait personne. Au sortir du salut, Brissac lui conta ce qu'il avait fait, non sans s'espacer sur la piété des dames de la cour. Le roi en rit beaucoup, et tout ce qui raccompagnait. L'histoire s'en répandit incontinent après ; toutes ces femmes auraient voulu l'étrangler (1). »

Eh mais ! on s'amusait assez dans la chapelle royale,- et ces tribunes « bordées de dames », ces petites bougies allumées, ces grimaces pour être vu, ont une analogie piquante avec les loges, les chandelles et les manèges de la comédie.

(1) Saint-Simon. VI, c. x.

Scènes assez profanes également à la chapelle des Tuileries.

« J'avais grande envie, dit Madame de Sévigné, de me jeter dans 7e Bourdaloue^ mais l'impossibilité m*en a ôté le goût; les /açuais y étaient dès le mercredi, et la presse était à mourir. »

Des laquais faisant la queue !

Et en un autre endroit : « Le père Bourdaloue prêche divinement bien aux Tuileries. Nous nous trompions dans la pensée qu'il ne jouerait bien que dans son tripot \ il passe infiniment tout ce que nous avons ouï. »

Le tripot, cela signifiait la maison professe !

Quel respect pour les choses du culte et pour les personnes sacrées !

Madame deSévigné est, il est vrai, la coupable, mais quand la reine de Tépistolat parlait ainsi de l'apostolat; que devaient penser et dire les femmes du monde douées d'un style encore moins châtié !

Le Bourdaloue ! Le jésuite est traité comme un acteur.

Cela fait un heureux pendant ru... un Molière de Bossuet.

A Saint-Sulpice, même brouhaha que dans une salle de spectacle.

On sait l'exclamation du prince de Gondé:

comme la foule qui encombrait l'église faisait un

tapage d'enfer, Gondé, en voyant Bourdaloue apparaître en chaire, s'écria :

Œ Silence ! voici l'ennemi ! »

Le mot — c'est un mot — est flatteur pour le talent de l'orateur, mais est-il en situation dans le saint lieu, et ne sent-il pas quelque peu l'odeur du parterre parisien?

Le jour de Noël 1671, M"Me Sévigné écrit :

^ Je m'en vais en Bourdaloue ; on dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens . »

Et M"^* de Termes trouvait même qu'il les dépeignait très-bien : « Pour ses portraits il est inimitable, et les prédicateurs, qui l'ont voulu copier sur cela, n'ont fait que des marmousets. »

Bourdaloue créa même la mode dans les prédications, comme pour les coiffures. L'abbé d'Olivet dit : « Je me souviens que dans ma jeunesse c'était la fureur des prédicateurs de faire des caractères : tout est mode en France. »

Et puisque ce mot de mode vient sous notre plume, révélons, à ceux qui l'ignorent, la tenue des femmes qui se pressaient autour de la chaire. Bossuet se plaint qu'à la comédie les assistants donnent du scandale... Entrons dans les églises et soyons ce qui se passe au dix-septième siècle (1).

(1) Feugère. Page 453.

LA GHAIRi; 63

tu Elles sont remplies ; mais, à considérer les costumes et les toilettes, les visages et la tenue des assistants, se croirait-on dans le lieu saint? Les dames y paraissent « avec toutes les marques de leur vanité, avec tout l'étalage de leur luxe, et, ce qui est inséparable, avec toute Tenflure de leur orgueil (1)... Elles s'y distinguent par leurs délicatesses ; elles y affectent des rangs que l'esprit ambitieux du siècle y a érigés en de prétendus droits, et s'y font rendre des services dont elles sauraient bien se passer dans le palais d'un prince de la terre (2)... Elles y viennent pourvoir et s'y faire voir, pour se donner en spectacle, parées comme des idoles (3)... Ce sont des immodesties dont les plus infidèles mahométi^ns ne seraient pas' capables dans leurs mosquées (4)... » En vain les évêques à plusieurs reprises, en vain le pape lui-même menacèrent d'excommunication les femmes qui venaient à l'église et se présentaient aux sacrements « les bras et la gorge nus (5) », les

(1) Carême. 2o sermon pour le mercredi des Gendres, l""** parlie.

(fi) Carême. Lundi de la 4^ semaine, sur le Sacrifice de la messe.

(8) Essai d'Octave du Saint-Sacrement. 2« jour.

(4) Second Avent. 2* dim., sur Je Respect humain^ 2e partie.

(5) Voyez P. Clément, La Poiioe sous Louis XIV, c. m, p.88sqq.

censures ecclésiastiques ne suffirent pas. L'abus en vint à ce point que des femmes ne craignirent pas de se montrer au pied des autels avec un masque. L'autorité séculière voulut mettre un terme à ces scandales : des peines furent édictées contre les femmes qui paraîtraient à l'église dans un costume inconvenant ; une surveillance vigilante fut exercée, et Torgueilleuse madame de Grignan eut un jour cette humiliation, qu'un commissaire la menaça de payer l'amende (1). »

« Encore, si Ton ne déshonorait le plus saint des mystères que par de simples dissipations et de simples immodesties; mais, jusque dans le sanctuaire, à quelles abominations n'en vient-on pas ! quel discours y tient-on ! quels sentiments y conçoit- on! » (2)

« Pour quelques âmes pieuses qui cherchent à s'instruire dans une prédication, cent autres s'y trouvent, parce qu'ils doivent y rencontrer tels ou telles, et que c'est là, à certains jours et à certains temps,. comme le rendez-vous public. » (3)

(1) Pendant un des séjours qu'elle fit à Paris, en avril 1678. Voyez lettre de madame de Sennoville à Bussy, du 25 avril 1678, et la réponse de Bussy, du 28 avril suivant. ( Correspondance de Roger de Rabutin, t. IV, p. 97 et 99.)

(2) Exhortations sur le Reniement c?e sa/fl^ Pierre, !'• partie.

(3) Dominicales. Sur la Parole de Dieu, 1" partie.

Le temple du Très-Haut est devenu « un terme d'assignation et de rendez- vous ».

Il serait fastidieux et par trop malicieux de multiplier les citations. Il suffit d* avoir montré que le théâtre n'est pas le seul lieu où la frivolité, les passions et la légèreté humaines se font jour. Suivant l'expression pittoresque du cardinal de Retz, il y avait, au XVIP siècle, dans l'église, « un salmigondis perpétuel de dévotion et de péché » , et c'est Bourdaloue qui infligera à Bossuet la suprême réplique (1) :

« 11 est quelquefois aussi dangereux, pour une femme chrétienne ou plutôt pour une femme mondaine, de paraître au sacrifice que dans les cercles et les assemblées du monde. »

Quant aux prédicateurs eux-mêmes, laissant de côté les plaisants comme le Petit-Père André, que l'esprit de parti seul consentirait à prendre comme exemples, nous saluons avec respect leur génie et nous admirons sincèrement leurs mâles accents.

Oui, c'est encore dans la chaire qu'il y a eu le plus de courage contre la dépravation générale. Bourdaloue et Mascaron, plus que Bossuet et Massilion, méritent cet hommage.

(1) Carême. Sacrifice de la mehue, lundi de la 4* semaine.

Et pourtant encore, que de formules dépassant les nécessités de la politesse et de Tétiquette !

Dans son sermon sur les Devoirs des rois, Bossuet, parlant devant Louis XIV et venant d'achever le portrait — flatté — de Salomon, disait :

« Tel était le roi Salomon. Ne disons pas, chrétiens, ce que nous pensons de Louis-Âuguste ; et, retenant en nos cœurs les louanges que nous donnons à sa conduite ^ faisons quelque chose qui soit plus digne de ce lieu ; tournons^nous au Dieu des armées , et faisons une prière pour notre roi.»

La conduite de Louis, à cette époque... il eût mieux valu n'en pas parler.

Bourdaloue, rAIoeste de la chaire, s'exprime ainsi dans l'exorde du sermon sur le Jugement dernier :

« Je n'ai ni le zèle , ni l'éloquence de saint Paul ; mais aussi j'ai F avantage de parler devant un roi chrétien et très-chrétien ^ devant un roi docile aux vérités de la religion, et disposé nonseulement à les écouter, mais encore à en pro* ûter. »

« Disposé à en profiter ! » — Hum ! — Après

avoir reçu ce compliment, Louis XIV rentrait dans ses appartements, où il trouvait réunies, dans une scandaleuse promiscuité, la maîtresse, la femme adultère et Tépouse, ou bien s'en allait aider Julien Clément, Taccoucheur de madame de Montespan (1).

Voilà qui adoucit ma rancune contre Molière, d'avoir écrit cette vilaine et trop charmante polissonnerie qui a nom « AmpbitrYon*y> .

Même dans la prédication fameuse où Mascaron osa menacer Louis XIV de la vengeance de Jésus-Christ, l'interprète de Dieu abaissait son inspirateur devant la Majesté humaine : « Si le respect que j'ai pour vous, Sire, ne me permet de dire la vérité que sous des enveloppes , il faut que vous ayez plus de pénétration que je n'ai de hardiesse. »

Des « enveloppes à la yérité ! » Un prêtre , dans « la chaire de vérité ! »

On peut donc excuser le comédien si son langage sur le théâtre n'était point assez austère! Et n'est-ce pas, impressionné, révolté dans sa conscience, que Sismondi a cru devoir pousser la

(l)^Voyez Capefigueri^es Reines de la Muin-Gâuche. (Paris, Amyot.j

es MOLIÈRE ET BOSSUET

sévérité jusqu'à dire que « jamais Louis XIV n entendit sortir de la bouche des prédicateurs un conseil, jamais une exhortation à Thumilité ; rien enfin autre chose que les accents de F adulation, »

Ce jugement est trop rigoureux ; nous l'avons reconnu, et nous le répétons loyalement, nous qui écrivons cette défense par équité pour Molière, et non en haine de la religion.

Ce que M, Veuillot devrait nous accorder, en loyale revanche, c'est que la chaire n'a pas beaucoup plus d'efficace que le théâtre.

En effet, Louis XIV fut sourd à la voix éloquente de Bossuet, au moins sur le chapitre de la concupiscence .. . et des représentations dramatiques; Bourdaloue dut aussi pendant longtemps se contenter d'espérer.

« Enfin, dites-vous, les prêtres l'emportèrent sur les courtisans, les maîtresses et les bouffons. » Ils l'emportèrent, alors que le Roi arrivait à la cinquantaine. La parole de Dieu a donc été singulièrement aidée par une loi que Dieu a édictée aussi : la loi d'affaiblissement des passions par Tàge et la décrépitude du corps. D'ailleurs Mme de Maintenon était une compensation au sacrifice accompli par le chrétien tardivement repentant.

Nous avons, au reste, sur ce point, le témoignage même de Louis XIV.

Le roi dit un jour à Massillon au sortir d'un de ses sermons : « Mon père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs : fen ai été fort content. Pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été très-mécontent de moi-même. »

A l'heure où le Roi, qui n'avait éprouvé en face des Bossuet et des Bourdaloue que le contentement du délicat, rentrait en lui-même sous l'action de la parole de Massillon, il avait plus de soixante ans !

Quand il devient vieux., .. le roi se fait ermite.

Omnis qui se exultât humiliabitur.

Évangile selon saint Luc, ch. 18.

Après avoir opposé la chaire à la comédie, M. Louis Veuillot appose le prêtre au comédien.

Encore un procédé facile d'exécution.

Quoi de remarquable que la vie du prêtre offre plus de moralité que celle de Tacteur ?

Quoi d'étonnant que le religieux serve Dieu uniquement. Quant au caractère, l'avantage doit aussi rester au premier, sans qu'il y ait là grand miracle.

Nous ne sommes point de ceux qui voyant

des brebis galeuses dans le troupeau des serviteurs de Dieu affectent de le déclarer pourri en

entier.

Le bon curé, surtout quand il joint à Taustérité des mœurs la tolérance évangélique, est l'objet de notre respect ; nous ne faisons nulle difficullé d'en convenir, bien que la pratique de la vie nous ait prouvé que la passion et le parti-pris ont l'avantage de ne blesser que les adversaires, tandis que la modération et l'impartialité contentent médiocrement les coreligionnaires.

Je rends donc hommage à ces évêques qui ont illustré l'Église et aussi la France.

Mais quand vous allez chercher ces hautes personnahtés pour rabaisser l'auteur dramatique, pour humilier notre Molière et l'écraser du dédain que ces prélats lui ont témoigné, je relève la tête que j'avais courbée devant le génie, je regarde l'homme bien en face, et lui dis, songeant à Jésus et au Pharisien :

« Toi qui méprises ton prochain, es-tu sans reproche? »

Sans reproche ! Tous les ennemis de Molière

ne sont certes point dans cet état d'innocence et

de grâce.

Ah ! Monsieur Veuillot, vous êtes fort habile. Sous prétexte qu'on avait opposé Bourdaloue à

Molière, vous vous êtes empressé de peindre — magnifiquement, je le reconnais — la belle figure de Bourdaloue.

Parbleu ! cette vie de Bourdaloue a une unité, une simplicité merveilleuses.

Sainte-Beuve a écrit avec raison : « Bourdaloue a, entr'autres choses, cela d'admirable qu'il n'a point et ne peut avoir de biographie. Il a été rhomme du Verbe évangélique. »

Là encore, mon maître, vous vous faites la partie trop belle !

Au comédien je vais, moi, comparer Tévéquo de Meaux et, quoique la besogne par vous imposée ne me convienne guère , je veux vous montrer que c'est un jeu dangereux que de remuer la vie privée des gens au bénéfice d'une cause, car les soutiens d'une cause honorable aussi ont le droit d'opposer personnalité à personnalité.

Plaçons donc devant notre objectif Bossue t, qui a été si froidement cruel pour le poète-comédien .

Représaille naturelle !

Bossuet entre dans la vie par une injustice. Il n'en est, à la vérité, que le complice inconscient. Mais on n'a noté nulle part qu'il l'eût regrettée ou réparée. Pour prendre possession de' son canoni-

74 MOLIÈRE ET BOSSLET

cat, il dépouilla uu coadjuteur. « Le Parlement, présidé par un oncle de Bossuet, rendit sans scrupule l'arrêt nécessaire (1). »

En voyant des bambins de treize ans pourvus d'uncanonicat, doive ce bambin devenir un Bossuet, on se rappelle les plaintes indignées de Bourdaloue.

Quelle autorité meilleure choisir que celle de l'adversaire de Molière, du collègue de Bossuet ?

Analysant le devoir des pères par rapport à la vocation de leurs enfants, il disait :

« A peine cet enfant est-il né, que l'Église est son partage; et Ton peut dire de lui, quoique dans un sens bien opposé, ce qui est écrit d'Isaïe, que dès le ventre de sa mère il est destiné à l'autel, non par une vocation divine, comme le prophète, mais par une vocation humaine. Ab utero vocabit me (Isaïe, 49). Vous diriez que cet abus ait désormais passé en loi, et que Dieu, avec, toute la supériorité de sa sagesse et de sa grâce, soit obligé de s'y assujettir... Quoi! il faudra que Dieu en passe par votre choix , et qu'il soit réduit, pour ainsi parler, à recevoir cet enfant aux plus saintes fonctions de TÉglise, parce que cela

(1) Paul Albert : La Littéraluro française. (Paris, Hachette.)

VOUS accommode, et que vous y trouvez voire compte? »

Et Bourdaloue ajoutait :

c On s'engage, s'il est besoin, dans les ordres sacrés. Je dis s'il est besoin : car, hors du besoin, on n'aurait garde d'y penser ; et vous entendez bien quel est ce besoin (1)... Il y a dans l'état ecclésiastique des degrés où l'on ne peut monter sans le sacerdoce. C'est une condition absolument requise pour obtenir tel bénéfice, et pour parvenir à telle dignité. Il faut donc entrer dans les ordres sacrés, et l'on y entre. Pourquoi? Est-ce pour avoir le précieux avantage d'offrir le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ ? C'est à quoi l'on ne pense guère ; et si le saint caractère n'était bon qu'à cela, on ne s'empresserait pas de le demander. Mais il peut servir à autre chose, et on ne le recherche que pour cette autre chose. Non-seulement on est prêtre avec ambition, mais on ne l'est que par ambition (2). »

Encore un coup, ce que je cite là n'est point pour incriminer Bossuet enfant, qui obéit et avait

(1) Dominicales, l^*^ dimanche après rÉpiphanîe. Sur le Devoir des pères, etc.

(2) Exhortations. Sur la Dignité et les Devoirs des prCtres, l*"» partie.

d'ailleurs la vocation ; mais ne vaut-il pas mieux être comédien par conviction que prêtre par cupidité?

Ce n'est pas tout : il y a un autre passage d*un sermon de Bourdaloue, qui est la plus terrible de toutes les accusations contre Tévêque de Meaux.

Ce passage, le voici :

« On poursuit les honneurs, même les plus saints, comme dus à sa naissance ; et, sans nul fondement que celui-là, on se croit bien établi, et même en droit de prétendre à tout. C'est assez d'avoir de la qualité pour aspirer à ce qu'il y a de plus éminent dans le sacerdoce. Moïse, remarque Philon le Juif, se voyant sur le point de mourir, n'osa jamais nommer un de ses proches, pour lui succéder dans l'honorable commission qu'il avait reçue de conduire le peuple . . • Mais l'ambitieux, bien plus éclairé, ou bien moins scrupuleux que Moïse, se destine sans hésiter pour successeur à qui il lui plaît, et fait valoir aussi bien que les enfants de Zébédée la proximité du sang, pour venir à bout de tous les desseins que lui suggère son ambition. Il n'est pas jusqu'aux dignités les plus sacrées, dont certains esprits du monde... ne continuent à dire aujour-

d'hui, mais avec bien plus de scandale, ce que disaient déjà, du temps de David, les premiers du peuple d'Israël : Allons, possédons le sanctuaire de Dieu comme notre héritage « Omnes principes eorum, qui dixerunt : Hereditate possideamus sanctuarium Dei (Ps. 82) », c'est un bénéfice qui depuis tant d'années est dans notre maison, et qu'il y faut conserver (1). »

Hélas! dans ce sermon, Bourdaloue a conté la triste histoire de Bossuet et de son neveu, l'abbé Bossuet, un casuiste médiocre, qui payait l'Opéra aux valets et aux femmes de chambre de sa bellesœur.

M. Louis Veuillot reproche à Molière les faveurs royales, et notamment la pension de mille livres que Louis XIV lui accorda à titre d' « excellent poète comique. »

Comment jugera-t-il la conduite de Bossuet se traînant moribond au palais de Versailles pour assurer à son neveu la succession de l'évêché de Meaux ?

Le prédicateur catholique, le prêtre mtlexible, condamnant le comédien aux larmes éternelles, n'a pas eu les scrupules du juif Moïse. Il a dési-

(1) Carême. Mercredi de la 2« semaine. Sur f Ambition, l^o partie.

gné un de ses proches pour lui succéder, et comme la désignation ne suffisait pas, qu'il fallait obtenir le bon plaisir du Roi, F Aigle de Meaux va, traînant Taile, jusqu'au nid où reposent les vieux amoureux, Louis et M°** de Maintenon.

Tenez! Monsieur Veuillot, j'hésite à raconter ces derniers jours du prêtre qui aurait dû se mieux préparer à paraître devant Dieu. C'est honteux et navrant à la fois. Et je vous le jure, je ne contribuerais pas à faire connaître de telles faiblesses, si vous n'aviez pas insulté violemment la mémoire de celui qui nous est cher, à nous, amis du génie comme de la piété.

Ah ! Molière est c flatteur, menteur, corrupteur. »

Regardez j Monsieur, regardez ailleurs que dans la conscience* des comédiens, et, j'en appelle à votre sincérité, quelque dur que soit l'aveu, répondez, Bossuet n'a-t-il pas flatté les puissants de la terre par intérêt ; n'a-t-il pas menti en donnant son neveu comme digne d'occuper son siège épiscopal ; n'a-t-il pas corrompu les autres prêtres en montrant l'exemple du népotisme le plus effronté?

Malheureusement pour Bossuet, son secrétaire particulier, Tabbé Le Dieu, nous a laissé des détails circonstanciés sur cette vilaine affaire, et

M. Veuillot ne contestera pas l'authenticité de cette relation, puisque, dans son livre, il s'appuie lui-même sur les dires de l'abbé Le Dieu.

Donc Bossuet, malade à Versailles, y est retenu par son neveu qui croit la présence de l'illustre prélat fort utile à ses intérêts. M"' de Mairitenon s'étonne de ce séjour obstiné^ et elle va jusqu'à dire au médecin Dodart, qui le rapporte à l'abbé Fleury : « Veut-il donc mourir à la Cour? » (1)

Quel cri du cœur d'une pieuse femme!

A la fin, on transporte Bossuet à Paris. Il y a du mieux dans son mal — c'était la pierre — . Logé rue Sainte-Anne, il peut faire quelques promenades au jardin des Tuileries. '

Et quel était le but de ces promenades ?

L'abbé Le Dieu nous l'indique :

« Il (Bossuet) nous disait qu'il éprouvait ses forces par les pentes douces, afin de s'accoutumer à monter et à descendre, pour se mettre en état d'aller chez le roi ».

Pour solliciter !

Pouah !

Sainte-Beuve a beau écrire : « Heureux qui au terme du voyage n'a pas à se reprocher de plus

(1) Sainte-Beuve.

grandes faiblesses ! » ; il a beau ajouter pour comble d'indulgence : < Celte idée de Versailles n'est point particulière alor's à Bossuet. L'escalier de Versailles ! Racine est mort peut-être de n'avoir plus l'espérance de le monter ; Bossuet en garde jusqu'à la fin la vision dorée et la perspective »; ce n'en est pas moins le triste soir de beaux jours.

La brigue ouvre la carrière de Bossuet enfant ; c'est par la brigue qu'il la termine, vieillard ordonné.

Et ce que Bossuet avait dirigé contre Molière se retourne contre lui-même : « Ni les beaux vers , ni les beaux chants — ajoutons : ni les beaux sermons — ne servent de rien devant Dieu, et il n'épargnera pas ceux qui, en quelque manière que ce soit, auront entretenu la convoitise. 1» Au surplus ; assez regardé dans l'àme de ce prédicateur de génie !

Je ne me complais pas, comme M. Veuillot, dans ces œuvres de démolition, de médisance, dans ces réquisitoires contre les glorieux maîtres de notre littérature.

Oublions donc les entrevues de Bossuet avec les maîtresses du roi, le rôle presque comique joué par lui entre ces femmes et l'amant royal qui le leurre de promesses de conversion ; les complaisances à l'égard de la veuve du bouffon Scar-

ron, payée fort cher par Louis XIV pour des services moins avouables que ceux de Molière ; oublions aussi la lutte si peu fraternelle avec Fénelon ; oui, oublions tout cela, pour nous absorber dans Tadmiration de ce beau langage, de ces belles évocations du Dieu des chrétiens, de ces panégjTiques grandioses qui ont fondé la gloire de Bossuet. Mais que les ennemis de Molière ne soient pas trop rigoureux pour le profane auteur dramalique, quand les oints du Seigneur et les princes de TÉglise ont tant besoin de la charitable indulgence des publicains encore assez humbles pour se frapper la poitrine sans mépriser ni injurier autrui.

Le Tartuffe a portù chez nous la comédie aussi haut qu'elle peut atteindre.

(Sainte-Beive, Pnrt-Royal^ livre III.)

Avant rétude de Tœuvre, M. Veuillot refait Thistoire de Fœuvre.

Le critique religieux est fort courroucé que Tartuffe ait pu être représenté avec l'agrément de Sa Majesté Catholique Louis le quatorzième, malgré l'archevêque et les curés de Paris, parmi lesquels Pierre Roulés, curé de Saint-Barthélémy, qui voulait tout simplement brûler Molière en chair et en os. Ce Roulés écrivait dans une re<-

quête au Roy glorieux au inonde : « Ce Molière est un homme ou plus tost un démon vestu de chair et habillé en homme, et le plus signalé impie et libertin qu'il fust jamais. » Aussi Texcellent, le charitable et pas flatteur abbé Roulés réclamait-il pour Molière « un dernier supplice exemplaire et public. »

M. Louis Veuillot, qui appelle cela : « crier publiquement au secours i>, ne peut pas se consoler que Louis XIV ait donné tort au curé.

Quelque chose de pis ! le comble de Tabomination !

Molière obtint, en même temps que Tautorisation de jouer Tartuffe, un canonicai de la chapelle royale de Vincennes pour le fils d'un médecin de ses amis. Le comédien suivait Texemple donné par le clergé, exemple fort apprécié par la famille Bossuet, et le Roi répondait « Amen ».

M. Louis Veuillot a, non imaginé, mais découvert, l'explication de cette condescendance du souverain : c'est encore dans « l'ami Bazin », car l'honorable rédacteur en chef de V Univers continue à ignorer tous les autres commentateurs de Molière, et les Taschereau, et les Moland, et les Paul Lacroix, et les Despois.

Donc « l'ami Bazin » — toujours de la meilleure foi du monde — n'a vu dans Tartuffe qu'une

plaisante représaille contre la dévotion rigoureuse et chagrine. M. Veuillot, trouvant là un argument dans son procès contre Molière, pour flatterie et corruption, s'empresse d'écrire : « Il plaisait à Louis XIV que les censeurs de ses amusements parussent ridicules à Paris comme à Versailles. »

Mais cet argument est à deux tranchants !

« Tartuffe i> a été joué pendant que Bossuet prêchait à la cour. La prédication du grand orateur n'avait donc même pas le pouvoir de rendre le Roi, sinon chaste, au moins respectueux.

Holà!

Soyez plus juste pour le monarque, vous, Monsieur, qui êtes le plus ardent champion de la légitimité, et rappelez-vous donc qu'en cette même année 1669, où a Tartuffe » parut à Paris, Louis XIV eut l'esprit « de se montrer roi et chrétien ^\ et cfe répondre à ses courtisans, blessés de la hardiesse de Mascaron : « Le prédicateur a fait son devoir, Messieurs ; souhaitons de faire le nôtre. »

Est-ce la parole d'un débauché qui veut ridiculiser ses censeurs? Non : Louis XIV mérite d'être jugé mieux que par « Tami Bazin » doublé de M. Veuillot.

J'ai idée que Louis XIV céda par d'autres rai-

sons tirées à la fois du cœur humain et de l'étude de la comédie elle-même.

Une anecdote citée par Taschereaa et une observation ingénieuse faite par lui à cette occasion, m'ont mis sur la trace de suppositions qui seront, je Tespère, considérées comme fondées.

Voici le récit de Taschereau, qui a pris l'anecdote dans rAo/2/2é/eBret, lequel affirme que l'abbé d'Olivet la rapporta souvent :

« Vers la fin de Tété de 1662, Molière suivait, on sa qualité de valet de chambre, le Roi qui se rendait à son armée en Lorraine^ Il travaillait déjà au Tartuffe, et, observateur profond j il trouva le germe de la première scène entre Orgon et Dorine dans une exclamation plaisante de Louis XIV. Accoutumé dans ses campagnes à ne faire qu'un repas le soir, le prince se disposait à se mettre à table un jour de Quatre-Temps. Il engagea son ancien précepteur, Péréfixe, évêqiie de Rhodez, à suivre son exemple; le prélat s'empressa de répondre , avec affectation, qu'il n'avait qu'une collation à faire un jour de vigile et de jeûne. Cette réponse excita de la part d'un des assistants un rire, qui, bien que retenu, n'avait point échappé au Roi. Lorsque l'évêque-fut sorti, il voulut savoir le molif. Le rieur lui répondit qu'il pouvait se tranquilliser sur le compte de M. de

Rhodez, et lui fît un détail exact de son dîner, auquel il avait assisté. A chaque mets recherché que le conteur faisait passer sur la table du prélat, le Roi s'écriait : Le pauvre homme ! et chaque fois, il prononçait ce mot d'un ton de voix différent qui le rendait plus comique.

« Dix-huit mois .après, à la représentation des trois premiers actes de Tartuffe, à Versailles, Louis XIV ne se rappelait plus qu'il eût part à cette scène. Molière l'en fît adroitement souvenir. Or^ cette circonstance, si frivole en apparence, en associant le prince à la gloire du poète, ne fut peutêtre pas étrangère à la détermination que celui-là prit plus tard d'autoriser la représentation de ce chef-d'œuvre malgré les menées d'une cabale puissante. ï>

Ce que Taschereau aurait peut-être dû ajouter, c'est que Louis XIV ressentit quelque dépit de voir les simagrées des hypocrites de religion, de discipline, et qu'à la satisfaction d'être un inspirateur, il joignait celle d'être un vengeur. Pourquoi le Roi n'aurait-il pas eu le désir défaire en collaboration des portraits tout comme Bourdaloue?

Mais-ce n'est pas seulement le pauvre homme que Molière prit à Louis XIV, il lui dût aussi le dénouement de la comédie, si fameux et à* tort

critiqué. Celte histoire de cassette et de papiers secrets confiés à Orgon par un criminel d*État, volés par Tartuffe, qui avait été mis dans la confidence, puis remis par lui au Roi, alîn de perdre Orgon et de s'attirer les bonnes grâces du souverain, me semble être une histoire vraie, contée par Louis XIV à son valet de chambre ou connue à la cour. Le Roi aura constaté là encore quelque infamie des faux dévots du temps, espions par intérêt , et il aura éprouvé un malin plaisir à voir transporter sur la scène ce trait dont il avait été indigné ; car les dehors de piété servant à cacher la délation sont ce qu'il y a de plus répugnant au monde.

Louis XIV ne crut pas être nuisible aux intérets de la religion, tout en servant ceux de l'Etat, quand il démasquait les hypocrites, quand il leur disait tout haut qu'il savait percer

« Des replis de leur cœur toutes les lâchetés »,

et qu'il en avait horreur.

Cette hypothèse, appuyée sur des bases soHdes, n'est-elle pas plus plausible que celle de « l'ami Bazin », adoptée par l'ennemi Veuillot?

Donc elle est représentée, la scandaleuse comédie !

M. Louis Veuillot en conteste le succès.

C'est une erreur. Et, sur ce point, le meilleur témoignage à opposer, pour le passé, à M. Veuillot, est celui d'un ennemi de Molière, l'auteur anonyme de la Critique de Tartuffe^ qui dit à propos de cette pièce :

Un si fameux succès ne lui fut jamais dû, Et s'il a réussi, c'est qu'il fut défendu.

Quant au présent, on peut constater de visu et de auditu l'effet produit par cet éternel chefd'œuvre.

M. Louis Veuillot, qui est allé, une fois par hasard, voir jouer Tartuffe, est tombé, paraît-il, sur une représentation dominicale, où le pesant public du dimanche, composé de demi-bourgeois, gens de petite rente et de petit négoce — comme ces défenseurs du droit divin traitent avec fraternité le pauvre monde ! — paraissait s'amuser médiocrement jusqu'au moment où Tartuffe entra. A partir de cette entrée, M. Veuillot constate l'explosion de bravos et l'attribue à la haine de ces gens de peu pour les prêtres. S'il osait, le journaliste catholique affirmerait que ces spectateurs n'applaudissaient que pour complaire à celui qui était son voisin de stalle, un ministre de la religion réformée, dont le voisinage l'a agacé au point de lui troubler le jugement.

90 MOLIÈRE ET ROSSUET

Si M. Louis Veuillot avait assisté, comme nous, à une centaine de représentations du Tartufe, à Paris ou en province, dans de grands ou de petits théâtres, qui possédaient de bonnes ou de mauvaises troupes, il serait obligé de reconnaître que tout porte — comme on dit en langage de coulisses — et que le désir de faire de Y anticléricalisme n'est pas Tunique cause des bravos.

Les deux premiers actes ne passent point avec langueur, ainsi qu'il le prétend.

La scène de début avec M"" Pernelle met immédiatement chacun en joie. Dorine aiguise ensuite l'esprit de tous. Alors vient « le pauvre homme, » En présence de M. Veuillot on a à peine souri. C'est la seule soirée alors, la seule où pareille tiédeur a été montrée, tant j'en appelle au souvenir de tous ceux qui ont vu jouer Tartuffe, quoi de plus irrésistible que cette répétition du « pauvre homme. »

La grande tirade de Gléante, même mal dite, est toujours applaudie, tant la foule aime à rendre hommage aux sentiments honnêtes. Et au second acte, comme le dialogue si plaisant, si nerveux, entre Orgon et Dorine, désopile toutes les rates, et combien on goûte la scène des amoureux que la postérité a classée parmi les plus délicieuses,

mais que M. Veuillot — le seul — déclare peu tendre.

D'ailleurs, ropinion de M. Veuillot — on en a vu soutenir de plus singulières encore — est que la comédie de Molière doit être condamnée au nom de Fart et de la raison, comme au nom de la morale. Parlons net : l'œuvre est fausse, longue, ennuyeuse, médiocre ; tous ses admirateurs ont subi Tinfluence du parti-pris. C'est la haine de la religion qui a engendré l'amour de Tartuffe.

Et M. Veuillot, disséquant la pièce, démontre sérieusement que Molière, fort rassuré par le caractère impie de son œuvre, ne s'est pas inquiété des fautes qu'il commettait contre le goût, la vraisemblance, et toutes les règles de l'esthétique dramatique.

Le principal grief du critique de Tartuffe est « que, dans la pièce, il n'y a qu'un seul caractère auquel tous les autres sont sacrifiés. »

Il lui- plaît de ne regarder que Tartuffe qui l'offusque, et par conséquent il ne voit que lui. Mais Orgon , mais Dorine, mais Damis , mais Gléante, mais Valère, mais Elmire, toutes ces victimes sont non moins intéressantes que le bourreau.

. Pénétrons, si vous le voulez bien, dans ce foyer, objet d'une trop complète inattention.

L'harmonie du tableau est bien troublée quand la toile se lève, et la maison a l'aspect fiévreux d'un salon où se serait égarée une chauve-souris, chacun cherchant à la chasser afin qu'elle ne casse pas les objets d'art ou n'aveugle point les enfants.

Mais replaçons tout à l'état naturel, oublions le désordre que cause Tinlrusion du fourbe et demandons-nous s'il est famille plus aimable à voir.

Voici d'abord Orgon, le chef. Suivant l'expression de Dorine, Tartuffe l'a hébété^ et c'est dans ce récent état que Molière nous le présente. Toutefois l'auteur a bien soin de nous indiquer par divers traits le véritable caractère d'Orgon avant que celui-ci ait été tartufûé.

C'est un homme honorable, un ami sûr, dévoué, car Argan n'hésite pas à lui confier sa cassette, et lui, Orgon, n'hésite pas à recevoir ce dangereux dépôt.

C'est un homme de sens et de courage, car il a su se montrer tel dans les époques troublées, dans les guerres civiles. Il devrait même être mieux traité par les conservateurs comme M. Veuillot, puisqu'il a pris le parti du Roi durant la Fronde.

C'est un fils respectueux pour sa mère, et il ne semble point avoir été mauvais mari, puisque El-

mire, qui a le droit d'être difficile, Ta épousé en secondes noces.

Un célibataire peut tromper son monde, mais un veuf a son casier conjugal !

Il a bon cœur, car c'est sa charité qui Ta perdu. Pourquoi a-t-il recueilli Tartuffe chez lui? Parce que Tartuffe était gueux comme Job, qu'il n'avait point de souliers et portait un habit dont la valeur n'excédait pas six deniers.

Est-ce là le sot et brutal Orgon imaginé par M. VeuiUot ?

Il n'est sot et brutal, qu'après que Tartuffe l'a empaumé.

A côté du mari, l'épouse.

Elmire est une femme dé choix ; elle est douce, bonne, aimante, simple.

^me pernelle, sa belle-mère, a beau se fâcher, crier, injurier, elle conserve le respect devant la vieille maman et l'accompagne jusqu'à la porte, en essuyant jusqu'au bout l'averse de grondèries.

Elmire est aussi une belle-mère : quelle tendresse elle a pour son beau-fils et pour sa bellefîUe; comme elle prend leur parti, leurs intérêts, comme leur cause est la sienne propre !

Et elle est bien payée de retour. Sont-ils assez gracieux, ce Damis, cette Mariane?

Damis, pétulant, un peu braque, mais respec-

tueux pour son père, et ne s'emportant que par zèle pour sa sœur.

Quelle jeune flUe plus aimable que Mariane, plus douce et plus soumise enfant?

Cléante est la raison , la sagesse en personne.

Quel galant homme que Valère , l'ami sincère de la maison, le soupirant de Mariane, bien digne d'entrer en cette excellente famille, car il est dévoué jusque dans la mauvaise fortune et à l'heure du danger.

Et enfin Dorine est le type le plus sympathique de la suivante attachée à ses maîtres par cette affection franche, ronde, que la femme du peuple ressent souvent ; elle est un peu trop forte en gueule, certes, mais elle a le cœur sur la main.

Sauf M"' Pernelle, qui sonne faux dans ce concert harmonieux — depuis longtemps elle était tartuffiée — je ne vois dans cet intérieur que grâce, respect, dévouement, amour, esprit de famille.

c De ce que Ton vous doit envers vous on s'acquitte. »

dit Elmire à M"** Pernelle.

Et Orgon :

... Je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère, Ce que jo vous dirais, tant je suis en colère.

De la bouche de Mariane il ne s'échappe pas

une seule parole de ressentiment quand Orgon la veut donner à Tartuffe. Elle ne réclame qu'une chose : Tautorisation d'aller au couvent. Damis supporte , plus dignement que le Gléante de l'Avare , la malédiction paternelle , et revient près de son père désabusé lui offrir son bras pour le venger.

Et quel atmosphère de désintéressement on respire en cet intérieur!

Tartuffe n'en veut pas seulement à la femme, à la fille d'Orgon, il en veut aussi à ses biens. En amenant Tartuffe chez lui, Orgon a introduit sous son toit la captation avec la séduction.

Or, de tous les personnages, aucun n'a une préoccupation matérielle^ aucun n'est intéressé, nul n'a le souci étroit de l'argent et du bienêtre. La principale affaire pour tous, en ce lieu, est d'empêcher le malheur de Mariane.

La ligue de l'affection se forme contre Tartuffe. Certes la présence de cet intrus est. désagréable à tous; on le supporte à contre-cœur; pourtant, si Tartuffe se contentait d'être parasite, on l'endurerait encore. Mais s'emparer de la fille, c'est trop ! Que Tartuffe laisse la fille, on lui laissera l'argent : on s'y est résigné facilement. Quand Orgon est obligé d'avouer qu'il a fait une donation et que Tartuffe est désormais maître des biens

96 MOLIÈRE ET 60SSUET

et de la maison, personne ne se désole, personne n'accable Orgon des reproches de Tégoïsme blessé. A peine si Elmire , la mère , lance une exclamalion. Toutes ces âmes sont généreuses, désintéressées .

En cette question de la donation, M. Louis Veuillot s'est singulièrement égaré et a fait un pas de clerc.

La citation de ce passage de son livre nous permettra de donner un spécimen de la sûreté de sa critique, quand sa flamme si noble pour la religion l'éblouit et l'aveugle.

« La scène la plus admirée est celle du troisième acte dans laquelle Orgon, apprenant que Tartuffe a voulu corrompre sa femme, répond à cette dénonciation, confirmée par Elmire, en faisant à Tartuffe une donation de tous ses biens. Les commentateurs s'extasient sur cette scène étonnante. Étonnante, en effet, non-seulement par la crédulité d'Orgon , qui tient du prodige, mais par cette fureur de dupe qui le porte à dépouiller ses enfants. Il n'est pas possible de forcer plus outrageusement la nature, et Orgon devient une sorte de monstre plus rebutant que Tartuffe lui-même. Après lui avoir ôté l'esprit, Molière lui ôte ici le cœur; en quoi il pèche deux fois contre la plus indispensable vraisemblance ,

ce trait d'Orgon n'étant ni d'un père, ni d'un" chrétien qui observe sa religion. Il n'y a point de dévot, pour absurde et mauvais chrétien qu'on le suppose, qui ne sache qu'une part au moins de son bien appartient à ses enfants et qui se décide à les dépouiller sans consulter son confesseur. Est-ce qu'Orgon ne se confesse pas, ou faut-il supposer que Tartuffe a gagné le confesseur d'Orgon ? Mais alors tout cela crève de scélératesse et d'iniquité; c'est une histoire de bandits que nous avons sous les yeux, et non pas un épisode du spectacle ordinaire de la vie. »

C'est Bourdaloue que je prie de répliquer à M. le Rédacteur en chef de V Univers.

Le prêtre, opposé par M. Veuillot au comédien, mettra, dans le portrait des pères chrétiens du XVII^ siècle, des touches plus violentes, plus noires que celles du portrait d'Orgon.

Parce qu'Orgon dépouille ses enfants et jette Mariane dans les bras de Tartuffe, M. Louis Veuillot crie que Molière pèche deux fois contre ia plus indispensable vraisemblance ! L'écrivain religieux a bien oublié son Bourdaloue !

Qu'il ouvre le sermon du premier dimanche après rÉpiphanie, et celui qui a été prêché le mercredi de la deuxième semaine du Carême , et voici ce qu'il lira :

« Ce cadet n*a pas l'avantage de rainasse : sans examiner si Dieu le demande, ni s'il Taccepte, on le lui donne... Il suffit qu'il soit le cadet de sa maison, pour ne pas douter qu'il ne soit dès là appelé aux fonctions redoutables de pasteur des âmes. Si les choses changeaient de face, sa vocation changerait de même . Tandis qu'il aura un aîné, elle subsistera... Cet aîné n'a pas été en naissant assez favorisé de la nature, et manque de certaines qualités pour soutenir la gloire, de son nom : sans égard aux vues de Dieu sur lui, on pense, pour ainsi dire, à le dégrader, on le rabaisse au rang du cadet, on lui substitue celuici, et pour cela on extorque un consentement forcé ; on y fait servir T artifice et la violence, les caresses et les menaces... Car, dans ce département des conditions, fait par des parents aveugles et prévenus de l'esprit du monde, si de plusieurs enfants qui composent la même famille, il y en a un plus méprisable, c'est toujours celui à qui les honneurs de l'Église sont réservés. S'il est disgracié, mal fait, ou s'il n'a pas l'inclination du père pt de la mère, dès là, il faut en faire un bénéficier. impiété!... maintenant on ne donne point d'enfants plus volontiers à Dieu que ceux qui ont moins de part à la bienveillance paternelle; et quand on les juge indignes de soutenir

l'honneur de leur naissance, on les estime capables d'être les ministres de Jésus-Christ et les dispensateurs de ses mystères...

« L'établissement de cette Glle coûterait : sans autre motif, c'est assez pour la dévouer à la religion. Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie ; il faut bien qu'elle le soit, puisqu'il n'y a point d'autre parti à prendre.pour elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état : il faut supposer qu'il l'y veut, et faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de vocation : c'en est une assez grande que la conjoncture présente des affaires et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas cette grâce d'attrait : cette grâce lui viendra avec le temps, et lorsqu'elle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je veux dire dans la disposition d'une volonté contrainte, la bouche muette par la crainte et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré. » •»

Et ici rapprochons Bossuet de Bourdaloue !

Ouvrons l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, nous y lisons :

« La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut la première IMMOLÉE A CES

INTÉRÊTS DE FAMILLE. On la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu'elle faisait; et la marque d'une si grave dignité fut un jouet entre ses mains, i^

Enfin, retournons à Bourdaloue qui conclut ainsi :

« Ah! chrétiens, quelle abomination!... Non, non, disait Salvien, par une sainte ironie, nous ne sommes plus au temps d'Abraham, où les sacrifices des enfants par les pères étaient des actions rares. Rien, maintenant, de plus commun que les imitateurs de ce grand patriarche. On le surpasse même tous les jours : car, au lieu d'attendre comme lui l'ordre du ciel, on le prévient. On immole un enfant à Dieu, et on l'immole saws peine, môme avec joie ; et on l'immole sans que Dieu le commande ni même qu'il l'agrée, et on l'immole lors même que Dieu le défend. »

Pour Orgon tartuffié, immoler ses enfants à Tartuffe, c'est les immoler à Dieu.

Après avoir eu la mémoire rafraîchie par Bossuet et Bourdaloue, après avoir vu ces chrétiens immoler des jeunes filles aux intérêts de famille, M. Louis Veuillot ne regrettera-t-il pas d'avoir écrit : « Il n'y a point de dévot, pour absurde et mauvais chrétien qu'on le suppose, qui se décide

à dépouiller ses enfants sans consulter son confesseur. »

A Bourdaloue, Bourdaloue et demi , mon maître!

Toutes les critiques de M. Louis Veuillot sont — et cela m'étonne de la part d'un semblable esprit — aussi mal fondées. Celle-ci, par exemple*: « Tartuffe est un caractère faux ». C'était,-- ajoute M. Veuillot, l'opinion de La Bruyère.

On a singulièrement détourné le sens des phrases tirées des Caractères et opposées à Molière.

La Bruyère n'a pas — vingt ans après le Tartuffe, et par une intercalation en la 6* édition des Caractères — étudié à son tour le faux dévot dans la seule intention de critiquer Molière. Il a ajouté un type qui manquait à sa collection, et il l'a dessiné d'après les modèles qui posaient devant lui. Voilà la vérité. « Onuphre » n'est pas la seconde édition de Tartuffe^ revue et corrigée. Onuphre est... Onuphre, une individualité, un personnage de 1689 et non V Imposteur de 1669.

M. Louis Veuillot a tronqué la citation de La Bruyère, sans mauvaise intention, je l'accorde ; elle eût été trop longue. Cet embarras nous empêche aussi de donner tout le portrait d* Onuphre, qu on trouvera dans La Bruyère au chapitre, non

102 1H0L1ÈRK ET BOSSUET

(le Yhomiiie^ mais de la inode^ ce qui est à noter (1).

Toutefois, nous en rétablirons un passage qui éclairera nos lecteurs sur la méprise — involontaire — de M. Veuillot. Il cite dans son livre les lignes suivantes : « Onuphre ne dit point ma haire et ma discipline ; au contraire, il passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot. »

Et M. Veuillot s'arrête là.

Poursuivons donc s'il vous plait !

« // est vray qu Onuphre fait en sorte que Fon croit sans qu'il le dise qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. »

Ah ! ah ! Ainsi complété La Bruyère n'est plus un critique, mais un approbateur. Il ne signale pas le défaut capital de la pièce de Molière, il n'imagine au contraire rien de mieux que de reprendre les traits de Molière en en modifiant l'économie suivant le personnage et l'époque.

Si Onuphre ne dit point ma haire et ma discipline, ce n'est pas parce qu'il trouve Tartuffe

(I) Vol. n, p. I'i4, dans rédition faite chez Lemel're par M. Assclinoau.

maladroit d'avoir tenu un pareil langage ; c'est tout simplement parce que Tartuffe a abusé de ces mots, qu'il a éventé la mèche, et que ces déclarations,, vingt ans après l'apparition du faux dévot sur la scène, auraient le danger de mettre les interlocuteurs d'Onuphre en garde contre lui. Mais Onuphre fait en sorte que ron croit qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline; donc Onuphre ne dédaigne pas, autant que le pense M. Veuillot, les procédés de Tartuffe.

Est-il besoin d'ajouter à cette démonstration évidente, que La Bruyère fait des dessins à la plume, tandis que Molière compose en vue de la scène. Tartuffe, pour informer Dorine « qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline », ne pouvait vraiment pas les faire apporter sur le théâtre par Laurent.

Oh ! c'est pour le coup que les gens pieux auraient crié qu'on tournait en dérision les choses sacrées!-

En réparant des omissions analogues dans le texte , on aura l'esprit véritable du morceau. Ainsi M. Veuillot met :

« Si Onuphre se trouve bien accueilli d'un homme opulent à qui il a su imposer... il ne cajole point sa femme... »

Mais La Bruyère ajoute un si qui est important :

« S* il n'est aussi sûr d'elle que de lay-même. »

Si Onuphre a des motifs d'être confiant , ou s'il est emporté par la chaleur du sang, il fera comme Tartuffe.

Décidément, il faut que M. Veuillot renonce à mettre La Bruyère dans son jeu ; la carte est biseautée.

M. Veuillot en a une autre, mais c'est à peine un mauvais petit atout. On a plus fort que ça!

Cet atout, c'est la stupidité de Tartuffe^ qui tombe assez vite dans le piège d'Elmire.

En effet , là était la partie scabreuse de la comédie, non-seulement à cause de la maladresse de Tartuffe, mais encore — et je m'étonne que M. Veuillot n'ait pas insisté sur ce point délicat, — à cause de la ruse d'Elmire, révoltant au premier abord la conscience.

Eh bien ! c'est justement là aussi que Molière a prouvé sa connaissance si profonde de l'art dramatique ; il a accompli un tour de force prodigieux, en forçant le public, grâce aux préparations les plus habiles, à admettre la vraisemblance de ces scènes si dangereuses.

Expliquons ce tour de force à notre ancien confrère en critique, dramatique :

Molière ne met pas , de prime abord , dans la tète d'Elmire le projet assez peu honnête de feindre la passion. Au contraire, il fait faire à Elmire une démarche franche et honnête qui honore la mère de famille. Malgré sa répugnance à entrer en pourparlers avec un vilain personnage, Elmire tentera d'obtenir de Tartuffe Tabandôn volontaire de ses prétentions sur Mariane.

Dans ce premier entretien, il n'y a point d'arrière-pensée, point d'embûche, point de piège, point de coquetterie même; Elmire agit loyalement avec Tartuffe. Oh! ce n'est pas qu'Elmire ne se soit pas bien aperçue que Tartuffe la regardait d'un œil tendre, et que son zèle pour tout ce qui la touche a une source moins pure que la fralernité chrétienne. D'ailleurs, Dorine a dit tout haut ses soupçons sur la jalousie de M. Tartuffe.

Et cette convoitise n a rien qui puisse surprendre Elmire. Premièrement elle est femme ; secondement elle n'ignore pas que des hommes qui ont fait vœu de chasteté ont parfois des amitiés prétendues à tort innocentes.

Elle a entendu raconter ces scandales que Gui- Patin, que M"*' de Sévigné « enregistraient complaisamment dans leur correspondance. »

llélas ! elle avait peut-être eu le malheur de connaître un de ces libertins engagés par sa profession dans les fonctions les plus augustes du sacerdoce (1), ou de tomber sur « un de ces ministres de Jésus-Christ ayant de trop fréquents entretiens avec leurs pénitentes» (2), et dont Bourdaloue fait une peinture qu'un Molière n'eût jamais osée :

« Un directeur semble n'avoir reçu mission de Dieu que pour une seule âme, à laquelle il donne toute son attention; plusieurs fois chaque semaine, il passe régulièrement avec elle les heures entières, ou au tribunal de la pénitence, ou hors du tribunal , dans des conversations dont on no peut imaginer le sujet, ni concevoir l'utilité; il expédie toute autre dans l'espace de quelques moments, et Ta bientôt congédiée, mais ne saurait presque finir dès qu'il s'agit de celle-ci ; il s'ingère même dans toutes ses affaires temporelles, en ordonne comme il lui plaît, et les prend autant et peut-être plus à cœur que si c'étaient les siennes propres. Est-ce donc là ce qu'inspire

(i) Bourdaloue : Cartme. Jeudi de' la 2» semaine. Sur les liichesses,

(2) Bourdaloue : Panégyriques. Sermon pour la fête de saint Etienne.

un zèle évangélique?. . . .Ce qui doit nous saisir d'étonnement et nous remplir de frayeur, c'est que des gens élevés dans l'Église de Dieu aux ordres les plus sacrés. . . . revêtus du sacerdoce de Jésus-Christ, ses vicaires, ses substituts; que des personnes adonnées à toutes les bonnes œuvres, et regardées comme des modèles de sainteté, en viennent quelquefois, par des chutes éclatantes, aux mêmes extrémités que les séculiers. Les exemples en sont connus, et les âmes zélées ont souvent gémi de voir, parmi le peuple fidèle et dans le lieu saint, de si déplorables renversements et une si affreuse désolation (1). »

Mais, encore une fois, c'est la mère et non la femme qui a demandé un entretien à Tartuffe, et à ce moment du rendez-vous, elle ne compte pas se servir de l'arme terrible de la coquetterie.

Or, c'est Tartuffe qui commence directement les hostilités, c'est lui qui abuse de l'entrevue pour dévoiler ses coupables pensées.

Il procède avec les précautions, avec la prudence du chat; il n'est pas si stupide que le proclame M. Louis Veuillot. La passion qu'il a pour Elmire, « il la peut ajuster avecque la pudeur. D

(1) Pensées. Amitiés sensibles et prétendues innoccnle?.

Cependant la ehair se trouble, Tivresse des sens monte avec ïodore délia femmina au cerveau de Tartuffe, il se compromet.

Que lui importe, après tout ! Orgon n'est-il pas sous sa domination : le mari est homme à tout croire, ou plutôt à ne rien croire ; — la suite des événements prouve que Tartuffe raisonne juste.— Donc il se lance en pleine aventure, sachant que les audacieux ont fortune et bonnes fortunes.

Il compte sans Damis, qui, caché, avait tout entendu.

En cette première affaire, comment agitElmire?

Elle se défend, en épouse digne et intelligente à la fois, et ne compte même pas abuser de la situation. Elle se borne à poser ses conditions ; ce qui est juste « N'épousez pas Mariane^ et je ne dirai rien à mon mari. »

Le contrat est licite et point excessif. Elmire n'a pas usé de supercherie, de rouerie ; c'est Tartuffe qui s'est lui-même fourré dans une mauvaise passe. Il est équitable qu'il paie l'amende.

Cependant voilà que la faiblesse et la folie d'Orgon font perdre à Elmire tous les avantages que Tartuffe lui-même avait donnés à ses adversaires. La déroute de V imposteur s'est changée en victoire.

Après sa sortie malheureuse, il n'est que plus

solidement établi dans la maison, et Elmire est même devenue sa captive. Orgon donne à Tartuffe la garde de sa femme. Ah ! ma foi, c'est trop fort, et en y réfléchissant bien, on ne voit par; d'autre moyen de confondre le traître que d'user d'un procédé répugnant en toute autre circonstance, mais rendu absolument nécessaire pour guérir la monomanîe du mari .

La conscience n'approuve pas Elmire, et cependant la raison force à reconnaître qu'il en faut venir à cette extrémité'; puisque Orgon ne croit qu'à ce qu'il voit, on lui met le nez dessus !

Molière a eu le génie de faire imposer à Elmire ce qui semblerait odieux si elle l'avait ourdi d'elle-même et d'emblée.

Avant la première déclaration de Tartuffe, on l'eût huée si elle avait usé de ruse : après la première scène et après la naïveté d'Orgon, on a presque sur les lèvres le conseil machiavélique que l'amour maternel d'Elmire donne à l'honnête bourgeoise, amour qui lui murmure à l'oreille ces mots : <c Ce n'est pas très-bien, mais il y va du salut de Mariane ! »

Le regretté Bancel , dans son Commentaire de Tartuffe, a éloquemment exprimé cette idée :

« Au repos du foyer, à l'avenir des enfants de

son mari, Elmire immole pour un moment sa dignité d'épouse. Je me trompe, elle ne fut jamais plus digne (1), car ce stratagème auquel répugnait sa bonne foi, si elle l'adopte, c'est pour sauver la famille menacée. J'ai entendu dire^par un homme d'Etat qui n'est plus (2), je l'ai entendu s'écrier : € Je sacriflerais tout à la République et à la Patrie, tout, même l'honneur ». — La Famille, c'est la patrie de la femme. »

Et alors la bourgeoise, simple^ qui, bien qu'en dise M. Veuillot, ne se réserve pas pour un homme de cour, mais a été jusqu'alors honnête, — et le restera — devient une sirène à la voix caressante.

La tranformation n'est pas impraticable, chaque femme tenant de sa mère Eve quelque aptitude originelle à pratiquer la tentation.

Elmire reprend donc l'offensive.

Par cette situation dramatique, Molière semble avoir accumulé comme à plaisir toutes les difficultés pour en sortir d'autant plus victorieux.

Le voisinage du pasteur protestant a-t-il empêché M. Veuillot de voir le public au moment où

(1) Le mot est excessif,

(2) L6 général Cavaignac.

Elmire dit : « Faites-le moi descendre 1 » Un frémissement parcourt toute la salle : il y a de Tétonnement et de la céprobation, quelque chose comme : « Eh quoi) madame, vous allez oser cela! » Et quand Tartuffe paraît, il est accueilli avec quelque pitié. C'est le seul moment où il provoque une lueur d'intérêt ; la haine générale se détend. Au théâtre, où Ton est toujours du parti de la victime et contre la trahison , Molière a risqué ce périlleux déplacement de sympathie 1 C'est téméraire !

Avec un art indéniable, il remet vite tout à sa place par la frayeur vertueuse d'Elmire, par la brutalité sensuelle de l'impur, par la confirmation comique de Tentêtement d'Orgon, par l'heureuse conclusion de l'incident et enfin par l'insolence de Tartuffe jetant le masque.

On ne sait que louer le plus : ou les procédés et les combinaisons scéniques, ou la puissance de la conception; l'esprit reste confondu devant le génie de l'artiste, devant la hardiesse du satirique, du philosophe.

Et, pour comble de perfection, après cet éclat, l'intérêt, loin de faiblir, s'accroit. La comédie devient drame.

Le drame le plus poignant que jamais fournisseur patenté du boulevard du Crime ait osé.

us MOLIÈRE ET BOSSUET

Non-seulement Orgon est dépouillé, volé, mais il est aussi dénoncé comme criminel d'État. L'enjeu n'est plus le bonheur de Mariane, les biens, la maison, la fortune: c'est la liberté d'Orgon qui est compromise; les tjrimes d'Etat! cela coûte cher : la Bastille à perpétuité.

Aussi quelle angoisse sur ces visages, quelle stupeur gagne toutes les âmes, et quand Tartuffe revient, escorté de l'exempt, quelle péripétie émouvante! Enfin avec le dénouement — point du tout grotesque, mais vraisemblable, historique, — quel soulagement, quelle satisfaction!

Gomment M. Louis Veuillot peut-il en être arrivé à méconnaître tant de beautés ! Il n'a même pas des yeux pour voir ce qui devrait tout particulièrement le toucher ; je veux dire le dernier trait, qui est le couronnement de toute la pièce, et qui est vraiment chrétien dans une œuvre considérée comme anti-chrétienne.

Orgon, exaspéré de la fourberie de Tartuffe, se laisse aller à l'injurier, alors que l'imposteur est entre les mains de la justice; Gléante retient son frère et lui dit :

Ah ! mon frère, arrêtez 1

Et ne descendez point à des indignités.

 son mauvais destin, laissez un misérable,

Et ne vous joignez point au remords qui Taccable.

Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour, Au sein de la vertu fasse un heureux retour ; Qu'il corrige sa vie, en détestant son vice.

Traduction de M. Louis Veuillot :

« Cléante est là pour débonder encore quelques sentences. Il reprend Orgon, condamne son emportement , et lui conseille de se laisser plutôt piper une seconde fois, que de fair.e injure au vrai zèle. »

Est-il permis de travestir de la sorte un si admirable langage, une si profitable leçon?

Oubli du mal, pardon, charité, voilà les derniers sentiments exprimés par ces personnages dans lesquels Molière a fait passer son âme généreuse et tendre.

Est-ce là le caractère d'une œuvre de haine?

Non.

La haine, elle n'est point dans la comédie : elle est dans le cœur des tartufes, des fanatiques ou des égarés.

, C'est aux yrais dévots que J9 veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie.

MoLiÂRE. Préface de Tartuffe.

Il y a, dans le monde, des hypocrites, je le sais, et peut-ôtre trop pour n'en pas gémir moi-môme,

BOURDALOUE. Scrmôn sur la Sainteté,

Molière ne se contenta pas de faire représenter Tartuffe y il imprima sa pièce à ses frais (1) et mit

(1) Le Tartuffe ou V Imposteur, comédie par J.-B. P. de Molière. Imprimé aux despens de l'autbeur, et se vend à Paris chez Jean Hibou au Palais , vis-à-vis de l'église de la Sainte- Chapelle, à ïlmage Saint-Louis^ 1669, avec i)rivilége du roi.

en tête une préface qui cause aux critiques bien pensants tout autant de tracas que la comédie elle-même.

Voyez comme elle préoccupe M. Veuillot, qui écrit :

« Sous prétexte de défendre ses intentions si pures, Molière enfonça et retourna le fer dans la plaie, au moyen de cette préface, sur laquelle nous revenons souvent, parce qu'on ne saurait trop l'étudier.

« Pour le talent et la bonne foi c'est une page des Provinciales dont elle est d'ailleurs une imitation. »

Cette assimilation — Sainte-Beuve l'avait déjà faite — de la Préface du Tartuffe aux Provins cialeSy mettrait à elle seule en goût d'y revenir^ car nous sommes, à l'égard de Pascal, du sentiment de Racine, lequel défiait quiconque d'égaler Tauteur des Petites Lettres.

Donc, puisqu'on nous y convie, regardons de près' « ce document considérable », cette défense de Molière.

La préface débute ainsi :

« Voici une comédie dont on fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, i»

Et M. Veuillot de dire : « Molière commence par crier à la persécution. »

Molière ne criait pas à la persécution; il la constatait simplement ; et celle-ci n'a-t-elle donc pas continué sans relâche jusqu'à aujourd'hui, depuis le curé Roulés jusqu à M. Veuillot?

En face de ces attaques, que réclame Molière?

Il conjure de tout cœur les vrais dévots de se défendre de toute prévention et d'examiner de bonne foi sa comédie.

On verra alors :

a Que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que Ton doit révérer ; que je l'ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière ; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible, pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance ; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne , et d'un bout à l'autre il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater

celui du véritable homme de bien que je lui oppose. >

Tout cela ne parait pas sincère à M. Veuillot, qui y trouve un peu de « faux clins d'yeux et d'élans affectés. > — « Est-ce que, dit-il, l'auteur du Tartuffe ne fait pas trop de protestations, n'a pas trop la main sur la conscience, etc., elc?»

Sur ma foi, mon maître, vous êtes difficile à contenter; c'est une pratique bien inquisitoriale que de considérer les protestations d'innocence comme marques de culpabilité.

Puis, précisant davantage, Molière ajoute :

« On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Et pouvais-je m'en empêcher pour bien représenter le caractère d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie retranché les termes consacrés dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. » (1)

« — Mais il débite, au quatrième acte, une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle

(1) Molière fait allusion au vers qu'il avait mis dans la bouche de Tartuffe (acte 3, scène 7) :

Ciel 1 pardonne-lai comme je lai pardonne i

DÉFENSE DE MOLlÊftÊ — JUGEMENT DE ROURDALOUE 119

quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues? Dil-elle rien de nouveau dans ma comédie? »

Molière fait valoir dans ce qui précède un argument bien. . . innocent.

grands hommes, vous êtes tous les mêmes ; profonds observateurs quand vous pénétrez autrui ou contemplez les farces que les humains jouent devant vous: simples et aveugles quand vous êtes personnellement en cause.

Quoi ! l'auteur de Tartuffe croit se faire absoudre en disant qu'il met dans la bouche de l'hypocrite les préceptes que les casuistes les plus « détestables » débitaient couramment.

Mais, naïf de génie, — à moins pourtant qu'il ne soit un malin de génie, — tu ne comprends donc pas que c'est là ton imprudence, ton crime?

Comment ! Pascal vient de mourir, les Jésuites respirent ; le vulgarisateur et les approbateurs de la Dévotion aisée sont presque remis de la volée que leur a appliquée l'auteur des Provinciales; Port-Royal n'est plus aussi à craindre, il n'est que martyr; et voilà, bouffon, que tu reprends l'-œuvre interrompue par la mort, par la persécution; voilà que tu remues les cendres encore chaudes et que tu ravives le brasier; voilà que tu montres aux chandelles un disciple de ces

casuistes, que tu le fais parler dev.ant le public et que tu exposes, lui et ses préceptes, aux huées du public!

Tu saisis ces matières, qui, comme l'avait dit Pascal, méritent d'être jouées et moquées, et lu t'en moques, et tu les joues ! Tu mets les Provinciales en comédie. Poquelin, gare à toi !

Tant que tu ne t'en prendras qu'aux précieuses, aux marquis, aux médecins, aux cocus, les précieuses, les marquis, les médecins, même les cocus , souffriront doucement qu'on les représente ; mais t' attaquer aux hypocrites, c'est de la démence, et tous « vont s'armer contre toi avec une fureur épouvantable. »

Ils se sont bien reconnus quand ils ont entendu ces vers :

Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, Madame, et je sais l'art fie lever les scrupules. Le ciel défend, de vrai, certains contentements; Mais on trouve avec lui des accommodements.

Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscience.

Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention.

Et si je me résous à recevoir du père

Cette donation qu'il a voulu me faire,

Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains

Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains.

A propos de ces vers , Saint-Beuve fait cette observation :

« Tartuffe, évidemment, a lu et digéré la septième Provinciale ; il sait sa théorie. »

Le rapprochement de Sainte-Beuve est ingénieux au fond : toutefois, en la forme, il y a une légère inexactitude.

Ce n'est pas dans les Lettres de Pascal que Tartuffe a puise ses préceptes de dévotion aisée, c'est à la source même , dans la collection des traités de morale publiés par certains (1) Pères jésuites du temps.

Dans ces traités , Tartuffe trouvait, par exemple, ceci :

< Il est permis de boire et de manger tout son soûl sans nécessité, et pour la seule volupté.

(1) Pascal écrit, en sa cinquième lettre, qu'il y avait dans la Société deux sortes de casuistes : beaucoup de relâchés et quelques-uns de sévères. En s'appuyant sur Pascal, il faut cependant avoir le soin de faire le décompte des entraînements de la polémique et des ardeurs d'une lutte si vive. Or, nous n'y manquerons pas dans ce livre, où nous défendons Molihr et n'attaquons aucune croyance, aucun parti.

« 11 n'est pas besoin d'être indifférent pour être impartial » vient de dire excellemment Paul Féval, dont la récente conversion a ajouté aux publications catholiques deux volumes : lUcit d'une conversion et Jésuites.

i±i MOLIÈRE Et BOSSUET

pourva que cela ne nuise point à la santé ; parce qu'il est permis à Tappetit naturel de jouir des actions qui lui sont propres. La gourmandise ne sersiii péché véniel que si, sans aacune nécessité, on se gorgeoit du boire et du manger jusqu'à vomir (1). »

Et alors, le pauvre homme, mangeait à son souper, lui tout seul , « deux perdrix avec tine moitié de gigot en hachis. »

Et puis, ceci :

« Bien que la femme ait connaissance du mauvais effet que sa diligence à se parer opérerait et au corps et en Tàme de ceux qui la contempleraient ornée de riches et précieux habits, elle ne pécherait néanmoins en s'en servant (2). »

C'est pourquoi Tartuffe complimente Elmire sur son collet en dentelle et tàte l'étoffe moelleuse de l'habit.

Enfin :

« Le bon amour fait les bonnes amitiés, le mauvais fait les mauvaises. Le bon amour, néanmoins, n'est pas immobile et gelé, comme quelques-uns le croient ; il est plus actif et a plus de

(1) Escobar, n<»» 108 et 56.

(2) Père Bauny, çn sa Somme des Péôhês, c. 46, p. 1094.

feu que Tautre, mais il agit de concert et de mesure. - . .

« Il ne peut y avoir de péril dans les amitiés qui sont aussi pures que celle des Palmes qui s'aiment sans se toucher ; que celle des Chérubins de l'Arche qui ne s'approchaient que du bout des ailes (1).»

En vertu de quoi, Tartuffe murmurait à EImîre :

Mais enfin, je connus, ô beauté tout aimable. Que cette passion peot n'êire point coupable^ Que Je puis l'ajuster avecque la pudeur.

Oui , toutes ces similitudes sautaient aux yeux des hypocrites, et ceux-ci craignaient que les comparaisons ne devinssent personnelles; Molière fut donc attaqué, comme l'avaient été les solitaires de Port-Royal. Seulement le Roi, cette fois, se rangea du côté du comédien : ce qui changea le résultat.

La campagne eût même été vite terminée, si, de bonne foi, des âmes pieuses n'étaient venues grossir intempestivement et maladroitement les rangs des ennemis de Molière.

Trompées par l'apparence et les suggestions intéressées, elles se mirent à redouter « qu'on fît

(1) La Dévotion aisée, liv. II, ch. xiii.

concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. »

Ah ! nous accordons à Bossuet, à Bourdaloue, à M. Veuillot, que des scrupules pouvaient naître facilement dans les consciences, rien que par la nature du sujet : il y avait dans la conception du poète un danger pour TÉglise, pour la foi. Mais, avec honnêteté, ou, si vous ne voulez pas aller si loin, avec habileté, Molière a pris soin de le conjurer.

Gomme M. Veuillot critique dans le chapitre suivant les termes de la classification des dévots faite par Molière, nous renvoyons audit chapitre l'analyse des traits qui caractérisent ces deux catégories d'individus; mais, ce qui est essentiel à constater ici, c'est que l'auteur de Tartuffe a marqué de la manière la plus solennelle, la plus précise, la distinction qu'il établit entre l'hypocrisie et la dévotion.

Dès le premier acte , bien avant l'apparition de Tartuffe, le poète fait connaître le personnage, le programme de la comédie, le plan de l'action.

Il accumule les avertissements pour que le parterre sache où il va, qui il voit.

Premier avertissement, dès la première scène :

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