‹ Molière et Bossuet: Résponse à M. Louis VeuillotChapitre 2 sur 2 · DORINE · texte numérisé non relu

DORINE

Il passe pour un Saint dans votre fantaisie,

Tout son tait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.

A lui, non plus qu'à son Laurent,

Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.

Deuxième avertissement. La servante raconte l'ordinaire de Thôte d'Orgon, et montre ce goinfre, cet égoïste :

.... Contre tous les maux fortifiant son âme, Pour réparer le sang qu'avait perdu madame, Bavant à déjeuner quatre grands coups de vin.

Troisième avertissement :

CLÉANTE

Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion ?

Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré. Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré.

Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science. Du faux avec le vrai faire la différence .

Quatrième avertissement ; « Quelles sont les pratiques de la fausse dévotion et celles de la vraie dévotion? Là, deux tableaux qui seront mis tout à rheure en pleine lumière (!)•

(1) Voir Chap. VII, p. 136.

126 MOLIÈRE ET B0S8UBT

Cinquième avertissement :

GLÉANTE.

Vptre homme (Tartuffe), à dire vrai, n'est pas de ce taodèle

(Du modèle des vrais dévots.)

On est surabondamment édifié. . . et encore je néglige bien d'autres. . . avis au public.

Avant la lecture ou la représentation il était permis de craindre ; l'œuvre une fois connue, jouée, toute inquiétude devait disparaître, et s'il restait quelque doute sur les intentions de l'auteur la Préface le dissipait.

Pourquoi donc, après tant de temps écoulé -— plus de vingt ans — , Bourdaloue accuse-t-il Molière de jeter artificieusement la confusion dans les esprits ?

C'est un procès de tendance.

« Comme la fausse piété et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes; comme les dehors de Tune et de l'autre sont presque tout semblables, il est non-seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque Tune intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là, à moins qu'on n'y apporte toutes les pré-

cautions d'une charité prudente, exacte, et bien intentionnée, ce que le libertinage ti*est pas en position de faire. Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer Thypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est point de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût proiiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu'ils les supposaient fortement attaquées; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu'il se portait d'ailleurs aux crimes les plus

énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu'à couvrir ses infamies (1). »

M. Veuillot admire \e jugement de Bourdaloue. Ce jugement est discutable et révisable en toutes ses parties, dans chaque considérant, car il admet la mauvaise foi, sans la prouver.

Voilà le cas de rappeler que pour les vrais dévots :

I^apparence du mal a chez eux peu d*appui.

Et leur âme est portée à juger bien d*autrui.

Oui, sauf le passage qui vise les maximes de religion faiblement soutenues — vous voyez que c'était bien comme continuateur de Pascal qu'on poursuivait Molière, — toutes les articulations manquent de fondement.

C'est à cause de cette absence totale de preuves à l'appui de la sentence qu'on a pu insinuer et écrire que « Bourdaloue, occupé des saints travaux d'un ministère dans lequel il eut souvent l'éloquence de Démosthène, s'en était rapporté sur la comédie de Molière aux cris et aiix déclamations d'une cabale qui l'avait rempli de son zèle amer. > (2)

(1) Dominicales. 7» dimanche après la Pentecôte, sur V Hypocrisie, l""* partie, t. VI.

(2) Bret.

L'hypothèse nous semble inadmissible (1).

Bornons-nous à regretter que le sévère Bourdaloue n'ait pas examiné moins superficiellement l'œuvre et la défense avant de juger et de tonner.

Un prédicateur ne doit pas se contenter de « frapper comme un sourd », il doit frapper juste et justement.

(1) Un prêtre, M. Tabbé A. Hurel, dans son livre : Orateurs sacrés à la cour de Louis XIV, en a fait une autre que nous n'eussions jamais risquée : Bourdaloue — dit-il — se trouvait presque forcé à cette sortie par la condamnation publique prononcée dans des termes presque identiques par l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon , lequel pouvait craindre d'être reconnu dans le personnage que le poète remettait alors en scène sous le nom de l'Imposteur.

Nous, laïque, nous ne supposons pas qu'un prêtre — Bourdaloue ! — consente à servir dans la chaire un intérêt privé, et d'ailleurs M. l'abbé Ilurel commet une erreur qui détruit son allégation : Le mandement d'interdiction est de l'archevêque Hardouin.

Si je me sauve, je devrai mon salut an Tartuffe. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante qu'elle me fait renoncer à toute ma philosophie.

Saint-Évremoiio.

Celuy qui a pénétré la Cour connaît ce que c'est que vertu et ce que c'est que dévotion ; il ne peut plus s'y tromper.

La Bruyère. De la mode.

Bourdaloue aimait Boileau, lisait ses vers et les appréciait (1).

(1) « Je fis de ses sermons mes plus chères délices ; Mais lui, de son côté, lisant mes vains caprices (\) Des censeurs de Trévoux n'eut point pour moi les yeux. Ma franchise surtout gagna sa bienreillance ;

13â MOLIÈRE ET BOSSUET

J'ai idée que le prédicateur a dû trouver fort sensés les conseils donnés par Tauteur de VArt Poétique, et dont, même dans la chaire, il pouvait faire son profit :

Ne faites point parler vos acteurs au hasard,

Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.

Etudiez la cour et connaissez la ville.

Oui, une des régies de l'art oratoire comme de l'art dramatique est d'approprier le ton et les sentiments avec le milieu, le temps et les caractères.

Son ardeur de chrétien a empêché M. Veuillot de se souvenir de ces règles de la logique. Certes, il se garderait bien de vouloir que Bourdaloue parlât dans la chaire comme un personnage de comédie; mais pourquoi s'étonner que Molière n'ait point mis dans la bouche de Cléante le langage d'un théologien et d'un confesseur?

Tout le chapitre des dévots de cœur tend à démontrer que Bourdaloue est plus orthodoxe que

Enfin, après Arnauld, ce fut rillusirc en France Que j'admirai le plus, et qui m'aima le mieux. »

Les relations de Bourdaloue et de Boileau sont piquantes. Le prédicateur et Técrivain se disputaient sans cesse; Bourdaloue étant a d'une grande vivacité d'humeur », et Boileau non moins vif, et, de plus, grondeur. (Voir sur ce sujet l'élude de M. Anatole Feugèrc sur Bourdaloue, p. 27 à 30.)

Molière. — Belle trouvaille ! — Eh quoi? les spectateurs du Petit-Bourbon, du Marais et du Palais- Royal auraient-ils toléré le prêche ? Je n'ignore pas que La Bruyère nous révèle qu'au dix-septième siècle « le discours chrétien était devenu un spectacle^ une sorte d'amusement entre mille autres, un jeu où il y a de l'émulation et des parieurs (1) »; mais la réciproque n'était pas vraie ; quand un « clerc » versait ses quinze sols au receveur de la comédie, ce n'était point pour être catéchisé, évangélisé.

Ah ! le joli succès qu'eût obtenu Cléante, s'il eût été assez mal inspiré pour débiter, au lieu de sa tirade vive et claire, les sermons de Bourdaloue en trois points sur la vraie et fausse piété, et sur ï hypocrisie !

Eh bien! cependant si c'est cela que M. Veuillot voulait... qu'il soit heureux!

Heureux... et confus !

Heureux, car le prédicateur et le poète comique ont dit presque identiquement les mêmes choses : il semble parfois — profanation et anachronisme ! — que Molière a mis Bourdaloue en vers.

(1) Do la Chaire. Les Corfictbrcs.

M. VeuîUot n'a donc pas imaginé de comparer les deux textes?

Accomplissons pour lui ce travail, qui, s'il ne convertit pas Tennémi de Molière, causera, j*ose le préjuger , une douce joie à ceux qui plaignent la victime de Bossuet et de Bourdaloue.

Bourdaloue :

« Je soutiens (1) qu'un chrétien n'a jamais de sujet légitime pour craindre qu'on le mette au rang des hyprocrites et des faux dévots. Pourquoi? parce qu'il lui est aisé, pour peu qu'il fasse de réflexion sur sa conduite, de se garantir de cette tache. »

GLÉAMTE.

Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.

Bourdaloue :

« Il sait fort bien comment il peut servir Dieu de telle sorte que le monde même soit convaincu de sa droiture. »

GLÉÂNTE.

Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux, • Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux :

(1) Citations tirées du sermon sur rHypocrisie, édition Gaume, vol. HI, p. 86.

Regardez Ariston, regardez Périandre, Oronte, Alcidamas, Polidore, Clitandre ; Ce titre par aucun ne leur est débattu.

Bourdaloue :

« Quoiqu'en matière de religion, il y ait eu, en tout temps, de Tartifice, quoiqu'il soit vrai que les apparences sont trompeuses, quoique le discernement en soit quelquefois difficile, et que les hommes s'y laissent assez souvent tromper, il faut, après tout, convenir que la vraie vertu a certains traits éclatants où elle se fait bientôt connaître.

« C'est un modèle qui ne peut être si bien contrefait, qu'il ne se distingue toujours de ses copies. »

GLÉÂNTE.

Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré. Mais en un mot, je sais, pour toute ma science, Du faux avec le vrai faire la différence.

Voilà qui commence assez bien !

Quels sont maintenant les caractères de la vraie dévotion d'après Bourdaloue?

Ce sont :

1** L'humilité sans affectation;

2« Charité sans exception et sans réserve;

3"" Un désintéressement réel et parfait ;

136 MOLIÈRE ET 60SSUET

4» Une égalité uniforme dans la pratique du bien;

5" Une soumission paisible dans la souffrance.

Comment Gléante dépeint-il Ariston, Périandre, etc?

1» Humilité :

Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu.

On ne voit point en eux ce faste insupportable. Ils ne censurent point toutes nos actions :

Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections.

2^ Charité :

, , . Leur dévotion est hamaine et traitable. L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, Et leur âme est portée à juger bien d' autrui.

Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement, Ils attachent leur haine au péché seulement*.

3** Désintéressement :

Point de cabale entre eux, point d'intrigues à suivre, On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.

4° Pratique du bien :

, , . Laissant la fierté des paroles aux autres,

C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.

LES DÉVOrS DE CŒUR 137

5° Soumission :

Non, non, Us font toujours ce que le Ciel prescrit Et d'aucun autre soin ne se brouillent Tesprit.

Voyons, à présent, les portraits du faux dévot par le peintre laïque et le peintre religieux !

Bourdaloue (1) :

« Les pécheurs par hypocrisie contrefont la piété des justes. Piété toute superficielle , toute sur le visage, et rien dans le cœur. Mais à quoi le Sauveur du monde les comparaît-il? A des sépulcres blanchis. »

CLÉANTE

Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux ;

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément et se joue à leur gré

De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré.

Jésus-Christ dit : Sépulcres blanchis. Molière : Dehors plâtré. Le bouffon a lu TEvangile.

Bourdaloue (2) :

a Vous savez, chrétiens, ce qui se pratique, et

(1) Sur la Vraie et Fausse Piété.

(2) Dominicales. Sur l'Hypocrisie.

Texpépience du monde vous l'aura fait connaître bien mieux qu'à moi. Qu'un homme artificieux ait une mauvaise cause» et qu'il se serve avec adresse du voile de la dévotion, dès là il trouve des solliciteurs zélés, des juges favorables, des patrons puissants, qui, sans autre discussion, portent ses intérêts^ quoique injustes, et qui, sans considérer le tort qu'en souffriraient de malheureuses parties, croient glorifier Dieu en lui donnant leur protection et en l'appuyant. Que sou» ce déguisement de piété un homme ambitieux et vain prétende à un rang dont il est indigne et qui ne lui est pas dû, dès là il ne manque point d'amis qui négocient, qui intriguent, qui briguent en sa faveur, et qui né craignent ni d'exclure pour lui le plus solide mérite, ni de se charger devant Dieu des conséquences de son peu d'habileté : pourquoi? parce qu'ils sont pour ainsi dire fascinés par le charme de son hypocrisie. »

CLÉANTE

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,

Font de dévotion, métier et marchandise,

Et veulent acheter crédit et dignités

\ prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés ;

Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune

Par le chemin du Ciel courir ft la tbrUine,

LES DÉVOTS DE €ŒUR i39

Bourdaloue (1) :

« Enfin , qu'un homme violent et passionné, mais en même temps hypocrite, exerce des vexations, suscite des querelles, trouble par ses entreprises le repos de ceux qu'il lui plaît d'inquiéter, et qu'en tout cela il fasse le personnage dévot, dès là il est sûr d'avoir des âmes dévouées qui loueront son procédé, qui blâmeront ceux qu'il opprime, et qui, ne jugeant des choses que par cette première vue d'une probité fausse et apparente, justifieront les passions les plus visibles, et condamneront la vertu même. »

CLÉANTE

Ils savent ajuster leur zèle avec leurs vices,

Sont prompts, vindicatifs (2), sans foi, pleins d'artifices,

Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment

De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment.

N'avais-je pas motif de dire — et ce ne sont pas les seuls rapprochements possibles — que le poète et V apôtre ont été inspirés de même façon ?

Un malicieux crierait au plagiat !

(1) Même sermon.

i2) Bourdaloue. « L'hypocrite veut-il pousser une rengeunce, rien ne lui résiste. » {Sur la Vraie et Fausse Piété.)

Je rétracte donc bien haut ce que j'ai eu la faiblesse d'écrire en tète de ce chapitre, par vénération pour Boileau et pour les choses sacrées.

C'est décidément un sermon que Gléante débite, et je suis forcé de reconnaître que la chaire peut, parfois, être transportée utilement, honnêtement, sur la scène.

En résumé, de deux choses Tune : ou Bourdaloue n'est point orthodoxe, ou Molière a bien défini ce que sont la vraie et la fausse piété, le vrai et le faux dévot.

Il vous plaît de ne pas vous rendre à Tévidence ... il vous accommode de vous tenir pour offensés! A votre gré.

C'est ainsi qu'agit un certain bourgeois de Paris après la représentation de Sganarelle ou le Cocu imaginaire. Il voulait absolument que ce fût lui dont Molière s'était joué, dans cette pièce. On avait beau lui affirmer le contraire, — d'autant plus que les malheurs de ce tenace étaient, paraît-il, fort réels, — l'original n'en démordait pas.

Cet exemple ne vaut pas d'être suivi par les défenseurs de la religion.

Si c'est, de leur part, une tactique, elle est maladroite.

LES DÉVOTS DE CŒUR lit

M. Veuillot veut-il me permettre, à ce propos, une observation toute personnelle?

Gomme je n'ai point la prétention de croire que mon nom ait jamais attiré son regard, je lui apprendrai que j'appartiens à un groupe de professeurs libres , qui cherchent à populariser , dans les Matinées littéraires fondées par M. Ballande, les chefs-d'œuvre de notre littérature nationale, aussi bien ceux de la chaire chrétienne que ceux de la chaire comique (1).

Dans l'une de ces Matinées, à la réelle satisfaction d'un public intelligent — quoiqu'il fût du dimanche — , M. Ballande a fait dire par un comédien, excellent diseur, des fragments d'Oraisons funèbres de Bossuet. Cette audition avait été précédée d'un Éloge de Bossuet — oui, un Éloge! — par... — M. Veuillot, vous allez frémir! — par... mon confrère, M. Francisque Sarcey.

On peut écrire dans le journal d'Edmond About et admirer le génie de Bossuet.

(1) « 11 sVst trouvé , parmi la génération à laquelle j'appartiens , dos fous pour affirmer que, pour inventer, il fallait nier le passé. Peut-être est-il temps qu'il s'en rencontre pour «iirc et répéter que le présent et l'avenir sont fils « de ce qui fut », et que c'est à nos grands hommes d'hier qu'il faut demander de forger, d'inspirer, de créer les hommes de demain.»

(Jules Clarctic. Sur Molière.)

Dans la chaire laïque, où nous enseignons le culte du beau, j'ai, naturellement, eu à parler de Tartuffe,

A quoi me suis-je appliqué? A dégager le plus possible l'auditoire des préoccupations politiques, religieuses, dont on se plaît trop — les gens pieux comme les libres-penseurs — à farcir l'esprit du public en face de Tartuffe, Laissant de côté la bataille de Tartuffe, qui a eu tant d'historiens — notamment M. Deschanel — ; ne cherchant point la popularité dans la lutte facile avec le cléricalisme, je m'attachais à faire admirer l'œuvre par ses mérites purement littéraires. J"élevais l'àme de mes auditeurs au-dessus des passions sociales, et je ne leur inculquais que la passion de notre langue si merveilleuse, de notre esprit français si charmant, si gracieux et si souple. J'enlevais towt le flel que vous prétendez être dans ces vers, qui, s'ils sont enfîellés, l'ont été par les dévots seulement; je ne versais â mes fidèles que le suc de cette poésie tant vantée par Boileau. Aussi, grâce à cette préparation, Tartuffe n'était plus une machine de guerre contre l'Église : c'était bien pour les gens de petite rente et de petit négoce, ou autres, ce que Molière avait voulu composer : une satire contre les hypocrites. Il n'y avait plus dans les

cinq actes des mystères d'iniquité. Ces braves gens s'amusaient franchement, sans arrière-pensée, sans se croire des voltai riens hardis, sans afficher des allures libertines , et sans crainte d'être damnés.

N'est-ce pas plus sain , plus juste et plus utile ?

Encore une fois, la tactique qui consiste à transformer Tartuffe en une œuvre de démolition est inhabile. Le suprême avantage de l'art est de tout purifier et de tout moraliser.

Mieux vaut admirer que haïr.

L'Europe regarde le Misanthrope comme le chef-d'œuvre du haut comique.

YOLTAIIIE.

Nulle, parmi les pièces de Molière, ne donne plus à penser.

E. Rahbeut.

La tête de Gléante ne suffit pas à M. Louis Veuillot ; il lui faut aussi celle d*Alceste.

C'est la décapitation successive des plus beaux personnages du théâtre de Molière ; c'est une exécution des hautes œuvres !

Alceste !

Alceste, qui, depuis deux siècles, fait vibrer de sympathie le cœur de tant d'amants dédaignés

146 MOLIËftE ET BOSSUET

OU trahis ; Alceste, devant lequel le rire s'arrête et se change en émotion ; Alceste , qu'aiment toutes les âmes sensibles ; Alceste, dont M. de Montausier, Thonnête homme de la cour, s'honorait d'être le modèle ; Alceste, qui impose, même à ses plus vifs ennemis, t un respect dont ils ne peuvent se défendre (1) » ; Alceste est considéré par M. Veuillot comme un /bi/, un lâche, un égoïste^ un orgueilleux^ un faux amoureux, un faux héros, un faux dévot.., La mesure est comble, et « qu en termes galants ces choses -là sont mises ! »

Mais quels péchés Alceste a-t-il donc commis pour être traité plus mal que Tartuffe?

Aurait-il médit « de la dévotion aisée » , ou prêté à des « confusions dangereuses pour la religion ? »

Point du tout !

Il est vrai que, suivant M. de Laprade, Alceste « tend déjà la main aux philosophes du dix-huitième siècle », et qu'on en a fait l'ancêtre de Jean-Jacques Rousseau. Toutefois, M. Veuillot déclarant, d'un autre côté, « qu'il serait possible de le mener à confesse, et, pourvu qu'il ne tournât pas au jansénisme, de le rendre chrétien »,

(1) J.'J. Rousseau.

il faut chercher un autre motif à ce débordement d^épithètes injurieuses.

Indirectement, c'est encore la Raison de Religion.

C'est l'auteur de Tartuffe qui est insulté en la personne d'Alceste.

Pour ruiner l'œuvre , il est important de discréditer l'homme.

Eh quoi! ce bouffon a l'audace de se mettre dans la peau d'un « juste », d'un « homme de bien » , et d'y entrer si complètement , que la postérité confond l'auteur avec le personnage !

Dans le court espace de huit années— de 1658, date de son établissement dans Paris, à 1666, date de la première représentation du Misantlirope — Molière a franchi toute la distance qui sépare Alceste de Sganarelie.

Enjambées de géant vers les sphères morales les plus élevées.

Dès le dix-septième siècle , Molière en bénéficia.

Sa figure s'éclaira peu à peu des rayons de ses chefs-d'œuvre; elle prenait la sévérité des types 'que le comédien personnifiait ; les traits des Mascarille, des Gros-Réné, des Scapin, des Sganarelie, s'effaçaient pour laisser paraître ceux des Ariste, des Ghrysale, des Cléante, des Alceste.

Mais cet effet se produit surtout à mesure que le temps s'écoule , que la perspective s'^onge , que rhorizon s'étend. L'image se fixe à l'apogée de la gloire, et c'est de là qu'elle se reflète à travers les siècles. Aujourd'hui, les esprits ne se représentent plus Molière autrement que sous le costume de l'homme aux rubans verts, ou bien le front couronné de lauriers. Il n'y a que les érudits et les curieux qui connaissent les portraits de Molière en Sganarelle, même en Orgon.

Voilà ce que les dévots de cœur, les ennemis de Molière et du théâtre ne sauraient constater sans impatience, sans dépit.

Alceste - Molière est une trop grande puissance : qu'un fer sacré extermine Alceste, et du même coup Molière.

Et c'est pourquoi l'on ne se borne pas à nier un chef-d'œuvre ; on continue la besogne, et l'on s'attaque au Misanthrope.

N'ayant plus, en cette entreprise, l'aide des Sermons de Bossuet et de Bourdaloue, M. Louis Veuillot, qui sutïirait pourtant à la tâche, s'adresse à un « théologien », et l'appelle à son aide.

Tout d'abord, « le théologien » est fort empêché; il ne connaît que de nom Molière et ses œuvres.

« On va jeter les hauts cris d'une telle ignorance, » ajoute, par parenthèse, M. Veuillot.

Cette ignorance est, au contraire, fort explicable chez « un théologien. »

Ah! s'il s'agissait de quelque curé de paroisse bien habitée — comme disent messieurs les bedeaux — on trouverait peut-être 'singulier, mauvais, que ce curé n'eût jamais lu Molière, et ne fût pas, dès lors, en état de rassurer la conscience alarmée de quelque mondaine pénitente, abonnée des mardis de la Comédie Française : on pourrait même lui donner respectueusement le conseil de se résigner, comme Bourdaloue, à cette lecture.

Mais a un théologien » a le droit d'ignorer jusqu'au nom de Molière, qui ne lui sert de rien, tout aussi bien que les spectateurs de Molière sont excusables d'ignorer le nom de théologiens qui ne leur serviraient pas beaucoup.

Donc a le théologien (1) » lit le Misanthrope, — rien que cette pièce? — et débite ensuite «on feuilleton.

(1) Ce théologien me paraît de fantaisie, comme l*un de ces personnages que Pascal, dans les Provinciales , amène pour les besoins do la discussion. Ce qui faisait dire fort malicieusement à Racine : « Semble-t-il que les Lettres provinciales soient autre chose que des Comédies ? »

iSO ^iP^OLIËRE ET BOSSUET

Ecoutons :

« Tous ces gens-là sont des mauvais sujets plus ou moins facétieux, plongés dans l'intrigue, et peu retenus en leur langage. Alceste n'est qu'un vertueux du paganisme , de ceux qu'on appelle Socrate, Bias, Diogène, etc., mêlé d'une forte partie de ce pharisien de l'Évangile qui prie debout dans le Temple, principalement occupé de rendre justice à ses vertus : Non sum sicut cœteri hominum raptores, injusti, adulteri, velut etiam hic publicanus. C'est un orgueilleux, et tout au fond un lâche qui aime d'une autre manière que les autres ses aises et ses commodités ; il a le cœur malade et ne veut ni souffrir ni appliquer de remède à la maladie de son cœur. Il fuit aVec emphase, mais pour ne point combattre. Sa haine du monde n'est point la haine chrétienne , toujours pleine de charité. Le chrétien essaye ses forces, se trouve trop faible, et se retire par prudence ; un autre, plus affermi, vit au milieu des mondains en évitant également de leur ressembler et de leur nuire, et cherche à leur faire tout le bien qu'il peut ; un autre, tout à fait trempé pour la lutte, revêt l'armure sacrée, aborde intrépidement le péril et court après les hommes, non pour les larder d'épigrammes, de critiques injurieuses et de vexations, mais pour les éclairer et

les sauver. Ainsi se réalise la parole de saint Paul :

a Pietas ad omfiîa utilis est. »

a Voilà ceux que le monde appelle volontiers des misanthropes. »

Vous avez entendu? La 'forme n'est guère d'un théologien : on sent le coup de pouce du journaliste ; mais le fond appartient bien à cette critique pieuse dont nous avons vu le vice à propos de Tartuffe.

Toujours le mélange, la confusion des genres.

De même que Bourdaloue voulait un Gléante prédicateur, — encore avons-nous prouvé que Gléante était le rival heureux du prêtre, — de même « le théologien » rêve un Alceste suivant saint Paul.

M. Veuillot trouve le Misanthrope une comédie froide : ce ne sera pas « le théologien » qui la rendrait fort comique .

Toutefois, s'il n'y a lieu d'espérer rencontrer chez un « théologien » un sens trés-aiguisé des besoins et des nécessités du théâtre, on a le droit d'exiger beaucoup de sérieux et de soin dans l'examen du procès.

Or il est fort exposé aux erreurs, aux oublis, celui qui lit une fois, comme par méprise, une

œuvre aussi touffue que celle de Molière : combien il échappe de détails !

Exemple : Le juge improvisé de Molière , le lecteur malgré lui, écrit :

a Alceste a le cœur malade et ne veut ni souffrir ni appliquer de remède à la maladie de son cœur. »

Ah! Monsieur le théologien, toute la beauté, toute rémotion de Tœuvre de Molière est au contraire dans cette lutte d'Alceste avec son cœur.

Et personne n'était plus propre que le mari d'Armande Béjart à reproduire toutes les phases d'une maladie qu'on n'analyse bien que lorsqu'on l'a éprouvée soi-même.

En effet, Molière a aimé, souffert, lutté comme Alceste, et c'est encore là, Monsieur, une source d'émotions à laquelle vous n'avez pu puiser durant votre lecture, puisque vous ignorez la vie de Molière.

M. Veuillot aurait dû vous conter les tortures de Molière et les plaintes que le pauvre comédien versait dans le sein d'un de ses amis, Chapelle.

Comme Chapelle lui faisait des reproches de sa faiblesse etlui disait « qu'il rougissait de le trou-

ver si incertain » — c'est ce que vous pensez d'Alceste — , Molière réplique :

« Je vois bien que vous n'avez encore rien aimé, et que vous avez pris la figure de l'amour pour l'amour même. Je ne vous rapporterai point une infinité d'exemples qui vous feraient connaître la puissance de cette passion; je vous ferai seulement un récit fidèle de mon embarras »

Et Molière narre toute l'histoire — regrettable — de son mariage, l'aventure du comte de Guiche avec sa' femme et la résolution qu'il prit de vivre avec Armande « comme un honnête homme qui a \me femme coquette et qui en est bien persuadé. »

Puis il reprend :

« Sa présence me fit oublier toutes mes résolutions, et les premières paroles qu'elle me dit pour sa défense me laissèrent si convaincu que mes soupçons étaient mal fondés, que je lui demandai pardon d'avoir été si crédule. Mes bontés ne l'ont point changée. Je me suis donc déterminé à vivre avec elle comme si elle n'était point ma femme ; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi

« Vous me direz sans doute qu'il faut être

ir>4 MOLIÈRE ET BOSSUET

poète pour aimer de cette manière; mais, pour moi, je crois qu'il n'y a qu'une sorte 'd'amour, et que les gens qui n'ont point senti de semblables délicatesses n'ont jamais aimé véritablement 1»

« Quand je la vois, une émotion et les transports qu'on peut sentir mais qu'on ne saurait exprimer m'ôtent l'usage de la réflexion ; je n'ai plus d'yeux pour ses défauts , il m'en reste seulement pour ce qu'elle a d'aimable : n'est-ce pas là le dernier point de la folie, et n'admirez-vous pas que tout ce que j'ai de raison, ne serve qu'à me faire connaître ma faiblesse, sans en pouvoir triompher? »

Voilà l'homme sur lequel « le théologien » écrit :

« La vertu d'Alceste et la sagesse de Philinte avortent par la même raison, par défaut d'amour >,

et dont M. Louis Veuillot dit :

« Son âme était sans amour! »

Le bon amour, celui des Palmes et des Chérubins (1).... Ah! évidemment.

(1) Voir page 123.

Maïs revenons à la comédie du Misanthrope, et, serrant de près le texte, montrons combien est poignante et vraie cette étude du cœur d'un homnxe qui aime une femme indigne de lui.

D'abord Alceste prouve qu'il a médité sur les périls de sa flamme :

Non, Tamour qae je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve, Et je suis, (juelque ardeur qu'elle m*ait pu donner, Le premier à les voir, comme à les condamner.

Dans sa première entrevue avec Célimène, — la première à laquelle nous assistions, — Alceste s'écrie :

Oui, je vous tromperais de parler autrement ; Tôt ou tard, nous romprons indubitablement.

Et je vous promettrais mille fois le contraire, Que je ne serais pas en pouvoir de le faire.

Ah ! que si de vos mains je rattrappe mon cœur, Je bénirai le ciel de ce rare bonheur !

Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible A rompre de ce cœur rattachement terrible.

Le fait suit Y intention. Alceste brouillé avec Célimène tâche à concevoir du goût pour Eliante. La « sensible Eliante » se prête à ce manège qui, je ne le cèlerai point, m'a toujours paru des

plus grotesques et d'une invention fort peu honorable pour le génie de Teauteur; mais Alceste ne tarde pas à revenir vers Gélioiène. Lorsque celle-ci, sûre de son empire, déclare à son amant qu'elle mérite d'être détestée : « /fé/ le puis -je, traîtresse ! » répond Alceste, attestant ainsi à la fois ses efforts et son impuissance.

N'est-ce point là souffrir, combattre'^

J'avoue que cette souffrance n'est point la plus digne d'intérêt ; qu'il en est dont la cause «st plus noble (1). J'accorde que le combat est moins héroïque que ceux dans lesquels saint Antoine s'est illustré ; mais à ceux qui ne voient pas la flamme d'Alceste et ne sont pas touchés par le spectacle de ses tortures on peut avec justice répéter lés paroles de Molière : « Je vois bien que vous n'avez encore rien aimé. »

D'ailleurs, de concert, « le théologien » et

(1) Par exemple, la souffrance, qui a inspiré à M. Veuillot la belle élégie intitulée le Cyprès , jetée au milieu des violences de sa prose comme un chant triste et doux d'une âme en deuil :

Biens que j'eus un instant et dont j'ai sa le prix, Doux enfants, chaste épouse, ô gerbe moissonnée ! mon premier amour et ma première née, Anges que le ciel m'a pris!

La mère, en s'en allant, des agneaux fut suivie; L'une partit, puis l'autre ! Avant qu'il fût deux mois, De mes tremblantes mains j'en ensevelis trois!...

M. Veuillot refusent à Molière la science de l'amour.

A l'égard du « théologien » qui assimile Tamour à la charité, il n'y a à répondre que ce que nous avons répondu à Bossuet, demandant qu'on remplace les spectacles par « une lecture de la loi de Dieu. »

De tels arguments ne sont point du domaine de la critique littéraire.

Mais M. Veuillot, qui est apte à traiter ces matières comme il convient entre gens d'étude et du monde, ne devrait point soutenir que :

« Molière n'a pas peint d'autre amour que l'amour violent et humiliant qui est à la fois la dépravation et le châtiment de la dépravation de l'amour; honteux fardeau du cœur au lieu d'en être l'allégresse ; passion désespérée de la fange, haïe, pleine de mépris et de fureur, incurable même au dégoût. (1) »

Quelle hérésie et quelle ingratitude!

Ainsi' ô cher poète, méconnu, calomnié, c'est en vain que tu auras publiquement flétri le débauché Don Juan, le bestial Tartuffe, la courti-

(1) Sic!

sane Dorimène, la sournoise Arsinoé, la coquette Célimène; c'est en vain que tu auras affirmé, par la bouche des Dom Louis , des Gléante , des madame Jourdain, des Alceste, l'excellence de la vertu; c'est en vain que tu auras dit aux petits marquis « qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre et vaut moins qu'un fils de crocbeteur » ; c'est en vain que tu auras célébré l'innocence, les douceurs de l'amour honnête, et déclaré « qu'il pousse les cœurs aux nobles actions » ; c'est en vain que tu auras enfanté les Mariane, les Henriette, les Valère et les Clitandre, les jeunes filles les plus pures et les jeunes gens les plus dignement amoureux , tout cela ne t'est compté pour rien : tu es regardé comme un corrupteur se complaisant à barboter dans la fange , et n'inspirant que le dégoût !

Ah ! le père Bouhours avait comme une divination de l'avenir, quand il composait, jésuite courageux, l'épitaphe du comédien :

Tu réformas et la ville et la Cour ;

Mais quelle en. fut la récompense?

Les Français rougiront un jour

De leur peu de reconnaissance.

Il leur fallut un comédien Qui mit à les polir sa gloire et son étude ; Mais Molière, à ta gloire il ne manquerait rien,

Si, parmi les défauts que tu peignis si bien, Tu les avais repris de leur ingratitude.

Donc, puisqu'ils ne s'en doutent point, il faut révéler à M. Veuillot , et surtout « au théologien », si peu instruit de la pensée de Molière, quel service le poète comique a rendu à la société pendant les années 1659 à 1673.

Molière , Messieurs , a tout simplement sauvé cette chose sainte qui s'appelle : LA FAMILLE.

La défense de l'amour pur, le salut de la famille furent la première préoccupation de Molière, dès son entrée sur la scène parisienne. Son coup d'essai était un coup de maître en morale : le 18 novembre 4659 il jouait : les Précieuses ridicifjes.

On ne considère les Précieuses ridicules que comme une sorte de revue amusante d'un* des travers du temps. D'aucuns cependant accordent à ce « vaudeville » le mérite d'avoir servi le bon goût. Mais on ne remarque pas assez que le petit acte du petit comédien de province, tout fraîchement débarqué à Paris, frappa sur un abus plus terrible que celui du galimatias, l'abus de la galanterie et du romanesque.

Molière tira, non de la fange mais de la ruelle^

rhonnêteté qui mourait asphyxiée des odeurs de rhôtel de Rambouillet; il repêcha les vierges imprudentes qui se noyaient dans le fleuve du Tendre; il osa, lui, obscur farceur, railler en face M*^* de Scudéri et piétiner sur les platesbandes du jardin où, cultivant les fleurs de rhétorique avec encore plus de zèle que les œillets, la romancière avait écrit le Grand Cyrus et Clélie.

Le futur auteur de Tartuffe s*éleva contre ces relations équivoques enire précieux et précieuses, amitiés tant redoutées par Bourdaloue pour le maintien des bonnes mœur^ :

« Eh bien! disent-ils, quel mal y a-t-il à tout cela ? nous n'y en trouvons point, et nous n'y en cherchons point... Vous ne le voyez pas, mais c'est que vous ne le voulez pas voir... Il ne tient qu'c-i vous de vous en convaincre par deux réflexions les plus palpables, et qui sont sans réplique. La première est que ces conversations où engage une amitié sensible ne sont ni si longues ni si fréquentes que parce que le cœur y trouve du goût, et je ne sais quel goût sensuel... La seconde réflexion est que ce goût du cœur, joint à la diversité des sexes, à la familiarité des entretiens, à leur durée et à leur privante, mène insensible-

ment, mais immanquablement au vice et y est la disposition la plus prochaine... Amitiés criminelles par les impressions qu'elles font sur l'esprit et sur le cœur et par les sentiments qu'elles y produisent... Ce sont, dans toute la conversation, des termes de tendresse, des expressions vives et pleines de feu, des protestations animées et cent fois réitérées, des assurances d'un dévouement parfait et sans réserve ; ce sont^ dans toutes les façons d'agir, des airs, des démonstrations, des attentions, des soins, de petites libertés, ou, pour les mieux nommer, des badineries et des puérilités, souvent indignes du caractère des gens, et dont ils devraient rougir. Comment, si près de la flamme, n'en ressentir nulle atteinte? comment, dans un chemin si glissant, ne tomber jamais? comment, au milieu de mille traits, demeurer invulnérable ?.. . La sensibilité du cœur n'est point un crime en elle-même, mais c'est le principe de bien des crimes ; car aisément elle se change en sensualité. (1) »

Ce que le prêtre pense, Molière l'a dit aussi bien avant Bourdaloue et de façon plus retentissante, sur les « tréteaux >.

(1) Bourdaloue. Pensées. De la Charité chrétienne et des Amitiés humaines. .

Les c théologiens » ignorent sans doute ce cpie c'était que c l'alcôviste », mais Molière c Thorame de théâtre » s'en préoccupait, lui ! Il comprenait, comme Bourdaloue, les risques que courait la vertu d'une femme à vivre toujours à côté d'un chevalier servant et il n'était point rassuré par la déclaration de Saint-Évremond :

« L'alcôviste n'était que pour la forme^ parce qu'une précieuse faisait consister son principal mérite à aimer tendrement son amant sans jouissance, et à jouir solidement de son mari avec aversion ».

Aussi, pour déloger l'alcôviste, il dirigeait sur l'alcôve les flèches de la satire.

Le bouffon opposait la loi simple du mariage aux ordonnances compliquées de la galanterie, que Madelon et Cathos considéraient comme paroles d'Évangile.

MADELON. (1

Mon père, voilà ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans

(1) Les Précieuses ridiculest scène V.

les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir do là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où Ton ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis qpie la compagnie s* est un peu éloignée ; et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux qui paraît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères-, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières ; et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne saurait se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue ; encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé ; et j'ai mal au cœur de la seule vision que cela me fait.

GORGmUS.

Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style.

GATHOS.

En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vi*ai de la chose.

IIADELON.

Et quelle estime , mon père , voulez-vous que nous fassions du procédé irrégulier de ces gens-là ?

GATHOS.

Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne ?

GORGIBUS

Et qu'y trouvez-vous à redire?

MADELON

La belle galanterie que la leur ! Quoi ! débuter d'abord par le mariage !

GORGIBUS

Et par où veux-tu donc qu'ils déliutent? par le concubinage? N'est-ce pas un procédé dont vous avez sujet de vous louer toutes deux, aussi bien que moi? Est-il rien de plus obligeant que cela! Et ce lien sacré où ils aspirent n'est-il pas un témoignage de Thonnêteté de leurs intentions ?

MADELON

Ah ! mon père , ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Gela me fait honte dtî vous ouïr parler de lu

sorte; et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses.

GORGIBUS

Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter pdr là.

MADELON

Mon Dieu ! que si tout le monde vous ressemblait , un roman serait bientôt fini I La belle chose que ce serait si d'abord Gyrus épousait Mandane , et qu'Aronce de plainpied fût marié à Glélie !

Ainsi, le corrupteur montre les conséquences fâcheuses des mauvaises fréquentations et des mauvaises lectures : la cervelle des jeunes filles dérangée, et leur honnêtelé faussée.

Le menteur inflige la bastonnade aux Mascarille et aux Jodelet qui trompent des évaporées.

Le flatteur rompt en visière avec le parti puissant des Précieuses , dont un comédien, à son début, doit redouter la cabale.

Bossuet, débutant aussi dans la carrière spirituelle, en usait autrement avec les gens de cour, avec les mondaines.

De l'Université , où il était réputé une mer-

veille, il n'hésite point à passer dans les salons de rhôtel Guénégaud et de Thôtel de Rambouillet. Il entre en coquetterie réglée avec les divinités du lieu et, devant ces gentils... et gentilles, prêche, entre onze heures et minuit, des sermons de société. M. Voiture daigne même féliciter le jeune chanoine et Thonorer d'un impromptu aussitôt colporté par la ville : « Je n'ai jamais entendu prêcher ni si tôt, ni si tard. »

Péché de jeunesse du prédicateur, dira-t-on!... Eh! eh!... Bossuet improvisa encore un autre sermon, des années après, à Metz, au desseW (1), chez la maréchale de Schomberg, où il avait dîné. Il prit pour texte « le changement de Teau en vin. »

Quelle occasion de s'égayer un peu, si l'on usait des procédés de certains adversaires et si l'on ne savait sacrifier Je chatouillement d'un succès aisé au contentement de soi-même qu'assure le respect de ce qui est toujours respectable : le génie et la religion !

Dans r École des Maris , dans F École des Femmes, Molière continue à servir les intérêts

(i) Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis, — Sur Bossuet.

de la famille en plaidant la cause de la douceur qui provoque Taffection, et de la confiance qui impose la fidélité.

Dans le Festin de Pierre ^ il condamne la luxure au feu éternel.

Enfin, dans le Misanthrope, il rend la <5oquetterie odieuse et la châtie sévèrement. Car, voilà encore un point de vue qui a échappé « au théologien » comme à M. Veuillot ; tous deux ont circonscrit, limité à plaisir Thorizon dans lequel plane la pensée du .Contemplateur.

L'un — ce n'est pas M. Veuillot — examine si Philinte et Alceste procèdent de Socrate plus que de saint Paul ; si leur philosophie est païenne ou chrétienne;

L'autre — ce n'est pas le théologien — suit les pas des petits marquis , regarde les grands riandrins de vicomtes cracher dans un puits, y faire des ronds, puis s'écrie : « La pièce nous met simplement sous les yeux une collection d'oisifs qui s'amusent ou qui se désennuient à médire, et elle serait beaucoup plus logiquement intitulée « les Médisants. »

Ainsi absorbés par leur idée fixe, ils n'aperçoivent pas la multiplicité des plans^ et ne con-

Iti8 MOLIÈRE ET BOSSIET

sidèrent point, par exemple, Tadmirable et saisissant tableau de la fin :

Alcesle allant vivre dans la solitude, privé des joies saines de l'amour conjugal parce qu'il a commis la faute de livrer son cœur à une coquette ;

Géliiflène abandonnée par tous ceux qu'elle a trompés, perdue de réputation, tenue dès lors à l'écart par les honnêtes gens et fatalement condamnée par la maturité qui approche à rester vieille fille ou à acheter le nom de quelque drôle, de quelque sans-le-sou titré. Ou le vide, ou les coups, ou la ruine, voilà l'avenir.

Cette leçon n'est pas morale?

Non, non, non, persévère à dire M. Veuillof, « elle est froide, elle est sans portée, parfaitement incapable de corriger personne. »

Je me souviens avoir entendu, aux vêpres, dans mon enfance, un psaume qui pourrait s'appliquer à de tels partis pris :

« Oculos habent et non videbunt ; « Aures habent et non audient; « Nares habent et non odorabunt. »

Décidément, ils ne' veulent rien voir !

Mieux vaut — , lorsqu'on ne dépasse pas les limites de l'admissible, — voir dans les chefsd'œuvre même ce qui n'y est pas; car on ajoute ainsi à la somme de réflexions, de jouissances, des lecteurs et des spectateurs.

Mieux vaut admirer, car on prend par là sa part dans la création.

Pour la fleur, il faut non-seulement, d'abord la graine, puis la terre, puis Teau : il faut du soleil.

Je ne veux pas supprimer le jardinier qui redresse la tige, enlève les parasites et émonde l'arbre; mais, sans le soleil, il n'empêcherait ni l'étiolement ni la mort.

Donc aux de Vizo, et à tous les Trissotins du temps, je préfère cet anonyme qui, le soir de la première représentation des Précieuses ridicules, lorsque le rideau tomba sur les imprécations de Gorgibus, envoyant au diable les sots livres et les sottes femmes, s'écria :

<i Courage, Molière, voilà la véritable comédie. »

Ce vieillard était un honnête homme dans le sens où ce mot s'entendait au dix-septième siècle.

Comme tant d'autres gens utiles, il est resté

inconnu : nous le remercions, car Molière dut, cette nuit^là, prendre là résolution de faire renaître Térence et Ménandre.

Mais ce cri n*était pas seulement un bravo, c'était tout un programme.

Cet applaudissement donne la formule du problème de la moralité du théâtre.

En effet, il ne s'agit pas de savoir si le théâtre est une institution que l'Église approuve ; le théâtre est fait pour les hommes, il faut le rendre utile à la société ; et le vieillard disait : « Voilà la bonne comédie. »

On ne nie pas qu'un fleuve existe, on l'endigue ; un torrent s'échappe impétueux, violent^ des flancs de la montagne, l'industrie humaine prend ses eaux, leur trace un cours , et ce qui aurait détruit fertilise.

La sagesse, l'expérience disent : Faites dans Tordre intellectuel comme dans l'ordre physique.

Le théâtre est : qu'il soit civilisateur; qu'il serve au progrès.

Pour cela , il ne faut pas ameuter la foule contre ceux qui en font une chose grande et serieuse \ il ne faut pas méconnaître les chefsd'œuvre qui sont « pleins de leçons et de conseils. »

Si vous supprimez la comédie, vous aurez la féerie; non point la féerie d'un Shakspeare avec ses sylphes ailés et ses vraies fées qui vont chercher dans la rosée nouvelle des rubis qu'elles poseront sur le sein des roses, des perles qu'elles pendront à Foreille des fleurs ; mais la féerie telle que, dans un article qui fit sensation, vous l'avez si bien décrite, Monsieur Veuillot : la féerie où l'on voit, outre les trucs :

« Des hommes et des femmes habillés en poissons, d'autres en légumes, d'autres en autre chose, et surtout beaucoup de femmes qui ne sont pas habillées du tout. »

Si vous étouffez Célimène , vous aurez la femme nue , celle que, dans votre langage imagé, vous appelez la grue déplumée.

Si vous brûlez Molière.... »

Mais

Que peut contre le roc une vague animée ?

Hercule a-t-il péri sous Teffort du Pygmée ?

L'Olympe voit en paix fumer le mont Etna.

Zoïle contre Homère en vain se déchaîna ; Et la palme du Gid, malgré la même audace, Croît et s'élève encore au sommet du Parnasse (1) •

(1) Piron. La Aléironaanie, acte III, scène vu.

Cependant , il était urgent de relever l'injure adressée, non ù ce grand homme de bien, mais à ce grand bienfaiteur de la civilisation, à ce génie français qu'un Schlegel aurait dû être seul à attaquer.

Je n'ai pas dit sur Molière tout ce que j'avais à dire : j'ai écrit seulement ce que le temps me permettait de réunir dans une réplique qui, à mon gré, ne pouvait être trop vite rendue publique , tant j'étais impatient de faire ce qui me semble un devoir, et de m'écrier comme le vieillard : « C'est la bonne comédie ! »

Ce devoir est accompli.

« Libéra vi animam meam . »

Et maintenant, je retourne à Molière, afin de l'aimer encore davantage en le relisant une fois de plus; car, ainsi que l'écrit Sainte-Beuve : « Aimer Molière, c'est être guéri, à jamais, je ne parle pas de la basse et infâme hypocrisie, mais du fanatisme, de l'intolérance et de la dureté en ce genre, de ce qui fait anathématiser et maudire ; c'est apporter un correctif à T admiration même pour Bossuet, et pour tous ceux qui, à son

image, triomphent, ne fût-ce qu'en paroles, de leur ennemi mort ou mourant; qui usurpent je ne sais quel langage sacré, et se supposent involontairement, le tonnerre en main, au lieu et place du Très-Haut. »

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