Moliere et Bourdaloue
Il y a quelques années, je ne sais quel Anglais eut ridée joviale de faire représenter à Londres une traduction complète du Tartufe. La pièce eut le même succès qu'en France, probablement par les mêmes raisons. Toutes les fois que, pour une cause ou pour une autre, les libres penseurs ont pu ameuter l'opinion contre l'Église, aussitôt, à Paris et dans les provinces, le Tartufe reparait. On le joue, on en fait des éditions populaires avec préface, éclaircissements et vignettes.
PRÉFACEL
Dans les derniers temps de Louis-Philippe, le Tartufe eut l'honneur d'être^ avec le Juif errant^ l'une des principales réponses de la philosophie officielle aux réclamations des catholiques contre le monopole de l'enseignement. Sous la Restauration, il était l'antidote des Missions. La partie penseuse de la bonne bourgeoisie s'entassait au théâtre pour écouter la satire des « dévots x> et des « nobles d qui osaient suivre les prédicateurs. Là, les rentiers et les négociants libéraux, leurs commis, leurs filles, leurs épouses, troupe chaste, goûtaient les leçons de la vraie morale, — celle qui n'empêche point de vendre à faux poids*
Je ne doute pas que le traducteur anglais de Tartufe n'ait eu la patriotique pensée de donner à son pays une arme de plus contre « l'agression papale ». L'œuvre de Molière dut prouver suffisamment aux enfants spirituels d'Elisabeth que le Pape est un chef de bandits, que le cardinal Wiseman fut un traître ; que les Newman, les Manning, les Faber, tous les nouveaux convertis, voulaient prendre le bien et la femme de leur
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prochain, crimes jusc^u'alors inconnus dans la loyale Angleterre.
En quoi pourrait autrement les intéresser cette prétendue comédie, si longue et si fausse quand le vivant esprit de la langue française n'y est plus? J'ai vu pour la première fois Jouer le Tartufe à une époque où, certes, je n'exigeais pas qu'un spectacle fût moral. Mais préservé, grâces à Dieu, de la solte passion des esprits forts, je me demandais ce qu'ils trouvaient d'amusant à celui-là, et quel intérêt pouvaient prendre des gens de leur mérite aux aventures d'un coquin maladroit comme ce Tartufe, qui manque une entreprise où les moindres bacheliers se tiendraient assurés du succès. Forcer la cassette d'Orgon et fasciner Elmire, la belle affaire I Le monde est plein d'artistes qui font cela tous les jours, sans eau bénite. Si le personnage était un médecin, un précepteur, un créateur de commandites, un intime quelconque, on ne sup^ porterait pas Tinvraisemblance et la monotonie de l'histoire.
Tartufe se dit dévot, toute la popularité de
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Touvrage est là. C'est Tagrément qui subjugue le vulgaire. En considération de cet agrément, le petit nombre des bons juges est gagné. Tout passe, tout est bon, tout est vrai, les critiques perdent leur temps. « L'effroi des faux dévots lorsque Tartufe pjarut, dit un commentateur, ne laisse aucun doute sur les vrais rapports qu'il avait avec eux. »
Un de ces « faux dévots » fut Bourdaloue. Il tonna. Sa vertu éloquente échoua comme la raison fine de Labruyère. « On fait, s'écriait-il, concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes interprétations de la fausse. » Honnête homme! C'est par cette raison précisément que le Tartufe sera représenté tant qu'il y aura sur la terre une demi-douzaine de comédiens et assez de planches pour dresser des tréteaux; Laissez faire les missionnaires catholiques qui, malgré les tribunaux des mandarins, le casse-tête des sauvages et les ministres de l'évangile anglais, portent la vérité chrétienne dans la Chine, dans l'Océanie, dans les sables de l'Afrique, dans les glaces de THudson : qu'ils y
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détruisent les fétiches et les idoles, qu'ils y créent une société : du sein de ces peuples baptisés par eux et du milieu des écoles fondées au prix de leur sang, surgira quelque bel esprit qui traduira Tartufe dans la langue qu'ils aurorit formée, afin d'armer contre leurs successeurs la main d'un Henri Vlll ou d'un Robespierre.
Je ne conteste point la haute littérature qui brille dans le Tartufe^ mais le nerf de cette langue, cette clarté, cette \erve, il n'y a pas mille. Français en France capables d'en jouir véritablement. Que reste-t-il pour les Anglais ?
Nos libres penseurs n'en ont pas été moins fiers du triomphe obtenu par Molière, chez ce peuple délicat qui apprend le français principalement pour lire Paul de Kock dans l'original. Je me suis laissé impatienter de quelques banalités qui ont été répétées à cette occasion par les journaux les plus graves. Us ont remarqué que depuis deux cents ans, a les dévots » n'ont pu enlever à Molière sa réputation de grand poète et de c< grand homme de bien » ; car on le loue à ces
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deux titres. Je sais que les « dévots » (on dit maintenant les cléricaux) sont contraints de s'incliner. L'auteur de Tartufe ne conservera pas seulement sa réputation de très-grand poète comique, il gardera encore la palme de la vertu. Il y a monument, consécration, apothéose. "Tous les ans Molière est couronné sur le théâtre par la main des grâces fardées ; on lui décerne des poésies approuvées des distributeurs du prix Montyon; rien n'y fait. -Ses admirateurs de- .meurent aussi peu redoutables pour lui que ses critiques.
Dans le temps à peu près que l'Anglais exécutait l'entreprise dont je viens de parler, une femme hardie mettait Molière en mélodrame.
Non pas le Molière véritable, tel que le montrent ses œuvres, plus accusatrices encore que le témoignage de ses contemporains; mais le Molière de la légende philosophique, tendre, délicat, même pleureur. A travers les éloges que cette pièce devait nécessairement recevoir, la conscience des feuilletons a cependant parlé. Elle a laissé deviner que la donnée du mélodrame
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paraissait ridicule, elle a franchement avoué que les détails étaient incroyables. Molière étale ses mépris pour Louis XIV, fait la leçon à Condé, se propose raffranchissement du peuple, prophétise, fouriérise, cabétise et finit par répandre sa bénédiction sur l'auditoire : en un mot, c'est un quaker. Il a très-bien résisté à cette apologie plus cruelle que toutes les vérités ; il est certainement indestructible. Vienne une occasion, il ne manquera pas de dire son mot contre le Syllabus.
A propos de ce travestissement, un écrivain qui passait alors pour avoir des sentiments catholiques, et que Ton s'est naïvement étonné de voir plus tard républicain et libre penseur comme le pavé de la rue, entreprit non point de venger Molière, mais de rabaisser Bourdaloue* Après quelques sévérités apparentes pour le comédien, dont il confesse que c< la vie et les mœurs ne sont pas exactement conformes à tous les principes de la religion, de la famille et de la propriété, » il finit cependant par le mettre au-dessus du religieux que Taveu unanime de
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la postérité a placé dans le grand siècle au premier rang des grands caractères. Il conclut que le ferme prédicateur de l'Évangile fut plus courtisan que l'auteur d^ Amphitryon I Tel est Tart de ces sages. Ils consentent à se priver de glorifier toujours et en tout le vice, mais ils s'interdisent strictement de jamais honorer sans réserves la vertu.
Je ne doute pas que l'homme de lettres qui s*est montré si difCcile envers £ourdaloue, ne regarde comme autant de blasphèmes les doutes que j'ai à élever sur la morale personnelle et sur la morale officielle de Molière. Il faut, sans entrer dans le délail, que Molière demeure le plus honnête et même le plus vertueux homme de son temps.
Il y a déjà quelques années, j'ai voulu dire làdessus mon sentiment, que je croyais appuyé d'assez bonnes autorités. En mon âme et conscience, ayant étudié le personnage, je ne trouvais pas qu'irrépondil à l'idée que Ton se doit faire d'un homme de bien. Ce fut une protestation comme celle de ces pauvres chrétiens des
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premiers siècles, qui parfois, à leurs risques et périls, au milieu de la foule idolâtre, allaient insulter les idoles, en attendant qu'il plût au Dieu caché de susciter une main assez forte pour les jeter bas. Mon travail parut dans VUnivers^ et il eut le fruit que je pouvais prévoir. Contester la morale et la moralité de Molière ! Aucun impie de nos jours n'a été plus injurié pour avoir dit ou que Dieu est le Mal, ou que Dieu n'est pas.
J'avoue, que cet accueil m'a encouragé. Forcé par le torrent des affaires quotidiennes d'interrompre la démonstration commencée, j'ai toujours eu dessein d'y revenir. J'y reviens aujourd'hui, après avoir étendu aux dimensions d'un volume l'esquisse rapide où j'avais d'abord compté me borner. Molière et le Tartufe m'ont conduit à envisager la moralité générale de l'art dramatique. Sur ce sujet, j'ai pu souvent laisser parler des hommes plus dignes que moi d'être écoutés. On entendra Bossuet ; il n'a pas dédaigné de réfuter quelques sophismes médiocres, mais travaillés avec beaucoup d'art par Molière lui-même.
Dans mon premier travail, je m'étais contenté
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de nommer Bourdaloue ; dans celui-ci, je m'applique à lui faire la place qu'il mérite, et elle n'est pas inférieure à celle de Molière.
Il existe d'élranges ressemblances et de puissants contrastes entre Molière et Bourdaloue. Nés presque au même moment, élevés par les mêmes maîtres, ils ont parlé aux mêmes hommes et souvent traité les mêmes sujets. Ce sont deux moralistes, deux connaisseurs du cœur humain, deux princes, deux rois de Téloquence. Après avoir grandement excité Tattention de leurs contemporains, ils sont morts à quelques années l'un de l'autre, en pleine activité, pour ainsi dire les armes à la main, Molière presque sur le théâtre, Bourdaloue en descendant de la chaire ; et la cause immédiate de leur mort fut le zèle que chacun d'eux apportait dans l'exercice de sa profession- Voilà les ressemblances. La différence des professions indique le contraste, dont le développement fournit la matière de cette étude. C'est Bourdaloue qui est le moraliste, le citoyen, l'homme de bien. Comme Bossuet, il a combattu Molière, et il nous a donné la plus forte et la
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meilleure critique du Tartufe. Sa vie, si différente de celle de l'auteur comique, parle plus haut encore que son sermon. Présentement il est le vaincu. Sous le règne de Louis-Philippe, lorsque l'on élevait un monument public à Molière, ridée vint de placer la statue de Bourdaloue sur la fontaine de la place Saint-Sulpice. On objecta que Bourdaloue avait été jésuite, et il n'eut pas de statue.
Au point de vue de la morale et au point de vue des Lettres, la comparaison entre ces deux hommes ne sera pas sans utilité. Il y a là un épisode intéressant de notre histoire littéraire. Et cette histoire, pour le dire en passant, sera mal connue tant qu'une plume savante et sincère ne Paura pas étudiée dans les luttes souvent latentes, mais continuelles, des lettres sacrées et des lettres profanes; combats de l'esprit de Phomme contre Pesprit de Dieu, origine et fond de toutes les choses de ce monde.
U existe un petit livre intitulé : Notes historiques sur la vie de Molière^ fort recommandé des libres penseurs. L'auteur est M. Bazin, savant et homme d*esprit, dont on a une Histoire de Louis XIII, composée avec beaucoup de patience, écrite avec trop de recherche; en somme, ouvrage distingué. M. Bazin n'était ni vrai ni faux dévot, Il a vécu sans culte, il est mort en dehors de toute forme de religion. Son Histoire de Louis XIII respire le plus tranquille mépris pour la foi catholique. Engagé dès ses débuts dans l'école voltairienne, il n'en sortit point. A part les lazzis et les grossièretés dont les intelligences un peu délicates veulent s'abstenir, il
s'est permis contre PÉglise tout ce que peuvent désirer les derniers disciples de Dulaure. D'ailleurs très-dévot à Molière, et c'est par dévotion qu'il a écrit ses Notes.
Importuné des contes de certains biographes, il en a voulu débarbouiller la statue du héros et nous dire exactement sur la vie de Molière tout le peu qu'il est possible de savoir. Écoutons-le.
Jean-Baptiste Poquelin, fils d'un marchand aisé de Paris * qui exerçait la charge assez recherchée de tapissier valet de chambre du roi, fil ses humanités et sa philosophie chez les jésuites, philosopha quelque temps sous la conduite de Gassendi, étudia le droit, puis un beau jour, à vingt-trois ans, de concert avec quelques jeunes fils comme lui, planta là ses études, sa famille, et s'enrôla comédien. La nature l'y poussait sans doute, une belle passion le décida. Ses deux princips^ux compagnons, les frères Béjart, avaient une sœur nommée Madeleine, fille de vingt-sept ans,
' Molière est le premier en mérite des écrivains célèbres nés à Paris. Âpres lui, on cite Regnard, qui vînt au monde sous les piliers des Halles; Voltaire, place du Harlay; Beaumarchais, près de la rue des Lombards ; Béranger, rue Montorgueil, et enfin Scribe, rue Saint Denis. Tous aux environs des Halles ; tous, à différents degrés, dans la bourgeoisie active, et tous dans la boutique ou à peu près. Il existe entre eux un air de quartier, un air de famille. On cite encore, parmi les Parisiens, Rutebeuf et François Villon, qui sont si bien de la môme lignée.
qui n'en était plus à ses débuts. Cette dessalée, pourparler comme Georges Dandin, devint la maitresse du novice, et les deux frères n'en furent que davantage ses amis. Voilà l'entrée en scène du prince de nos moralistes. Après une année d'es sais malheureux dans la capitale, les Béjart virent qu'il fallait émigrer en province. Le jeune Poquelin, transfiguré en sieur de Molière, les suivit. Si Thonnéte bourgeois des Halles, tapissier valet de chambre du roi, s'était procuré une lettre de cachet pour arrêter son garnement au seuil de cette vie vagabonde, il aurait pu étouffer en germe trois ou quatre chefs-d'œuvre, mais il aurait fait ce que font tous les jours beaucoup de pères de famille qu'on loue de veiller sur l'honneur de leur nom et sur Tavenir de leurs enfants.
Pendant treize ans, Molière mena la vie de comédien nomade. Il jouait dans les campagnes, dans les châteaux, dans les villes, partout où il trouvait un public et un lieu quelconque pour servir de théâtre ; toujours attelé à cette Béjart et à ses frères, faisant le héros, faisant le bouffon, composant quelques farces*, ne quittant
* Deux de ces farces, attribuées à l'auteur du Misatithrope^ ont été retrouvées, et prennent place maintenant dans ses œuvres. Elles sont grossières.
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point la mauvaise compagnie. Un jour, le sieur d'Assouci, le drôle le plus authentiqué de répoque, rencontra la troupe : il y plut tellement et s'y trouva si bien, qu'on ne pouvait plus se séparer.
Treize ans passés au service du premier manant qui donne cinq sous pour qu'on le fasse rire! Cette vie ne révèle point une âme fière. L'orgueil peut s'en accommoder, la vraie dignité n'y tiendrait pas.
Depuis le jour où Cicéron, plaidant pour Roscius, le plaignait, étant si honnête homme, d exercer une profession si décriée, le métier de comédien n*a rien gagné dans Testime publique. Rousseau de Genève s*est piqué d'en découvrir la raison :
« A un préjugé universel, il faut, dit-il, chercher une cause universelle ; et au lieu de crier d'abord contre le préjugé, sachons premièrement si la profession de comédien n'est point en effet déshonorante en elle-même : car si par malheur elle Test, nous aurons beau statuer qu'elle ne Test pas ; au lieu de la réhabiliter, nous ne ferons que nous avilir nous-mêmes. Qu'est-ce que le talent du comédien ? L'art de se contrefaire, de revêtir un autre caraclère que le sien, de paraître différent de ce qu'on est, de se passionner
de sang-froid, de dire au Ire chose que ce qu'on pense aussi naturellement que si on le pensait réellement, et d'oublier enfin sa propre face, à force de prendre celle dautrui. Qu'est-ce que la profession du comédien? Un métier par lequel il se donne en représentation pour de l'argent, se soumet à l'ignominie et aux affronts qu'on achète le droit de lui faire, et met publiquement sa personne en vente. J'adjure tout homme sincère de dire s'il ne sent pas au fond de son âme qu'il y a dans ce trafic de soi-même quelque chose de servile et de bas.... Quel est au fond Tesprit que le comédien reçoit de son état? Un mélange de bassesse, de fausseté, de ridicule orgueil et d'indigne avilissement qui le rend propre à toutes sortes de personnages, hors le plus noble de tous, celui d'homme, qu'il abandonne*. »
Quoiqu ici il raisonne juste, Rousseau déclame, comme toujours, et je ne le cite qu'à cause de son nom. Bossuet, appuyé sur saint JeanChrysostome, dit plus en moins de mots. 11 signale la vraie cause du déshonneur de la profession comique, dans cette libérale famille du Christ qui ne méprise ni le serf, ni l'esclave, ni le pécheur : le comédien est rejeté parce que lui-même rejette
^ Lettre à d'Alembert, sur les spectacles
la dignité chrétienne. Écoutez saint Chrysostome: « C'est pour vous qu'un chrétien se fait boufforiy c'est pour vous qu'il renonce à la dignité du nom qu'il porte. Otez les auditeurs, vous ôterez les acteurs : s'il est si beau d'être plaisant sur un théâtre, que n'ouvrez-vous cette porte aux gens libres? Nous dirons maintenant aux honnêtes gens : Quelle beauté dans un art où l'on ne peut exceller sans honte* ? »
n ne faut pas s'étonner si Molière, sous le joug d'une pareille profession et dans un temps où elle avait un caractère particulier d'abaissement, ne nous a pas laissé, parmi tant de vivantes figures, le portrait ferme et complet d'un homme de bien. On répète sans cesse que son existence nomade l'avait en même temps conduit à tous les postes d'observation et trempé pour toutes les luttes ; et on l'excuse ainsi d'en avoir supporté le dégoût. Mais rien ne montre que cette existence l'ait dégoûté, et que même il n'en aimât point les misérables combats, les triomphes et les revers presque également humiliants. Si Ton veut admettre que son génie s'y est aiguisé, il y perdit une qualité plus précieuse que toutes celles qu'il pouvait acquérir, la séré-
* Maximes et réflexions sur la comédie.
nité. C'est avec cette sérénité du génie qu'il eût pu voir et créer le caractère de l'homme de bien, absent de son œuvre.
Des grotesques, des sots, des vicieux, des jaloux, des amoureux, cela fourmille dans lous les chemins et pose devant tous les crayons. Un homme de bien est plus rare à trouver, plus difficile à peindre. 11 faut chercher longtemps, et chercher dans de plus nobles sentiers, ce héros indulgent pour les autres, sévère envers luimême, qui connaît ses passions et qui les combat, qui se rend maître de son cœur par sa raison, maître de sa raison par son cœur, qui s'applique sans emphase et sans lâche pitié à tout faire plier en lui sous la loi du devoir. Tous les yeux ne savent point voir un tel spectacle, tous les esprits, môme de très-fins esprits, ne le savent point comprendre ; et, enfin, c'est ce que l'art de Molière n'a point réalisé. Était-ce faute de modèle? Celui qui ne rencontre point de modèle n'a rien dans l'âme qui l'oblige de le trouver. Quiconque le cherche, le trouve ; et s'il ne le trouve pas, il le rêve et le devine. Dira-t-on qu'un tel personnage ne serait point comique? Alors il faut reléguer bien loin du premier rang la muse comique et ceux qu'elle inspire, puisque le véritable honneur, la droite raison, la franche vertu
MOLIÈRE ET fiOURDALOUE.
ne sont point de leur domaine, et qu'ils ne peuvent divertir et corriger les hommes qu'à la condition de ne leur jamais présenter d honnêtes gens.
Mais ces pensées se présenteront plus tard.
Achevons la biographie de Molière.
Après treize ans de courses et d'aventures, âgé de trente-sept ans, il revint à Paris, rapportant VÉtourdi, le Dépit amoureux^ et quelques bagalelles. Il ouvrit un théâtre, où il joua d'abord, dit le feuilleton du temps, « un de ces petits diverlissemenls qui lui avaient acquis quelque réputation et dont il régalait la province. » Il eut riionneur de faire rire aux éclats le frère du roi, qui assistait à la représentation ; <c et c'est là, peut-être, ajoute tranquillement M. Bazin, ce qui nous a valu tant de chefs-d'œuvre. » génie de l'homme ! Que cette médiocre altesse eût bâillé, toute la veine du poêle en pouvait être tarie. En recevant le prince, l'auteur nomade lui avait adressé un compliment que Loret lui-même ne trouva pas des plus mesurés :
Le premier acteur de ce lieu *, L'honorant comme un demi-d eu.
Lui fit une liarangue expresse, Pour lui témoigner l'allégresse Qu'ils reçoivent du rare honneur De jouer devant un tel Seigneur.
* C'était Molière
Molière, à trente-sept ans, n'était encore qu'un acteur médiocre, au moins dans le genre tragique, malgré son obslination à chausser le cothurne ; un auteur peu fécond, un satirique trèsprudent. On le loue beaucoup de sa hardiesse. Bientôt nous le verrons, en effet, terriblement hardi. Mais pour oser, il 'attendait quelque chose, — et c'était simplement de n'avoir rien à craindre.
Son coup d'essai contre les puissances fut la farce des Précieuses. Il l'écrivit en 1659, dans Tannée qui suivit son retour à Paris, après que Tabbé de Pure lui eut donné non pas une leçon ni un modèle, mais un exemple.
Les Précieuses avaient leurs ridicules, déjà signalés. 11 ne faut pas cependant leur refuser toute justice. L'hôtel de Rambouillet, maintenant « diffamé », suivant la très-juste expression de Boileau, avait été, vingt ans auparavant, une école de beau langage, de bonnes manières et de bonnes mœurs. D'utiles traditions en restaient. Assurément la sévère dignité de la marquise, la fierté de Julie d'Angennes, la longue constance de Montausier, prises d'une certaine façon bourgeoise, pouvaient prêter à rire. Assurément aussi ces ridicules offraient quelque chose de plus respectable que la fami-
liarité et la facilité dont on usait entre Bëjarts. Il n'est pas hors de propos de remarquer que, même en littérature, le salon de la grande dame l'a emporté sur le tréteau du comédien.
Molière n'a pu faire rentrer dans le langage honnête aucun des mots grossiers que les Pré cieuses en avaient bannis ; il n'en a pu bannir ceux qu'elles y avaient fait entrer. On a ri avec le bouffon, et l'on a continué de parler comme la bonne compagnie. A écouter les commentateurs, encore aujourd'hui, il semble que la langue allait périr, si les Précieuses n'avaient pas été jouées. Un nommé Bret, très-pauvre bel esprit du dernier siècle^ qui a donné une édition de Molière, rapporte plusieurs traits du galimatias « inconcevable 3» des Précieuses. Tous les exemples qu'il cite ne paraîtront pas également effrayants. — « Ce fut alors, dit-il, qu'on appela le bonnet de nuit, le complice innocent du mensonge; l'eau, le miroir céleste ; les filoux, les braves incommodes; et que pour dire qu'il commençait à faire jour, on écrivit que le ciel était gros de lumière^ qu'un souris dédaigneux était un bouillon d'orgueil, )» Ces plaisanteries de gens du monde qui jouaient avec la langue étaient assez innocentes, et l'on applaudit présentement sur le théâtre mime de Molière des gciilillesi^cs qui ne les
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valent point. Souhaitons que la préciosité des petits journaux, des coulisses et des tabagies, ne fasse pas plus de ravages que n'en a fait la préciosité des ruelles. Bret, néanmoins, ajoute sur un ton épique : « Il était essentiel d'arrêter celte contagion.... Il était important de frapper les esprits par la terreur du ridicule, arme toujours sûre avec les François. Ce fut Molière qui eut le courage de s'en servir et qui, par ses Précieusei ridicules^ ouvrit les yeux de la nation. » Le danger pressait moins. Corneille avait donné tous ses chefs-d'œuvre, Pascal avait écrit, Bossuet parlait, Boileau tenait la férule ; Mme de Sévigné, précieuse^ était dans sa maturité ; Racine, Lafontaine, Bourdaloue allaient paraître. Voilà de quoi arrêter la a contagion », qui, comme on le voit, laissait encore un certain nombre de têtes parfaitement saines.
En somme, ce que Molière fit voir de plus utilement corrigé dans sa pièce, qui est charmante, c'est lui-même. Il avait apporté de la province beaucoup de phébus et beaucoup de grossièreté ; en moins d'un an, il s'était presque complètement débarrassé de ces deux défauts.
Je dis presque complètement. Peu de temps après le franc éclat de rire des Précieuses, il aura une terrible reprise de phébus et de prô-
cieux. Quant à la grossièreté, elle est à peu près inséparable du génie comique.
Sganarelle^ dont on connaît le second titre^ suivit les Précieuses et n'eut pas moins de fortune; ensuite parut Dont Garde de Navarre^ pièce héroïque en cinq actes, qui tomba.
Molière avait une plaie au fond de l'âme.
Le double (aient d'écrivain et d'auteur comique ne satisfaisait point son ambition. Il aspirait au genre noble, où il était mince : c'est le rêve et presque toujours la punition des railleurs. Un sentiment amer les avertit qu'ils ne font pas en eux-mêmes à l'espèce humaine tout l'honneur qu'elle peut recevoir. Ils gardent longléhips, quelquefois toujours, la prétention d'ouvrir dans le cœur humain la noble source des larmes. Et lorsque enfin, vaincus par celte nature inférieure qui les condamne au rire et à la parodie, ils prennent leur parti de n'être que des bouffons, il n'y a point d'oreille un peu délicate qui s'y trompe : le bouffon est un misanthrope, c'est-à-dire un envieux ; son rire a l'éclat strident de la haine. Après l'échec de Dont Garde de Navarre, Molière, comme acteur et comme auteur, renonça définitivement aux visées héroïques ; mais l'on vit de plus en plus dans ses œuvres la trace chagrine d'un cœur irrité contre
la noblesse» conire la décence et contre le devoir.
Les grands ouvrages de Molière sont tous postérieurs à la chute de Dom Garde. Revenu sur un terrain où il semblait ne pouvoir faire un faux pas, son génie marcha libre, fécond, audacieux, n'ayant autour de lui que des admirateurs enthousiastes et des ennemis écrasés. Il donna successivement ÏÉcole des femmes, le Festin de Pierre, le Tartufe, V Avare, le Misanthrope, les Femmes savantes. Il fut loué, célébré, redouté, — et tout à la foi&, probablemenf, Tun des hommes les plus malheureux qu'il y eût au monde. Il était glorieux, et il faisait rire !
Pour obtenir ces applaudissements, il fallait se plier à des négoces laborieux. Avant tout, c'était un politique fort sensé. Les périls que provoquent les inspirations de la muse satirique ne lui étaient point inconnus ; il n'avait nul désir de les braver. Tout ce qu'il a fait d'audacieux, il ne l'aurait peut-être point rêvé, et certainement il ne l'eût point exécuté si la faveur royale avait manqué. Elle lui vint. Comment? Bazin va nous le dire.
Mazarin était mort ; Louis XIV, âgé de vingttrois ans, avait pris possession de son royaume :
« Ce fut dans les premiers temps qui suivirent
cette prise de possession que se manifesta, de la part du prince pour le poêle, quelque chose de plus qu'une protection dédaigneuse et frivole, un certain mouvement d'affection intelligent, prompt comme la sympathie, durable autant que Tégoïsme. Du moment où ces deux hommes, placés à de telles distances dans Tordre social, l'un roi hors de tutelle, Tautre bouffon émérite* et moraliste encore bien timide, se furent regardés et compris, il s'établit entre eux une sorte d'association tacite, qui permettait à celui-ci de tout oser, qui lui promettait assurance et garantie, sous la seule condition de respecter et d'amuser toujours celui-là. Nous devons ajouter que jamais traité public où la foi du monarque aurait été solennellement engagée, ne fut exécuté plus sincèrement; qix'en aucun temps, dans aucune circonstance, la sauvegarde donnée à Vécrivain contre tous les ressentiments qu'il pourrait provoquer ne parut se retirer de lui. C'est se moquer de nous, comme les historiens font trop souvent, que de mettre Molière au nombre des penseurs qui souffrirent en leur temps la persécution.
* Le titre de bouffon^ que Bazin donue sans souixiller au moraliste qu'il admire, semble indiquer que l'ancienne signification de ce nom a bien changé depuis cent cinquante ans*. Voyez plus haut comment l'entendait Bossuet.
VIE DE MOLIÈKE.
Jamais homme, au contraire, et ceci est à sa louange (?), n'alla plus droit son chemin et ne se sentit dans toute sa course moins ébranlé. Il eut, en effet, des ennemis qu'il chercha : des rivaux, des particuliers, des classes d'hommes, des professions, des cabales, voire des croyances; mais ni individus, ni corps ne purent lui faire aucun dommage, ne se hasardèrent seulement à tenter contre lui rien de ce qui se traduit par la violence. La guerre incessante qu'il soutint contre les travers et contre les ridicules de son siècle lui rapporta de nombreux triomphes et pas une blessure. Partout et toujours on le voit encouragé, récompensé, indemnisé. Quand on voulut l'attaquer par les voies qui agissent sur l'opinion, il eut toute liberté pour la riposte ; il s'en servit, on pourrait dire qu'il en abusa, et la cruauté même à laquelle il se laissa parfois entraîner fut prise chez lui pour une revanche légitime. Celui à qui ces choses sont arrivées ne fut certainement pas un pauvre hère, faisant son métier de moqueur à ses périls et risques, exposé à la vengeance et craignant le désaveu. Un caprice, cette fois éclairé, de la puissance souveraine lui en avait communiqué ce qui donne la confiance et la force ; son talent lui fournissait le reste. A vrai dire, il y a de Louis XIV deux créations du même
temps et du même genre, Colbert et Molière.
« Il est facile de trouver dans les œuvres de celui-ci la trace de cette impulsion donnée à son génie par un pouvoir qui Vexcite et Vautorise, Jusqu'au jour où Molière trouve un protecteur dans Louis XIV, nous pourrions presque nous impatienter de voir ce qu'il fallait de temps, d'hésitations, pour mettre en train ce philosophe railleur, que nous savons être allé si hardiment et si loin. VÊtourdi en i 653, le Dépit amoureux en 1656, deux pièces pour la province; à Paris, les Précieuses ridicules en 1659, Sganarelle en
1660, Dom Garde de Navarre en 1661 ; que de chemin perdu ! Combien de détours pour arriver, après quelques éclairs de verve comique, à choir honteusement dans une œuvre héroïque et galante! Laissez-le pourtant, qu'il se trouve un jour face à face avec celte royauté qui, seule, pouvait lui donner Tessor, qu'il se sente échauffé par les rayons de ce soleil, que le sourire du roi lui promette appui, et avant trois ans vous l'aurez vu atteindre le dernier degré d'audace que l'imagination puisse concevoir en un temps comme le sien : il aura fait le Tartufe. »
Toute la vie littéraire de Molière, à partir de
1661, démontre la parfaite exactitude de ces ap-
prédations. Bazin n'est pas un ennemi, au contraire. Homme de lettres et jaloux de l'honneur de la profession, Bazin ne voit, dans le traité qu'il expose, rien que de très-glorieux pour la puissance littéraire. Il a grand soin de relever la fidélité du roi à remplir les conditions du marché ; et, ce qui fait un plaisant contraste avec sa manière froide et un peu façopnière, il se laisse, sur ce propos, glisser jusqu'à l'extase.
La vérité est que la complaisance de Louis XIV alla loin. Molière, dans les Fâcheux, avait commencé la guerre contre les marquis : Louis XIV lui indiqua le marquis chasseur. — Molière, dans Y École des femmes^ mettant tout de s-uite à profit sa faveur, avait commencé d'inquiéter les personnes de piété par une raillerie indécente de certaines pratiques religieuses, et il s'était défendu avec beaucoup plus d'humeur et d'impertinence que de raison et de gaieté : Louis XIV patrona la Critique de l'École des femmes, et fit donner une pension de mille livres à l'auteur, « excellent poêle comique ». — Molière s'était fait, parmi les comédiens et parmi les gens de lettres, quelques ennemis : il put, dans l'/mpromptu de Versailles, les ridiculiser devant toute la cour, contrefaire les acteurs tragiques (ce fut la dernière fois qu'il joua la tragédie) et vilipen-
der à cœur joie, et nommément Boursault, son pauvre pelit ennemi. Certes, il fallait que Lo:iis XIV aimât Molière, pour tolérer cet /mpromptu de Versailles, encore brutal aujourd'hui, et qui ne dut point paraître amusant, même alors 1 — Molière était accusé, non à la légère, d'avoir contracté un mariage incestueux : Louis XIV, sans m^me vouloir qu'on examinât l'accusation, fut parrain de l'enfant né de ce mariage. — Enfin, Louis XIV, malgré le Parlement et malgré l'Archevêque, fit jouer le Tartufe, dont il eut la primeur.
Mais, de son côté, l'auteur comique ne marchandait point sur ses charges. Nous ne disons rien des dédicaces, des flagorneries violentes, des compliments à bout portant : c'est ce que Ton trouve dans tous les auteurs de l'époque, et dans les auteurs à toutes les époques. Celte race est naturellement servile. Le monde, après avoir vu tant de puissances, en connaît-il une que les Parnassiens n'aient point adulée? La mode en est aujourd'hui même plus florissante que jamais. Molière ne fit pas moins que les autres, et fit môme un peu plus. On disait volontiers à Louis XIV (et Tamour-propre national y trouvait, en quelque manière, son compte) qu'il était le plus grand des monarques : 'Molière
lui dit qu'il en est le plus beau, le compare formellement à Dieu*. Mais laissons cela. Il avait d'autres moyens de plaire au roi : il servait et glorifiait ses vices. Nous aurons occasion de le voir dans plus d'un endroit de ses œuvres, et surtout quand nous serons au Tartufe.
La vie privée de Molière n'était pas aussi douce et triomphante que sa viç publique. Le luxe et Topulence n'y manquaient pas. Même en courant la province, il avait ramassé de l'argent. A Paris, on a calculé que sa part dans les produits du théâtre, comme acteur et comme auteur, était de trente mille livres par an ; somme équivalente à cent mille francs aujourd'hui. Il avait un certain goût pour le faste et pouvait amplement le satisfaire; il était somptueuséhient meublé, somptueusement servi; il traitait, prêtait, donnait en grand seigneur. Mais tout cela était mél^de détresses intimes contre lesquelles la faveur royale ni la faveur du public ne pouvaient rien.
* « Les rois éclairés comme vous, n'ont pas besoin qu'on leur marque ce que Ton souhaite, ils votent comme Dieu, ce qu'il nous faut, et savent mieux que nous ce qu^ils' nous doivent accorder. j> (!•' Placetau Roi, à l'occasion de la comédie de V Imposteur.)
Dans le second placet, Louis XIV est la source de la puissance et de Vautorité, le juste dispensateur des ordres absolus, le souverain juge et le maîtbe de toutes choses.
52 MOLIÈRE ET BOUUDALOUË.
En 1662, lorsqu'il venait de faire représenter Sganarelle et VÉcole des Maris^ Molière, âgé de quarante ans, épousa une toute jeune fille, élevée pour devenir l'une des actrices de son théâtre, et choisie dans une famille à lui fort connue. Elle se nommait Armande-Grcsinde Béjart. <c II ne paraît pas contestable, dit Bazin, qu'elle eût été élevée, surtout depuis quelques années, dans le ménage presque commun où vivaient Molière, Madeleine Béjart, d^autres encore de la même troupe. » Bref, cette Béjart, que le moraliste, désormais bien délivré de sa timidité, épousait, était probablement la fille, et tout au moins la sœur de Taulre Béjart, avec laquelle il faisait ménage depuis seize ou dix-sept ans.
Baain conte au long toute Thistoire ; elle est déplorable.
On accusait Molière d'avoir épousé sa propre fille. Son biographe le lave de cette suprême infamie. 11 établit, par des conjectures ing'enieuses, que la femme de Molière devait être fille de Madeleine Béjart et d'un sieur de Modène, qu'on vit plus tard rentrer dans la famille comme parrain du second enfant de l'auteur du Tartufe, Mais, d'un autre côté, Bazin prouve mieux encore, et par des hypothèses plus nettes, qu'il y a là, de quelque façon que l'on y regarde, un fait
VIE DE MOLifiRE. 53
assez sauvage. Lorsque Molière s'avisa de vouloir épouser la Grésinde, on s'aperçut qu'elle n'avait point d'état civil. II fallut lui en faire un. Les Béjarts en vinrent à bout par un tour digne des comédies du temps. Laissons parler l'ami Bazin :
a Une naissance illégitime aurait pu révolter la famille du marié, réconciliée à peine avec ce vagabond dont elle n'était pas encore bien sûre de pouvoir se faire honneur. Le père, Jean Poquelin, le beau-frère, André Boudet, devaient as* sislerau mariage. 11 leur fallait offrir une bru, une belle-sœur dont ils n'eussent pas trop à rougir. Le père Béjart était mort, on ne sait quand ni où. La mère vivait et pouvait avoir soixante ans. Elle était de nature fort complaisante; cai on la voit, en 1638, marraine de l'enfant illégitiaie dont accouche à vingt ans sa fille Madeleine, alors maîtresse du sieur de Modène. Elle consentit donc à se déclarer mère et à faire feu son mari père de l'enfant né en 1645; ce qui lui donnait, à elle, une fécondité de vingt-huit ans, ce qui assurait à sa petite-fiile, devenue sa fille, un état légitime, un bon mari, une honnête famille. Voilà, quoique nous n'aimions pas à faire des conjectures, comme il nous semble que les
choses ont dû se passer. Et cette hypothèse, si l'on veut, qui a Favantagede ne blesser aucun fait, nous semble confirmée par celui-ci: que le second enfant de Molière, né -en 1665, eut pour parrain ce même sieur de Modène, qu'on devrait autrement croire bien loin des nouveaux époux, et pour marraine Madeleine Béjart, sa maîtresse de 1638. »
Quel tripot I Bazin, qui rapporte l'épisode avec un sérieux de glace et comme la chose la plus simple, termine par cetle réflexion d'ami :
« L'alliance n'était ^as brillante, elle n'élevait en rien la condition de Molière; elle mettait seulement une femme de plus dans sa maison, où il semble qu'il n'y en avait déjà que trop (en effet, Madeleine Béjart et sa fille n'y commandaient pas toutes seules); mais, ce qu'il y a de meilleur pour un homme occupé, elle ne changeait pas ses habitudes. »
L'apologie est bonne! Ce mariage plongeait Molière dans l'ignominie jusqu'au cou. Mais du moins il ne changeait pas ses habitudes.
Molière était alors vraiment très-occupé : il Il availlait au Tartufe^ pour le plus grand pro^
YIË DE MOLIÈRE. 35
grès de la foi et des mœurs. Suivant les commentateurs et les biographes, il se peignait luimême dans celle pièce sous les traits de Cléante, l'homme bon, juste^ tolérant, le « dévot de cœur » qui connaît la vraie religion, qui pratique la vraie morale. Et si quelque bruit des propos que son étrange mariage faisait courir venait à ses oreilles, tournant les yeux du côté de Versailles, il disait pieusement :
... Faisons toujours ce que le ciel prescrit,
Et d'aucun autre soia ne nous troublons l'esprit.
Ce trait peint l'homme, et s'il en fallait d'autres, il suffirait d'écouter ses ad mira leurs.
Néanmoins, ces autres soinsy qu'il faut et que l'on peut écarter lorsqu'on a fait ce que le ciel prescrit^ ne laissaient pas de troubler cruellement son esprit, son cœur, toute son existenre. Mlle Molière était une jolie personne, une brillante actrice, mais une épouse très-légère; et le moqueur des maris. malheureux était et se savait aussi mal marié que possible. On connaît les conseils de sagesse qi\'il a donnés pour la direction des femmes; chez lui, il constatait douloureusement l'inutilité des leçons du Ihéâlre et il savourait amèrement le fruit de ses exemples. Les onze dernières années de sa vie, pleines de
30 MOLIÈKE ET BOUUDALOUE.
succès et de cette sorte de gloire humaine où il avait aspiré, furent empoisonnées de cette douleur à laquelle il ne s'accoutuma point. A mesure que sa verve multipliait les créations comiques et qu'il acquérait, comme auteur et comme acteur, le renom d'un génie incomparable, son âme devenait plus triste, la maladie minait davantage ses forces ; il voyait venir la gloire et s'en aller la vie. Le bonheur n'avait été qu'une espérance envolée depuis longtemps.
Il ne voulait pas mourir, il ne voulait pas reculer, pas même se mettre un peu à Técarl. Ses amis le pressaient de quitter du moins le théâtre et de réserver ses forces pour le travail de cabinet; mais il se faisait un « point d'honneur », c'était son expression, de paraître sur la scène, comme s'il eût éprouvé le besoin de mordre de SCS propres dents les maris trompés, les marquis, les dévots et les médecins. Car il en voulait à la médecine autant qu'à la dévotion, et il y avait en lui une égale révolte contre les remèdes de l'âme et contrôles remèdes du corps. Boileau, grand admirateur et ami particulier de Molière, ne s'expliquait point cet entêtement de jouer la comédie et la farce. Cela déconcertait l'idée qu'il se faisait du philosophe. — « Plaisant point d'honneur, disait-il, qui consiste à se noircir tous
YIE DE MOLIÈRE. 37
les Jours le visage pour se faire une moustache de Sganarejle et à dévouer son dos à toutes les bastonnades de la comédie. Quoi ! cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celle dont il se moque tous les jours! » Boileau n'allait pas au fond de Molière, et Molière lui-même, peut-être, ne descendait pas jusqu'à la source de la passion qui le retenait dans les périlleuses fatigues de son métier. Qu'aurait-il fait, privé de cette distraction? Pouvait-il affronter un loisir qui le laisserait seul en présence de lui-même? N'était-il pas, hélas I épouvanté de la pensée qu'un autre histrion eût r honneur de faire rire le a roi qui faisait trembler tout le monde? »
Enfin, un jour, le 17 février 1673, au moment de paraître sur le théâtre pour la quatrième représentation du Malade imaginaire, où il jouait le rôle d'Argant, Molière fit appeler sa femme, avec qui il était depuis peu de temps réconcilié. Il lui dit : « Tant que ma vie a été également mêlée de peine et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucun moment de salisfaclion et de douceur, je vois bien qu'il
me faut quitter la partie. Je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un instant de relâche. Mais, ajoutat-il en réfléchissant, qu'un homme souffre avant de mourir! Cependant, je sens bien que je finis. » Sa femme et un de ses camarades qui entendit ce discours, voulurent le dissuader de jouer ce jour-là. Il ne les écouta point, et représenta son personnage avec beaucoup de difficulté. Dans la cérémonie qui termine la pièce, il eut une convulsion dont beaucoup de spectateurs s'aperçurent et qu'il essaya de dissimuler par un rire forcé. On l'emporta chez lui à quelques pas du théâtre. Pris d'un vomissement de sang, il envoya chercher sa femme. Lorsqu'elle arriva, c'était fini.
Il a été dit, dans une requête présentée à Tarchevéque de Paris pour obtenir l'inhumation en terre sainte, que Molière, lorsqu'il s'élait trouvé mal, avait demandé un prêtre afin de recevoir les derniers sacrements, qu'on avait envoyé en chercher un, que deux avaient refusé de venir, qu'un troisième n'arriva qu'après la mort. Une relation, postérieure de vftigt ou trente années, rapporte que Molière logeait dans sa maison, par charité, deux religieuses « de celles qui viennent ordinairement quêter à Paris pendant le carême* »
Ces religieuses, ajoute la relation, « lui donnèrent tout le secours édifiant que l'on pouvait attendre de leur charité et il leur fit paraître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devait à la volonté du Seigneur. » Ce fut entre leurs bras qu'il rendit l'esprit.
Les moralistes de feuilleton et d'Académie attribuent au théâtre une grande puissance pour la correction des mœurs. Les moralistes qui ont connu et pratiqué la vraie morale pensent tout autrement. Lorsque l'on traite cette question, il faudrait se rappeler qu'à Tépoque la plus glorieuse du théâtre et lorsqu'il était dans ce que Ton peut appeler aujourd'hui sa pureté, il y avait un homme nommé Bossuet qui condamnait jusqu'à la noble passion du Cid; un autre, nommé Quinault, qui faisait pénitence des applaudissements dont il avait été l'objet; un autre, nommé Jean Racine, qui regrettait d'avoir écrit Bérénice et Phèdre; et quand Racine exprimait ce regret,
il n*était pas tellement en décadence qu'il ne pût faire encore Esther et AthcUie.
Racine avait trente-huit ans lorsqu'il renonça à travailler pour le théâtre. Il voulut que sa tombe rendit témoignage contre l'art dans lequel il s'était illustré. Voici ce que Tronchon y fit graver : « Çi-gît messire Jean Racine... Ayant reçu une éducation toute chrétienne^ il se relâcha, trop tôt hélas! de sa première charité. L'ensorcellement des futilités du monde obscurcit le bien qui se trouvait en ce jeune homme et les passions volages de la concupiscence lui renversèrent l'esprit. Bientôt devenu, sans peine, mais malheureusement pour lui, le prince des poètes tragiques, il fit longtemps relenlir le théâtre des applaudissements que ses pièces y recevaient. Mais enfin se ressouvenant de Tétat d'où il était déchu, il fit pénitence et rentra dans ses premiers chemins. II eut horreur de tant d'années dérobées à Dieu pour les sacrifier au monde et à ses plaisirs; il pleura les applaudissements qu'il ne s'était attirés qu'en offensant Dieu ; il en aurait fait une pénitence publique s'il lui eût été permis. N'étant plus retenu à la cour que par ses charges et non par aucune passion, il s'appliqua aux devoirs de la piété avec d'autant plus de soin qu'il éprouvait plus de douleur de n'y avoir pas
été toujours fidèle. •. Passants, joignez vos prières aux larmes de sa pénitence ! » On dira que Racine était devenu janséniste et que Tronchon ne fut jamais autre chose; mais Quinault ne l'était pas, et Bossuet écrit qu'il Ta vu cent fois a déplorer toutes ces fausses tendresses, toutes ces maximes d'amour, toutes ces invitations à jouir du beau temps de la jeunesse, qui retentissent partout dans ses opéras. » Corneille n'était pol«t janséniste non plus, et il avait fait Polyeucte, -Cependant il traduisit V Imitation de Jésus-Christ pour se délivrer du regret d'avoir donné tant d aliment au théâtre, et aucun casuiste ne le put jamais rassurer là-dessus.
Molière échappa complètement à ces troubles de conscience et parait n'avoir jamais douté qu'il n'eût fait le plus irréprochable emploi de son génie. Il alla plus loin, il prétendit que la comédie non-seulement était en soi un divertissement très-licite, mais encore que l'on le pouvait rendre très-utile aux mœurs, et que son Tartufe en offrait un exemple. C'est à l'occasion de Tartufe qu'il eut sujet de faire ses réflexions et qu'il soutint cette thèse. A vrai dire, il ne semble pas beaucoup la prendre lui-même au sérieux; Tar tufe vient d'être enfin représenté, et l'auteur triomphant a plutôt l'air de s'amuser de ses ad-
versaires vaincus. Il persifle très-agréablement, d'un style dont ses successeurs n'ont plus le secret, qui d'ailleurs n'est plus nécessaire. Voyons s'il raisonne aussi solidement.
II prétend que l'on doit approuver la comédie du Tartufe^ ou condamner généralement toutes les comédies. « C'est à quoi, poursuit-il, on s'attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s'était si fort déchaîné contre le théâtre! » 11 ne veut pas nier qu'il n'y ait eu « des Pères de l'Église qui ont condamné la comédie; mais on ne peut pas nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui l'ont traitée un peu plus doucement et Tautorité de la censure est détruite par ce partage. Toute la conséquence qu'on en peut tirer, c'est que les uns ont considéré la comédie dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardée dans sa corruption et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer spectacles de turpitudes.» Voilà l'auteur de Sganarelle devenu bien délicat sur le choix des amusements publics! Mais nous saurons tout à l'heure à qui il en veut.
a Puisque Ton doit, continue-t- il, discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre et d'envelopper dans un même mot des
choses opposées, il ne faut qu'ôter le voile de l'équivoque et regarder la comédie en soi pour voir si elle est condamnable. On connaîlra sans doute que, n'étant autre qu'un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice. Et si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l'antiquité, elle nous dira que ses plus grands philosophes ont donné des louanges à la comédie, ceux qui faisaient profession d'une sagesse si austère et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est donné le soin de réduire en précepte Fart de faire des comédies. Elle nous apprendra que nombre de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d'en composer eux-mêmes ; qu'il y en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles qulls avaient composées; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime par les prix glorieux et par les célèbres théâtres dont elle a voulu l'honorer ; et que dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée et SQus la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine. »
Je pense que celle apologie rieuse et pleine de désinvolture paraîtra aussi, néanmoins, un peu risible, et qu'elle le serait tout à fait si Molière se trouvait moins en situation de se moquer. Il lui plaît d'oublier parfaitement que le monde a marché. Ces philosophes « qui faisaient profes sion d'une sagesse si austère » et qui n'étaient pas tous si zélés pour la comédie, reconnaissaient qu'Aristote n'est pas Punique législateur du genre humain, que Rome enfiny cette grande Rome qui rendit à la comédie des honneurs extraordinaires, n'attendit pas d'être tombée sous la licence des empereurs pour se donner d'autres passe-temps que Tinnocent plaisir de rire avec les acteurs de Plante et de Térence. Mais ce que Molière oubliait, il n'était pas seul à Poublier, et il faut convenir qu'il avait autant qu'un autre le droit d'être païen.
S'étant ainsi emparé de l'autorité d'Aristote, et de celle « du vainqueur de Numance », il veut bien avouer qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. <i Mais, ajoule-t-il, qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours, et quelle est la chose innocente où les hommes ne puissent porter du crime? La médecine?. •• Et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un
art d*empoisonner les hommes. — La philosophie?.. Et pourtant on n'igaore pas que souvent on la détourrïée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiété. — Les choses mêmes les plus saintes?.. Nous voyons des scélérats qui, tous les Jours, abusent de la piété et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire : on n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l'on corrompt avec la malice des corrupteurs... et comme on ne s'avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Celte censure a eu ses raisons qui ne subsistent point ici. » — Et voilà justement pourquoi votre fiUe n^est pas muette !
Molière prolonge avec un visible plaisir ce distinguo victorieux. Il assure que cette comédie qui a été censurée « en de certains temps » n'est point du tout la comédie qu'il veut défendre; et il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Cd sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées, et qui n*onl rien
de commun que la ressemblance du nom. « Ce serait une injustice épouvantable de condamner Olympe, qui est femme de bien; parce qu'il y a une Olympe qui a élé une débauchée. » Qui ne voit en effet que l'iniquité serait criante? « De semblables arrêts, sans doute, ajoutè-t-il gravement, seraient un grand désordre dans le monde ! Mais puisqu'on ne tient pas cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où Ton verra régner l'instruclion et l'honnêteté. »
L'apologiste pourrait s'arrêter là; Ton sent qu'il se rend témoignage qu'il a suffisamment satisfait la raison. Pourtant il ne veut rien négliger, et il se tourne en finissant vers d'autres adversaires. Il sait « qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune congédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. » Si Molière ne tient compte d'aucune objection contre son art, ce n'est pas faute de les avoir toutes entendues. Celle-ci, à laquelle il donne adroitement une apparence de frivolité, est la plus considérable de
LA COMÉi)IE. 49
toutes; c'est celle qui faisait pleurer Quinaulf et Racine et qui inquiétait la conscience de Corneille. Molière y répond comme aux autres, en passant gaillardement à côté» de façon à faire voir que le scrupule des âmes délicates le touche peu. « Je ne vois pas, dit-il, quel grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête^ et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler ^ rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement.» Très-bien, mais la question est précisément de savoir si le théâtre en effet rectifie et adoucit les passions, ou s'il les excite. On voit qu'ici l'apologiste se dérobe ; le terrain n'est pas solide sous ses pieds, et il sent que, s'il jugeait son œuvre aux lumières de la conscience, il devrait malgré tout, comme Quinault et Racine, prononcer contre lui-même, quitte à ne pas pleurer comme eux.
Quelques années avant d'écrire la préface apologétique de Tartufe^ le moraliste qui se targue de travailler à « rectifier » les passions des hommes, s'était notablement détourné de ce but généreux.
Pour divertir la cour, un peu aussi pour seconder les amours du prince, il avait composé la Princesse d'Élide, principal intermède de cette
célèbre série de fêtes qu'on appelle les Plaisirs de Vîle enchantée. On ne savait pas bien si Mlle de Lavallière ne résistait plus à la passion qu'elle avait inspirée au jeune roi. Louis XIV donnait officiellement la fête à la reine sa femme; Molière la donnait à la favorite encore sur la défensive ou encore intimidée, et ses personnages chantaient :
Quand l'amour à vos yeux offre un choix agréable.
Jeunes beautés, laissez-vous enflammer.
Moquez-vous d'affecter cet orgueil indomptable Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer :
Dans l'âge où l'on est aimable Rien n*est si beau que d'aimer.
Soupirez librement pour un amant fidèle, Et bravez ceux qui voudront vous blâmer;
Un cœur tendre est aimable, et le nom de cruelle N'est pas un nom*à se faire estimer.
Voilà bien, je crois, « les lieux communs de morale lubrique » dont la sévérité de Boileau reprenait plus tard le facile Quinault, qui n'en faisait pas une application si directe et qui les tournait plus galamment. Je n'y vois point cette instruction et cette honnêteté de la comédie, dont on nous parle maintenant d'un ton trop fier.
Est-ce rOlympe vertueuse ou l'Olympe débauchée qui tient un pareil langage? Mais voici quelque chose encore de plus caractérisé.
Louis XIV commençait à ne plus contenir ses passions. Il avait récemment exilé de la cour la duchesse de Navailles, qui s'était opposée à son commerce avec une des filles d'honneur de la jeune reine, et personne n'ignorait ses empressements pour Mlle de Lavallière. Or, dans la Princesse d'Élide^ on voit paraître un jeune prince qui s'est longtemps défendu de Tamour, mais qui commence enfin à s'enflammer. Le vieil Arbate, son gouverneur, le félicite de n'être plus insensible et lui fait une leçon à laquelle on ne peut refuser le mérite de la singularité :
Moi, Yous blâmer, Seigneur, des tendres mouvements Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments I Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon ftme Contre les doux transports de l'amoureuse flamme : Et, bien que mon sort touche à ses derniers soleils. Je dirai que Vamour sied bien à vos pareils; Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage De la beauté d'une âme est un clair témoignage ; Et qu il est mal aisé que, sans être amoureux, Un jeune prince soit et grand et généreux.
Cest une qualité que f aime en un monarque ; La tendresse du cœur est une {.rande marque Que d'un prince à votre âge on peut tout présumer Dès qu^on voit que son âme est capable d'aimer. Oui, celte passion, de toutes la plus belle, Traîne dans un esprit cent vertus après elle ; Aux nobles actions elle pousse les cœurs ^
Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs
Devant mes yeux, Seigneur, a passé votre enfance, Et j'ai, de vos vertus, vu fleurir l'espérance ; Mes regards observaient en vous des quaUtés
Où je reconnaissais le sang dont vous sortez; J'y découvrais un fond d'esprit et de lumière; Je vous trouvais bien fait, l'air grand et l'âme fière; Votre cœur, votre adresse éclataient chaque jour: Mais je m'inquiétais de ne point voir d'amour; . Et puisque les langueurs d'une plaie invincible Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible, Je triomphe et mon cœur, d'allégresse rempli, Voua regarde à présent comme un prince accompli
Il faut se rappeler la situation ; tout le monde en avait le Secret : le digne Arbate était un courtisan comme il s'en trouvait cinquante dans l'auditoire ; il s'adressait directement à Louis XIY, et par surcroît c'était en présence de la reine qu'il débitait cette morale ! Le prince lui répond par un discours où il décrit longuement l'histoire de sa flamme et où il y a bien de quoi faire pâmer Cathos et Madelon : c'est la froide fierté de la princesse qui Ta rendu amoureux, car elle aussi veut follement demeurer rebelle à l'amour.
Ce dédain si fameux eut des charmes secrets, A me faire avec soin rappeler tous ses traits; Et mon esprit jetant de nouveaux yeux sur elle. M'en refit une image et si noble et si belle. Me peignit tant de gloire et de telles douceurs, A pouvoir triompher de toutes ses froideurs, Que mon cœur, aux brillants d'une telle victoire ' Vit, de sa liberté, s'évanouir la gloire.
Cependant, le prince craint encore de se dé-
clarer. Le commode Arbate s'évertue à le faire triompher de sa timidité : « Quoi, dit-il,
... Nuls empressements, paroles ni soupirs,
Ne l'ont instruite encor de vos brûlants désirs I
Pour moi je n'entends rien à celle politi<iue
Qui ne veut point souffrir que votre cœur s'explique ;
Faites de votre flamme un éclat glorieux; Et, bien loin de trembler de l'exemple des autres, Du rebut de leurs feux enflez l'espoir des vôtres. Peut-être pour toucher ces sévères appas, Âurez-vous des secrets que ces princes n'ont pas.
Enfin le bon gouverneur l'emporte et le prince lui promet de se montrer.
J'aime à te voir presser cet aveu de ma flamme. Combattant mes raisons, tu chatouilles mon ftme*....
' Un commentateur, de Molière, fanatique et lourd comme ils le sont presque tous, ne peut s'empêcher d'observer qu'il y avait peut-être quelque inconvenance à mettre de telles leçons dans la bouche d'un gouverneur; mais, dit-il, c'était alors le ton et les idées de la cour. Non, pas encore ; ce langage allait devenir le ton de la cour, et Molière ne servait pas médiocrement à l'accréditer. Dans Bérénice^ Racine fait dire à Paulin, parlant à Titus ;
Vous pouvez tout : aimez, cessez d'être amoureux; La cour sera toujours du parti de vos vœux.
Mais Titus ne répond pas comme le prince de Molière : Tu chatouilles mon âme. H dit :
Je ne prends point pour juge une cour idolâtre....
On voit que Racine, qui condamna plus tard la Bérénice^ donnait cependant d'autres conseils que ceux de Molière.
Quelle poésie I II faut rendre justice au génie de Molière : il s'est ici refusé au métier qu'on lui imposait, et n'a su jeter que de lourds haillons sur les misères de la pensée. Ces pitoyables vers, néanmoins, expliquent bien le crédit persévérant du poète auprès du monarque ; mais en même temps ils doivent nuire à sa réputation de sincérité auprès des gens de bien qui, sur sa parole, le voudraient croire occupé du soin dç corriger les passions. Je suis, pour mon compte, convaincu que Molière ne prenait point ce souci, qu'il n'entendait nullement le donner à la muse comique, et que même il se serait trouvé plus hypocrite que l'auteur de Tartufe n'avait besoin de l'être en ce moment-là, ou peut-être un peu ridicule, s'il eût insisté sur un pareil point. Il n'y prodigue pas comme ailleurs les artifices de son esprit ; mais il tourne brusquement, et conclut en homme qui désormais s'embarrasse médiocrement du sentiment de ses censeurs : « J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre; et, si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être ; et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste : mais supposé, comme il est vrai, que les
exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que Ja comédie. »
Cette analyse fidèle de l'apologie de la comédie par Molière ne serait pas complète si j'omettais une anecdote qu'il raconte en guise de postscriptum, et qui renferme, je crois, la vraie pensée de toute la pièce. Nous l'avons entendu parler de « ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer spectacles de turpitudes », et noter une comédie entièrement digne de censure, et qui n'est point du tout celle qu'il prétend défendre. 11 nomme, à la fin, cette comédie perverse. C'est la comédie italienne, dont les comédiens du roi, par plus d'une raison, ne souffraient pas volontiers les hardiesses.... et la concurrence. En même temps que Molière donnait Tartufe, les Italiens représentaient avec succès une farce intitulée Scaramouche ermite. Molière donc raconte que le roi, ayant voulu voir ce Scaramouche j avait demandé pourquoi les gens qui se scandalisaient si fort de la pièce de Molière ne disaient rien de celle-ci, qui lui paraissait bien mériter autant de courroux. A quoi un grand prince (Condé) répondit : « La raison de cela, c'est que la comédie de Scaramouche
joue le ciel et la religion dont ces messieurs ne se soucient point : mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir,» La dénonciation est assez claire. Pour Molière, la comédie italienne — la concurrence — est manifeslement TOlympe débauchée, dont les mœurs scandaleuses nuisent très- injustement au crédit de la vertueuse Olympe. Il regarde d'un œil sévère cette délurée qui joue le ciel et la religion, il l'engage à plus de tenue : Mettez dans vos discours un peu de modestie.... Couvrez ce sein que je ne saurais voir....
Une trentaine d'années après la railleuse apologie de Molière, la comédie vit tout à coup arriver à son secours un théologien de profession, armé d'une dissertation en forme où il prétendait prouver que l'on peut innocemment composer, lire, voir représenter des comédiçs. Cette dissertation, imprimée à la tête des pièces de théâtre de Boursault, reprenait et développait les arguments de Molière. Elle produisit un grand étonnemenl et un grand scandale. On l'attribuait à un Théatin d'Italie, le P. Caffaro, établi à Paris, dans une maison de son ordre, depuis une vingtaine d'années; fort honnête religieux et professeur estimé de philosophie et de théologie. Dans le fait, Caffaro n'était pas véri-
tablement l'auteur de ce travail ; mais il s'accusa d'avoir autrefois composé en latin quelque chose d'approchant qu'on avait traduit, amplifié et publié sans son concours. « Je m'étais, dit-il, naïvement, fait une idée métaphysique d'une bonne comédie, et je raisonnais là-dessus sans faire réflexion que dans la théorie bien souvent les choses sont d'une manière, et dans la pratique, sont d'une autre. D'ailleurs, ne pouvant aller à la comédie, je m'élais trop fié aux gens qui m'avaient assuré qu'on les faisait en France avec toute sorte de modération, et je m'abandonnais trop à des conjectures que je trouve présentement être fausses. » Enfin le bonhomme demandait pardon.
Mais, malgré ce désaveu, la dissertation faisait tant d'éclat que Bossuet crut une réfutation né- • cessaire, et il écrivit les Maximes et réflexions sur la comédie^ écrit solide et ardent, où frémit une indignation qui ne paraîtrait plus tolérable aujourd'hui, même à ceux à qui le génie de Bossuet impose davantage ou qui feignent plus volontiers d'admirer sa sagesse. En 1694, le monde supportait encore l'expression nue de la vérité. Bossuet ne la lui ménage point et ne s^occupe nullement de laVendre agréable. Il rappelle que l'Église, où l'on veut trouver des apologistes
pour les œuvres du théâtre, « croit condamner assez la comédie quand elle prive des sacrements et de la sépulture ecclésiastique ceux qui la jouent. » Pour ne rien cacher, il est trop sévère, et il produit là une doctrine galHcane. Rome, plus miséricordieuse que la Sorbonne, ne rejette pas si loin les individus qui se vouent au théâtre ; elle ne brise jamais volontiers le dernier fil qui retient le pécheur et qui peut au dernier moment aider le suprême effort qu'il fera pour échapper à Tabime étemel. Toutefois, il est certain que l'Église réprouve cette profession si périlleuse, et que le partage que Molière a voulu voir entre les Pères sur le sujet de la comédie n'existe pas. C'est ce que Bossuet démontre sans réplique au P. Caffaro, qui prétendait ranger saint Thomas et saint Antonin parmi les partisans du théâtre. 11 ôte aussi de là le prince des philosophes anciens, Platon, et n'y laisse Aristote que fort ébréché. Sans qu'il Casse aucune allusion à la préface du Tartufe, on voit qu'il l'a lue et qu'il en sent l'impertinence.
Ce qu'il dit de Molière est une réponse directe à quelques assertions de l'illustre comédien : « On répond que le théâtre purifie l'amour; la scène, toujours honnête dans l'état où elle pa-
raît aujourd'hui, ôte à celte passion ce qu'elle a de grossier et d'illicite; el ce n'est, après tout, qu'une innocente inclination pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal. Du moins donc, selom ces principes, il faudra bannir du milieu des chrétiens les prostitutions dont les comédies italiennes ont été remplies, même de nos jours, et qu'on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière : on réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons, ce grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses, étale cependant au plus grand jour les avantages d'une infâme tolérance dans les maris et sollicite les femmes à de honteuses vengeances contre les jaloux. Il a fait voir à notre siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre qui n'attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. La postérité saura peut-être la fin de ce poél^ comédien qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de Celui qui dit : Malheur à vous qui riez^ car vous pleurerez!
Ceux qui ont laissé sur la terre de plus riches
monuments n'en sont pas plus à couvert de la justice de Dieu : ni les beaux vers ni les beaux chants ne servent de rien devant lui ; et il n'épargnera pas ceux qui, en quelque manière que ce soit, auront entretenu la convoitise. Ainsi vous n'éviterez pas son jugement, qui que vous soyez, vous qui plaidez la cause de la comédie, sous prélexle qu'elle se termine ordinairement par le mariage. » J'ai lu, je ne sais où, que Bossuet, dans ses Réflexions sur la comédie, avait « rencontré » Molière. Ce passage, entre autres, prouve qu'il l'a cherché.
Le Père Caffaro disait, ou plutôt on lui faisait dire, qu'il n'avait jamais entrevu cette prétendue malignité de la comédie dont il entendait parler, ni les crimes dont on veut quelle soit la source. C'est le cœur de la question ; Bossuet s'y jette avec sa lumière et sa force terrible :
« Apparemment, dit-il, le théologien ne songe pas aux crimes des comédiennes et de leurs amants, ni au précepte du sage, où il est prescrit d'éviter les femmes dont la parure porte à la licence, ornatu meretriciOy qui enlèvent les cœurs des jeunes gens, qui les engagent par les douceurs de leurs lèvres, par leurs entretiens, par leurs chants, par leurs récits. N'est-ce rien que d'armer des chrétiennes contre des âmes faibles,
de leur donner de ces flèches qui percent les cœurs , de les immoler à Tinconlinence publique d'une manière plus dangereuse qu'on ne le ferait dans les lieux qu'on n'ose nommer? Quelle mère, je ne dis pas chrétienne, mais tant soit peu honnête, n'aimerait mieux voir sa fille dans le tombeau que sur le théâtre? Quoi! l'a-t-elle élevée si tendrement et avec tant de précaution pour cet opprobre? L'a-t-elle tenue nuit et jour, pour ainsi parler, sous ses ailes, avec tant de soin, pour la livrer au public et en faire un écueil de la jeunesse? Qui ne regarde pas ces malheureuses chrétiennes, si elles le sont encore dans une profession si contraire aux vœux de leur baptême ; qui, dis-je, ne les regarde pas comme des esclaves exposées, en qui la pudeur est éteinte ; elles que leursexe avait consacrées à la modestie, dont l'infirmité naturelle demandait la sûre retraite d'une maison bien réglée? Et voilà qu'elles s'étalent elles-mêmes en plein théâtre, avec tout l'attirail de la vanité, comme ces sirènes dont parle Isaïe, qui font leur demeure dans les temples de la volupté, dont les regards sont mortels, et qui reçoivent de tous côtés, par les applaudissements qu'on leur renvoie, le poison qu'elles répandent parleur chant. Mais, n'est-ce rien aux spectateurs de payer leur luxe, d'entretenir leur corruption,
de leur exposer leur cœur en proie et d'aller apprendre d'elles tout ce qu'il faudraît^ne jamais savoir? »
Je ne demande point pardon de cette longue citation, ni de celles que je ferai encore. Ce travail est le récit d'un combat dont l'enjeu est d'âmes humaines. Quoique je n'y sois point neutre, je veux néanmoins, avec une loyauté entière, donner, autant que je le pourrai, à chacun toute sa force ; et en même temps il me semble que le principal intérêt de celte étude sera de laisser à chacun son vrai langage. On sentira mieux où est la conviction.
Rousseau, dans sa Lettre à (TAlembert sur les spectacles j raisonne comme Bossuel; mais ce serait une irrévérence d'ajouter à Tautorité de l'Évêque de Meaux celle du citoyen de Genève. Une chose, cependant, parle encore plus haut que Bossuet, c'est le théâtre lui-môme, avec les perfectionnements qu'on lui donne de nos jours. Ceux qui ont mis le pied dans une salle de spectacle peuvent dire si la scène a cessé d'être un marché d'esclaves.
Bossuel continue. Passant de l'acteur au spectateur, il examine comment la corruption se forme dans le cœur de ce dernier. 11 décrit pas à pas, fibre par fibre, l'origine, les progrès, les
ravages du mal. Abrégeons cette belle page de philosophie chrétienne :
« Qui saurait connaître ce que c'est en rhomme qu'un certain fond de joie sensuelle, et je ne sais quelle disposition secrète au plaisir des sens, qui ne tend à rjen et qui tend à tout, connaîtrait la source secrète des plus grands péchés. C'est ce que sentait saint Augustin au commencement de sa jeunesse emportée: Je n aimais pas encore^ mais f aimais à aimer. \\ cherchait quelque piège où il prîtet où il fût pris, et il trouvait ennuyeuse une vie où il n'y avait point de ces lacets. Tout en est plein dans le monde : il fut pris selon son souhait ; et c'est alors qu'il fut enivré du plaisir de la comédie, où il trouvait t image de ses misères^ la nourriture de son feu. Son exemple et sa doctrine nous apprennent à quoi est propre la comédie : combien elle sert à entretenir ces secrètes dispositions du cœur humain, soit qu'il ait déjà enfanté l'amour sensuel, soit que ce mauvais fruit ne soit pas encore éclos.
a Saint Jacques nous a expliqué ces deux états de notre coeur : Chacun de nous est tenté par sa concupiscence qui F attire ; quand la concupiscence a conçu ^ elle enfante le péché; quand le péché est consommé^ il produit la mort. De ce
que le péché entièrement formé par un plein consentement de la volonté engendre seul la mort, il ne s'ensuit pas que les commencements soient innocents :,pour peu qu'on adhère à ces premières complaisances des sens émus, on aide le mal à éclore; qui saurait faire sentir à un chrétien la première plaie de son cœur et les suites d'un péril qu'il aime, préviendrait de grands malheurs.
a Selon saint Augustin, cette malignité de la concupiscence se répand dans l'homme tout entier. Elle court, pour ainsi parler, dans toutes les veines et pénètre jusqu\^ la moelle des os. La racine envenimée étend ses branches par tous les sens, et tout ce qui eet capable de plaisir en ressent l'effet : les. sens se prêtent la main mutuellement, et il se fait de leur union un enchaînement qui nous entraîne dans Tabîme du mal. 11 faut distinguer dans l'opération de nos sens la nécessité, l'utilité, la vivacité du sentiment, et enfin l'attachement au plaisir sensible. De cesquatre qualités des sens, les trois premières sont l'ouvrage du Créateur : mais c'est au milieu de cet ouvrage de Dieu que l'attache forcée au plaisir sensible, c'est-à-dire la concupiscence introduite par le péché, établit son siège. C'est cellelà qui est l'ennemie de la sagesse, la source de
la corruption, la mort des vertus ; les cinq sens sont cinq ouvertures par où elle prend son cours sur les objets et par où elle en reçoit les impressions ; mais elle est la même partout» parce que c'est partout le même attrait du plaisir, la même indocilité des sens, la même captivité et la même attache du cœur aux objets sensibles. Par quelque endroit que vous la frappiez, tout s'en ressent ; quelquefois la corruption vient à grands flots, quelquefois elle s'insinue comme goutte à goutte : à la fin, on n'en est pas moins submergé. On a le mal dans le sang et dans les entrailles avant qu'il éclate par la fièvre. En s'affaiblissant peu à peu, on se met en un danger évident de tomber avant qu'on tombe, et ce grand affaiblissement est déjà un commencement de chute.
a Si l'on ne connaît de maux aux hommes que ceux qu'ils sentent et qu'ils confessent, on est trop mauvais médecin de leurs maladies. Dans les âmes comme dans les corps, il y en a qu'on ne sent pas encore parce qu'elles ne sont pas déclarées, et d'autres qu'on ne sent plus, parce qu'elles ont tourné en habitude; ou bien qu'elles sont extrêmes et tiennent déjà quelque chose de la mort, où l'on ne sent rien. Lorsqu'on blâme les comédies comme dangereuses, les gens du monde disent tous les jours qu'ils ne sentent
point le danger. Poussez-les un peu plus avant, ils vous en diront autant des nudités, et non-seulement de celles des tableaux, mais encore de celles des personnes. Us insultent aux prédicateurs qui en reprennent les femmes, jusqu'à dire que les dévots se confessent par là et Irop faibles et trop sensibles : pour eux, disent-ils, ils ne sentent rien et je les en crois sur parole. Ils n'ont garde, tout gâtés qu'ils sont, d'apercevoir qu'ils se gâtent, ni de sentir le poids de Feau quand ils en ont par-dessus la tête*. »
Bossuet, parlant au milieu d'un siècle encore chrétien, se contente de signaler à ceux qui i'écoutent le dommage et le péril des âmes. Ses arguments paraîtraient de peu de poids aujourd'hui; mais il ne serait pas embarrassé d'en tirer des conséquences politiques et économiques qui toucheraient davantage. Le péché des sens ne marche guère sans une compagne redoutable :
* On aitend Dorine :
Vous êtes donc bien tendre à la tentation!
Et la chair sur vos sens fait Rrande impression I Certes, je nesaispas quelle chaleur vous monle; Hais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte; Et je vous verrais nud du haut jusques en bas Que toute votre peau ne me tenterait pas.
Tartufe, qui s'attire cette réplique, d'ailleurs si vertueuse et li décente, a cependant parlé comme Bossuet.
c'est la ruine matérielle du pécheur, laquelle de proche en proche donne occasion à tant d'autres ruines. Sans faire un cours d'économie sociale à propos de la comédie, on peut entrevoir tout ce que le goût et l'habiludedu théâtre jette de perturbations dans la famille, et jusque dans TÉtat. Le théâtre a commencé de plus loin qu'on ne pense à devenir un instrument de désordre politique ; il a déjà préparé les révolutions par la corruption des mœurs, lorsqu'il y met la dernière main en préchant la sédition. A la vérité, il sait réparer ce dernier mal, en prêchant la servitude.
Revenons à Molière. Nous ne pensons pas que les ingénus qui lui attribuent le dessein d'avoir voulu moraliser la scène en soient bien persuadés. En tout cas, ils n en persuaderont jamais qu'euxmêmes, ou des ingénus tout semblables à eux. Si Molière a formé quelques plans contre le ridicule ou contre le vice, il ne s'est pas donné pour mission d'enseigner la vertu. Là-dessus, l'expérience ne laisse rien à dire à la raison. Croyons que ceux qui vont étudier la morale dans les pièces de Molière n'en sortent pas plus mauvais : de bonne foi, en sortent-ils meilleurs ? On a toujours vu que les beaux yeux de la soubrette et de la jeune première touchaient ces amateurs de la sagesse incomparablement plus que la moralité
de la comédie, d'ailleurs enveloppée et difficile à saisir.
Il ne faut pas prendre pour sagesse une teinte amére de misanthropie qui reste comme le dernier goût de la représentation. Haïr et mépriser les hommes, ce n'est pas encore aimer le bien, et c'en est même l'antipode. Les grandes comédies de Molière sont tristes ; elles laissent dans l'âme un sentiment douloureux. On entend là-dessus s'extasier la plupart des critiques. C'est, disentils, à quoi l'on reconnaît le philosophe, l'homme qui a sondé les profondeurs du cœur humain.
Non ! La tristesse que le poète nous communique provient d'une autre cause. Loin d'avoir sondé jusqu'au fond le cœur humain, Molière, ayant éteint le seul flambeau qui puisse éclairer cet abîme, s'y est égaré et perdu. Il ne pénètre pas à la racine du vice, il ne donne la raison de rien, et n'indique le remède à^jien; car ce n'est pas un remède que le rire. L'humanité, sous son scalpel, paraît petite, ridicule, flétrie, pleine de corruptions incurables; une œuvre manquée ou grotesque, ou même méchante, qu'il faut railler pour toute consolation et tout refuge. Ah ! ceux qui savent voir le fond du cœur humain ne rient pas et ne désespèrent pas ! Ils ne s'arrêtent pas à moitié route pour bafouer cruellement tant de
misères ; ils les illuminent d'un rayon de vérité, devant lequel souvent elles se dissolvent comme des fantômes. Et s'ils nous laissent aussi unedouleur, ce n'est pas cette douleur sans vertu, sans vergogne et sans fruit, dont le ricanement ne nous conseille que Tégoïsme ou la voluplé. Me voilà bien avancé de savoir que les hommes sont ou fourbes ou fous ; d'avoir vu sur la scène leurs ridicules, leurs vices et les miens mêmes, lorsque vous ne m'apprenez ni à corriger ces fous, ni à guérir ces méchants, ni à devenir pour mon compte plus sage et meilleur ! Sagesse et folie, vice et vertu, c'est un effet de tempérament. La pièce jouée, Alceste aura-t-il du bon sens, et Philinte et Célimène du cœur? Tartufe sera t-il moins scélérat, Orgon moins crédule, Harpagon moins avare, Georges Dandin moins sot et son Angélique moins coquine ? Verra-t-on M. Argant renvoyer les médecins ? Don Juan suspendra-t-il le cours de ses équipées pour payer M. Dimanche, cette figure avilie et conspuée de la bonne foi, et M. Dimanche cessera-t-il seulement de faire crédit à Don Juan? Rien,
L'avare des premiers rit du tableau fidèle D*un avare souvent tracé sur son modèle»
Et mille fois un fat finement exprimé, Méconnaît le portrait sur lui-même formé.
Tout restera donc comme il est, sinon que Damis épouse Henriette. De là, que puis-je conclure, moi qui ai pris un billet de parlerre pour étudier la morale et la recevoir toute vive des lèvres de Mlle Molière ou de Mlle Béjart? Je conclus que je suis dans le monde entouré de fous, de niais, d'égoïsles^ de scélérats, — et que j'ai pour toute affaire à tirer mon épingle du jeu.
Bonald, dégonflant d*un trait le fastueux ballon de la morale dramatique, dit avec son grand sens : c< Le théâtre corrige les manières et corrompt les mœurs. » Quoique Molière, qui n'avait pas d'aversion pour l'hypocrisie philosophique, ait parlé plus d'une fois dans ses préfaces de l'efficacilé du théâtre pour épurer les mœurs, on doit reconnaître qu'il a toujours su parfaitement à quoi s'en tenir sur cette promesse de Tafiiche et n'a pris aucun soin de paraître la réaliser. Il s'est amusé des ridicules, vraisemblablement sans ignorer qu'il en viendrait d'autres après ceux qu'il aurait mordillés, comme en effet il en est venu et qui valent au moins ceux dont la défaite l'honore tant. Quant aux mœurs, je doute qu'en travaillant à les rendre plus hardies devant 1 Église, plus souples devant le roi, il ait eu la naïveté de croire qu'il les rendrait plus pures. Je lui refuse également, et ce n'est pas
pour l'outrager, la pensée « humanitaire » d'avancer le travail que les sectaires d'aujourd'hui, éclectiques, communistes, phalanstériens et autres aigles d'ailleurs de sa couvée et qui le canonisent, ont eu la prétention d'achever. Il rirait certainement des visées autant que du style des idolâtres que nous voyons là-dessus barbouiller tant d'exégèses. Il avait trop de sens pour trancher du prophète. Plaire à son roi, amuser son parterre, profiter de la puissance que lui donnait celte double faveur pour déchirer tout ce qui devait naturellement irriter l'orgueil malade de son génie, ce fut là tout le calcul ou plutôt tout l'instinct de Molière. A qui lui eût, seul à seul, dans un instant de franchise, objecté Tintérét de la morale, il aurait répondu : « Que la scène soit vive, que le roi s'amuse, que le parterre applaudisse, que mon humeur se contente. Les mœurs ne regardent point l'époux des demoiselles Béjart. Si je m'occupais des mœxirs, ce serait comme si je jouais la tragédie : je ne ferais pas mes frais ! y>
C'est la dernière raison qui condamne le théâtre. On a toujours vu d'honnèles gens se préoccuper de cette chimère : Existe-t-il un moyen de purifier le théâtre et de le rendre utile aux mœurs? Plusieurs ont fait là-dessus de gros
livres, dont aucun n'a oblenu le succès du moindre vaudeville où Tauteur a su produire des actrices suffisamment jolies et suffisamment effrontées. Une question ordinairement agitée entre ces purificateurs, est de savoir qui porte le plus de préjudice à la morale publique, ou la tragédie, ou la comédie, ou Topera. Mais après avoir bien discuté, tous finissent par conclure que jamais un spectacle moral n*atlirera ce qu'il faut de spectateurs pour soutenir l'entreprise. Le public n'aime le théâtre qu'à la condition de n'y point trouver de vertu. « La belle école, dit Cicéron, parlant de la comédie et de la tragédie tout à la fois; ôtez-en tout ce qu'elle offre de vicieux, il n'y a plus de spectateurs ! » La tragédie toute seule, même avec ses grands éclats de la passion et du crime, et cette odeur du sang qui caresse tant de voluptés terribles, ne répondrait pas assez aux vœux de la secrète dépravation dont ïàme humaine est toujours plus ou moins atteinte. Il y faut le contraste de la farce, et autant que possible de l'obscénité. C'est pourquoi le Théâtre-Français a pris Tusagc de donner toujours une pièce comique ou bouffonne après la tragédie: « On vient de jouer Polyeucte ; le théâtre change ; on joue l École des Maris. Cette satire du mariage achèvera-t-elle les beaux sen-
timents que la vertu de Pauline aurait coramencé d'inspirer? On vient de représenter Athalie. J'ai vu la maison du Seigneur, les livres de la Loi, les cérémonies du sacre des rois de Judée. J'ai la tête remplie de nouvelles prophéties des grandeurs et de la puissance de Dieu ; tout cela m'a pénétré d'une terreur religieuse et d'un profond respect pour le Roi des rois. Les violons jouent, Georges Dandin paraît ; et dans le même lieu où était le temple de Jérusalem, je vois le rendezvous nocturne d'un jeune homme avec une femme mariée.... Je voudrais savoir si les effets de ces différents contrastes peuvent jainais tourner au profit de la religion et des mœurs? ^ »
Non certes; mais encore une fois, un spectacle moral ne ferait point d'argent. Voltaire le proclame avec ce ricanement de singe sous lequel le bon sens du monde a chancelé. « Bien en prit, dit-il, au grand Corneille de ne s'être point borné dans son Polyeucte à faire casser les statues de Jupiter par les néophytes ; et si Zaïre n'avait été que convertie, elle aurait peu intéressé; mais elle est amoureuse, voilà ce qui a fait sa fortune- Telle est la corruption du genre humain :
De Polyeucte la belle âme Aurait faiblement attendri ;
* Lettre de Lefranc à Louis Racine. ^
74 MOLIÈKE ET BOURDALOUE.
Et les vers chrétiens qii*il déclame Seraient tombés dans le décri, N'eût été l'amour de sa femme Pour ce païen son fayori, Qui méritait bien mieux sa flamme Que son bon dévot de mari*.
N'allons pas plus loin. Deux sortes de gens s'étertuenl à démontrer l'utilité morale du théâtre: quelques gens d'esprit qui ne croient à rien ; beaucoup de gens crédules qui ne comprennent rien, mais qu'un instinct victorieux attache à tout ce qui est faux et mauvais. Les uns et les autres birav«nt également toute dialectique, toute expérience, toute autorité. 11 y en a d'une troisième catégorie : ce sont les philosophes et les politiques, qui «avoueront volontiers que le goût du tbéâtpe est un mal ; mais c'est un mal agréable,
^Préface de Zaïre Le môme Voltaire, qui se moquait de tout le iWDfrfdfe, mais particulièrement des voitaidens, est de ceux qui s^tientiemt que Molière a corrigé plus de défiants à la cour lui seul que tous les prédicateurs ensemble. H mit en circulation tfrtfe jfutre bourde; c'est que les censeurs du spectacle s'opposent àl'iiutnôHe qui en résulte pour les pauvres, et à cause de ce crime, il les quaMCmld" ennemie de la patrie! Or, la taxe perçue au profit des pauvres sur les recettes du théâtre a pour origine une imposition de 860 livres iparisis frappée sur les confrères de la Passion par un arrêt du Parlement de 1541, pour que les pauvres fussent indemnisés de l'extrême diminution que l'établissement des spectacles avait occasionnée dans les aumônes. Qui évaluera jamais le déficit que ces restitutions forcées du plaisir laissent dans le budget que soldait autrefois volontairement ki charité 1
ils rérigentenmal nécessaire. Ils établissent une censure pour mettre le gouvernement, (quelquefois un peu la religion, à couvert des brocards de la scène, et ils laissent aux mœurs le soin de se tirer d'affaire comme elles pourront. Ces trois partis forment à peu près tout le monde; la chaire de la morale comique est donc bien gardée. N'essayons point de Tabaltre. Lorsqu'on a dit le mot qui peut aider la droite raison à s'affranchir des erreurs qui l'ont prévenue, il faut savoir reconnaître la puissance de la mauvaise foi, de la sottise et de l'habitude. Elles ne lâcheront point leur partjlî'est la part du feu, hélas I et celle du lion.
« Allez, enseignez toutes les nations. » De ce commandement du Christ, depuis dix-huit siècles jaillit le torrent de la parole apostolique ; cette parole qui n'est pas liée^ disait déjà saint Paul en montrant ses chaînes ; cette parole qui est descendue de la croix, qui a surgi des cachots, qui a traversé les abîmes, qui n'a craint d'aborder aucune puissance, ni aucune ignorance, ni aucune férocité. Confiée à des orateurs inhabiles et timides, elle a rempli le monde; in omnem terram exivit sonus eorum. Pour ne parler que de son moindre bienfait, elle a créé la plus haute éloquence qui puisse décorer la pensée humaine. Tous les peuples chrétiens, et
78 MOLIÈUE ET BOURDALOUE.
en particulier la France, lui doivent quelquesuns des grands et suprêmes monuments de leur littérature. A la France, elle a donné une merveilleuse quantité de chefs-d'œuvre, peut-être incomparables, dans lesquels l'art de convaincre se montre et se déploie avec une majesté digne du but qu'il se propose, la conquête de la vérité. Car telle est encore Texcellence de la nature humaine que tout orateur doit annoncer qu'il va chercher le vrai, lors même qu'il médite de s'en détourner et qu'il ourdit son discours comme un piège où la passion va Taider à faire tomber la justice et le bon sens. L'éloquence apostolique a voulu et a su atteindre à la persuasion sans se servir des ressources que n'ont pas ailleurs dédaignées les plus beaux génies. Elle bannit le mensonge, les vains ornements, les lâches complaisances envers l'auditoire ; elle rejette le secours de la passion ; bien plus, elle attaque de front la passion elle-même, elle veut la subjuguer et le lui déclare expressément. Seule éloquence qui fasse véritablement honneur à ceux qui l'écoutent, qui se dresse devant les hommes pour les combattre et les vaincre et qui croirait les trahir et se déshonorer si elle bornait son ambition à les séduire.
L'action de la chaire a toujours été et est en-
core aujourd'hui en France trop forte et trop publique pour que j'aie besoin d'en retracer même une légère esquisse. Par la parole, par cette parole surtout, la France est un soldat plus encore que par Fépée. Ses prédicateurs ont le renom de ses hommes de guerre. Ils ont été plus encore les éléments de son unité : sans eux, elle serait devenue protestante, c'est-à-dire irrémédiablement divisée en elle-même, et selon toute af^a rence, les liens politiques n'auraient pas temi après cette rupture du lien religieux. En dehors de la foi, tout divise. Il n'y a plus qu'un lieu ou les hommes de notre temps se puissent seniir d'accord, et pour l'instant qui les rassemble et pour le lendemain : ce lieu, c'est l'Église, Là seulement s'élève la voix qui constate et qui produit l'harmonie; partout ailleurs c'est la division, la contradiction, ou l'adhésion contrainte et passagère qui proteste contre elle môme. Ce que la chaire sauve et conserve de vérité, c'est là ce qu'elle sauve et conserve d'unité. Je n'ai pas besoin de rappeler l'assistance qu'elle donne à la charité et à la morale publique; la plupart des œuvres de bienfaisance vivent par elle ; l'enseignement du mal n'a pas de conlrc-poids plus puissant. La chaire, presque seule, combat le tiiéâtre, le roman, le journal et tout ce souf8e
redoutable que Ton peut appeler Tair du monde. A coup sûr, humainement, il n'y a pas égalité de forces et Ton sait de quel côté sont les entraves. Mais la Providence y met du sien ; et enfin, la parole apostolique résiste à ses contradicteurs. Us ne lui pardonnent pas celte résistance. Ceux qui s'en montrent les plus irrités, sont ceux qui se piquent davantage de faire de la morale : ils prétendent que leur morale vaut mieux et qu'elle est plus c( élégante »; /ils vont jusqu'à dire que c'est surtout l'esprit de concurrence qui anime la chaire contre la comédie! Cette belle idée semble un produit naturel des feuilletons, où elle reparaît souvent; elle a cependant été mise en circulation par Voltaire. Beaucoup de sottises courantes viennent de là! c< On peut hardiment avancer, disait l'auteur de Zaïre et de VEcossaisey que les discours de Cléante (dans Tartufe) sont, à quelques exceptions près, le plus fort et le plus élégant sermon que nous ayons en notre langue ; et c'est peut-être ce qui révolta davantage ceux qui parlaient moins bien dans la chaire que Molière au théâtre. » Bossuet, par exemple, ajoute M. de la Gournerie, qui a fait un excellent et trop court travail sur le sujet qui nous occupe. Un élégant sermon ! On conçoit que Bossuet en fût jaloux.
Nous avons déjà vu Bossuet aux prises avec Molière sur le sujet de la comédie en général, et ce livre a pour objet de comparer, sur divers sujets importants de philosophie et de morale, renseignement de la chaire et celui du théâtre. Observons aujourd'hui la lultesurun terrain à la fois restreint et grandiose, où il est plus facile d'en saisir le vrai caractère et d*en apprécier la portée ; voyons les adversaires à la cour en présence de Louis XIV. Là, les hommes, les œuvres et les juges eurentune valeur qu'ils n'ont plus retrouvée.
La monarchie chrétienne avait fait une sorte d'institution politique du ministère spontané et souvent périlleux que les prophètes remplissaient auprès des rois d'Israël. Dans l'histoire sacrée, les prophètes apparaissent devant les rois, les rappellent à l'observation des lois divines oubliées, leur dépeignent les misères du peuple, prennent les intérêts de la justice, exhortent, supplient, menacent. Quelquefois ils payent de la vie leur courageuse intervention.
A la cour des rois de France, la parole de Dieu venait comme de plein droit se faire entendre aux deux principales époques de la pénitence publique, l'Avent et le Carême*. Elle y
* On prêchait encore devant le roi le jeudi saint et le jour de la Pentecôte. Il y avait primitivement huit prédicateurs du roi,
apportait ses lumières, ses sévérilés, même ses menaces ; lumières purifiantes, sévérités maternelles, menaces d'amie. Elle était libre parce que c'est son caractère et son droit, et parce qu'on la savait fidèle. Entre les princes qui l'ont ainsi reçue chez eux, les plus vraiment grands ont voulu qu'elle fût hardie. Rarement les considérations humaines ont prévalu sur le devoir qui ordonnait aux prédicateurs de dire la vérité, aux rois de la subir. Les contemporains l'attestent, les discours qui nous ont été conservés le prouvent encore mieux.
Des esprits superficiels ou de mauvaise foi, alléguant quelques compliments dictés par les convenances et qui ne sont souvent que Fenveloppe d'un conseil délicat à présenter, ne veulent lire dans les discours les plus mâles que des flatteries dont ils essayent de se scandaliser. Il est vrai cependant qu'au milieu de ces splendeurs où il semblait être plus qu'un roi et de ces flatteurs qui n'épargnaient rien pour lui persuader qu'il était plus qu'un homme, Louis XIV a reçu, comme homme et comme roi, des leçons que les tribuns modernes auraient craint de
choisis parmi les plus habiles théologiens du royaume. Plus tard, ils furent désignés par le grand aumônier qui appelait tour à tour les orateurs les plus renommés.
donner aux fantômes couronnés qu'on a vus trembler devant eux. L'esprit de facfion insulte les rois pour parvenir à les détrôner ; la religion leur fait entendre des vérités austères et quelquefois dures pour leur apprendre à se maintenir. Il y a une éloquence de parti qui fait son principal effort d'avilir l'homme, afin d'écraser ensuite plus facilement le pouvoir : Tétequence chrétienne, respectueuse et fidèle dans ses hardiesses, met l'homme face à face aveeson devoir pour le rendre plus juste, sachant qu'elle le rendra ainsi plus fort et que ce seul rempart peut assurer longtemps l'autorité. Le génie révolutionnaire ne s'y trompe pas, il oompte les flatteurs des rois parmi ses adeptes, et leur pardonne, comme à Molière, ce qu'ils ont osé de plus exorbitant. Molière disait au roi jeune et amoureux qu'il ne pouvait rien faire de mieux que de céder à sa passion et que c'était là le complément des vertus d'un monarque; il vantait l'air du roi,
Cet air qui sur les cœurs fait un effet charmant.
n lui promettait solennellement de ne jamais manquer par le bec lorsqu'il s'agirait de l'amuser; il s'écriait :
Quand il faut le servir, j'ai du cœur pour le faire,
Mais je ne m'en sens point lorsqu'il faut lui déplaire ; Je me fais de son ordre une suprême loi.
El Molière, avec tout cela, ne perd aucun de ses droits d'apôtre de la vérité, et de précurseur de la liberté; maisBossuet et Bourdaloue sont des complimenteurs, et l'on n'hésite guère pour les Iraiter à plein de bas et vils courtisans. Nous entendrons tout à l'heure ces complimenteurs et ces courtisans. Remarquons seulement qu'ils ne pouvaient ouvrir lal)Ouche devant Louis XIV sans se rappeler que toute puissance vient de Dieu et que les rois sont les ministres de Dieu pour le bien. Grande différence entre les prédicateurs de l'Évangile et les meneurs de sédition I Ceux-ci regardent doctrinalement la multitude comme Tunique source du pouvoir et, parlant au nom de cette multitude, ils prétendent réduire les rois à n'être que les exécuteurs aveugles des volontés qu'ils savent lui inspirer.
Il serait intéressant de rechercher quelle a pu être l'influence de la parole de Dieu sur les princes à qui elle a été annoncée. Si elle est tombée souvent dans un sol infécond, et parmi les épines, on ne peut cependant douter qu'elle a produit des fruits précieux et immenses. Bossuet, enseignant à ses auditeurs la manière d'apprendre la parole de Dieu, n'y demande que cette
bonne volonté qu'on y porte d'ordinaire et que Dieu se plaît à bénir : « Vous verrez, dil-il, partir quelquefois comme un trait de flamme qui viendra tout à coup vous percer le cœur et ira droit aux principes de vos maladies. Dieu fait dire quelquefois aux prédicateurs quelque chose de tranchant, qui, à travers nos voies tortueuses et nos passions compliquées, va trouver ce péché que nous dérobons et qui dort dans le fond du cœur. » Ce travail de la grâce se fait dans le cœur des rois comme dans celui des autres hommes, et peut-être même plus fréquemment et avec plus d'efficace. Parce qu'ils sont dans une position plus périlleuse, et que leurs bons comme leurs mauvais exemples ont des conséquences plus étendues, il est digne de la miséricorde divine de leur accorder aussi plus de secours pour s'abstenir du mal et accomplir le bien. Un savant religieux observe que la classe des rois est une de celles qui ont donné le plus de saints.
Louis XIV ne fut pas un saint ; de terribles reproches atteignent sa mémoire. Cependant, tout compté, il était chrétien, et du nombre de ces grands rois qui, pour employer encore une parole de Bossuet, a comprennent le sérieux de la religion. » Entouré de flatteries et de séduc-
tions, il eut le bon sens de ne point fermer les lèvres sacefdolales et le bonheur de ne point repousser ce glaive de lumière qui venait courageusement attaquer son cœur hautain.
Quelques années après sa mort, un religieux, qui avait prêché neuf stations à la cour et qui se rendait le témoignage de n'y avoir jamais dissimulé la sévérité des devoirs de la vertu, avouait que son courage était bien soutenu par la présence du roi. Son attention, dit- il, tenait en respect toute la cour. Il l'avait eue, dès le temps de sa jeunesse le moins sérieux ; elle ne se relâcha point par Tinfirmilé de Tâge. Il paraissait attaché d'esprit à ce qu'on lui disait, comme aux affaires importantes ; il en causait avec ses familiers et ne dissimulait point les impressions qu'il en avait gardées. Prompt à reconnaître le mérite de l'orateur, il se rendait indulgent pour ses défauts. 11 gardait à l'église plus que partout ailleurs l'air de majesté qui lui était naturel, et il s'en faisait une maxime de conscience. Un jour qu'il était au sermon, on lui apporta des lettres du Dauphin, qui commandait l'armée; il ne les voulut ouvrir qu'après en avoir demandé le loisir au prédicateur. Mon père, dit-il, je vous demande pardon ; permettez-moi de lire la lettre de mon fils. C'était la nouvelle de la prise de Phi-
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lipsbourg. Il se prosterna pour remercier Dieu, et le prédicateur continua.
On pouvait en sa présence éclater contre les désordres publics, attaquer les passions des grands. 11 prenait sa part et s'humiliait devant Dieu. c< Le zèle d'un prédicateur l'ayant porté à traiter une matière que la considération de la jeunesse du roi et d'une cour alors dans les plaisirs aurait dû lui faire éviter s'il eût suivi les règles de la prudence ordinaire, on en fut alarmé jusqu'à faire craindre à l'orateur Tindignation du monarque. Le roi ne Tignora pas, mais le prédicateur s'étant présenté devant lui, sa religion le prévint; bien loin de marquer le moindre ressentiment, il le remercia du soin qu'il prenait de son salut, lui recommanda d'avoir toujours le même zèle à prêcher la vérité et de l'aider, par ses prières, à obtenir de Dieu la victoire de ses passions *. »
Dans les listes des prédicateurs de la Cour contemporains de la faveur de Molière, c'est-àdire de 1659 à 1673, des Précieuses au Malade imaginaire, on trouve, parmi plusieurs autres maintenant oubliés, les noms de Bossuet (1662, 1665,1066,1669); Senault, de rOratoire (1662);
* Le P. La Rue, jdsuile, préface de ses sermons.
Mascaron (1666,1667, 1668,1669,1670,1671); Fromentières (1664, 1672); Bourdaloue (1670, 1672).
En même temps que Molière, était arrivé à Paris un chanoine plus jeune que lui de quelques années et qui s'était fait aussi un nom dans la province. La Reine Mère, Anne d'Autriche, ayant eu occasion de Tcntendre à Metz, le vantait dans la capitale où d'ailleurs tout le monde n'avait pas encore eu le temps d'oublier ses éclatants succès d'écolier. Il n'y était venu cependant que pour suivre certaines affaires du chapitre auquel il appartenait. On vit en lui un homme qui ne songeait qu'à servir Dieu et qui n'entendait briguer^ aucune faveur. Dès qu'il parut en chaire, la foule courut à lui. Il Tétonnait et la subjuguait par une éloquence tonte nouvelle, rude et polie, impétueuse et ordonnée, délicate dans sa vigueur incomparable, savante dans sa gracieuse naïveté, soudaine, continue, tendre et terrible, pleine à la fois de soleil et de tonnerres, telle déjà qu'il ne semblait pas possible d'y ajouter une perfection plus haute, et qu'en effet luimême, en la perfectionnant, Ta peut-être dépouillée de quelques-uns de ses attraits, et lui a certainement ôté un peu de sa prestigieuse saveur. La parole de Dieu, disait-il, est un ami qui ne
LA CHAIRE. h9
flatte pas. Il disait vrai ; il ne flattait pas et on le sentait ami. Il était doué d'une physionomie spirituelle, d'un air revenant ; le monde le recherchait, et sans se livrer au monde, il ne le. fuyait pas ; il avait dans Iç commerce habituel de la vie le charme, lo paix, la douce gaieté d'une conscience forte et pure. Enfin son succès, pour être autre que celui de Molière, n'était pas moindre. La Gazette en vers de Loret constatait la vogue de l'orateur jusque dans les compagnies, et comme on se pressait partout pour l'entendre discourir,
Puisqu'enfin c'est son élément Le discourir divinement.
Il était chanoine de Metz et on l'appelait l'abbé Bossuet.
L'abbé Bossuet était en quelque sorte le prédicateur de la Reine Mère, ëomme Molière était le comédien de Monsieur, frère du roi. Lorsque Molière donnait les Précieuses pour réformer la ville, Bossuet, qui. Tonne peut se le dissimuler, préférait les Précieuses à Molière, Bossuet, montant en chaire le jour des Morts, faisait entendre à la capitale d'autres leçons : « Paris, Paris dont on ne peut abaisser l'orgueil, dont la vanité se soutient toujours malgré tant de choses qui la
devraient déprimer, quand te verrai-je renversée?... Quand est-ce que j'entendrai cette bienheureuse nouvelle : le règne du péché est renversé de fond en comble (dans cette capitale) l Les femmes ne s'arment plus contre la pudeur; les enfants ne soupirent plus après les plaisirs mortels et ne livrent plus leur âme à leurs yeux; cette impétuosité, ces emportements, ces hennissements de cœurs lascifs sont supprimés*!... »
En 1662, l'abbé Bossuet, malgré sa jeunesse (trente-quatre ans), avait assez de renommée pour paraître à la cour. Anne d'Autriche le fil nommer pour prêcher le carôme. C'est l'année de V École des femmes.
Déjà Bossuet, prêchant à Metz devant la Reine Mère, n'avait pas craint d'élever sa voix contre celle des flatteurs qui ne voulaient parler que des gloires et des pfospéritésdu règne. Boileau se demandait s'il y avait des malheureux dans Vunivers lorsque Louis portait le sceptre. L'o-
* Sermon pour le jour des Morts. Tome VIH de la belle et définitive édition de Louis Vives, publiée parles soins de M. F. Lachat, Paris, 1862. Il suffit de lire ce sermon, tout ébauché qu'il est, pour se convaincre que la. langue ne courait nullement le péril où quelques admirateurs trop ignorants la veulent voir lorsque Molière vint enfin armé des Précieuses ridicules.
rateur sacré avait peint les campagnes désertes, les bourgs misérablement désolés, les fleuves teints du sang chrétien. Il avait dit : « Je ne fais point ma cour dans la chaire, à Dieu ne plaise ! Je suis Français et chrétien. » Son attitude en présence de Louis XIY ne démentit point ce noble langage. II y avait aussi des calamités publiques en 1662; des suites cruelles de la guerre, qu'aggravait « je ne sais quoi de déréglé dans toute la nature. » La voix de Torateur devient le cri des malheureux : « Dans les provinces, dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant d'excès, une infinité de familles meurent de faim et de désespoir. calamités de nos jours, quelle joie pouvons-nous avoir? Qu'on ne demande plus maintenant jusqu'où va l'obligation d'assister les pauvres, la faim a tranché le doute, le désespoir a terminé la question. Nous sommes réduits à ces extrêmes où, si Ton n'aide le prochain suivant son pouvoir, on est coupable de sa mort I Sire, c'est tout ce qu'un sujet peut dire à Votre Majesté; il faut dire le reste à Dieu.... » Il y revient cependant. Il fait parler les larmes ; il montre les malheureux, les affamés, les mourants, ces restes de l homme, qui, parce qu'ils ne voient point de bonté, ne savent plus qu'il y a un Dieu. Il dénonce au roi les charges publiques et
le supplie d'en alléger le poids, d'épargner la misère; il lui rappelle qu'il y a des temps où Vhomme juste ne doit pas demander tout ce qu'il a droit d'exiger. Interpellant * directement ce prince, en qui Mazarin disait qu'il y avait de l'étoffe pour quatre rois et pour un honnête homme : « Sire, vous savez les besoins de vos peuples, le fardeau excédant les forcés.. . . Il se remue pour Votre Majesté quelque chose d'illustre et de grand et qui passe la destinée des rois vos prédécesseurs. Soyez fidèle à Dieu et ne mettez point d'obstacle par vos péchés aux choses qui se couvent : portez la gloire de votre nom et celle du nom français à une telle hauteur, qu'il n'y ait plus rien à vous souhaiter que la vie éternelle. »
On trouve fréquemment, dans les sermons que Bossuet a prononcés en présence de Louis XIV, des leçons plus personnelles, plus intimes. En 1665, en 1666, en 1669, années de la Princesse d'Élide, du Festin de pierre, d'Amphitryon^ de Tartufe^ années aussi de Mlle de Lavallière et de Mme de Montespan, années de guerre, de victoires, de plaisirs et d'enivrements de toutes sortes, il fait des allusions transparentes et sévères aux scandales que donne tout cet orgueil de la vie; il dit à ce roi triomphant qu'il n'est
qu*un homme, un homme qui mourra et qui sera jugé. Dans la littérature, Louis XIV était volontiers traité en Dieu, Molière y allait plus rondement que le9- autres : « Les rois éclairés comme vous.... voient, comme Dieu^ ce qu'il nous faut. » — « dieux de chair et de sang, s'écrie Bossuet, ô dieux de terre et de poussière, vous mourrez comme des hommes! » Et ailleurs : « Les princes devraient se faire les dieux des hommes en procurant leur bien de tout leur pouvoir. Mais où en trouverons-nous de tels sur la terre? Nous voyons assez d'ostentation, assez de dais, assez de balustres, assez de marques de grandeur; mais ceux qui se parent de tant de splendeur, ce ne sont pas des dieux, ce ne sont pas des images vivantes de la puissance divine ; ce sont des idoles muettes qui ne parlent point pour le bien des hommes. La terre est désolée, les pauvres gémissent, les innocents sont opprimés ; Vidole est là, qui hume l'encens, qui reçoit les adorations, qui voit tomber les victimes à ses pieds et n'étend pas ses bras pour faire le bien. » L'orateur s'adressant au roi conquérant, lui dit : La paix par inclination, la guerre par nécessité; et il lui souhaite la grâce d'être toujours juste, toujours pacifique. Au roi qui veut que tout plie sous son ordre : — « Fai-
sons la volonté de Dieu et après il fera la nôtre. Que l'Évangile soit sur votre tête pour vous inspirer l'obéissance; qu'il soit entre vos maifispour l'imprimer dans tous vos sujets. » — « Arbitre de l'univers et supérieur même à la fortune, si la fortune était quelque chose : qui peut tout ne peut pas assez; qui peut tout ordinairement tourne sa puissance contre lui-même, et quand le monde nous accorde tout, il n'est que trop malaisé de se refuser quelque chose. » 11 faut se borner. Gitons encore pourtant ces grandes paroles : « Terrible pensée de ne rien voir sur sa tête!... De là naissent des vices inconnus, des monstres d'avarice, des raffinements de volupté, des délicatesses d'oBgueil qui n'ont point de nom. Et qui les produit, chrétiens? la grande puissance, féconde en crimes. »
Mais il y avait un vice plus redoutable, que l'on voyait poindre, dont les courtisans se tenaient prêts à faire leur profit, dont l'œil d'un prêtre chrétien pouvait prévoir les ravages, c'était la volupté. Bossuet ne se refusa pas au devoir périlleux de diriger aussi de ce côté le flambeau. Dans un sermon prêché au Louvre le 2 février 1662, il parle au jeune roi d'une volupté toute céleste qui se forme du mépris des voluptés sensuelles : « Que ce plaisir, dit-il, est
délicat, qu'il est généreux! qu'il est digne d'un grand courage et principalement de ceux qui 8(mt mis pour commander ! Car si c'est quelque chose de si agréable de commander le respect par ses regards.... combien plus de conserver à la raison celte majesté intérieure qui modère les passions, qui calme tous les mouvements séditieux, qui rend Vhomme maître en lui-même. »
Quelques jours après, il revient sur cette pensée avec un accent plus vif, déjà marqué d'angoisse : « Dieu ! bénissez le roi que vous nous avez donné! Que vous demanderons-nous pour ce grand monarque? toutes les prospérités ? Oui, Seigneur; mais bien plus encore toutes les vertus et royales et chrétiennes. Non, nous ne pouvons consentir qu'aucune lui manque, aucune, aucune.... »
Qu'on se figure l'impression de ces mots au^ cune, aucune, prononcés atec le sentiment que nous comprenons tous, au milieu de cette cour où les yeux fixes et immobiles de chacun semblent craindre de révéler quelle est la vertu qui manque.
Il n'était pas donné à Bossuet de vaincre l'ennemi qu'il avait si hardiment signalé et qu'il attaqua de nouveau plus d'une fois. La digue qu'il voyait déjà fléchissante fut emportée, le torrent
déborda. Moins de deux ans après, on en était à la Princesse d'Élide, et bientôt Mme de Montespan, remplaçant Mlle de la Yallière, étalerait le faste de Padullère à la cour du roi très-chrétien, au milieu des adulations des grands et des poètes. Les prédicateurs ne restèrent pas muets. Un jour, en 1669, Tannée qui suivit la représentation à^ Amphitryon^ Mascaron prêchant le Carême devant le roi, paraphrasa Thistoire de David, et prononça les paroles foudroyantes que le prophète Nathan avait adressées au royal ravisseur de la femme d'Urie : Tu es ille vir^ c'est toi! Il voulait être compris, il s'arrêla sur ces charbons ardents : c( Si le respect que j'ai pour vous, Sire, ajouta-t-il, ne me permet de dire la vérité que sous des enveloppes, il faut que vous ayez plus de pénétration que je n'ai de hardiesse. Mais si, avec toutes ces précautions et tous ces ménagements, la vérité ne peut vous plaire, craignez qu'elle ne vous soit ôtée et que Jésus-Christ ne venge sa parole méprisée, d
Le coup parut fort. Dire àQ craindre au roi qui faisait trembler tout le monde, le menacer de la vengeance de Jésus-Christ! Les courtisans osèrent murmurer. Louis XIV se montra roi et chrétien. « Le prédicateur a fait son devoir, dil-il,
souhaitons de faire le nôtre. » Mascaron ne perdit point sa faveur, quoiqu'il l'eût blessé plus fortement encore peut-être dans une autre occasion, par une comparaison et une assimilation en forme des conquérants aux voleurs.
Bossuet était évêque de Condom et précepteur du dauphin, charge qui ne lui permettait plus d'aborder la chaire que rarement et dans des occasions d'apparat; Mascaron, quatre années après, fut nommé évêque de Tulle. Mais un nouvel athlète parut, et celui-là vit la fin du règne des maîtresses royales, c'était Boûrdaloue.
Ce fut en présence de Louis XIV, et durant la faveur de Mme de Monlespan, présente elle aussi peut-être, que Bourdaloue prêcha le sermon sur l'éloignemcnt de Dieu et le retour à Dieu. Paraphrasant l'histoire de la résurrection de Lazare, il montre le sommeil, la mort, la corruption, l'odeur infecte du cadavre, comme les traits qui caractérisent les divers états de l'âme pécheresse. Entraînée d'abord par le charme du monde, celle âme languit, s'assoupit, meurt à la grâce, s'ensevelit par ses rechutes, et enfin, corrompue, elle répand au dehors une contagion mortelle, et elle infecte les autres de son mauvais exemple : Jam fœtet. « Ainsi, un père
vicieux pervertit sans le vouloir même ses enfants.... Ainsi, une femme sans conscience dérègle toute une maison.... Ainsi, un homme libertin et sans religion, abusant de son esprit et débitant de fausses maximes, suffit pour infecter toute une cour. — Ah! mon Dieu! un ouvrage digne de vos mains, c'est la conversion de ce pécheur : Domine^ jam fœtet. »
On peut, sans effort d'imagination, se représenter Teffet de ce jam fœtet retentissant par trois fois au milieu de la cour. C'est la mort, c'est le cadavre, c*est l'infection du cadavre. Quelle leçon à l'idole, et quel spectacle à ses adorateurs !
Le sermon sur Vimpureté, où l'homme livré aux sens est comparé à la brute, fut également prononcé devant le roi. La favorite, sans doute présente, ainsi que la reine outragée, entendit l'orateur tonner contre « la femme perdue d'honneur qui se fait gloire de son opprobre, » et contre « le mari infldèle qui traite avec dureté et avec rigueur ce qui devrait être l'objet de sa tendresse et adore opiniâtrement ce qui est la cause visible de tous ses malheurs. » Et, ajoutait Bourdaloue, « combien l'impureté enfantet-elle d'autres désastres que je passe et que je ne puis marquer ! » Il disait à ses auditeurs,
comme épouvanté lui-même des reproches qu'il était contraint de leur adresser : « Dieu, lémoin de mes intentions, sait avec quel respect pour vos personnes et avec quel zèle pour voire salut je parle aujourd'hui : Dieu a ses vues, et il faut espérer que sa parole ne sera pas toujours sans effet. »
Bourxlaloue avait raison d*espérer. Ils l'emportèrent sur les courtisans, sur les maîtresses, sur les bouffons, ces prêtres qui surent être tout ensemble si grands orateurs et si bons citoyens. La parole de Dieu, reçue avec docilité dans le cœur du puissant, s'y rendit peu à peu plus forte que les emportements de la passion. Dans le temps même qu'elle semblait retentir en vain, et que les hommes les plus considérables et les plus honorés obtenaient moins de crédit que Molière, — Un Molière, disait Bossuet, — elle ne laissait pas d'avoir encore son effet secourable. Ne pouvant tirer le roi du libertinage des sens> elle Tempêchait du moins de tomber dans le libertinage de Tesprit. Il s'abandonnait au mal, mais en gémissant, et non pas avec une stupide indifférence; il ne disait pas que le mal est le bien. On voyait encore « une manière de retenue dans le penchant qu'il suivait et même dans ses paroles, d II se refusait à son devoir, il
ne l'avait pas oublié ; il savait qu'il devait quelque chose à Dieu et à son peuple, et qu'il ne pouvait sagement et utilement gouverner son peuple qu'en obéissant à Dieu.
« C'était la parole de Dieu, dit encore le P. de la Rue, qui nourrissait en lui ces sentiments. Il avait eu peu d'autres secours pour la vertu, que celui d'une éducation pieuse et les exemples de sa mère. Les orages de sa minorité et le soin pressant des affaires ne lui avaient pas laissé de temps pour les sciences et pour la lecture. On peut voir que les leçons qu'il recevait des prédicateurs furent ce qui servit le plus à perfectionner les sentiments d'honneur et de probité qui lui étaient naturels; ce fut là qu'il puisa, comme dans la source extérieure de la grâce, cette fermeté et cette magnanimité dont il eut un si pressant besoin dans les épreuves de sa vieillesse, et qui rendirent les derniers jours et les derniers moments de sa vie si dignes d'admiration. »
On ne saurait plus équitablement juger Louis XIV, et mieux expliquer son caractère et ses erreurs. C'est là le vrai de Thomme que Ton vit si violemment orgueilleux et si noblement pénitent, si faible et si fort, qui fut si sincère chrétien et trop souvent si mauvais catholique.
En écoulant la belle paraphrase de saint Paul par Jean Racine :
Mon Dieu! quelle guerre cniellel Je sens deux hommes en moi I
il s'écriait : « Ah ! que je connais bien ces deux hommes-là!» L'homme de péché, entouré d'habiles flatteurs, fut longtemps le plus fort; l'homme de bien, averti et pressé par la parole apostolique, demeura pourtant victorieux. Mais les restes impérissables de l'homme de péché vaincu, et plus encore peut-être l'ignorance, l'entravèrent toujours. Qu'eût été, que fût devenu Louis XIV, abandonné aux seules suggestions de la morale littéraire? Il se convertit à quarante-deux ans, il régna de longues années encore, et déjà un mal irréparable était fait; le règne avait pris sa pente, elle allait aux abîmes. Si Louis XIY avait davantage et plus tôt écouté l'Église, le genre humain prenait une aulre direction. L'Église n^est pas responsable des fautes de ce monarque, à tant d'égards admirable, à tant d'égards funeste; et la brève esquisse que Ton vient de lire suffît pour démontrer la frivolité ou la mauvaise foi des historiens qui osent dire que « jamais Louis XIV n'entendit sortir, de la bouche des prédicateurs, un con-
seil, jamais une exhorlalion à l'humanité, rien enfin autre chose que les accents de V adulation. » C*est le savant Sismondi qui park de la sorte. Revenons maintenant un peu en arrière, et étudions à part l'orateur et Thomme de bien que Bossuet lui-mônaç, son devancier, appelait son maître.
Bourdaloue naquit à Bourges, en 1632, dix années après la naissance de Molière, dans les premiers rangs de cette bourgeoisie fière et forle dont le père de Poqueliu faisait lui-même partie à un degré inférieur, mais qui était partout honorée. La famille de Bourdaloue touchait à la noblesse. Son père, « recommandable par une grâce singulière à parler en public* », était conseiller au présidial de Bourges, et il est mort* doyen de ce tribunal ; sa tante épousa un Chamillart, frère de l'intendant de basse Norman die, dont le fils fut l'un des plus honnêtes ministres de Louis XIV. Races excellentes, gens
* Notice du P. Bretonneau.
distingués par Téducation, d'un esprit pieux et d'une grande probité. La tante de Bourdaloue, Mme de Chamillart-Villatte, eut quatre fils, Chamillarl-Yillalte, président de chambre à la Cour des Comptes, et trois autres qui se firent jésuites et qui furent de bons religieux. Par les emplois, par les arts, par l'Église, la bourgeoisie prenait le pas de tous côtés, et de tous côtés la noblesse le perdait. La Révolution se faisait, et si elle se fût continuée ainsi, elle se serait accomplie de la manière la plus pacifique et la plus légitime ; ou plutôt elle eût été un mouvement naturel, une évolution et non pas une révolution. Mais en acquérant la prépondérance intellectuelle, administrative et politique, la bourgeoisie devait perdre sa foi et ses mœurs, et préparer ellemême sa perte. Molière n'y a pas nui. L'homme que nous allons étudier fut de ceux qui combattirent avec le plus d'ardeur ce progrès vers la ruine.
A l'âge de quinze ans, Bourdaloue fit savoir à ses parents qu'il voulait entrer dans la Compagnie de Jésus. Sa vocation était déjà formée, déjà mûrie. Il en connaissait les obligations; il avait une si ferme volonté de les remplir, qu'ayant rencontré chez son père une- résistance inattendue, il s'enfuit de la maison pa-
ternelle et vint se présenter au noviciat à Paris. Presque dans le même moment, Molière s'engageait comédiri malgré son père, à la suite des Béjart. Cette rencontre et ce contraste dans la vie de ces deux hommes ne sont pas les seuls que nous aurons à noter. Le père de Bourdaloue accourut en poste pour reprendre son fils. L'enfant ne résista point, les religieux dont il désirait partager l'existence ne l'auraient point permis ; mais on vit bien que sa vocation persistait. Après trois mois d'épreuve, le conseiller au présidial de Bourges se laissa vaincre ; il abandonna à Dieu tout ce qu'il espérait du génie déjà remarquable de son fils, en qui l'on voyait, suivant l'expression d'alors, une égale « ouverture, » une égale aptitude pour toutes les choses de Tesprit. La mère du jeune homme, femme de grand mérite et de haute piété, se prononçait probablement pour qu'il allât où Dieu l'appelait; le père lui-môme, écoutant sa conscience, ne se trouvait pas armé pour résisler longtemps. U avait eu dans sa jeunesse la même vocation et ne Tavait pas suivie. Il donna son fils à sa place, « adorant la conduite de la Providence et craignant de s'opposer une seconde fois à ses desseins*. » Ainsi, à quinze ans, Louis Bourdaloue, * Bretonneau.
recevant la bénédiclioii de son père, entra dans la Compagnie de Jésus pour y vivre et pour y mourir sous la triple loi de la pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance.
Il acheva ses éludes et comme écolier, et comme théologien, et comme religieux, et comme maître. Sa capacité permit de l'employer promptement dans les classes, où parmi ses élèves les plus remarqués figura Louvois. Il fut professeur de grammaire, de rhétorique, de philosophie et de théologie morale. Partout on lui reconnut « un génie facile et élevé, un esprit vif et pénétrant, une exacte connaissance de tout ce qu'il devait savoir, une droiture de raison qui le faisait toujours tendre au vrai, une application constante à remplir ses devoirs, une piété qui n'avait rien que de solide*. » Ce noviciat dura dix-huit ans.
Bourdaloue, arrivé à ce terme, âgé de trentetrois ans, s'était lui -môme trouvé égalemen'; propre à tout ce qu'il avait fait; non que sa modestie lui permît de croire qu'il pût exceller en rien : aucun succès n'a pu lui faire perdre la
* Éloge de Bourdaloue. Cet éloge fut écrit le lendemain de la mort de Bourdaloue, par le P. Martineau, son confesseur, et adressé aux diverses maisons de la Compagnie. Mémoires de Trévoux, 1704.
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plus humble idée de lui-même. Mais enfin, se sentant autant de goût pour les sciences que de facilité pour la chaire (car on l'avait aussi fait prêcher), il demeurait assez incertain de la carrière qu'il devait spécialement embrasser et de remploi où le ciel le destinait. Il s'en remit à ses supérieurs. Ceux-ci, ayant remarqué l'applaudissement que le public avait donné à quelques sermons d'essai, résolurent de l'appliquer uniquement au ministère de la prédication.
On ne voulut pas pourtant le produire tout d'abord à Paris, et ce fut ia matière d'un nouveau noviciat. Le prédicateur élu^ si l'on veut me permettre ce mot, dut faire une sorte de stage en province, avÉ^nt d'affronter ces juges délicats de la capitale, que l'on voyait si assidus et si sévères aux sermons et qui déjà avaient entendu Mascaron et Bossuet. Il eut pour auditeur au début de cette carrière, à Eu, la grande Mademoiselle, fille de Gaston, femme d'esprit et de goût à travers les extravagances de son caractère et de sa destinée. Elle l'apprécia et lui en donna plus lard la plus flatteuse marque qu'il pût ambitionner, en le faisant appeler pour Taider à soutenir la mort. En ce temps, quel qu'on fût, quoi que Ton flt, on rencontrait toujours un prince qui, en général, était bon juge et vous tendait la main pour vous
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conduire au roi et à Paris. A présent, l'on rencontre ou l'on achète des journalistes. Molière ayait trouvé son prince ; Bossuet avait été introduit à Paris par la Reine Mère ; Bourdaloue fut célébré par Mademoiselle. D'Eu, il alla à Amiens» à Rennes, à Rouen, dans d'aulres villes. Cela dura quelques années, et ces années comptent dans l'histoire de la littérature française. Molière faisait représenter le Misanthrope , Tartufe et Amphitryon; Racine donnait Andromaque^ les Plaideurs et Britannicus ; Boileau publiait les Satires YllI et IX ; la Fontaine, le VP livre des Fables, Quels juges ! Enfin les supérieurs de Bourdaloue le trouvèrent mûr et le firent monter eo chaire à Paris, dans l'église de la maison professe des Jésuites, rue Saint-Antoine.
U était mûr, en effet ; et l'intelligent public de Paris ne s'y trompa point. De toute la ville, de la cour même, une foule prodigieuse accourut pour entendre ce nouveau venu déjà si expert, qui distribuait une doctrine si sûre dans une langue si forte et si correcte, et qui avait l'art singulier d'enflammer la raison comme d'autres avaient enflammé les cœurs. Mme de Sévigné y était : « Le Père Bourdaloue prêche ! Bon Dieu ! tout est au-dessous des louanges qull mérite!... J'ai entendu la Passion du Mascaron,
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qui en vérité a été très-belle et très-fouchaiite. J'avais grande envie de me jeter dans le Bôurdaloue ; mais l'impossibilité m'en a ôté le goût : les laquais y étaient dès mercredi, et la presse était à mourir *. » Guy-Patin n'était probablement pas de ceux qui empêchaient Mme de Sévigné d'approcher, mais il rendait le même témoignage, dès l'année précédente: « Il y a ici un certain jésuite, natif de Bourges en Berry, fils du doyen des conseillers de ce présidial, nommé Bourdaloue, qui prêche avec tant d'éloquence et une si grande affluence de peuple que l'église est plus que pleine. Son père était parti de Bourges pour le venir entendre à Paris, m-ais il est mort en chemin. Les bons Pères de la Société le prêchent à Paris comme un ange descendu du ciel. Scaliger le père, en sesexercilations contre Cardan, a dit; Les prêcheurs ont un grand avantage de ce qu'avec leur esprit échauffé et leur babil prétendu évangélique, ils mènent le monde où ils veulent, si grand est l'amour qu'on a pour la vie éternelle*. »
Cette note aigre de Guy-Patin fait écho, à dix ans de distance, au premier cri de la Fontaine, découvrant Molière : — Cest mon homme I écri^
* Lettre à Mme de Grignan, mars 1671.
^ Lettre à Falconet, 14 janvier 1670.
vait à Maucroix le fabuliste, alors Irès-engagé parmi les libres penseurs.
Mais, en dépit de Guy-Patin et de tous les libres penseurs de l'époque, d'ailleurs trop lettrés pour n'être pas un peu gagnés eux-mêmes, Bourdaloue fut, dès le premier jour, et resta jusqu'à la fin de sa vie, l'homme du Paris catholique, peuple, bourgeois et grands ; l'homme de Mme de Sévigné, qui ne parle jamais de lui que sur le ton de l'admiration la plus vive, et qui en parle sans cesse ; l'homme de Bossuel, qui venait l'entendre et qui disait: C'est notre maître! et bientôt rhomme même de Louis XIV, qui préférait ses redites aux nouveautés d'un autre et sur lequel il eut une influence considérable ; Thomme enfin du menu peuple, qui assiégeait son confessionnal cl à qui il donna héroïquement une part notable de sa grande et modeste vie. Chose bizarre l Bourdaloue eut le don de partager» avec Molière et Arnaud le Janséniste, la principale admiration de Boileau. On connaît les vers du satirique :
Enfin, après Arnaud ce fut llUustre en France Que j^admirai le plus et qui m'aima le mieux.
' Le talent de Bourdaloue n'eut point les hésitations, les échecs et les lenteurs de celui de Molière. Il parut tout de suite entier et complet»
BOURDALOUE. m
On ne lui connut nicommeucement ni décadence, non plus qu'à sa gloire. Il fut soudain en possession de l'estime et de Tadmiration publiques et elles ne le quittèrent plus.
L'invitation à la Cour, cette sorte de couronnement de la renommée d'uii prédicateur, ne se fit pas attendre. Il fut déôigné pour prêcher l'Avent de 1672 ; c'est Tannéa des Femmes savantes, celle qui précéda la mort de Molière. Arrêtons-nous ici, et voyons Bourdaloue en présence du roi et de la cour, devant cet auditoire où Molière, dix années auparavant, s'était annoncé autre qu'un comédien ordinaire en prenant la liberté de haranguer publiquement le roi pour obtenir la faveur de lui donner ce une dS ces petites farces dont il régalait la province. » Bourdaloue aussi, se mettant un instant en scène, parlera de ce qu'il sait faire, et des œuvres que lui inspire son zèle pour le roi.
Le voilà donc dans celte chaire redoutée, sur laquelle l'opinion a aussi sa puissance. Il faut braver cette puissance et cependant tâcher de la gagner, puisque, suivant que l'opinion donnera ou refusera sa faveur, la parole de vie, et ici et ailleurs, aura plus ou moins d'efficacité. Le roi
H2 MOLIÈRE ET BOURDALOUB.
est là ; là est ce inonde hautain et agile de la cour ; là sont les oreilles difficiles à charmer, les âmes plus difficiles à atleindre. Que dire à ces âmes? l'ambition les domine et elles ont fait une sorte de vœu de conquérir les biens et les honneurs de la terre! L'orateur promène sur la foule illustre un regard empreint de commisération, et il annonce qu'il va parler de la récompense des saints.
Il prononce son texte : Réjouissez-vous et faites éclater votre joie : car une grande récompense vous est réservée dans le ciel. Sa voix est rapide, nelte et sonore ; lorsqu'il le faudra, on l'entendra tonner. Sa physionomie est douce et grave, humilie, mais avec un grand air d'autorité : à la regarder quelque temps , elle laisâfe deviner , comme son style, l'homme né impétueux jusqu'à l'impatience, mais qui a su s'imposer le frein et qui ne le laisse jamais. Il commence :
« Sire, c'est le Fils de Dieu qui parle, et qui dans l'évangile de ce jour (la fête de tous les Saints) nous propose la gloire céleste, non pas comme un simple héritage qui nous est acquis, mais comme une récompense qui nous doit coûter... Sans rien relâcher de ses droits, ni rien
rabattre du commandement qu'il nous fait de Taimer comme notre Dieu paur lui-même et plus que nous-mêmes, il veut bien que notre amour pour lui ail encore un retour sur nous; et, pourvu que noire intérêt ne soit pas un intérêt servile, il consent que nous l'aimions par intérêl, ou plutôt que nous nous fassions un intérêt de l'aimer, car c'est pour cela qu'il nous promet une récompense dont la vue est infiniment capable de nous élever à ce pur et parfait amour qui, comme ajoute saint Chrysostome, réunit saintement et divinement notre intérêt à l'intérêt de Dieu. »
Suivant la méthode invariable de ses discours, étudiée sur le profond de la nature humaine, il expose nettement et fortement les pensées qu'il va développer ; il les réduit en quelque sorte à la substance première, à la graine qui sera l'arbre. Il dépose celte semence dans l'esprit de l'auditeur, comme un germe qu'il amènera ensuite à maturité. Par 15, il réussit à intéresser toujours, en évitant toujours de surprendre.
a Je m'arrête aux paroles de mon texte, dont l'exposition littérale va développer d'abord mon dessein. Concevez-en bien l'ordre et le partage:
Ecce mer ces vestra copiosa est in cœlis. Celte récompense, que Dieu prépare à ses élus, est une récompense sûre : Ecce, la \oilà: c'est un Dieu qui vous la promet ; et si vous la voulez de bonne foi, elle est à vous : Ecce merces vestra. C'est une récompense abondante , qui n'aura point d'autre mesure que la magnificence d'un Dieu, et qui mettra seule le comble à tous vos désirs : Ecce merces vestra copiosa. Enfin, c'est une récompense éternelle que vous ne perdr^'z jamais, parce qu'elle vous est réservée dans le ciel où il n'y aura plus de changement ni de révolution : Ecce merces vestra copiosa est in cœlis. Qualités bien propres, chrétiens, à faire, et sur vos esprits et sur vos cœurs, les plus fortes impressions, surtout si vous en jugez par opposition aux récompenses du monde ; c'est-à-dire, par les trois essentielles différences que je vous prie de remarquer entre les récompenses du monde et cette récompense des élus de Dieu : la récompense des élus de Dieu est une récompense sûre; au lieu que les récompenses du monde sont douteuses et incertaines: ce sera le premier point. La récompense des élus de Dieu est une récompense abondante; au lieu que les récompenses du monde sont vides et défectueuses : ce sera le second point. La récompense des élus de
Dieu est une récompense éternelle ; au lieu que les récompenses du monde sont caduques et périssables: ce sera le dernier point. »
On \oit par cet abrégé saisissant combien la parole de Torateur, sans cesser d'être générale, comme il convient, s'adresse directement à son auditoire. Les traits qui peignent au vif les misères, les déconvenues, les inassouvissements de l'ambition y abondent. Il ne craint pas de toucher aux méprises de la faveur, aux aveuglements de l'ingratitude, aux brutalités du caprice, qui régnent dans le monde, et plus qu'ailleurs à la cour. 11 applique cette parole d'un prophète aux Israélites infidèles : Semînastis multiimy et intulistis pariim; vous avez beaucoup semé et vous avez peu recueilli : « C'est-à-dire, vous vous êtes bien tourmentés, vous avez bien fait des efforts, il vous en a coûté bien des bassesses ; et tout cela s'est terminé à une vaine et misérable fortune qui n'a pas répondu à votre attente, et qui s'est trouvée bien au-dessous de vos prétentions. Pourquoi ? Parce qu'en travaillant pour le monde, vous avez semé dans une terre ingrate, dont vous n'avez dû vous promettre et qui n'a pu vous rapporter que très-peu de fruits. Il faudrait un discours entier, si je voulais m'étendre
sur celte morale, dont peut-être vous ne serezr que trop persuadés ^ et qui, par l'abus que vous en pourriez faire^ vous servirait de prétexte pour autoriser vos chagrins contre le monde, et vos
plaintes souvent très-injustes Il est vrai, on
voit dans le mondd des hommes qui, selon le monde, paraissent amplement récompensés : on en voit dont les récompenses vont même bien au delà de leurs services et de leurs mérites. Mais en voit-on de contents? en voyez-vous? en aveZ'VOus vu? espérez-vous d'en voir? Et s'ils ne sont pas contents, à quoi leur servent leurs prétendues récompenses ? Ils regorgent de biens et d'honneurs, je le veux ; et il semble que le monde se soit épuisé pour les élever à une prospérité complète. Mais cependant leur cœur est-il satisfait? Ne désirent-ils plus rien? Se croient-ils
heureux ? Quelque heureux qu'ils parussent»
combien leur manquait-il de choses pour l'élre ? Vous me direz qu'ils ne devaient s'en prendre qu'à eux-mêmes, puisqu'ils n'étaient malheureux que parce qu'ils étaient insatiables. Et moi, je réponds : Mais pourquoi, malgré les faveurs dont le monde les comblait, élaient-ils encore insatiables, sinon parce que c'est une vérité reconnue, constante, éternelle, que jamais les faveurs du monde, quelque abondantes que nous
les concevions, ne pourront rassasier le cœur humain ? »
A ce tableau, prolongé et repris sous toutes les faces et dans tous ses détails avec une inépuisable variété de couleurs, Torateur oppose la paix, la joie, la félicité des saints dans le ciel, le bonheur dont jouissent, même sur la terre, les vois et humbles serviteurs de Dieu, ceux qui disent avec David cette parole que l'ambitieux des choses de la terre ne se peut dire sûrement:
Satiabor. a En effet, dès cette vie nous voyons des hommes qui , par un esprit de religion , renonçant à tout le reste, se trouvent heureux de ne posséder que Dieu et de ne s'attacher qu'à Dieu. Des hommes détachés du monde qui ont tout quitté pour Dieu, et qui trouvent tout en Dieu; des hommes qui, contents de Dieu... enchérissant même sur David , pourraient dire , . non plus comme lui : satiabor, je serai rassasié; mais je le suis du seul avant-goût que vous me donnez de votre gloire. Oui, nous en voyons des exemples ; et Dieu, ou pour nous édifier ou pour nous confondre, nous en met devant les yeux..* Nous ne voyons point de mondains contents du monde, et nous voyons des serviteurs de Dieu contents du Dieu auquel ils se sont dévoués.
Nous ne voyons point de riches conten!s de leurs
richesses, et nous voyons des pauvres évangéliqnes contents de leurs pauvretés. Nous ne voyons point d'ambitieux contents de leurs fortunes, et nous voyons des hommes, solidement humbles, contents de leur abaissement. Nous ne voyons point de sensuels contents de leurs plaisirs, et nous voyons des hommes, non-seulement morts, mais crucifiés pour le monde, contents de leurs austérités et de leurs croix. En un mot, nous voyons ces béatitudes de Jésus-Christ, en apparence si paradoxes et si incroyables, authentiquement et sensiblement vérifiées ; je veux dire, des hommes dans la vue de Dieu, et par un zèle ardent de plaire à Dieu, heureux de souffrir, heureux de pleurer, heureux de ne posséder rien, parce qu'au milieu de tout cela ils possèdent Dieu ; pendant que le monde, avec toutes ses prospérités et toutes ses fausses joies, ne peut être heureux ni content, t^
C'est ici que Bourdaloue se met en scène et parle de lui-même. Je ne sais si pareille chose lui est arrivée une seconde fois; mais il semble que pendant cette première apparition à la cour, convaincu comme toujours de la vérité qu'il prêche et s'en laissant plus émouvoir qu'il ne se le permet ordinairement, il ressente avec une sorte de violence la grâce de la vocation
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qui l'a écarté pour jamais de tant de brillantes et navrantes misères. Que l'on se rappelle en ce moment Molière à la cour; non-seulement dans les pièces et les farces où il était acteur, mais dans ces intermèdes où il aimait à paraître sous son nom et comme une sorte de personnage:
a Avoir Dieu pour partage et pour récompense, voilà le sort avantageux de ceux qui cherchent Dieu de bonne foi et avec une intention pure. Le dirai-je, et me permettrez-vous de m'en rendre moi-même le témoignage? Tout pécheur et tout indigne que je suis, voilà ce que Dieu par sa grâce m'a fait plus d'une fois sentir. Combien de fois, Seigneur, m'est-il arrivé de goûter avec suavité l'abondance de ces consolations célestes dont vous êtes la source, et qui sont déjà sur la terre un paradis anticipé? Combien de fois, rempli de vous, ai-je méprisé tout le reste et compté le monde pour rien? Vous bannissiez de mon cœur les vains pla^irs ; mais, pour empêcher quç mon cœur ne les regrettât, vous y entriez à leur place ; et dès là. Seigneur, la privation de ces plaisirs était pour moi plus délicieuse que n'en aurait jamais été, ni n'en aurait pu être la possession. Or, si dans ce lieu de bannissement et d'exil, où je ne vous vois qu'à travers le sombre voile de la
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foi, VOUS remplissez déjà mon cœur, que sera-ce dans celte bienheureuse patrie où je vous verrai face à face ? Si, en vertu de la profession que j'ai faite, quand j'ai quitté le monde pour vous suivre, je me tiens déjà si riche de votre pauvreté, que sera-ce, et que dois-je espérer des richesses de votre sainte demeure? Si de souffrir pour vous est un si grand bien, que sera-ce de régner avec vous? et que serai-je dans la participation de votre gloire, puisqu'il m'est déjà si glorieux et si doux d'avoir part à vos abaissements? »
On l'avouera, ceci est un peu plus fier que le jeu du philosophe comique, et ce langage donne une autre leçon de dignité humaine à la foule des courtisans.
L'orateur termina, suivant l'usage, par un compliment au roi. Il n'est pas inutile d'en citer quelque chose. J'ai entendu amèrement critiquer les compliments de Bourdaloue; écoutons le premier que Louis XIV reçut de lui : « Il vous serait, Sire, bien inutile d'être aus^ savant que vous Têtes dans l'art de régner sur les hommes, et d'ignorer celui qui rend les hommes capables de régner un jour avec Dieu. Si le bonheur d'un prince pouvait consister dans le nombre des conquêtes, s'il était attaché à ces vertus royales et éclatantes qui font les héros et que le monde ca-
nonise, Votre Majesté, contente d'elle-même, n'aurait plus rien à désirer ; elle n'aurait qu'à jouir tranquillement du fruit de ses glorieux travaux. Mais tout cela, Sire, est encore trop peu pour vous. Il n'en fallait pas tant pour faire un roi accompli selon le monde : mais Yotre Majesté est trop éclairée pour croire que ce qui fait la perfection d'un roi selon le monde, suffise pour faire le bonheur et la solide félicité d'un roi chrétien. Régner dans le ciel sans avoir jamais régné sur la terre, c'est le sort d'un million de saints, et cela suffît pour être heureux. Régner sur la terre pour ne jamais régner dans le ciel, c'est le sort d'un million de princes, mais de princes réprouvéSy et par conséquent malheureux. Ma confiance est que, malgré tous les dangers, malgré tous les obstacles du salut auxquels la condition des rois est exposée, Votre Majesté, sanctifiée par la vérité, je dis par la vérité des maximes de sa religion, en gouvernant un royaume temporel, méritera un royaume éternel. C'est dans cette vue, Sire, que j'offre tous les jours à Dieu le sacrifice des autels : trop heureux si, pendant que le monde applaudit à Votre Majesté, éloigné que je suis du monde, je pouvais attirer sur elle une de ces grâces qui font les rois grands devant Dieu et selon le cœur de Dieu ! Car
c'est à VOUS, ô mon Dieu ! et à votre grâce, de former des rois de ce caractère, de saints rois ; et ma consolation est que celui à qui j'ai l'honneur de porter votre parole, par la solidité et par la grandeur de son âme, a de quoi accomplir vos plus grands desseins. La sainteté d'un chrétien est comme l'effet ordinaire de la grâce ; la sainteté d'un grand en est le chef-d'œuvre ; la sainteté d'un roi en est le miracle ; celle du plus grand et du plus absolu des rois en sera le prodige. »
Quel doux, quel beau, quel noble langage, et comme le respect et l'amour du sujet s'y mêle à la fermeté de l'apôtre !
Les autres sermons de ce premier Avent sont dignes du début, pleins de la même gravité de doctrine, des mêmes courageuses leçons directement données à Tauditoire. Dans le troisième, sur la fausse conscience^ il fait un tableau piquant de ce que diraient les austères jansénistes, dont plusieurs l'écoutaient, s'il voulait appliquer à chacun d'eux les lois et les règles des théologiens les plus relâchés, et il y aurait là la matière d'une très-bonne comédie. On y trouve aussi cet avis aux gens de cour, un peu plus rude que la littérature du temps n'avait coutume de leur en donner, quoiqu'elle ne les ménageât point :
« Chrétiens, anathème à qui vous dira Jamais qu'il y ait pour vous d'autres lois de conscience que ces mêmes lois sur lesquelles les derniers des hommes doivent être jugés de Dieu ; et anathème à quiconque ne vous dira pas que ces lois générales sont pour vous d'autant plus terribles que vous avez plus de penchant à vous en émanciper, et que vous êtes à la cour dans un plus évident péril de les violer. »
Dans le temps que Bourdalouft parlait ainsi, Molière disait à AMPHiTRYON-Montespan, pour le consoler :
,. Un partage avec Jupiter *a rien du tout qui déshonore!
N'a rien
La parole de Bourdaloue, pour employer le mot de l'Évangile, mordit à la cour comme elle mordait à la ville. On raconte qu'à la première représentation des Précieuses ridicules^ un vieillard placé au parterre éleva la voix et criflP : Courage, Molière, voilà de la bonne comédie ! L'anecdote n'est pas authentique, mais il est certain qu'un témoignage semblable fut donné à Bourdaloue en pleine chapelle royale. Mme de Sévigné écrit à sa fille, le 13 avril 1672 : c< Le maréchal de Grammont était Tautre jour si trans-
porté de la beauté d'un sermon de Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut^ en un endroit qui le tou* cha : MordieUy il a raison! Madame éclata de rire, et le sermon en fut tellement interrompu, qu'on ne savait ce qui en arriverait. »
Là renommée de l'orateur était désormais à ce sommet où elle resta sans décroître. Le public apprit vite à le connaître personnellement, et accorda autant d'estime à son caractère et à sa vertu que d'admiration à son génie. Il n'y a point, dans tout le siècle, d'aatre exemple d'une gloire si universellement respectée. Bourdaloue est épargné de tous critiques, aucune épigramme ne l'atteint, aucun propos ne le conteste ; et, ce qui n'est pas moins digne de remarque, ce sentiment si général semble n'avoir aucune influence sur celui qui en est l'objet. Il continue sa marche paisible, aussi humble que s'il était parfaitement inconnu. Il ne s'élève pas et ne descend pas ; il ne s'offre ni ne se refuse. On le voit auprès de tous l^ grands, et jamais dans aucune affaire. II fait son affaire à lui, son devoir, qui est de s'appliquer à l'étude pouf enseigner plus dignement et avec plus de fruits la vérité de l'Évangile. Il assiste les mourants, il console les affligés, il prêche. On va le chercher dans les hôpitaux pour l'amener dans les palais où la douleur l'ap-
pelle ; il sort des palais pour rentrer dans sa cellule, ou pour s'asseoir dans son confessionnal, où l'attendaient les gens du plus bas peuple. Il y passait de longues heures, qui étaient pour sa vivacité naturelle des heures de supplice, et il quittait cette fonction pour aller prêcher à la cour, dont les applaudissements le' trouvaient aussi victorieux de la vanité que la torture du confessionnal le trouvait doux et patient.
Sa douceur n'était pas moins célèbre que sa sévérité. Il était doux aux humbles et aux petits ; il faisait trembler les autres/ « Le P. Bourdaloue fit un sermon le jour dé Notre-Dame, qui transporta tout le monde ; il était d'une force à faire trembler les courtisans, et jamais prédicateur n'a prêché si hautement et si généreusement les vérités chrétiennes. Il était question de faire voir que toute puissance doit être soumise à la loi, à l'exemple de Notre Seigneur qui fut présenté au temple ; ma fille, cela fut porté au point de la plus haute perfection, et certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre jsaint Paul^ »
Mais arrivons à un acte plus signalé, où le grand prédicateur se montra grand citoyen. Mme de
^ LetU*e de Mme de Séyigné à Mme de Grignan.
Montespan régnait. Cette patronne des gens de lettres, maintes fois servie f ar Molière, était toutepuissante sur le cœur du roi. Bourdaloue osa attaquer plus fortement et plus clairement que de coutume la passion qui la faisait si forte. Un jour, au sortir du sermon, le roi sentit et déplora la honte de'ses liens, et enfin il éloigna la favorite. Lorsque, quelques jours après, le prédicateur vint prendre congé, le roi lui dît : « Mon père, vous serez content de moi ; Mme de Montespan est à Clagny. — Sire, répondit le prédicateur, Dieu serait bien plus content, si Clagny était à cinquante lieues de Versailles. » En effet, Clagny était trop près'de Versailles; Mme de Montespan fut rappelée, et le scandale continua. Bourdaloue attendit, et résolut de frapper plus fort. Mme de Sévigné écrit le 29 mars 1680 :
« Nous entendîmes, après diner, le sermon de Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre Tadultère : sauve qui peut, il va toujours son chemin. »
Le sermon dont parle Mme de Sévigné est probablement le sermon sur l'impureté. On ne peut guère le placer à une autre époque ; car Bourdaloue y parle clairement de la marquise de Brinvilliers, suppliciée en 1676, et des autres em-
poisonnfiurs, pour la recherche et le jugement desquels fut instituée, en 1680, la chambre ardente. En 1682 Mme de Montespan n'était plus à la cour.
Or, ce sermon sur l'impureté n'est pas seulement un admirable morceau d'éloquence chrétien ; c'est l'acte d'un mâle courage, et l'une des actions les plus hardies qui aient heurté le roi le plus puissant et le plus redouté qu'ait eu la France. On fait de Molière un héros parce qu'il a, nous avons déjà vu et nous verrons mieux encore comment, démasqué les hypocrites. Mais ces hypocrites, on l'avouera, quels que fussent leur force et leur crime, n'étaient guère en faveur. . La représentation de Tartufe par autorité royale avait été, nous dit Bazin, « une représaille de la cour contre la dévotion chngrine, rigoureuse, sans complaisance pour les faiblesses », qui condamnait les désordres dont le roi donnait l'exemple. C'est devant ce roi, en présence de cette cour, que Bourdaloue allait parler. Il s'adressait à. Louis XIV directement. Mme de Montespan était là, maîtresse déclarée, mère de nombreux enfants doublement adultérins, que leur père voulait audacieusement légitimer. Auprès de Mme de Montespan, on pouvait voir Mme de Fontanges, parée des mains de sa rivale, ou plu-
tôt de son chef d'emploi, par ce calcul ignominieux qui fit descendre les maîtresses du roi d'un degré plus bas dans l'abjection du vice. Derrière Mme de Fontanges, il y en avait d'autres, et pour tout dire en un mot, la cour était une espèce de sérail. Le désordre avait triomphé, personne ne l'ignorait. Le roi, parvenu à la force de l'âge et de la volonté, semblait désormais totalement asservi à la plus impérieuse des passions. 11 avait quarante-deux ans, et nul homme n'était aussi puissant et aussi glorieux sur la terre. Attaquer en face et la passioç et l'homme, pouvait certes paraître une entreprise téméraire, et tout le monde, même parmi les plus honnêtes et les plus vertueux, en redoutait l'issue. L'Église ne parlait qu'à voix basse, la magistrature se taisait ; la ville, où Molière n'avait pas paru en vain, riait et s'amusait; la cour adorait; et quant aux lettres, elles fatiguaient de leurs dédicaces la favorite et ses bâtards.
L'effroi n'atteignit pas le cœur du jésuite. Il se trouve toujours dans l'Église un homme qui craint les jugements de Dieu et qui veut à tout prix remplir son devoir.
Donc, le troisième dimanche de carême 1680^ Bourdaloue monte en chaire. Il prononce son texte d'une voix ferme : a Lorsque Vesprit impur
est sorti d'un homme j il va par des lieux arides^ cherchant du repos j et il n'en trouve point. Alors il dit : Je retournerai dans ma maison d'oîije suis sorti : et^ à son retour, il la trouve vide, balayée et ornée ; il part aussitôt et il va prendre avec soi sept autres esprits encore plus méchants que lui ; Us rentrent dans celte maison et ils y habitent, d Puis, saluant le roi, ce roi adulé et adoré, ce sultan chrétien : a Sire, lui dit-il, le démon qui nous est aujourd'hui représenté dans l'Évangile est le démon d'impureté : cet esprit immonde, dont l'exercice est de souiller les âmes purifiées par la grâce de Jésus-Christ, et, toutes spirituelles qu'elles sont, de les rendre toutes chamelles, en les infectant de la contagion de leur corps. Le Fils de Dieu veut que, entre tous les autres démons, nous ayons particulièrement horreur de celui-ci, et c'est pour cela qu'il entreprend lui-même de nous le faire connaître. C'est donc de cet esprit impur que je dois aujourd'hui vous parler, et il est important de vous en découvrir la malignité, puisque saint Grégoire nous assure que ce démon, ou plutôt que le vice qu'il entretient dans nos cœurs, est la cause la plus générale de la damnation des hommes, et que c est lui qui tous les jours fait périr tant de pécheurs : Hoc maxime vitio periclilaiur genus
humanum. Je vous en donnerai une idée dont vous ne pourrez tirer d'autre conséquence que de le dôtesler et de vous en préserver. Car en Irailant cette malière je me souviendrai toujours que la parole du Seigneur, dont je suis le ministre quoique indigne, doit être une parole chaste, plus épurée que l'argent qui passe par le feu et que Ton éprouve jusqu'à sept fois. »
On ne peut s'empêcher de croire que cet exorde^ tombant de la bouche d'un homme dont on connaissait la foi, c'est-à-dire Fintrépidité, dut faire courir dans Fauditoire un certain frémissement ; et que ces courtisans qui tournaient le dos à l'autel pour mieux voir le roi, craignirent en ce moment de rencontrer ses regards, et baissèrent les yeux. On les eût étonnés sans doute en leur disant qu'un jour les beaux esprits, pour louer Molière de la guerre qu'il fit aux vices de son temps, imagineraient, afin de relever encore plus sa hardiesse, de parler des adulations de Bourdaloue.
Entrant dans son sujet, le jésuite tint l'engagement qu'il venait de contracter envers ses auditeurs, ou plutôt envers Dieu. Il prit corps à corps le vice royal, et sans garder d'autres ménagements que ceux que lui imposait la dignité de la parole apostolique, il en montra toute la
laideur, toute la bassesse et toute Tinfamie. Il fut non-seulement sans complaisance, mais sans pitié pour a les faiblesses 2> qu'honorait la cour et qu'adoraient et servaient les muses. « Le Bourdaloue frappe comme un sourd, parlant à tort et à travers contre l'adultère* Sauve qui peut î d En elfet, le jour de ce sermon-là, les a faiblesses x> royales reçurent les avis et on pourrait dire le châtiment qu'elles méritaient. Bourdaloue voulait manifestement que l'on sût à qui il parlait, et qu'on ne pût pas, le voulût-on, s'y méprendre. Presque tous les exemples qu'il cite et qu'il accumule s'appliquent au roi. Comme s'il avait peur de n'être pas assez clair, il appuie avec une intention plus marquée sur Nabuchodonosor et sur Salomon ; ses réticences mêmes sont significatives, et son bras devient plus lourd lorsqu'il fait entendre qu'il ne peut l'abaisser.
Il arrache le fard, il déchire les lâches ornements de la passion qui corrompt le roi et le royaume; à travers les adulations qui la glorifient, il lui jette son nom. Nous prions les lettrés qui ont la mémoû'e pleine des homélies de Molière, de nous prêter un peu d'attention et de vouloir bien se souvenir que les paroles suivantes ont été prononcées devant Louis XIV adultère :
132 MOLIÈRE ET BOUBDALOUE.
« Chrétiens, prenez garde à cette réflexion de saint Bernard, qui me semble également solide et ingénieuse : « Quand l'homme se laisse emporter « à l'ambition, c'est un homme qui pèche, mais « qui pèche en ange; pourquoi? parce que Famt< bition est un péché tout spirituel, et par con- « séquent propre des anges. Quand il succombe « à Tavarice et à la tentation de l'intérêt, c'est « un homme qui pèche, mais qui pèche en « homme, parce que l'avarice est un dérèglement a delà convoitise qui ne convient qu'à l'homme. « Mais quand il s'abandonne aux sales désirs de «la chair, il pèche, et il pèche en bête, parce « qu'il suit les mouvements d'une passion pré- « dominante dans les bêtes. » Or, s'il pèche en bête, il n'a donc plus ces lumières de l'esprit qui le distinguent des bêtes et qui le font agir en homme; il est donc réduit à l'ignominie de Nabuchodonosor, il est dégradé de sa condition, il est même au-dessous de la condition des bêtes, puisque entre les bêtes et lui il n^y a plus d'autre différence, sinon quil est criminel dans son emportement, ce que les bêtes ne peuvent être. » ^ ^
Après avoir montré Nabuchodonosor, changé en brûle, le prédicateur évoque la figure de Sa-
lomôn, qui « n'eut plus de peine à se prosterner devant des idoles de chair, et qui perdit les plus belles lumières de son esprit, dès qu'il eut donné son cœur à d'lnfames créatures. »
Sauve qui peut ! mais Bourdaloue ne laisse nulle issue, il ne veut pas qu'on échappe. Il s'adresse aux fçmmes ; la leçon qu'il leur fait n'est pas inopportune aujourd'hui :
a C'est de vous, mesdames, le savez-vous, et jamais y avez-vous bien pensé devant Dieu? c'est de vous que dépend la sainteté de la réfomnation du christianisme ; et si vous étiez toutes aussi chrétiennes que vous devez l'être, le monde, par une bienheureuse nécessité, deviendrait chrétien. Le désordre qui m'afflige est que l'on prétend maintenant, et peut-être avec justice, vous rendre responsables de ce débordement de mœurs que nous voyons croître de jour en jour ; et que l'on n'en accuse plus simplement vos lâchetés, vos complaisances, vos faiblesses, mais qu'on l'impute à vos artifices et à la lâcheté de vos cœurs. N*est-il pas étonnant qu'au lieu de cette modestie et de celte régularité que Dieu vous avait llonnée en partage et que le vice même respectait en vous, il y en ait parmi vous d'assez endurcies pour affecter de se distinguer par un enjouement et
154 MOLIÈRE ET BOUHDÀLOUE.
une liberté à quoi tant d'âmes se laissent prendre comme à l'appât le plus corrupteur? L*excès du désordre, c'est que toutes les bienséances, qui servaient autrefois de rempart à la pureté, soient aujourd'hui bannies comme incommodes.
Cent choses qui passaient pour scandaleuses, et qui auraient suffi pour rendre suspecte la vertu même, ne sont plus de nulle conséquence. La coutume et le bel air du monde les autorisent, tandis que le démon d'impureté ne sait que trop s'en prévaloir. Le comble du désordre, c'est que les devoirs les plus généraux et les plus inviolables chez les païens mêmes, soient maintenant des sujets de risée. Un mari sensible au déshonneur de sa maison est le personnage que Ton joue sur le théâtre; une femme adroite à le tromper est Théroïne que Ton y produit; des spectacles où l'impudence lève le masque et qui corrompent plus de cœurs que jamais les prédi- , cateurs de V Évangile nen convertiront^ sont ceux auxquels on applaudit. Assujettissement, dépendance, attachement à sa condition, tout cela est représenté comme une espèce de tyrannie dont le savoir-faire doit affranchir. C'est ce qu'on ne se lasse point d'entendre ; et tel qui^ par sa triste destinée^ y a le plus d'intérêt^ est le premier à s'en divertir. Imaginez vous d'ailleurs
un mari qui, pourvu par le don de Dieu d'une femme prudente et accomplie, ne laisse pas de s'entêter d'une passion bizarre; aime par obstination ce qui souvent n'est point aimable, et ne peut aimer par raison ce qui mérite tout son amour ; ne se rebute de ce qui lui est permis, que parce qu'il lui est permis ; et ne s'attache avec ardeur à ce qui lui est défendu que parce qu'il lui est défendu ; traite avec dureté et avec rigueur ce qui devrait être l'objet de sa ten* dresse, et adore opiniâtrement ce qui est la cause visible de tous ses malheurs. Voilà ce que j'appelle désordres ; et combien encore y en a^t-il d'autres que je passe, et que je ne puis marquer? »
Plusieurs traits dans cette page nous rappellent Molière et nous ramènent à lui. Dans la préface qu'il a mise au Tartufe, cet athlète de la morale publique, qui ne pensait guère, comme Bourdaloue, à épurer sept fois sa parole, assure que « le théâtre a une grande vertu pour la correction des vices. » — « Les plus beaux traits d'une sérieuse morale, ajoute-t-il, sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une grande
atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensîons, mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant, mais on ne veut point être ridicule. » Assurément, l'argument est faible, et il le paraît surtout après ce que l'on vient d'entendre! Que peut le théâtre contre le voluptueux? La belle école pour raffermir une vertu chancelante que celle d'Arnolphe, de Sganarelle, d'Amphitryon et de Georges Dandin? Et que tout cela avait bien gêné le roi et les maîtresses!
Si Ton parle de guerre courageuse et hardie contre les vices du temps, il nous semble que le jésuite Bourdaloue est un autre héros que le comédien Molière. Et si Ton objecte que Bourdaloue ne risquait rien à parler comme il l'a fait, que risquait donc Molière? Bourdaloue s'était mis à couvert à force de vertus, Molière à force de services; le religieux avait conquis la liberté de sa parole en vivant pauvre, chaste, mortifié> désintéressé de tout ce qui ne regardait pas la cause de Dieu ; le comédien avait acquis cette liberté par l'audace de ses flatteries, et par le zèle avec lequel il immolait au roi tout ce qui gênait ses vices.
Lorsque Bourdaloue eut prêché le sermon sur
l'impureté, le roi quitta la chapelle grave et rêveur. Les courtisans se regardaient sans oser s'adresser la parole. Cependant tout le monde était occupé de ce que Ton venait d'entendre ; on avait besoin d'en parler, besoin surtout de savoir ce qu'en pensait le maître. Le maître se taisait : le jésuite, solitaire et évité, reprit le chemin de sa cellule. Avant d'y rentrer il resta probablement, suivant sa coutume, plusieurs heures au confessionnal à recevoir les aveux de ces pénitents pauvres dont le nombre était si grand autour de lui, qu'il avait dû refuser d'y admettre Mme de Maintenon, déjà plus influente que les maîtresses, et qui disait elle-même à cette occasion : Et pourtant ma conscience n était pas à dédaigner.
L'homme apostolique vit le triomphe de sa parole et de ses prières. Mme de Montespan quitta la cour et n'y fut point remplacée. Le roi revint à son épouse dédaignée, et ses mœurs, jusqu'à la fin de ses jours, furent celles d'un chrétien.
Bourdaloue, pendant vingt-quatre ans encore, continua d'évangéliser la cour et la ville, toujours humble, toujours pauvre et mortifié, toujours en confessionnal ou dans la chaire ou au chevet des mourants. Lorsqu'il n'él ait pas dans ces emplois,
enfermé dans sa cellule avec ses livres, sans feu au cœur de l'hiver, il composait ces sermons qui sont restés des modèles de dialectique, de style sévère, de forte morale, et qui demeureront Tune des plus belles applications des forces du . dogme chrétien aux faiblesses sans nombre de Tâme humaine.
Deux événements seulement sont à noter dans le cours uniforme de cette vie si pleinement dévouée au plus noble et au plus nécessaire des services publics. En 1685, le roi, qui devait l'entendre pendant VAvent, le donna aux nouveaux convertis du Languedoc à qui il avait ré- . solu d'envoyer des missionnaires. « tes courtisans, dit-il, entendront peut-être des sermons médiocres, mais les Languedociens apprendront une bonne doctrine et une belle morale*. » Ce fut ainsi que la Providence fournit, à Bourdaloue l'occasion de visiter les contrées qui avaient vu Molière et le sieur d'Assoucy. Il y fut écouté et admiré, et il eut la joie d'éclairer, de ramener, de raffermir et de consoler un grand rfombre d'affligés.
Cependant, cette estime et ces applaudissements qui l'environnaient produisaient sur son
* Journal de Dangeaxi.
âme une impression bien différente de celle que la gloire avait produite, entretenue et comme enracinée et exaspérée dans Tâme de Molière. Molière, comme nous l'avons vu, voulait rester sur la scène à tout prix, môme au prix de la vie ; Bourdaloue voulait se retirer, quitter Paris, se cacher dans quelque maison de province, pour consacrer ses dernières années à la méditation de la mort. Prévoyant des difificultés de la part de ses supérieurs en France, il s'adressa au général de la Compagnie. Cette tentative ne réussit pas. On le pria de réfléchir et d'attendre^ Il attendit un an et renouvela ses instances auprès du général. On a conservé sa lettre.
« Mon très-révérend Père, Dieu m'inspire et me presse même d'avoir recours à votre paternité, pour la supplier très-humblement, mais très-instamment, de m'accorder ce que je n'ai pu, malgré tous mes efforts, obtenir du révérend Père provincial. Il y a cinquante-deux ans^ que je vis dans la Compagnie, non pour moi, mais pour les autres; du moins, plus pour les autres que pour moi. Mille affaires me détournent et m'empêchent de travailler autant que je voudrais
* Ces mots donnent la date de celte lettre, elle est de la fin de 1700 ou du commencement de 170I.
à ma perfection, qui néanmoins est la seule chose nécessaire. Je souhaite de me retirer et de mener désormais une vie plus tranquille; je dis plus tranquille, afin qu'elle soit plus régulière et plus sainte. Je sens que mon corps s'affaiblit et tend vers sa fin. J'ai achevé ma course ; et plût à Dieu que je pusse ajouter : j'ai été fidèle ! Je suis dans un âge où je ne me trouve plus guère en état de prêcher. Qu'il me soit permis, je vous en conjure, d'employer uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie, et de me disposer par là à mourir en religieux. La Flèche, ou quelque autre maison qu'il plaira aux supérieurs (car je n'en demande aucunei en particulier, pourvu que je sois éloigné de Paris), sera le lieu de mon repos. Là, oubliant les choses du monde, je repasserai devant Dieu toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme.
Voilà le sujet de tous mes vœux, etc. »
Le général ne résista pas à cette lettre ; il accorda au P. Bourdaloue ce qu'il demandait. Mais les supérieurs locaux intervinrent encore, suspendirent la permission, et enfin la firent retirer. Bourdaloue voulut obéir et demeura. Il continua sa vie laborieuse. On voit dans le journal de l'abbé Le Dieu qu'il prêcha le 22 octobre 1702, aux Ur-
sulines de Meaux. Bossuet y avait dit la messe et assista au sermon. Tous deux étaient près de leur fin. Bossuet mourut le 12 avril 1704; la même année, le H mai, Bourdaloue tomba malade et se sentit frappé à mort. Il avait entendu des confessions et avait prêché la veille, déjà très souffrant depuis quelques semaines. Le jour de la Pentecôte, se soutenant à peine, il célébra la sainte messe pour la dernière fois. « Il faut maintenant, dit-il, que je fasse ce que j'ai si souvent .prêché aux autres. » Et le 13 mai, plein d'humilité et de sérénité, il rendit doucement son âme au Dieu qu'il avait iniquement servi.
Revenons sur nos pas et considérons dans le détail le contraste, ou pour mieux dire, la lutte des deux moralistes dont nous avons tracé le portrait général et esquissé la vie. Voyons ce qu'ils ont dit à l'Homme, ce qu'ils ont fait contre ses vices, et comment ils s'y sont pris chacun à sa manière pour l'introduire, le guider et le soutenir dans la voie du bien. Nous commencerons cette étude par le Tartufe^ qui résume et domine toute Tœuvre de Molière et qui forme le rayon le plus éclatant de son auréole. Molière est Tennemi, on dit presque le vainqueur, de Thypocrisie ; c est parla que son génie est surtout signalé à l'admiration de la foule, et non-seulemenl son
Ii4 MOLIÈRE ET BOURDALOUE
génie, mais plus encore son caractère. Sans le Tartufe, on n'aurait pas songé à forger pour lui cette espèce de barbarisme académique, qui le met à part et au-dessus des autres écrivains et poêles, comme grand homme de bien. Là, il a montré par excellence sa profondeur, sa connaissance du cœur de Thomme, son courage, sa sincérité, son habileté, tous ses mérites et toutes ses vertus. II a pris corps à corps un ennemi formidable, caché, le plus dangereux de tous; il Ta combattu, démasqué, terrassé, et il reste debout sur ce cadavre comme sur un piédestal éternel. Examinons-le donc dans cette force et dans cette beauté; nous saisirons ensuite d'un œil plus libre les autres hauts faits de sa morale et nous en démêlerons mieux le caractère uniforme.
Allons d'abord aux sources de Finspiration de Molière. L'histoire du Tartufe n'est pas moins intéressante que l'œuvre elle-même, et nous fournit par avance un commentaire déjà volumineux. Nous l'emprunterons aux Notes de Bazin, écrivain que l'on ne peut accuser de partialité contre le poète.
Bazin nous dit donc que, dès 1664, et bien avant qu'il fût dans le comriierce du public, le Tartufe était devenu un événement du monde.
C'était le temps des premières fêtes, des premières amours, le temps de Vile enchantée. Le règne était jeune, l'époque pleine de plaisirs, et l'on n'y trouve pas tout de suite Tà-propos d'une œuvre amère, qui semble plutôt, au premier abord, faite pour les derniers jours de ce roi galant et de ces courtisans débordés. Bazin ne se l'explique, dit-il, « qu'en y regardant de près et dans le détail. » Ce détail, il Texpose avec la courte vue du libre penseur. Il signale l'irritation et les vues étourdies et téméraires du jeune roi, acceptant le concours du comédien contre les censeurs de ses dissipations scandaleuses; il ne devine pas ou ne veut pas voir la passion du conspirateur qui suggère au monarque une pareille alliance et qui saura s'y faire une part que le roi ne voudrait pas lui accorder. Le règne était jeune et content, mais Molière, à la fois courtisan et bouffon, favori et banni, révolté contre une société dans laquelle il aurait pu prendre une place meilleure, maintenant abdiquée à jamais, Molière n'est plus jeune et n'est pas satisfait. Il offre au roi»de le venger des gens religieux qui l'ennuient; il se vengera, lui, de la religion qui le condamne. Écoutons Bazin.
« Il y avait alors un parti religieux, sévère,
grondeur et persécuté, partant tout disposé à la censure des dérèglements joyeux de la cour. Le roi, qui donnait en effet V exemple du désordre, et à qui le parti était suspect par ses anciennes relations avec les chefs de la fronde, ne pouvait que trouver bon qu'on se moquât aussi de cette cabale austère qui V importunait, et il ne vit pas certainement autre chose dans Tartufe qu'une plaisante représaille contre la dévotion rigoureuse, chagrine, sans complaisance pour les faiblesses. La cour le prit ainsi et s'en égaya fort ; mais la ville s'alarma. La ville était et est restée toujours, tant que dura cet état de la société, très-favorable au jansénisme. En fait d'opposition, on prend ce qu'on trouve, et la querelle religieuse était restée, pour bien des gens à qiai l'on avait interdit le débat politique, un pis-aller assez sortable. Ceux-là donc, et nous voulons dire les magistrats, les bons bourgeois, les notables de paroisse, étaient disposés à blâmer ce que Versailles approuvait. »
Ainsi, Molière se t^onstituait le défenseur de la politique et des plaisirs du roi contre l'Opposition, et il faisait cela sans ij^rgogne, dans toutes les conditions du genre, dont la principale est de diflamer ceux que l'on attaque d'autant plus
violemment qu'ils sont moins en état de se défendre. Un seul trait en fera juger.
On sait quelle nuée de commentateurs (plus ladres, pour le dire en passant, les uns que les autres) ont chargé de leurs réflexions les marges du Tartufe. L'un d'eux, assez récent et qui semble assez estimé, Aimé-Martin*, afilche l'anecdote suivante au bas de l'un des portraits tracés par Doçne dans la première scène. Il s'agit d'Orante, prude à son corps défendant^
Qui ne saurait souffrir qu'un autre ait les plaisirs Dont le penchant de Tâge a sevré ses désirs.
« Sous les traits d'Orante, dit Aimé-Martin, nous reconnaîtrons la duchesse de Navailles, ambitieuse, prude et dévote, qui censurait tout à la cour et ne pardonnait rien ; Molière flattait ainsi secrètement le roi et -réjouissait la jeune cour, charmée de voir livrer au ridicule un censeur hypocrite et dangereux. ...
« Toute la cour censurait alors comme Dorine l'austérité chagrine de la^ duchesse de Navailles, qui, pour plaire aux reines (la mère et la femme de Louis XIV), défendit au roi l'entrée des appar-
* Auteur d'un Traité des devoirs des mères de famille, couronné par l'Académie.
tement des filles d'honneur (la vilaine!) et fit placer ces grilles restées fameuses dans l'histoire. Ce scandaleux éclat n'avait d'autre but que d'empêcher les entretiens du roi avec Mlle Lamolle -Houdancourt à travers les fentes d'une cloison. La duchesse de Navailles devait sa fortune à Mazarin, dont elle avait servi les intrigues pendant la Fronde, sous le nom de Mlle de Neuillant. Ce portrait et celui de Mme de Soissons {Daphné^ notre voisine, dans la même scène) sont si ressemblants el la cour était alors si occupée des intrigues de ces deux femmes, qu*il est impossible de ne pas prêter à Molière le dessein secret de complaire à son maître en les frappant de ridicule. »
Nolez que Mme de Navailles n'avait pas été frondeuse, puisqu'elle devait sa fortune à Mazarin, et que son ambition {ambitieuse, prude et dévote), un peu différente de celle de Molière, allait à perdre les bonnes grâces du roi, en contrecarrant des « entretiens » où il se plaisait sans doute. Mme de Navailles et son mari furent, en effet, disgraciés, et Tinjure de Molière s'adressait à des gens de bien qui étaient fi^pés pour avoir fait leur devoir. Saint-Simon parle de celle duchesse de Navailles, que nos po^
queliniens outragent encore après deux cents ans. Il l'appelle « une femme d'esprit qui avait conservé beaucoup , de monde, malgré ses longs séjours en province, et d'autant de vertu que son mari. » Les filles d'honneur étaient sous sa garde. Lorsqu'elle vit les entreprises du roi et qu'elle sut qu'il y avait non pas une cloison, mais une porte, par où il s'introduisait. de nuit dans leur appartement, elle tint sur cela conseil avec son mari : c< lis mirent la vertu et l'honneur d'un côlé; la colère du roi, la disgrâce, le dépouillement, l'exil de l'autre; ils ne balancèrent pas. La duchesse, sans bruit, sans éclat, avec toute la célérité et le mystère qu'il fallait, prit ses dispositions. Le roi voulut ouvrir la porte ; elle était murée. Il ne pardonna ni à la duchesse ni à son mari. Sur-le-champ il leur envoya demander la démission de toutes leurs charges, et les chassa de la cour, ne leur laissant qu'avec beaucoup de peine, ^t pour obéir à sa mère, le gouvernement du pays d'Aunis. Ils souffrirent tout avec noblesse, ne rentrèrent jamais complètement en grâce et ne cessèrent pas d'élre honorés. »
Saint-Simon, en terminant le portrait de la duchesse de Navailles, dit qu'une étrange avarice déparait un si beau caractère. Ici, l'avarice
150 MOLIÈRE ET BOURDALODE.
même rehausse cette femme courageuse, puisqu'en sacrifiant la faveur du roi, elle en perdait les avantages matériels. Voilà quelles gens décriait Molière, et diffament encore, à sa suite, des écrivains qui font ce que nous savons, pour un ruban, pour une gralificalion, pour le moindre rayon de la faveur royale ou populaire.
Quant à Mme de Soissons, moins digne d'estime, elle était accusée d'avoir éventé et calomnié les « entretiens » de Louis XIV avec Mlle de la Vallière. Molière connaissant l'innocence de ces relations et qui serait mort plutôt que de soupçonner la vertu de son roi, ne pouvait mieux faire que de livrer Mme de Soissons, comme Mme de Navailles, à la langue de Dorine, « maîtresse fille, » dit maître Martin, dont le rôle était joué par Madelaine Béjart, maîtresse femme et surtout bien choisie pour démonétiser les prudes!
Jour de Dieu ! car c'est le cas de parler comme Mme Pernelle, si du temps que Martin écrivait, quelque misérable s'était avisé de faire le même métier que Molière ; si l'opposition s'était avisée de condamner les mœurs du prince et qu'un journaliste ou un vaudevilliste eût osé diffamer, décrier, tourner en ridicule les chefs de cette opposition, à quel pilori Vami du prince n'eût-il pas été attaché !
Louis XIV voulait donc, non pas uniquement par zèle pour la belle littérature et les bonnes mœurs, que le Tartufe fût représenté. Il lui plaisait que les censeurs de ses amusements parussent ridicules à Paris comme à Versailles. Mais, ainsi que le dit Bazin, Tentreprise n'allait pas toute seule. La représentation de Tartufe devint véritablement une affaire d'État. Molière se sentant soutenu, y déploya une activité, une persévérance, une audace incroyables. Il ne s'ennuyait point au jeu. Toutes ces difficultés pour arriver à la représentation, toutes ces inimitiés déclarées, bravées, aiguisées, mais destinées à être vaincues, étaient autant d'éléments el de garanties du succès futur. En les combattant, Molière savait les exploiter. Tout ce qui se fait d'ingénieux en ce genre dans notre siècle de réclames^ reste bien loin de cette merveille du passé.
La principale opposition venait des jansénistes. On sut les désarmer et même les intéresser au triomphe de Fauteur en se servant de leui* passion contre les jésuites. Dans l'action il arrive un moment où \q professeur de dévotion outrée^ l'homme dont Orgon suit avec une entière bonne foi les rudes maximes, vient â employer, pour excuser et justifier sa passion, une doctrine plus commode, plus humaine, une
152 MOLIÈHE ET BODRDALOUE.
doctrine corrompue el corruptrice. Cette doctrine était précisément celle dont les jansénistes accusaient les jésuites, leurs ennemis déclarés. On leur fit entendre que tout l'objet de la comédie nouvelle était là et qu^en un mot, « Tartufe continuait les Provinciales, » Auprès des jésuites et de leurs amis, on disait qu'Orgon était du parti ; on se targuait d'une approbation donnée par le légat du pape, devant qui la pièce avait été lue; on avait Tagréraent du roi, celui de M. le Prince, celui de la reine mère, et encore celui de plusieurs prélats et personnes de piété. C'était un peu assassiner les pauvres dévots avec un fer sacré, mais la bonne morale n'a pas à rougir de ces peccadilles :
n est avec Vhonneur des accommodements.
L'auteur allait chez les courtisans réciter sa comédie proscrite par les hypocrites ; quelquefois il allait aussi chez les courtisanes. Il y en eut une lecture célèbre chez Ninon. Les curés de Paris, avertis des beautés de l'ouvrage, s'alarmaient de plus en plus. L'un d'eux, prévoyant ce que pouvait oser l'auteur de YÉcole des femmes et du Festin de pierre^ cria publiquement au secours. Molière en profita pour solliciter la représentation, afin de démontrer son innocence^
laissant le roi juge de ce qui lui serait dû pour sa réputation attaquée. Il n y a point de meilleure scène dans la pièce : « Votre Majesté juge bien elle-même combien il m'est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me font dans le monde de telles calomnies s'il faut qu'elles soient tolérées,* et quel intérêt j*ai enfin à me purger de cette imposture et à faire voir au public que ma comédie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit. Je ne dirai point, Sire, ce que j'aurais à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l'innocence de mon ouvrage : les rois éclairés conlme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on souhaite; ils voient comme Dieu ce qu'il nous faut et savent mieux que nous ce qu'ils nous doivent accorder. »
Louis XIV donna tort au curé qui avait osé suspecter les intentions du bon M. de Molière :
Ah! traître, oses-tu bien, par cette fausseté. De sa vertu vouloir ternir la pureté!
le Tartufe parut enfin, et l'immense applaudissement retentit encore. Molière ne voulut pas triompher avec modestie. Nous avons déjà parlé
de sa préface, où il raille et siffle impiloyable-
ment ses vaincus, et leur dit pour son compte avec délices :
La maison est à moi, c'est à tous d*en sortir.
Il eut encore soin de joindre à la pièce imprimée, les placets par lesquels il avait sollicité et obtenu la faveur royale. Rien ne pouvait davantage envenimer la profonde blessure que recevait la religion. Le troisième placet surtout est d'une audace étonnante, et Ton ne s^explique pas que Louis XIY ait pu permettre une raillerie qui passe de si loin la mesure. . Molière y sollicite, du ton le plus dégagé, un canonicat de la chapelle royale de Vincennes pour le fils d'un médecin de ses amis : « Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté, le propre jour de la grande résurrection de Tartufe^ ressuscité par vos bontés? Je suis par cette première faveur réconcilié avec les dévots, et je le «erai par cette seconde avec les médecins. » U faut avouer que Bourdaloue était moins familier.
C'est que le valet de chambre tapissier rendait d'autres services que le prédicateur, des services familiers autant que politiques. Il s'était moqué des prudes, des dévotes, des maris trompés, toutes gens que le roi n'aimait point >
et que même il était forcé de craindre. Mais
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, prince! et je sais l'art de lever les scrupules.
Ayant su faire agréer toutes les flatteries, le comédien sentit qu'il pouvait faire excuser toutes les audaces. Et, tandis que les fidèles réclamaient contre son impiété peu dissimulée, il se donna le plaisir d'installer publiquement^ dî^ns la chapelle royale, un chanoine de sa façon. L'affront ne fut pas subi tout à fait en silence. Un peu plus tard une parole officielle du clergé montra qu'il prévoyait les périls de Tavenir. En plein règne de Louis le Grand, son époque si glorieuse et si admirée fut traitée de lie des siècles. On peut, conjecfurer que l-insolente faveur de Molière ne fut pas étrangère à ce cri d'épouvante qui resta isolé et qui parut peut - être trop violent. Il n'était, hélas, que prophétique. Aujourd'hui nous pouvons comprendre pourquoi la race de Louis XIV, au bout d'un siècle, fut si terriblement abaissée devant la race de Poquelin.
Voyons quelle sorte de guerre Molière a su faire à l'hypocrisie.
La perfection d'une comédie n'est pas tout entière dans l'agrément du style et dans la durée du succès. L'art et la raison exigent davantage. Ils
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exigent que le poète rassemble des caractères variés dans une action prompte qui ne s'écarte pas de la vraisemblance et qui laisse au spectateur une utile leçon. Il faut que les hommes s'y montrent, que les événements s'y passent comme dans Tordinaire de la vie ; que toutes les péripéties^ jusqu'à la dernière, soient amenées non par des aventures fortuites, mais par le jeu naturel et logique des caractères et des passions, et qu'enfin le dénoûment donne satisfaction au sentiment de la justice sans faire violence à la vérité. A moins d'être un amusement puéril et indigne de la grandeur de l'esprit humain, le poème dramatique doit offrir un abrégé de la .vie humaine ; il doit se terminer toujours comme elle se terminera, par cet acte de discernement suprême, où d'accord avec le juge et avec les témoins, le méchant, non-seulement châtié, mais encore convaincu, confessera qu'il s'est volontairement, et au mépris de sa conscience, engagé dans l'abîme. La morale le veut ainsi, car elle ne peut se séparer de la vérité ; l'art le veut également, car le beau, ce seul but de l'art, n'est la splendeur du vrai que parce qu'il en est Tévidence. Si les caractères sont faux ou violemment outrés, si les événements paraissent chimériques, Tauteur esquive les difficultés qu'il fallait vain-
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cre ; et le spectateur, jeté de fantaisie dan^ un monde qu'il ne connaît plus, ne prend à ce qu'il voit qu'un plaisir stérile ou dangereux. Il ne le goûtera pas moins sans doute, il le goûtera même avec plus d'ivresse, car Tart volontairement inférieur qui s'applique à le tromper, s'applique également à le séduire et prend soin de caresser ses passions. Le spectateur veut bien qu'on lui présente un miroir, il aime mieux qu'on lui apporte des victimes, surtout certaines victimes; et alors, la fureur de ses applaudissements pourra étouffer sans recours le modeste murmure du bon sens et les vaines protestations de la justice* Mais le bon sens, la justice, le goût n'en auront pas moins le droit de prendre à part le poète, enflé de son triomphe, et de lui reprocher de n'avoir fait qu'un mauvais et coupable ouvrage. Us lui diront : « La vérité n'y est pas observée, la morale y est trahie. Vous connaissez bien le parterre, mais vous connaissez mal le cœur humain, ou vous ne le connaissez que pour en flatter honteusement les plus condamnables faiblesses. Vous trompez et vous corrompez le public pour obtenir ses suffrages.
Jugez-vous là-dessus, vous qui prétendez juger le monde! »
Ces critiques s'appliquent au Tartufe. Il n'y a
15S MOLIÈRE ET BOUHDALOUE.
dans la pièce qu'un seul caractère, auquel tous les autres sont sacrifiés, et ce seul caractère est faux. Tartufe n'est pas un hypocrite, c'est un escroc, de la plus sotte comme de la plus vile espèce, qui se laisse jouer stupidement. On ne peut imaginer Tartufe^ tel que le peint Molière, dans une autre maison que celle de l'inepte Orgon. Il faut rentière et rare imbécillité de ce bourgeois pour que le fourbe ne perde pas aussitôt tout crédit. La Bruyère a signalé ce défaut capitale L'hypocrisie est plus subtile, elle trompe des esprits plus ouverts, elle se garde mieux des embûches qu'on peut lui tendre. Tout sot que soit Orgon, dès que Tartufe paraît, le spectateur a besoin d'être gagné d'avance au dessein du poète pour accepter la vraisemblance d'un pareil aveuglement. Une charge si crue implique des dupes
* <r Onuphre... ne dît point ma haire et ma discipline; au con- « traire, il passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il « veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot. S'il « se trouve bien accueilli d'un homme opulent à qui il a su im- « poser... il ne cajole point sa i^mme... il est encore plus « éloigné d'employer, pour la flatter, le jargon delà dévotion. « Ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein et a selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne servirait qu'à « le rendre ridicule.... Il ne pense point à profiter de la succes- « sion de son ami, ni à s'attirer une donation générale de tous « ses biens.... Il ne se joue point à la ligne directe, et il ne s'inof sinue jamais dans une famille où se trouve à la fois une fille c à pourvoir et un fils à établir ; il y a là des droits trop forts î et trop inviolables. »
trop sottes. Certainement nous sommes, nous autres chrétiens, un troupeau facile à tromper ! Nous supposons volontiers la bonne foi; quantité de gens d'esprit qui font des affaires en savent quelque chose. Néanmoins un certain art est encore nécessaire, et Tartufe ne Ta point. Nous nous laissons plus souvent prendre à la feinte franchise d'un mécréant déclaré, qu'au miel toujours suspect de la feinte dévotion.
La scène la plus admirée est celle du troisième acte dans laquelle Orgon, apprenant que Tartufe a voulu corrompre sa femme, répond à cette dénonciation, confirmée par Elmire, en faisant à Tartufe une donation de tous ses biens. Les commentateurs s'extasient sur cette scène ^^fonnan^e. Étonnante, en effet ! non-seulement par la crédulité d'Orgon, qui tient du prodige, mais par cette fureur de dupe qui le porte à dépouiller ses enfants. Il n'est pas possible de forcer plus outrageusement la nature, et Orgon devient une sorte de monstre plus rebutant que Tartufe luimême. Après lui avoir ôté l'esprit, Molière lui ôte ici le cœur; en quoi il pèche deux fois contre la plus indispensable vraisemblance, ce trait d'Orgon n'étant ni d'un père, ni d'un chrétien qui observe sa religion. Il n'y a point de dévot, pour absurde et mauvais chrétien qu'on le sup-
pose, qui ne sache qu'une part au moins de son bien appartient à ses enfants et qui se décide à les dépouiller sans consulter son confesseur. Est-ce qu'Orgon ne se confesse pas ou faut-il supposer que Tartufe a gagné le confesseur d'Orgon? Mais alors tout cela crève de scélératesse et d'iniquité; c'est une histoire de bandits que nous avons sous les yeux, et non pas un épisode du spectacle ordinaire de la vie. Notez que ce brutal Orgon, ce fanatique sans yeux, sans jugement et sans entrailles, représente le vrai dévot, par opposition au faux dévot qui est Tartufe. Mme Pernelle et lui sont les seuls personnages dans la pièce qui se piquent sincèrement de dévotion, les seuls qui se fassent une affaire de leur salut. Tous les autres n'en prennent qu'à leur aise. Elmîre, sans doute, n'offre pas le modèle de la simplicité et de la retenue chrétiennes, et Ton peut conjecturer que le pauvre Orgon verra beau jeu quand son fils et sa fille seront mariés. L'accommodant Cléante ne gênera guère les entreprises de cette jeune femme, si instruite de la sottise de son mari et si experte à faire parler les gêna. Tout au plus lui débitera-t-il quelque tirade, dont elle rira. Quant à Dorine, espèce de Cléante en cornette, qui donne aussi dans le sublime à travers ses im-
pertinences S elle est toute façonnée au métier que font ordinairement les valets dans la maison de Molière.
Où donc senties « dévots de cœur», les vrais gens de bien dont le contraste serait indispensable, si Molière, sincèrement, n'avait voulu décrier que Timposture? Cléante nous dit bien :
Regardez Ariston, regardez Périandre, Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre.
J'ai beau regarder : ni Périandre, ni Polydore, ni aucun de ces parangons de vertu ne se montrent; ils restent dans la coulisse. Orgon tout seul avec Mme Pernelle, aussi folle que lui, demeure pour soutenir l'honneur du nom chrétien. Voilà où le dessein de Molière se découvre, où se déclare le parli pris de diffamer la piété. Car si l'on veut à toute force justifier l'audacieuse hypocrisie des placets au roi et de la préface, et prétendre que l'imposture est Tunique
' Voyez acte II, scène u, toute la tirade de Dorine f
.... Cette vanité, Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
Qui, d'une sainte vie, embrasse Tinnocence, etc.
Est-ce bien la soubrette, la forte-en-gueule, qui peut tenir ce discours si châtié, et ne serait-il pas mieux dans la bouche de l'éloquent CléanteT
ennemi à qui Tauteur se soit voulu prendre, encore faul-il avouer, en étudiant lé caractère d'Orgon, que l'auteur s'est étrangement et grossièrement trompé, puisqu'il a moins froissé le masque môme que le visage. Le faux dévot est un coquin, mais le vrai dévot est un butor. La sincérité de celui-ci n'est pas moins désagréable et dommageable à ceux qui l'entourent que la fourberie de celui-là. 11 les maltraite, les insulte, lestyrannise, les déshérite; il trahit la confiance d'un ami malheureux ; il verrait sans sourciller mourir amis, enfants, mère et femme, et tout cela par un principe de piété. Les sentiments pieux, mon frère, que voilà ! Et ce n'est rien encore : quand l'imposteur s'est enfin dévoilé, notre homme, changeant de style, croit aussitôt, comme le premier venu du parterre, que tout dévot voudra lui prendre sa cassette et sa femme :
C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien; J'en aurai désormais une haine effroyable 1
Aimable caractère, et propre à relever la vraie dévotion dans l'estime de ceux des spectateurs qui n'auront pas eu la fortune de rencontrer Alcidamas et Ariston ! A la vérité, Cléante est là, pour débonder encore quelques sentences. Il reprend Orgon, condamne son emportement, et
lui conseille de se laisser plutôt piper une seconde fois que de faire injure au « vrai zèle ». Mais cette leçon ne \ient guère à propos, et je doute que le spectateur soit disposé à en faire son profit. Il est bien plus croyable que le spectateur concevra les sentiments qu'Orgon vient d'exprimer à Végard de tous les« gens de bien ». Clèante lui-même, s'il voulait continuer de placer ses belles maximes, serait noté de tartuferie. Voyezle dans un cercle de libres penseurs, débilant avec componction des lieux communs de morale dévote comme ceux-ci :
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence. Et laissons aux censeurs une pleine licencel
. . . . Faisons toujours ce que le ciel prescrit, Et d'aucun autre soin ne nous troublons l'esprit.
Je sais comme je parle et le ciel voit mon cœurl
.... Ne regardez point aux intérêts humains, Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.
C'est Tartufe ! dirait-on. Et en effet, tous ces dictons de Cléante seraient populaires à titre de traits d'hypocrisie, si Molière les avait mis dans la bouche de son Tartufe, qui parle en plusieurs rencontres exactement de la même façon. Pour tromper, l'imposteur doit parler la langue des gens de bien, et tel a été le succès de sa fourberie
qu'aujourd'hui ce sont les gens de bien qui parlent comme l'imposteur. Croirons-nous que Molière, tout rempli d'estime pour le « vrai zèle », n'a pas voulu ce résultat, qu'il n'y a là qu'une maladresse de son génie, et que ce sont uniquement les malignes interprétations de l'auditoire qui ont tourné contre la dévotion, contre c< le vrai zèle», ce qui n'était dans son dessein qu'une légitime et honnête satire de la piété feinte ou mal conçue?
Nous Tavons dit, Molière était plus maître de son art, il connaissait mieux le parterre. Il a su ce qu'il faisait. Personne autant que lui-même n'a connu le faible et le fort de son œuvre et n'en a aussi certainement prévu la persévérante fortune. Les invraisemblances, les caractères faux, les longues tirades toutes pleines d'iniquité, ne l'ont pas inquiété sur le succès. Apportant un tel secours aux passions que la religion condamne, il a su d'avance que ces passions, durables comme l'humanité, ne laisseraient pas rouiller l'arme qu'il leur mettait dans les mains, et qu'elles y loueraient perpétuellement les défauts qui en rendent l'usage plus terrible. Reprochez à la vipère d'avoir la dent creuse, elle répondra avec -orgueil: « Par ce creux, mon venin passe ! s>
Si dans le Tartufe, Orgon, le vrai chrétien, n'était pas un sot facile à rendre injuste et méchant ; si rhonnéle Cléante n'était pas un tiercelet de libre penseur loquace et modéré, Tartufe ne paraîtrait plus qu'un de ces chevaliers d'industrie qui tous les jours s'implantent dans les maisons sous le premier masque et sous le premier prétexte venu : ce serait le médecin, l'homme d'affaires, Tami d'opinion, l'empirique, le cuistre même, comme dans les Femmes savantes, selon le goût ou le travers qui domine au logis. Un moment séduit, Orgon voudrait donner sa fille à Tartufe, comme Philaminte veut donner Henriette à Trissotin : il est tout naturel qu'un père de famille chrétien se veuille choisir un gendre dont la piété lui garantisse le repos et l'honneur de son enfant. Bientôt, quelque mouvement naturel de la vraie piété ferait reconnaître l'hypocrite en dépit de sa ruse, on le chasserait et il ne serait plus question de lui. Mais alors, il ne serait pas davantage question de la pièce; elle porterait la poussière et le poids des ans, elle n'aurait plus cette jeunesse que lui assure rélerncUe inimitié des révoltes qu'elle flatte, contre les freins qu'elle lime et les vertus qu'elle parodie.
« Ceux qui ont laissé sui la terre les plus
riches monuments, dit Bossuet, à propos de Molière, n'en sont pas plus à couvert de la justice de Dieu : ni les beaux vers ni les beaux chants ne servent de rien devant lui, et il n'épargnera pas ceux qui en quelque manière que ce soit auront entretenu la convoitise. » Voilà le dommage! Car si Dieu ne faisait point justice, il n'y aurait pas de meilleur calcul que de s'en prendre adroitement aux abus de la piété et d'entretenir la convoitise, à quoi tout se termine, sous couleur de venger la vraie dévotion. Rien ne donne la gloire à coup plus sûr, ne soutient plus longtemps une œuvre frivole et fausse dans le rang des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. C'est le bénéfice des Provinciales^ que l'ennui n'a pu faire tomber; c'est plus encore le bénéfice du Tartufe.
Pour s'en convaincre, il suffit d'assister à une représentation de cette pièce, non pas même devant un public ému des passions « anticléricales » et qui veut pieusement guerroyer contre les jésuites, mais en temps calme et quand les spectateurs ne songent qu'à prendre un amusement. J'en ai fait l'expérience.
C'était un dimanche. L'assemblée, peu nombreuse, n'était point lettrée; les acteurs remplissaient froidement leur office. A part un vé-
TARTUFE. m
nérable minislre de la religion réformée, duquel j'avais l'avantage de me trouver voisin, je ne voyais véritablement pas que personne pût penser à mal. Les deux premiers actes passèrent avec langueur ; la bouffonnerie du pauvre homme fit à peine sourire. On prit doucement la scène très-peu tendre des deux amoureux, et Ton ne se dérida un peu qu'aux lazzis d'Orgon, cherchant Foccasion de souffleter Dorine. Mais quand Tartufe parut avec sa mine fleurie et son habit austère, il y eut comme une rumeur de haine ; le parterre se sentit en présence de l'ennemi : il devint attentif et ne laissa passer en silence aucun des bons endroits, je veux dire aucun de ces vers enfiellés où les pensées et le langage même de la piété prennent la physionomie et deviennent l'expression de la plus noire scélératesse. L'ordre donné à Laurent, le mouchoir présenté à Dorine, surtout l'empressement de Tartufe auprès d'Elmire, toutes ces charges excessives furent acceptées comme autant de traits observés sur nature et comme la figure même de la dévotion, photographiée sur le fait. Le plaisir alla croissant jusqu'à la fin. L'ecclésiastique réformé n'était pas le dernier à manifester son allégresse ; il donna plusieurs fois le signal des applaudissements. C'était ce docteur
célèbre par l'abondance et la facilité de ses bénédictions, qui fait des livres où le christianisme est réduit à rien et qui parle doux du haut d'un beau ventre. Il sentait bien, lui, par raison logique et philosophique, où portaient les coups de Molière. Du fond de sa stalle qu'il emplissait des luxueuses dimensions de sa personne admirablement nourrie, tenant à deux mains sa lorgnette braquée sur les a suaves merveilles » qui jouaient Marianne, Elmire et Dorine, n'ayant point de bréviaire à dire, point de prisonniers à visiter, point de haire sur le corps, point d'inquiétude dans l'esprit, point d'âmes à sauver, le pauvre homme I rien ne l'empêchait de savourer tant de lardons qui ne gênent ni n'atteignent son ministère et qui vont tous à l'adresse des papistes. Je me rendais compte de ses applaudissements. Mais ce pesant public des dimanches, composé de demi-bourgeois, gens de petite rente et de petit négoce, dont aucun peut-être n'avait rencontré jamais ni vrai ni faux dévot, où ces gens-là trouvaient-ils de quoi tant rire, et quelles figures de connaissance pouvaient leur représenter Tartufe, Orgon ouCléante? Assurément, s* ils ont été lésés comme époux ou comme capitalistes, cela ne s'est pas fait contre eux sous le manteau de la piété. Les larrons dont ils se plaignent ne
hantaient poînt les églises, n'ont point surpris leur confiance par « Fardeur dont au ciel ils poussaient leurs prières » ; aucune religion n'a jamais été pour rien dans aucune des commandites où ils ont pu laisser un brin de leur toison ! N'importe; Tartufe est leur ennemi. Ils ont lu, voilà le mystère.* Grâce à la complicité de toute la littérature et de tout l'art qui se brassent pour eux, par Teffort combiné du journal, delà chanson, du roman, de la caricature, Tartufe est devenu un symbole. A leurs yeux, ce personnage quasi fantastique, maintenant introuvable sous Thabit dont Molière Ta affublé, et qui a complètement changé de style, de masque et;de peau, ce n'est pas l'imposteur, c'est le chrétien ; c'est l'homme qui croit en Dieu et qui prie ; l'homme qui, s'étant donné les règles sévères de la justice, a cessé d'être ou n'a jamais été des leurs, et qui par cela même les gêne. 11 est fidèle à sa femme, il va fidèlement à l'église, il fréquente son curé, il payece qu'il achète et il vend ce qu'il fait payer : Tartufe! Tartufe et demi, si la popularité lui vient et si l'on voit que l'estime publique s'attache à lui! Comment ne serait-on pas heureux de se venger d'un pareil homme ? Qui n'aimerait à se prouver que sa fatigante probité n'est que fard el grimace et son crédit le fruit de la fraude? Qui
ne trouve, au fond du cœur, un peu son compte à se persuader que ce croyant ne croit pas, et que sa vie austère est le calcul d'une hypocrisie raffinée ou Terreur et le supplice d'une imbécillité parfaite?
Tel est le genre de contentement que la comédie de Molière procure à ces cœurs simples. C'est tout ce qu'il faut pour ruiner auprès d'eux, et souvent sans retour, tous les efforts de la religion. Voilà pourquoi les impies, les incrédules, les sectaires éclairés, sont plus chauds encore sur la haute moralité de cette pièce que sur son mérite littéraire; tandis que les chrétiens, qui devraient être les premiers à la célébrer, si véritablement elle faisait justice de l'hypocrisie, la détestent comme une odieuse diffamation et l'un des plus pervers déguisements de cette hypocrisie même qu'elle prétend démasquer.
Le bon sens catholique ne s'y est jamais trompé. Toujours les principaux représentants de l'intérêt religieux ont adressé au Tartufe les mêmes reproches. Louis XIV tout le premier, malgré son faible pour l'adroit bouffon qui le flattait à son gré, entrevit le dommage que ce spectacle pouvait causer à des principes qu'en les transgressant il reapectait encore, et comme homme
et comme roi ^ Lorsque Topposition qui éloignait Tartufe de la scène fut vaincue par cinq années d'ingénieuses manœuvres, les murmures continuèrent, malgré Féclat de la fayeur royale.
Molière, comme on Ta déjà vu, trouva l'occasion désirée de constater avec plus d'éclat sa victoire. Sous prétexte de défendre ses intentions si pures, il enfonça et retourna le fer dans la plaie, au moyen de cette préface sur laquelle nous revenons souvent parce qu'on ne saurait trop l'é-
* Après la première représentation d'essai du Tartufe encore inachevé, le 12 mai 1664, a le Roi connut tant de conformité « entre ceux qu'une véritable dévotion met dans le chemin du (a ciel et ceux qu'une vaine ostentation de bonnes œuvres n'em> « pêche pas d'en commettre de mauvaises, que son extrêiiie d délicatesse pour les choses de la Religion eut de la peine à « souffrir cette ressemblance du vice et de la vertu, et, sans « douter des bonnes intentions de Tautéur, il défendit cette co- « médie pour le public, jusqu'à ce qu'elle fût entièrement < achevée et examinée par des personnes capables d*en juger. »
« Ce prince voulut encore, » remarque vertueusement l'honnête Bret (Avertissement sur le Tartufe), « que l'Imposteur (a fût vêtu comme un laïc, qu'il eût un habit chargé de den- « telles, une épée au côté, afin de détoiu-ner toute espèce d'ap- « plicalion à un état toujours digne de nos égards lorsqu'il ne a détruit pas lui-même nos dispositions à le respecter. » Et cet homme de bien ajoute avec une égale candeur : « Nous igno- <L rons pourquoi les comédiens ont préféré depuis de montrer « Tartufe sous une décoration qui le rapproche beaucoup de « Tapplication que voulait éloigner Louis le Grand. On commet (( la même faute dans les Femmes savantes à l'égard de Trissotin « qui, sous le manteau d'abbé, contredit le choix que Phila- « minte fait de lui pour épouser Henriette. » Vous l'ignorez, bon homme I En êtes vous sûr?
ludier. Pour le talent comme pour la bonne foi, c'est une page des PromnciaZes, dont elle est d'ailleyrs une imitation, et c'est en même temps un portrait de Tauîeur, plus ressemblant, quoique involontaire, quele fameux personnagedeCléante. Molière, soutenant qu'il a tout de bon voulu venger la dévotion véritable, ressemble à Pascal soutenant que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius, et s'appliquant à convaincre les jésuites de mensonge au moyen de textes falsifiés. Aujourd'hui que la vérité est connue par tant de démonstrations et par tant d'aveux pleins de l'orgueil cynique du triomphe, ces adresses paraissent puériles et font peu d'honneur à de si fiers esprits. Mais, on le saitj Molière là-dessus ^ n'était pas exigeant envers lui-même et pratiquait largement la morale comique. Il tenait bien plus à bafouer ses adversaires défaits qu'à leur justifier ces prétendues pures intentions dont la sincérité aurait étrangement dégonflé son orgueil.
Quoi qu'il en soit, la préface du Tartufe est un document considérable et qu'il faut regarder de près. Elle a eu l'honneur d'être réfutée par les deux plus grands orateurs sacrés du grand siccle. Nous avons entendu Bossuet pour ce qui regarde lacomédie en général. Nous allons main-
tenant donner la parole à Molière sur le sujet particulier de Tartufe, Bourdaloue ensuite prononcera le dernier mot de la vraie piété sur le sens de l'œuvre, et nous livrera vraiment le secret cfe la comédie.