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DÉFENSE DE MOLIÈRE. - JUGEMENT DE BOURDALOUE

Molière commence par crier à la persécution, et assure que les seuls adversaires de sa pièce sont les « fourbes » qui s'y sont reconnus. Au style près, on croirait entendre un membre de la Société des Gens de lettres : « Voici une comédie dont on fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir quHls étaient plus puissants^ en France, que tous ceux que j'ai joués jusqu'ici. Les marquis, les précieuses; les c... et les médecins, ont souffert doucement qu'on les ait représentés; et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que Ton a faites d'eux. Mais les hypocrites n'ont

point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. » Ceci déjà va bien plus haut que Tartufe; car quel crédit un pareil drôle, gueusant et n'ayant rien^ pouvait-il obtenir contre l'habile homme de cour dont l'important emploi était de faire rire le monarque qui faisait trembler toute V Europe?

Molière continue : « Ils (les hypocritesj se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés; ils sont trop politiques pour cela et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu, et le Tartufe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est d'un bout à Tautre pleine d'abominations, et Ton n'y trouve rien qui ne mérite le feu : toutes les syllabes en sont impies ; les gestes mêmes y sont criminels ^ ; et le moindre coup d'œil, le moindr

* Nous ignorons quels gestes se permettaient les acteurs de Molière. Ceux d'aujourd'hui en font plusieurs qu*un homme si chaste et si scinipuleux aurait sans doute peine à trouver innocents.

braillement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu'ils trouvent m(5yen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux censures de mes amis et à la censure de tout le monde ; les corrections que j'ai pu faire, le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue ; l'approbation des grands princes et de MM. les ministres qui Font honorée publiquement de leur présence, le témoignage des gens de bien^qui Pont trouvée profitable*, tout cela n'a de rien servi, ils n'en veulent pas démordre, et tous les jours encore ils font crier en public de zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement et qui me damnent par charité. »

* Parmi ces « gens de bien i qui avaient vu le Tartufe et qui l'avaient trouvé profitable, on cite Ninon. Le commentateur Bret, qui fut l'Aimé-Martin de son siècle, bon ennemi des jésuites alors exilés par le zèle des c vrais chrétiens 2> qui se rendaient garants des pures intentions de Molière, raconte à cette occasion une anecdote curieuse, qu'il termine par un compliment dont nous ne voulons pas priver la mémoire du grand bon» nête homme ; a On prétend que Molière ayant lu sa comédie « êhez une fille célèbre, qui, par un mérite rare, se faisait par- <r donner les faiblesies de son sexe, celle-ci lui conta l'histoire € d'un hypocrite avec des traits si naturels et si forts, qu'à peine « se pardoi^a-t-il d'avoir terminé le tableau qu'elle venait d'esc quisser à ses yeux. Molière était trop modeste sans doute ; < mais Kinon à certains égards avait unb ave presque égale a la « 6iENHE(on ne le lui fait pas dire!) et le faux en tout genre était <r leur supplice commun, d {Avertissement sur le Tartufe,)

Certes, ce langage est d'un homme assez peu embarrassé des ennemis qu'il s'est voulu faire ! Après avoir constaté et exagéré leurs plaintes, il ' les écrase de la masse de ses partisans; il leur montre de son côté le roi, la reine, les grands princes, MM. les ministres, même les gens de bien....

n sait, de traîtresse manière.

Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère I

Cependant, tous les gens de bien n'étaient pas gagnés. Plusieurs, non des moins considérables, résistaient à tant d'illustres exemples. Molière leur déclare qu'ils sont de franches dupes, dont « les hypocrites savent prévenir la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour l'intérêt du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut bien leur donner. »

Par égard pour eux, il daignera se défendre.

«C'est aux vrais dévots qu'il veut partout se justifier sur la conduite de sa comédie. » Il les conjure de tout son cœur^ « de se défendre de toute prévention et de ne point servir la passion de ceux qui les déshonorent. » En vérité, c'est un fidèle enflammé d'estime pour la vraie vertu! On l'accuse de diffamer les dévots, il n*a songé qu'à les venger. Il en atteste son cœur ennemi . des détours l

« Si Von prend la peine, continue-t-il, d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intention» y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que Von doit révérer; que je l'ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m*a été possible, pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne, et d'un bout à l'autre il ne dit pas un mol, il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose. »

Vous nous payez ici d'excuses Colorées,

Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop fîréee.

Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez- vous?...

Franchement, est-ce que tout cela paraît sincère? Est-ce que l'on n'y trouve pas un peu de « faux clins d'yeux et d'élans affectés? » Est-ce que l'auteur du Tartufe ne fait pas trop de protestations, n'a pas trop la main sur la conscience,

180 MOLIÈRE £T DOURDÂLOUE.

n'appelle pas Irop en témoignage les véritables gens de bien? Quand la vraie dévotion lui demande, par tant de voix respectées, à n'être pas sa cliente, Tardeur enragée qu'il met à la défendre paraît suspecte et même ridicule. Il se donne toute la physionomie de ces gens qui prennent

Avec un zèle extrême Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même.

Il n'emploie guère de raison ni de sarcasme pour se justifier qui ne rappelle quelque simagrée de Tartufe, ou qui ne chancelle sous un trait* de Cléante. Il ne peut, dit-il, souffrir les gens qui couvrent leurs vices de l'intérêt du ciel. Néglige-t-il de s'en couvrir, lorsqu'on lui montre que sa pièce est moins une satire du vice, qu'une raillerie et une parodie de la vertu? Est-il sensible à tant de plaintes qui éclatent de tous côtés, à tant d*alarmcs qu'on lui fait voir? Conçoitil le moindre scrupule d'avoir dessiné ce caractère d'Orgon, plus infamant pour la piété que celui môme de Tartufe, puisqu'enfin si Tartufe est un scélérat qui ne peut inspirer que l'horreur, Orgon est un honnête homme et un dévot sincère qui ne peut inspirer que le mépris? Non! il veut venger le ciel qu'on blesse^ et le reste lui importe peu. On lui parle d'Orgon, il rompt l'entretien

certain devoir pieux le demande là-haut^ il a quelque chose à méditer pour amuser le plus grand roi du monde. D'ailleurs, que lui veut-on? A Tartufe, n'a-t-il pas pris soin d'opposer Cléante, le véritable homme de bien, Elmire, la véritable femme de bien, et encore Dorine qui est certainement la véritable fille de bien? Les « zélés indiscrets » qui le tourmentent devraient s'estimer trop heureux. Dorine est leste, mais il faut rire; Elmire est téméraire, elle a d'étranges pratiques, mais c'est pour parvenir à la punition du crime ; c'est par elle qu'une providence vengeresse se cache sous la table du quatrième acte. Cléante n'agit point dans la pièce, il se contente de réciter des sentences : mais quelles sentences! et comme elles vont bien au fait du personnage et de la comédie! Tandis que pendant cinq actes le spectateur a sous les yeux toutes les turpitudes du vice paré de dévotion et toutes les abjections de la sottise dévole, Cléante décrit les perfections d'une piété que l'on ne voit jamais et dont il ne paraît pas lui-même se soucier de suivre les préceptes. Que font, en effet, Ariston, Alcidamas,* Polydore et les autres? Rien, pas même des tirades.

Us ne censurent point toutes nos actions.

Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ;

Et, laissant la fierté des paroles aux autres, C'est par leurs actions qu'ils corrigent les nôtres. On les voit pour tout soin se mêler de bien vivre.

Molière lui-même parle ici, nous disent tous les commentateurs. Molière lui-même alors se condamne, car ses œuvres ni son \isage ne sont d'accord avec sa voix; il se mêlait sans doute d'un peu d'autre chose que de bien vivre.

Quelle comédie on ferait de son personnage 1 Quel nouveau Tartufe, singulièrement et cruellement comique, si on le présentait dans sa maison pleine d'adultères, jaloux, irrité, malheureux, dévoré des plus humiliants soucis du ménage, cherchant parmi cet ignoble vacarme, un peu de paix, non pour réfléchir sur lui-même, non pour imaginer quelque moyen d'assainir sa vie et de purifier son cœur, mais tout simplement pour peindre l'infortune conjugale sous des couleurs plaisantes et pour réformer les abus de la dévotion ! S'éloignerait-il beaucoup de la vérité, l'auteur qui, peignant les faux moralistes comme Molière a peint les faux dévots, nous les montrerait

....Prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices Et sachant ajuster leur zèle avec leurs vices?

Mais non, il n'y a point de faux moralistes, r.i

de fausse morale; ce sont pures inventions des « hypocrites » qui mettent en avant ces fantômes pour délourner les regards et empêcher qu'on ne les joue! Molière ne relâche rien là-dessus. La fausse dévotion est un crime qu'il faut absolument livrer à la muse comique. « Je sais bien, dit-il, que ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande avec leur permission sur quoi ils fondent cette belle maxime ? » Nous avons déjà vu comment il allègue l'antiquité, a où la comédie tirait son origine de la religion et faisait partie des mystères, » raison excellente au dix-septième siècle de Fère chrétienne I Son érudition si vantée lui fournit d'autres traits non moins décisifs : il cite l'exemple des Espagnols, a qui ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée y> ; il rappelle la Confrérie des mystères « dont on voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques sous le nom d'un docteur de Sorbonne;» et enfin, ajoute-t-il, « Ton a joué de notre temps, des pièces sain! es de M. Corneille, qui ont été l'admiration de toute la France. »

Bossuet, un de ces messieurs qui ne voyaient pas les bonnes intentions de Molière, a soutenu en effet que ce n'était pas au théâtre à corriger

les faux dévols; mais il n'a pas jugé nécessaire de réfuter Targument tiré des Anciens, ni celui qui repose sur la Confrérie des mystères; il ne s'est pas non plus occupé de prouver que Polyeucte et Tartufe ne sont pas tout à fait la même chose, quoique à la vérité il y ait parfois d'étonnantes ressemblances entre les sentiments du martyr et le langage que la comédie fait tenir au dévot imbécile et au faux dévot.

Malgré tous ses airs dégagés, Molière sent que le terrain se dérobe sous lui. Pour se faire plus beau jeu, il feint de n'entendre pas les objections qu'on lui adresse, et il en réfute qu'on ne lui adresse pas. Il s'évertue à prouver que la morale pernicieuse débitée par Tartufe au quatrième acte ne peut corrompre les spectateurs. « Peuton craindre, dit-il, que des choses si généralement délestées fassent quelque impression dans les esprits? Que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre? Qu'elles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat? » Il veut se méprendre. Le venin de la pièce n'est pas en ce que Tartufe a les pensées et les maximes d'un scélérat, mais en ce qu'il les revêt du fard de la dévotion. C'est par là que la malignité du spectateur est conduite à croire que tous ceux qui parlent le même langage ont dans l'âme les

mêmes pensées, complotent les mêmes forfaits, sont enfin des Tartufes.

Là-dessus, écoutons un autre de ces messieurs, à qui Molière n'a pu justifier sa comédie; cherchons avec Bourdaloue quel fruit on peut tirer du Tartufe pour la correction des hypocrites.

Bourdaloue ne niait pas Thypocrisie; il la connaissait et il en connaissait aussi les ravages. Toute sa vie il Ta signalée et combattue avec une vigueur dont Molière n'approche pas. Ce n'est point dans une obscure maison bourgeoise, sous le masque d'un fourbe tombé aux dernières corruptions de la misère et du crime qu'il allait chercher le redoutable ennemi. Il le poursuivait, il Tatteignait, il le frappait au sein de la cour même, dans tout l'éclat de la faveur et de la fortune, et jusqu'au pied des autels, jusque sous les vêtements sacrés. Aucune grandeur ne l'arrête, aucun déguisement ne l'abuse. Il devine et dénaasque l'hypocrite qui trompe les autres; sondant l'âme humaine à des profondeurs dont l'auteur comique ne sait pas même le chemin, il avertit l'hypocrite qui se trompe lui-même. Car il existe aussi des hypocrites de cette espèce, des hommes qui, s'étant endormis sur le mobile secret de leurs actions, deviennent hypocrites quasi sans le savoir, dans une sorte de bonne

foi. On ne devient pas hypocrite tout d'un coup, ni avare; on n'est pas hypocrite fatalement, par une pente de nature irrémédiable qui constituerait au vice une sorte d'innocence. Il y a les acheminements et les raisons de Thypocrisie.

Non content de mettre à l'hypocrite son nom sur le visage s'il est complètement perverti, et de rendre évidents les signes les plus subtils à quoi chacun pourra le reconnaître; non content de le punir dès ce monde, en lui ôtant, s'il est possible, le moyen de séduire, Bourdaloue cherche encore à le corriger. Il ne se flatte pas follement d'y réussir par le ridicule, à quoi l'hypocrite n'est guère prenable, et que Molière d'ailleurs lui enseignerait plutôt à éviter : il emploie la raison et la terreur.

Molière fait sortir à point nommé, comme d'une trappe, un homme de police, qui ne paraîtrait pas si le scélérat avait l'habileté de son rôle, ou si par aventure on ne vivait point « sous, un prince ennemi de la fraude ». Celte risible providence de comédie, dont tout coquin un peu madré sait se garer, Bourdaloue la remplace par la Providence véritable, qui voit tout, à qui rien n'échappe et que sa voix éloquente sait rendre présente aux cœurs les plus endurcis. II crie à l'hypocrite, il lui prouve qu'il a un témoin, que

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ce témoin sera son juge, que ce juge sera sans pitié. Si Timposteur est guérissable, voilà l'unique remède qui peut le guérir. Tartufe est en prison. Suivons-le, écoutons sa pensée. Il se dit qu'il a été un sot de pousser si vile l'affaire de la ■donation et de se méfier si peu des façons engageantes d'Elmire. Il offre ses services à la police qui les accepte, il sort et recommence chez un autre Orgon, ou chez le même avec un autre habit. Quelle meilleure leçon peut recevoir le Tartufe qui était tout à l'heure dans la salle? Bourdaloue attaque le cœur par des points plus accessibles, il y touche des fibres moins paralysées! Il faut que celte conscience, si elle n'est pas morte, remue et frémisse à sa voix, et tout endurcie ou rassurée qu*elle est sur les jugements des hommes, s'inquiète enfin des jugements de Dieu.

Quand Mme de Sévigné parle de Bourdaloue, elle dit : Il tonne. On ne le peut lire, et encore moins sans doute pouvait-on l'entendre, sans reconnaître la beauté, la force et la justesse da cette expresision. U tonne ; il jette dans Tâme coupable l'éclair de la justice divine et le bruit terrifiant de sa colère.

Jamais Bourdaloue n'a tonné avec plus de persistance et plus de force que contre l'hypo-

crisie, qui élaîl à ses yeux presque le vice capital du temps. Il appelle quelque part le siècle de Louis le Grand un siècle d'hypocrisie; il y revient sans cesse avec des foudres plus indignées. Nul moyen donc, à moins de le supposer imbécile, de lui prêter les intérêts de ces messieursy souvent allégués dans la préface de Molière. Cependant, on le vit un jour monter en chaire avec tout son talent, toute sa réputation, toute sa vertu, pour prêcher contre le Tartufe.

Le texte du sermon est une de ces profondes paroles du Sauveur qui éclairent tout de suite l'intelligence chrétienne en y gravant le trait de la vérité. Attendiie à faJsis prophetis^ qui veniunt ad vos in] vestimentis ovium; intrinsecus autem sunt lupi rapaces. Voilà l'hypocrite, le loup rapace sous la douce laine de la brebis.

Ce texte semble engager l'orateur à parler contre ces « âmes artificieuses », qui couvrent des apparences de la dévotion, tantôt une doctrine corrompue, tantôt une conduite criminelle; mais Dieu lui inspire un autre dessein, dont il se promet plus de fruit pour la réformation des mœurs. L'hypocrisie, dit saint Augustin, est cette ivraie de l'Évangile que l'on ne peut arracher sans déraciner en même temps le bon grain ; le père de famille conseille de la laisser croître

jusqu'à la moisson, pour ne risquer point de confondre avec elle les fruits de la grâce et les semences d'une piété sincère et véritable. C'est pourquoi, au lieu d'employer son zèle à combattre l'hypocrisie, l'orateur entreprend de combattre ceux qui, « raisonnant mal sur le sujet de l'hypocrisie, ou en tirent de malignes conséquences, ou en reçoivent de funestes impressions, ou s'en forment de funestes idées au préjudice de la vraie piété. » Il veut, en un mot, autant qu'il pourra, « préserver ses auditeurs des funestes effets que produit en nous Vhypocrisie d'auirui. »

Ayant ainsi déclaré son but, l'orateur expose le plan qu'il va remplir, et il y déploie cet art admirable où personne ne l'a égalé. On y voit paraître la masse entière et les catégories nettement divisées des partisans et des victimes du Tartufe.

11 distingue trois sortes de personnes qui, sans être hypocrites ni le vouloir être, se font de l'hypocrisie d'autrui un obstacle à leur salut. « Les premiers, ce sont les mondains et les libertins du siècle qui, déclarés contre Dieu et contre son culte, se prévalent ou veulent se prévaloir de l'hypocrisie d'autrui pour autoriser leur libertinage et s'élever contre la vraie piété. Les seconds,

ce sont les chrétiens lâches, à qui l'hypocrisie d'autrui est une occasion de scandale et de trouble, jusqu'à les dégoûter et les rebuter de la vraie piété. Et les derniers ce sont les ignorants et les simples, qui, ne consultant ni leur foi ni leur raison, se laissent séduire par l'hypocrisie d'autrui et la prennent pour la vraie piété. Ainsi, les impies pensent trouver dans l'hypocrisie d'autrui la justification de leur impiété, les lâches le prétexte de leur lâcheté, les simples Texcuse de leur imprudence et de leur témérité. » Il s'agit de leur montrer à tous combien leurs raisonnements sont insoutenables et frivoles; « défaire voir au libertin combien il est mal fondé, quand pour se confirmer dans son libertinage et son désordre, il se sert de l'hypocrisie d'autrui ; au lâche, combien il est faible et coupable dans sa faiblesse quand il se trouble de l'hypocrisie d'autrui, jusqu'à s'éloigner des voies de Dieu ; à l'ignorant et au simple, combien il est inexcusable devant Dieu, lorsqu'il se laisse surprendre à l'hypocrisie d'autrui ».

Je ne suivrai pas Bourdaloue dans le parcours majestueux de son sermon ; j'espère laisser à ceux qui m'ont écouté jusqu'ici la volonté de le lire eux-mêmes et tout entier. Les. diverses parties en sont liées avec une justesse merveilleuse, et il

est quasi impossible d'y rien abréger sans omettre quelque chose d'essentiel. Je me contente d'analyser ce qui se rapporte davantage à mon sujet. Voyons en premier lieu ce qui traite du prc^t que l'impiété prétend tirer de Thypocrisie. Là est le germe de la pensée de Molière et la cause profonde des applaudissements qu'elle obtient.

L'impie est déterminé à être impie ; il se connaît pécheur, il se fait gloire de l'être, il ne veut pas changer. Cependant, un sentiment à la fois très-bizarre et très-naturel subsiste au fond de son âme. Il ne peut pas demeurer dans une froide indifférence à l'égard de la vertu qu*il abandonne : il lui ffiit l'honneur de la haïr, et il s'inflige le supplice d'en être jaloux. « Sa joie serait de se pouvoir flatter qu'il est aussi homme de bien que tous les autres, ou plutôt que tous les autres ne sont pas meilleurs que lui; et paite que l'exemple des hypocrites et des faux dévots appuie son erreur et lui donne quelque vraisemblance, il s'arrête à cette vraisemblance, au préjudice de toutes les raisons contraires, d II y a des dévots hypocrites ; l'impie conclut que tous le peuvent être, bientôt que la plupart et même communément tous le sont. Il ne s'arrête pas là : « Malgré son libertinage, il a Textravagance de se croire, dans un sens, moins coupable qu'eux.

parce qu'il est au moins de bonne foi et qu*il n'affecte point de paraître ce qu'il n'est pas.... Préjugés qui vont à effacer, autant qu'il est possible, de son esprit, toute idée de la véritable piété et à lui faire juger que tout ce qui s'appelle ainsi n'est qu'une chimère, un nom dont les hommes se font honneur, mais qui ne subsiste que dans leur imagination ; qui dans sa signification propre et rigoureuse surpasserait la nature, quelque secours qu'elle reçût de la grâce et qui par conséquent ne se trouve nulle part dans le monde. » Voilà un sentiment dont la candeur de Molière et la candeur égale de ses apologistes n'a point paru soupçonner l'influence sur les applaudissements qui ont salué Tartufe. Mais Bourdaioue se passe de leurs aveux, comme il se soucie peu de leurs protestations. En vrai moraliste, il sait lire dans les cœurs; en vrai chrétien, il ose lire tout haut. Tournons la page, il va éclairer un repli de l'âme encore plus caché.

Forcé, après tout, de convenir que toute piété n'est pas fausse, le libertin se rabat à prétendre qu'elle est du moins suspecte, et cela lui suffit. Il la rend méprisable en la rendant douteuse ; soupçonnée, elle sera impuissante contre lui. a C'est ce qu'il croit gagner en faisant de ses entretiens et de ses discours autant de satires de

rhypocrisie et de la fausse dévotion. Car comme la fausse dévotion tient en beaucoup de choses de la vraie ; comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes; comme les dehors de Tune et de Tautre sont presque en tout semblables, il est non-seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque Tune intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là, à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité prudente, exacte et bien intentionnée ; ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. »

On voit qu'ici l'orateur sacré a saisi corps à corps le poète comique. Au surplus, il ne veut pas qu'on en puisse douter.

a Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu ont entrepris de censurer l hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort, mais pour en faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété, par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite ima-

ginaire ou même si vous voulez un hypocrite réel; et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu S l'horreur du péché*, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes'. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faible-

* n faut mettre au compte de Tartufe tout ce que dit Mme Pernelle dans la première scène, qui peint la maison d'Orgon en révolte contre Tordre que la dévotion y prétend introduire. Des plaintes qui s'élèvent contre lui, il résulte que Tartufe condanme les bals, les divertissements suspects, les parures immodestes, veut éloigner les galants, faire taire les médisances et rappeler le souvenir de Dieu. Sauf l'intention et la façon, c'est ce qu'enti^eprendrait à sa place tout vrai dévot. Mme Femelle, qui ne soupçonne point le fourbe, parle avec un parfait bon sens.

Je vous dis que mon fils n*a rien fait de plus sage Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ; Que le ciel au besoin l'a céans envoyé Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé : Que pour votre salut vous le devez entendre; Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre; Ces visites, ces bals, ces conversations.

Sont du malin esprit toutes inventions.

Là, jamais on n'entend de pieuses paroles; Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles : Bien souvent le prochain en a sa bonne part.

Et l'on y sait médire et du tiers et du quart.

Ces principes, si habilement tournés en ridicule, sont cepeiw dant ceux de la Foi qui nous dit : N'aimez point le monde.... Malheur au monde à cause de ses scandales.

' ....Couvrez ce sein que je ne saurais voir,

' Laurent, serrez ma haire avec ma discipline. ....Je vais aux prisonniers, Des auménes que j'ai partager les deniers.

ment soutenues* au même temps qu'ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante*; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être^^ pendant

* C'est Orgon qui parle de Tartufe :

Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien, De toutes amitiés il détache mon âme ; Et je verrais mourir enfants et mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela.

Molière qui, dans sa préface, a bien le front de vouloir s'autoriser de l'exemple de Corneille, parce que ce grand poëte a mis aussi la dévotion sur la scène, s'est sans doute souvenu des stances de Polyeucte :

Monde, pour moi tu n'es plus rien ;

Je porte en un cœur tout chrétien

Une flamme toute divine,

Et je ne regarde Pauline

Que comme un obstacle à mon bien.

 Polyeucte comme à Orgon, Cléante aurait sujet de répondre :

Les sentiments humains, mon frère, que voilà I

Humains ou non, la parodie de Molière n'empêche pas qu'ils soient chrétiens et fondés sur la parole de Jésus-Christ : Qui non odit patrem.,,,

^ Voy. plus haut, le discours de Mme Femelle, et toute la première scène, y compris le couplet de Dorine contre Laurent.

Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains Un mouchoir qu'il trouva dans une fleur des saints.

• Il s'impute à péché la moindre bagatelle ; "^ Un rien presque suffit pour le scandaliser; Jusque-là qu'il se vint, l'autre jour, accuser

qu'il se portait d*aiileurs aux crimes les plus énormes^; le montrant sous un visage de pénitent qui ne servait qu'à couvrir ses infamies * ; lui donnant selon leur caprice un caractère de piélé la plus austère ce semble, et la plus exemplaire, mais dans le fond la plus mercenaire et la plus lâche. — Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en

D'avoir pris une puce en faisant sa prière Et de l'avoir tuée avec trop de colère.

Assurément la chose est plaisante. Cependant, sans qu'il y ait là matière à beaucoup de larmes et sans Touloir en faire une confession publique, un cœur chrétien regrettera devant Dieu d'avoir cédé à un mouvement de colère, même contre une puce, n doit se vaincre et posséder jusque dans ces occasions-là; et saint François de Borgia, qui souvent se confessait plusieurs fois le même jour, ne devait pas s'accuser de péchés beaucoup plus graves.

< .... les gens eomme nous brûlent d'un feu discret Avec qui pour toujours on est sûr du secret. Le soin que nous prenons de notre renommée Répond de toute chose à la personne aimée; Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur. De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.

* Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas :

Et si je me résous à recevoir du père Cette donation qu'il a voulu me faire, Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains; Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, En fassent dans le monde un criminel usage.

Et ne s'en serrent pas, ainsi que j'ai dessein, Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.

faveur de la vertu, tandis que le vice et le libertinage triomphent. »

Bourdaloue est vaincu, je le sais bien; à mesure que j'avance dans ce travail, je le sens davantage, Bourdaloue est vaincu, Bossuet est vaincu, et la religion est vaincue avec eux ; mais elle est vaincue comme elle peut Têltre, par le mensonge audacieux, persévérant, effronté. Il n'y a point d'éloquence, point de génie, point de raison qui puissent convaincre l'hypocrisie de Timpiété et la brutalité de l'ignorance. L'impie ayant intérêt à persuader que toute piété est fausse, quelle logique et quelle évidence lui feront avouer jamais que la dévotion n'est pas la marque de la stupidité ou le déguisement de la perversité, que tout dévot n'est pas ou Orgon, ou Tartufe? Plus sa conscience le criera, plus sa bouche le niera ; loin de condamner Molière, il l'admirera d'autant plus que sa diffamation paraîtra plus hardie. Veut-on savoir ce que les apologistes de Molière ont répondu à Bourdaloue ? Us ont dit que Bourdaloue n'avait pas lu le Tartufe.

Bret, ce commentateur dont j'ai déjà parlé, et qui contient tous les autres, s'attaque au passage que je viens de citer. Il prend soin d'abord d'en élaguer, sans rien dire, les traits les plus marquants ; puis, avec un air de componction fort

ajusté à sa bêtise : « On serait tenté, poursuit-il, de croire que le P. Bourdaloue ne connaissait pas l'ouvrage contre lequel il s^élevoit dans la chaire de vérité, puisqull dit qu'on donne à un hypocrite imaginaire le visage d'un pônilent, tandis que Molière le peint avec l'oreille rouge et le teint bien fleuri' (ce que l'acteur a soin de réparer en se rapprochant autant que possible de l'habit ecclésiastique). On le voit: évidemment ^ l'éloquent Bourdaloue, occupé des saints travaux d'un ministère dans lequel il eut souvent l'éloquence de Démosthène, s'en était rapporté sur la comédie de Molière aux cris, et aux déclamations d'une cabale qui l'avait rempli de son zèle amer, et qui faisait servir ses talents supérieurs à protéger et à défendre une charlatanerie qu'il n'avait pas*. »

De pareilles ressources de discussion per- Hiettent de ne craindre aucun adversaire* Employées dans toute autre cause, elles seraient universellement honnies ; contre la religion, il n'y a point de mensonge qui ne paraisse légitime, ni de platitude qui puisse manquer le

* Bret, qui écrivait cela vers la fin du règne de Louis XY (l'approbation, signée de Saurin, est de 1773), était en même temps auteur de comédies et censeur des livres. Cette dernière qualité explique la retenue cafarde de ses insinuations contre Bourdaloue, qu'il n'ose pas accuser ouvertement d'hypocrisie.

succès. Bourdaloue savait qu'il n'arracherait pas aux ennemis de la dévotion, le poignard que Molière leur a forgé. 11 en a indiqué la raison et il va la développer. C'est que, non-seulement les « libertins » profitent de l'hypocrisie d'aulrui pour se prétendre meilleurs que les fidèles, mais encore, elle leur fournit, contre ceux-ci, un inépuisable sujet de honte qui finit par les vaincre, et qui crée dans le monde une espèce de Tartufes à rebours et d'hypocrites à contre-sens, les faux impies ; espèce assez peu rare, et qui pourrait exciter la verve comique, si l'esprit chrétien daignait se livrer à de pareils jeux, ou si un poète incrédule osait se les permettre, au mépris de la presse, du parterre et de ses propres sentiments.

La tentation qui résulte de l'hypocrisie d'autrui, a trois effets également pernicieux dans les chrétiens faibles : crainte servile de passer dans le monde pour hypocrites et pour faux dévots ; dégoût de la piété, et, par suite, abattement de cœur qui va souvent jusqu'à leur faire abandonner le parti de Dieu, plutôt que de s'engager à soutenir la persécution, c'est-à-dire à essuyer la raillerie, qu'ils se persuadent que ce reproche odieux, ou même que ce simple soupçon d'hypocrisie leur attirerait.

a Ils craignent de passer pour hypocrites, et cette crainte les arrête. Voilà ce que nous voyons tous les jours, nous ministres de Jésus-Chrisl, secrets confidents des âmes : voilà ce qui fait perdre à nos exhortations toute leur vertu, et ce qui rend notre ministère inutile auprès de tant de chrétiens lâches. Us ont du penchant pour la piété; ils connaissent là-dessus leurs obligations, et ils seraient très-disposés à y satisfaire. Nous tâchons à les y porter, nous leur en repré sentons l'importance et la nécessité. Ils nous écoulent, ils goûtent tout ce que nous leur disons, ils en paraissent édifiés, et il semble qu'ils soient déterminés à le mettre en pratique. Mais, dès qu'il faut faire le premier pas, une malheureuse réflexion survient, et c'est assez pour les retenir. Que pensera-t-on de moi et à quels raisonnements vais-je m'exposer? Croira-ton que c'est la piété qui me fait agir? On se figurera que j'ai mes vues, et que je tends à mes fins : on empoisonnera mes plus saintes actions : on donnera à mes plus droites intentions un mauvais tour, et l'on en rira. Ainsi on demeure dans un état de vie d'où l'on souhaiterait de sortir, et pour éviter une hypocrisie, du moins pour en éviter la réputation et le nom, on tombe, pour ainsi dire, dans une autre. Car si c'est une hypo-

JUGEMEKT DE BOURDALOUE. 201

crisie d'avoir les dehors de la piété, sans en avoir le fond, n'en est-ce pas une d'avoir dans le cœur l'estime de la piété, et d'affecter des dehors tout opposés ; de condamner en apparence ce qu'intérieurement on approuve, et d'approuver ce qu'intérieurement on condamne; de se déclarer pour le monde, et d'en suivre les voies corrompues, lorsqu'on en connaît la corruption, qu'on en a même une secrète horreur, et qu'on gémit de s'y voir engagé ; de s'éloigner de Dieu et de quitter ses voies, lorsqu'on juge que ce sont les plus droites et les plus sûres, et qu'une heureuse inclination, soutenue par la grâce, nous y attire; en un mot, de se montrer tout autre qu'on est en effet? Voilà où en sont réduits une multitude infinie de chrétiens ; voilà l'esclavage où leur lâcheté les tient asservis....

« Ce n'est pas tout. De cette crainte, dont les serviteurs mêmes de Dieu ne sont pas exempts, suit le dégoût de la piété, et la raison en est évidente. Car, comme a remarqué saint Chrysostome, n'y ayant rien dans le monde de plus méprisable, ni de plus méprisé que l'hypocrisie ; et un certain amour-propre qui subsiste en nous jusque dans les plus saints états, se trouvant blessé du seul soupçon de ce vice, nous devons aisément et naturellement nous dégoûter de ce

qui nous expose à ce soupçon. Or, à moins d'une grâce forte qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, et qui guérisse sur ce point notre faiblesse, nous nous imaginons, et nous croyons même en avoir l'expérience, que c'est là le sort de la piété, et qu'il est presque impossible de l'embrasser et de la pratiquer, sans avoir tous les jours cette peine à soutenir, c'est-à-dire sans être, sinon condamné, au moins soupçonné d'hypocrisie. Et parce qu'un tel soupçon est en lui-même très-humiliant, et que la délicatesse de notre orgueil ne le peut souffrir, de là vient qu'ébranlés, ou, si vous voulez, que, fatigués de cette tentation, nous perdons peu à peu la joie intérieure, qui est un des plus beaux fruits de la piété ; que nous nous rebutons de ses pratiques ; que nous devenons tièdes, languissants, pusillanimes sur tout ce qui regarde le culte de Dieu ; que nous n'accomplissons plus les obligations du christianisme qu'avec cet esprit de chagrin, qui, selon saint Paul, en corrompt toute la perfection et fout le mérite.

« Mais si la persécution du monde se joint à cela : je veux dire, si ce dégoût de la piété vient encore à être excité par les paroles piquantes et par les insultes, on succombe enfin, on se relâche, ou se dément. Celte persécution de la piété.

SOUS le nom d'hypocrisie, se présentant à l'esprit, on s'en fait un monstre et un ennemi terrible. En se consultant soi-même, on n'y croit pas pouvoir résisfer, on désespère de ses forces, on se défie même de .celles de la grâce, on quitte entièrement le parti de Dieu; et plutôt que d'être traité d'hypocrite, on devient impie et libertin. »

On sait maintenant quelle est Fœuvre, on sait quel fruit l'impiété en retire, on connaît par conséquent la principale cause de sa longue et inébranlable puissance. En même temps, il est aisé de comprendre pourquoi le moraliste comique a vu dès l'origine et verra toujours s'élever contre lui d'autres et de plus fermes ennemis que les fourbes que l'on prétend qu'il a démasqués. L'Académie française peut bien regretter que le nom de Molière manque à la gloire de ses fastes, où elle a inscrit le nom de Parny ; Bossuel et Bourdaloue protestent et se retirent du parterre qui canonise Scapin.

L*art, sans doute moins blessé dans le chefd'œuvre de Molière, subit cependant quelque at- . teinte des coups que la morale y reçoit. Le parti pris de concentrer toute la lumière sur Tartufe, premièrement, fausse celte lumière spéciale, et

secondement, tout autour de la figure uniquement éclairée, fausse la vie. Celte critique s'applique à tous les grands ouvrages du poète. Il sacrifie les honnjêtes gens et les réduit à une imbécillité ou à une inactivité loquace qui, Dieu merci, n'est pas la vraie nature. Rousseau en a fait la remarque : « Les honnêles gens de Molière ne sont que des gens qui parlent ; les vicieux sont des gens qui agissent et que les plus brillants succès favorisent le plus souvent. » Nulle part la faute signalée par Rousseau n'est plus grave que dans le Tartufe^ où elle a été commise à dessein. Cléante n'a que d'inutiles discours et ne s'occupe que du spectateur ; Damis est un fat insignifiant ; Marianne une pensionnaire, fort médiocrement éprise de son Yalère, quoiqu'elle parle de mourir si on lui donne un autre époux ; les secrets et les flammes d'un cœur de jeune fille vertueuse sont au nombre des choses que Molière n'a point connues ; Donne est une commère aussi invraisemblable qu'impertinente; Orgon un achevé sot; Elmire, une indolente bourgeoise, qui attend un homme de cour. Tous, au fond, niais ou nuls. Tartufe seul combine, agit, attaque, se défend. Malgré sa grossièreté et la haine qu'il inspire aux autres personnages, il les jouerait tous : il emporterait

la cassette et la maison, sans Tarrivée inattendue de cet exempt que l'auteur a concédé de mauvaise grâce aux préjugés de la morale, pour que le ciel ne parût point joué comme les hommes, — ou peut-être tout simplement pour relever la sagesse et la clémence du roi. Si le spectateur n'est pas un saint, ni même un sage, capable de distinguer la fausse dévotion de la vraie, comment saura-t-il se défendre ou d'une aversion systématique pour tous les dévots, même pour ceux que Molière estime, ou d'une crainte lâche de paraître dévot, ou enfin d'une secrète admiration pour cet habile homme qui, seul contre toute une famille conjurée, parvient à la dépouiller en un tour de main, et va s'enrichir sans prendre d*autre peine que de faire un bon somme après ses quatre repas ? Je cherche un refuge pour l'âme du speclateur contre l'un ou l'autre de ces trois périls, et je défie qu'on le découvre dans la pièce. Ou le spectateur se trompera, ou il s'avilira, ou il se corrompra; voilà son partage dans ce grand bénéfice de la morale publique. Il se trompera en confondant désormais la sincérité avec la fourberie et en méprisant la bonne monnaie à l'égal de la fausse ; il s'avilira en s'interdisant, par respect humain, de montrer des sentiments de piété qui sont dans

son cœur; il se corrompra si l'exemple de Tartufe lui persuade qu'après tout la fourbe et la piété feinte sont des moyens de s'enrichir aisément.

Bourdaloue va nous offrir la pleine et salutaire leçon et nous apporter le secours que Molière ne pouvait nous donner à moins de renverser tout le plan de son ouvrage. Nous apprendrons de l'orateur sacré ce que sont les dévots de cceur^ et nous verrons quelle caricature Molière en a tracée dans le Misanthrope.

Molière et Bourdaloue disent également : Les dévots de cœur sont aisés à connaître; mais l'orateur sacré les montre, tandis que le poète comique se borne à les alléguer. L'un a voulu compléter sa leçon, l'autre ne s'est soucié que d*enfieller sa satire,

Bourdaloue ne se contente pas d'opposer les vrais chrétiens aux fourbes qui s'efforcent de les contrefaire; il s'attache plus encore à les présenter au bel esprit et à l'incrédule qui leur adressent un salut hypocrite et se hâtent de passer, ne voulant voir que le masque sur lequel ils espèrent flétrir ces importunes vertus. Mais ils n'auront pas congé de s'éloigner si vite.

Bourdaloue les arrête. — L'hypocrite, leur dit-il, est déjà condamné par la loi qu'il prétend suivre; quant à vous qui profitez de cette hypocrisie que vous connaissez bien, pour diffamer la vraie piété et vous engager plus avant dans les pratiques du vice, cette vertu que vous connaissez aussi s'élèvera contre vous, et vous jugera.

Les serrant de plus près, il les convainc de fraude contre leur propre conscience, tout comme ces hypocrites dont ils font tant d'éclat. « Est-ce qu'ils ne voient pas partout des hommes tels que la religion les demande, des femmes, des vierges dont la dévotion ardente, charitable, humble, désintéressée a tous les caractères de la sainteté évangélique? Est-ce que ces vrais chrétiens ne se rencontrent pas dans tous les états et jusqu'à la cour? Ils seront devant Dieu la condamnation du libertin qui affecte de les méconnaître, qui ferme volontairement les yeux à ces lumières, qui tâche à les éteindre, qui veut au moins les obscurcir, et dans quel but? Afin de se dérober à lui-même la connaissance de son iniquité. x>

Voilà le voile arraché. L'incrédule, ou comme la langue disait alors avec une logique profonde, le libertin ne veut pas comprendre pour n'être pas contraint de se rendre ; noluit intelligere ut

bene ageret. Il est menteur envers lui-mérae, et il est insensé, parce qu'il n'échappera pas au jugement de Dieu. C'est Dieu surtout qui est le « prince ennemi de la fraude » ; c'est Lui qui tient en main tous les dénoûments et qui, l'heure venue, envoie l'inexorable appariteur que rien ne détourne. Enveloppe-toi d'une feinte ignorance, tu ne pourras tromper le Juge, et tu n'es qu'un menteur! « S'il était de meilleure foi, le libertin rendrait grâce à Dieu et justice à la vertu; il s'humilierait, il se confondrait, et peu à peu cette confusion salutaire le convertirait. Mais, comme il ne veut ni se confondre et s'humilier, ni changer et se convertir, il conteste ce qu'il y a de plus évident ; il l'interprète non selon la vérité ni selon les apparences, mais selon son gré et son intérêt. Il tient seul contre le jugement public; où personne ne forme le moindre douté, il imagine des raisons de soupçonner. Cependant c'est en vain. Ce qui reste de piété dans le monde ne porte pas moins témoignage contre son péché, et de ne vouloir pas céder à la force de ce témoignage, bien loin de l'excuser, c'est ce qui redouble son crime. — Que sais-je, dit- il, ce qui se passe dans l'âme, et si riiitérieur répond à ces beaux dehors qui frappent les yeux? Et moi je lui dis : Pourquoi

210 MOLIÈRE ET BOURDALODE.

de deux partis prendre le moins favorable; et sur un vague soupçon pourquoi vouloir que ces dehors trompent toujours parce qu'ils trompent quelques fois? — Ces exemples, ajoute-t-il, de vertus véritables et incontestables sont bien rares. — Quoique rares, ce seront toujours des titres convaincants pour justifier l'arrêt que Dieu prononcera contre vous : car il est en votre pouvoir de les imiter.

Ayant fermé toute issue à ceux qui se trompent, Bourdaloue s'adresse à ceux qui se laissent intimider. Comment feront-ils pour échapper à ces railleries du monde qui veulent les faire rougir d'être chrétiens? — Qu'ils ne se soucient pas de la raillerie, qu'ils la bravent, qu'ils la dominent, qu'ils soient chrétiens! Qu'ils montent au rang d'élite de ces « dévots de cœur * contre lesquels le monde n'a point d'armes ou n'en a que d'impuissantes! C'est un tableau de grandeur morale que Ton chercherait en vain dans tout Molière : « Soyons humbles, renonçons à nous-mêmes, marchons simplement et de bonne foi, et le monde, tout injuste qu'il est, nous fera justice. Tenons-nous où Dieu nous a mis, par un saint attachement à ses ordres, et on ne nous confondra pas avec ceux qui falsifient son culte. Faisons luire, suivant la règle

de l'Évangile, cette lumière de notre foi par nos œuvres; et les hommes, glorifiant Dieu en nous, seront les premiers à nous rendre témoignage. » Jusqu'ici c'est, avec un accent plus ferme et plus pratique» ce que dit Cléante :

Efforçons-nous de \ivre avec toute innocence.

.... Faisons toujours ce que le ciel prescrit.

Et d*aucun autre soin ne nous troublons Tesprît.

Seulement, c'est Orgon, c'est Mme Femelle qui mettent la maxime en action, et le spectateur emporte la terreur de' passer pour hypocrite. Bourdaloue va droit.au spectre. De cette iniquité même qui ne manquera pas de crier à Phypocrisie, il tire la raison qui oblige indispensablement le chrétien de montrer sa foi :

4a —A vous de détruire ces soupçons, de réfuter ces Jugements , de montrer par votre vie que, quoi qu'en pense le monde, Dieu ne manque pas encore de vrais serviteurs. A vous d'en être une preuve, d'en convaincre le libertinage, vous, qui connaissez Dieu, et qui par Texpérience des dons de sa grâce savez combien il est honorable et avantageux d'être à lui. » Il presse, il n'admet pas d'excuse : « Quand même il s'agirait d'être persécuté, devriez-vous renoncer au parti de Dieu? Ces persécutions auraient-elles quelque chose de honteux pour vous? En pour-

riez-vous désirer de plus glorieuses? La seule considération de les endurer pour une si digne cause ne devrait-elle pas vous remplir non-seulement de force, mais de joie? Si quelqu'un rougit de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon père. Cette déclaration du Sauveur ne suffît-elle pas pour détruire dans votre esprit le scandale de votre faiblesse ; et si vous y succombiez, que pourriez-vous répondre à Jésus- Christ, je ne dis pas dans le jugement exact et rigoureux que vous aurez un jour à subir, mais dès à présent, et dans le secret de votre conscience? Serez-vous bien reçus ou bien recevables à dire que vous n'avez pu consentir que Ton vous traitât d'hypocrites, et que cela seul vous a empêchés de rien entreprendre ni de rien exécuter pour Dieu? »

Orgon, s'apercevant qu'il a été trompé, tombe dans une imbécile fureur, et déclare la guerre « à tous les gens de bien. » C*esl le cri de la nature, la vraie moralité de la pièce, et il est aisé de prévoir quel empire aura sur lui le conseil du sage Cléante, qui l'engage à pécher plutôt encore de l'autre côté, c'est-à-dire à consentir plutôt d'être dupe une seconde fois. Dupe, il le sera certainement, non plus peut-être de Tartufe, mais de Dorante ou de quelque mousque-

taire. Un jour, revenant d'un autre voyage, il apprendra de Cléante qu'Elmire est partie emportant ses bijoux. Sa femme prise, il verra filer sa cassette, et s'il lui reste quelque chose, Damis le mangera. Pour se distraire, il pourra philosopher avec Cléante; il pourra prendre le divertissement du théâtre, où Molière lui montrera le côté comique de ses malheurs, en attendant qu'un hospice s'ouvre à sa caducité. Ne trouve-t-on pas que Bourdaloue lui propose des pensées plus dignes d'un homme et d'un chrétien? On répondra que ce sont là les conseils de la chaire et non ceux du théâtre. Je Tavoue; mais qu'on me dise alors ce que devient cette haute et tant préconisée morale du théâtre et de Molière. Quoi! une morale qui n'enseigne pas môme à n'être ni dupe ni fripon, qui trompe celui qu'elle prêche lorsqu'elle ne le corrompt pas, qui le trompe sur les plus grands intérêts de sa vie et de son âme, et qui, après l'avoir trompé, ne voit dans son malheur qu'un juste effet de sa sottise dont elle s'amuse? De grâce, laissez donc là cette hypocrisie ; ne nous parlez plus de vertu, ni de morale, ni de combat contre les vices. Dites-nous simplement que le théâtre excite, caresse et sert vos passions; qu'il est tout à la fois une forte amorce à vos voluptés et une

2f4 MOLIÈRE ET BOURDALOUE.

de VOS plus puissantes machines contre les règles gênantes de l'Évangile; que vous le trouvez bon ainsi, que vous le voulez ainsi; que même sans lui demander expressément de détruire la religion, il suffit qu'il vous amuse et que vous prenez peu de souci du reste : alors on vous comprendra, et ce cynisme nous paraîtrait encore préférable à l'insupportable hypocrisie de vouloir nous faire saluer l'instrument du vice comme un auxiliaire de la vertu. En 1793 les révolutionnaires installèrent dans un lieu public une figure monumentale de saint Vincent de Paul, avec cette inscription : Vincent de Paul, célèbre philanthrope français. Je ne sais si Tinscription de 1793 était aussi révoltante et, pour dire le mot, aussi bête que la légende dont nos beaux esprits s'efforcent d'illustrer la statue de l'auteur du Tartufe, allié des Béjart : grand homme de bien I

Homme de bien n'est pas un titre qui se concède à si bon marché, et Molière n'y aurait pas voulu mettre le prix. Interrogeonsle là -dessus directement et faisons -lui la partie belle. Je laisse de côlé sa misérable vie; j'oublie ses cohabitantes, les Madelaine et les Grosinde Béjart; j'oublie pareillement les Dorante, les Dorine, les Scapin, les Crispin, les

Sganarelle et les Mascarille, célèbres enfants de sa belle humeur, qui tous ensemble enseignent à peu près tout ce que l'on peut donner d'accrocs à tout ce que le monde connaît de de- \oirs ; j'oublie encore ses rapports de poète et de citoyen avec Louis XIV, je prends cela pour innocent, ou je croîs qu'il n'a point calculé la portée de ses coups : je vais le chercher à son plus bel endroit, dans sa splendeur de moraliste, dans ce rôle de Cléanle où l'on nous dit qu'il a peint en même temps l'homme de bien et luimême. Et encore je ne lui demande pas de me représenter exactement sa peinture : je sais qu'il n'est qu'un pauvre histrion mal apparenté, un homme que son mauvais destin oblige au \ilain métier de divertir les gens. Je ne veux de lui qu'une chose et je le tiens quitte du reste : sachons seulement quelle idée il se fait d'un homme de bien; voyons si cette idée est juste, franche, élevée, correspondante au modèle que d'autres qui ont droit et qualité pour cela sans contestation possible, nous en ont tracé.

Le véritable homme de bien, Molière l'avoue, c'est le vrai dévot, le « dévot de cœur » :

Je ne vois nul genre de héros Qui soit plus à priser que les parfaits dévots ; Aucune chose au monde et plus nohle et plus belle.

Voilà une déclaration qu'on ne saurait désirer plus nette. Écoutons la suite. Où sont les vrais dévots?

Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux Qui peuyenf nous servir d'exemple glorieux.

Regardez Ariston, regardez Périandre..^

Très-bien; c'est juste le langage de Bourdaloue. Mais enfin ces vrais dévots, que font-ils? quelle est leur manière de vivre?

Ah! ce qu'ils font? Premièrement» ils ne gênent pas l'art dramatique et ils veulent bien que M. de Molière joue les dévots, les médecins et les maris! Comment ils vivent? Ils vivent cachés, ils se dérobent, ou ils ferment les yeux !

....Leur dévotion est humaine, est trai table : Us ne censurent point toutes nos actions, Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections; Et, laissant la fierté des paroles aux autres, C*est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres. L'apparence du mal a chez eux peu d'appui.

Et leur àme est portée à juger bien d'autrui. Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre; On les voit, pour tout soin, se mêler de bien vivre. Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement, Us attachent leur haine au péché seulement, Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même. Voilà mes gens, voilà comme il faut en user, Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer.

lie bon apôtre ! Nous les connaissons ses gens.

Ce sont les chrétiens que tous les ennemis de l'Église supportent, qui laissent tout dire conlre la loi de Dieu, tout faire contre la foi des peuples. On ne les voit pas surtout se dresser contre les gens d'esprit qui s'amusent à la satire. Parce que Dieu est en effet assez fort pour se protéger tout seul, et de peur de le défendre plus qu'il ne veut lui-même, ce qui attire parfois de dures affaires, ils s'appliquent surtout à ne le défendre jamais. L'ennemi bien armé peut se donner carrière, ces fidèles ne lui feront point d'obstacle, et même, par charité pure, pour le convertir un jour, qui en doute? ils accepteront, ils achèteront son alliance; ils l'appuieront conlre le zèle indiscret qui lui cherche querelle. Nous les connaissons très-bien ; notre siècle en expose à nos yeux une troupe considérable. Ce sont ceux que Bossuet, après TertuUien, qualifie de chrétiens en l'air, fidèles si l'on veut, Plerosque in ventum ety si placuerit, Christianos. Bourdaloue les accuse de lâcheté, l'Écriture les appelle des chiens muetSj lorsqu'ils sont prêtres, car il y a aussi des prêtres parmi eux. Muets, il faut l'entendre; muets contre l'incrédulité, contre l'impiété, contre l'erreur, non pas toujours muels conlre l'ardeur qui ne peut soutenir l'insolence du vice et qui se lève enfin pour prendre la cause

; de Dieu. Ah ! nos gens de bien qui « n'attachent ' leur haine qu'au péché seulement, » savent alors montrer qu'ils peuvent haïr quelque autre chose que le péché! On les voit se départir à Tégard des chrétiens, de la mansuétude invincible qu'ils ont pour les pécheurs. Us sortent de leur léthargie, ils se remuent, ils courent, ils écrivent, ils conjurent; ils se montrent en pleurs, en épouvante, en oraison, surtout en colère. Qu'y a-t-il? Un grand péril de l'Église qu'ils viennent de découvrir à l'instant : on veut perdre la religion, on la perd, elle est perdue s'ils ne se hâtent. Quoi donc? une hérésie qui se déclare? de nouveaux ennemis qui viennent attaquer les dogmes, insulter les croyances, diffamer le clergé? Non, pis que tout cela ! des importuns, des imprudents plus zélés qu'il ne convient aux dévots poliliques, des turbulents qui exaspèrent ces pauvres impies, des indiscrets qui*publient que Dieu fait encore des miracles, des Vandales qui se targuent de peu d'estime pour le génie païen, des exagérés qui soutiennent en face au siècle que l'Église ne s'est jamais trompée.... doux Jésus, faites qu'ils deviennent hérétiques ! Et l'analhème, obstinément muet devant les J plus criantes impiétés, jaillissant enfin de ces > lèvres douces, va frapper les chrétiens qui se

sont révoltés contre les blasphémateurs. Molière applaudit ces alliés inattendus : Voilà mes gens, voilà comme U faut en user. Il les a bien connus.

Egurdaloue aussi les connaît. Il ne se trompe point à leurs misérables sentiments colorés des beaux noms de prudence, de douceur et de charité. A ces prudents et à ces sages qui se mêlent pour tout soin de bien vivre, c'est-à-dire qui veillent à ne point payer de leur personne contre les ennemis de Dieu, il adresse son sermon sur le zèle pour la défense des intérêts de Dieu ; et si dans cette longue suite de chefs-d'œuvre il y en a un plus pressant et plus invincible que les autres, c'est peut-être celui-là.

Us sont pieux, ils sont purs, ils s'estiment doux; ils ont seulement oublié que tous les hommes, quelle que soit leur condition, doivent à Jésus-Christ, à sa loi, à son Église, un témoignage public de leur amour et de leur servitude. Bourdalouejeur demande compte de l'indifférence criminelle où ils sont à cet égard, et ramène à deux principes honteux leur sagesse , qu'il appelle une ce sagesse réprouvée ». Elle a pour source, dit-il, laveuglement de l'esprit et la faiblesse du cœur, d'où naissent parmi les chrétiens deux caractères également contraires à l'esprit du christianisme. On voit des politiques

qui se font une prudence d'être froids sur tout ce qui concerne le service et les intérêts de Dieu, se flattant d'agir en cela avec une circonspection nécessaire, et confondant ce défaut de zèle^avec l'esprit de modération , on voit, à côté de ces présonàplueux, des timides, qui, convenant de l'obligation où nous sommes tous d'avoir du zèle, ne se trouvent pas assez de force pour le montrer. Ils approuvent le zèle dans autrui, mais eux-mêmes cèdent à la crainte et au respect humain. Or, selon Bourdaloue, de ces deux caractères le premier est une prudence trompeuse, le second une lâcheté indigne.

Prudence ou lâcheté, Molière s'en accommode et s'écrie encore : Voilà mes gens ! Ils ne censurent pas toutes nos actions. Bourdaloue reprend : « — Se faire une prudence aux dépens de Dieu, à la honte de la religion et à l'avantage de l'impiété; c'est-à-dire une prudence dont Dieu se tient déshonoré, que le monde même n'approuve pas, dont les faibles se scandalisent et dont les impies se prévalent, c'est ce que la politique du siècle a de tout temps inspiré aux mondains, et ce que l'esprit de Dieu contredira toujours. Il est de la grandeur de Dieu d'être servi par des hommes qui fassent gloire d'être à lui, et il n'y a pas de prudence qui puisse affaiblir la force

de ce devoir. C'est là le premier principe sur quoi roule la prudence même et à quoi toute celte vertu doit se rapporter. Les intérêts de Dieu, c'est-à-dire ce qui touche son culte, la religion, sa loi, son honneur, sa gloire ne peuvent jamais être balancés par nul autre intérêt. Ces mêmes intérêts de Dieu sont tellement entre nos mains que nous en devons être les garants, et qu'autant de fois qu'ils souffrent quelque altération, Dieu a le droit de s'en prendre à nous, puisque le dommage qu'ils souffrent n'est que l'effet et une suite de notre infidélité. Or, c'est ce qui arrive lorsque par une fausse politique nous négligeons de les maintenir, nous faisant des prétextes pour nous taire quand il faudrait parler, pour dissimuler quand il faudrait agir, pour tolérer et pour conniver quand il faudrait reprendre et punir. »

Il faut reconnaître que ces obligations s'éloignent fort de ridéal proposé par Molière sous les traits du vertueux Cléante. B'ourdaloue dit pourtant que la faiblesse qui craint de les remplir ou que la politique qui ne craint pas de s'en dispenser est essentiellement contraire à V esprit de Jésus-Christ^ et par conséquent digne de la damnation éternelle. Il s'appuie pour le prouver, sur la parole de Dieu même: Qui non est mecum

contra me est. « Parole de malédiction pour ces esprits d'accommodement, qui, sans jamais choquer le monde, croient avoir le secret de contenter Dieu. Que répondront-ils à Jésus-Christ, quand il leur dira que l'un et l'autre ensemble était impossible, et qu'ils en devaient être convaincus par cet oracle sorti de sa bouche ? Prétendront-ils ravoir mieux entendu que lui, avoir eu pour ses intérêts un zèle plus discret que lui? Non, disait David , il ne faut point que je m'érige en sage et en politique, et malheur à moi si je le suis aux dépens de Dieu ! Les blasphèmes que Ton profère contre son nom, les profanations de son sanctuaire, les transgressions de sa loi, les insultes, les scandales, les dérèglements de son peuple, tout cela fait sur mon cœur une impression à laquelle je ne puis résister. Quoi qu'en dise le monde, il faut que je m'explique et que je parle ; et si ma raison s'y oppose, je la renonce comme une raison corrompue. Voilà l'exemple et le modèle que l'Écriture nous met devant les yeux. »

Déjà, on le voit, le chrétien de Bourdaloue commence à ne plus ressembler du tout au dévot de cœur de Molière. Le contraste va devenir plus éclatant.

a Ce n'est pas seulement un roi comme David,

LES DÉVOTS DE CŒl'H. '223

poursuit l'orateur sacré, qui doit parler de la sorte, mais un seigneur dans ses terres, mais un magistrat dans son ressort, mais un supérieur dans sa société, un particulier dans sa famille, chacun sans exception dans son état. » Énumération, pour le dire en passant, qui n'exclut pas l'écrivain même laïque, soit qu'il publie des livres, soit qull écrive un journal. Tous les hommes enfin doivent la guerre à l'impiété.

« Tous les emportements d'un fils débauché doivent toucher le cœur d'un père, tous les désordres d'un domestique vicieux doivent toucher celui d'un maître. » A plus forte raison toutes les licences d'un esprit incrédule, d'une plume licencieuse, d'un pinceau libertin, doivent enflammer la charité du chrétien qui sait et qui croit que ce mauvais esprit, que cette plume obscène, que cet art impudique, tendent aux âmes chrétiennes des pièges où elles se perdront, et frustreront le Rédempteur du prix de son sang.

Il faut donc combattre ; il le faut même pour éviter le scandale ; car les prudents et les sages qui souffrent en leur présence le scandale sans émotion passent aisément pour indifférents, et cette indifférence est communément prise et' interprétée comme une altération secrète des

intérêts de Dieu. Parlez tant que vous voudrez de dévotion « humaine et traitable, » de bonnes aciions silencieuses pour corriger les actions vicieuses d'autrui; criez sur tous les tons que c est ainsi qu'il en faut user: «En user ainsi, répond Bourdaloue, c'est donner aux ennemis de Dieu, à l'impiété, au vice, tout l'avantage qu'ils demandent et les mettre en possession de cet empire qu'ils tâchent par toutes sortes de moyens à usurper. Saint Augustin observe que le libertinage ne demande pas précisément d'être applaudi, d'être soutenu et appuyé: il se contente qu'on le tolère, et c'est assez pour lui de n'être point traversé et inquiété. Quand donc vous le laissez en paix, vous lui accordez tout ce qu'il prétend. Avec cela et sans autre secours il est toujours parvenu à ses fins. Voilà ce qui a multiplié les schismes et les hérésies. On se faisait d'abord un point de sagesse de les négliger, et puis on se trouvait trop faible pour les retrancher. La politique des uns rendait le zèle des autres impuissant et inutile. Et pour remonter jusques à la source, l'indifférence d'un homme qui n'avait pas fait son devoir était la cause originaire d'un vaste incendie. De là l'obligation spéciale et redoutable de ceux qui se trouvent élevés en dignité, de ceux qui par leurs talents ou leurs

Li:S DÉVOTS DE CŒUR. 225

emplois se sont acquis plus d'autorité, de ceux à qui Dieu semble avoir donné plus de lumière et de capacité ; delà, dis-je, cette obligation plus étroite qu'ils ont d'attaquer avec plus de force les scandales du siècle, et de leur couper court. »

Bourdaloue ne craint pas sur ce chapitre d'appuyer trop. Il sait à quel ennemi subtil et fuyant il s'attaque.

« Vous me direz qu'un zèle vif et ardent, tel que je tâche de vous l'inspirer, bien loin de guérir le mal, ne servira souvent qu'à l'irriter. Quand cela serait^ chrétien^ et que vous verriez que cela dût être, votre 'indifférence pour Dieu n'en serait pas moins criminelle , et en mille rencontres le zèle ne vous obligerait pas moins à vous déclarer. Quoique le mal s'aigrit et s'irritât, vous auriez fait votre devoir. Dieu aurait ses vues pour le permettre ainsi ; mais l'intention de Dieu ne serait pas que le mal qu'il voudrait permettre fût ménagé et toléré par vous. Sans mesurer les choses par l'événement, vous aurez toujours la consolation de dire à Dieu : Seigneur, j*ai suivi vos ordres et j'ai pris le parti de votre loi. El certes il ne vous appartient point et il ne dépend pas de vous, sous prétexte d'un événement futur et incertain, de vous dispenser d'une obligation présente et assurée.

ce Vous me direz qu'il faut user de discrétion, et je le dis aussi bien que vous. Il faut de la discrétion, mais une discrétion qui aille toujours au terme où le zèle lui-même doit tendre. Tant de discrétion qu'il vous plaira, pourvu que le vice soit corrigé^ pourvu que le scandale soit réparé, pourvu que la cause de Dieu ne succombe pas. Car, que votre discrétion se terminée prendre toujours, quoique sous de belles apparences, le mauvais parti ; que la cause de Dieu souffre toujours lorsqu'elle est enire vos mains; que l'iniquité se tienne en assurance et qu'elle se croie assez forte du moment que vous êtes son juge, et que tout ce tempérament de discrétion que vous affectez ne consiste qu'à ralentir votre zèle et qu'à retenir celui des autres ; c'est discrétion si vous voulez, mais c'est cette discrétion et cette prudence contre laquelle saint Paul prononce anathème, et qu'il met parmi les œuvres de la chair : Sapientia camis inimica est Deo.

€ Vous me direz que votre zèle fera de Téclat et du bruit : Mais pourquoi donc en faire^ si ce n^est pour empêcher ce que vous savez être un véritable désordre soit dans Vintérieur de votre famille j soit au dehors.

« Mais cet éclat troublera la paix : Qu'il la trouble ; c'est en cela même qu'il sera glorieux

et digne de l'esprit chrétien ! car il y a une fausse paix qui doit être troublée, et c'est celle qui favorise le péché. Quand le Fils de Dieu nous a dit qu'il n'était pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive et la division, que voulait-il par là nous marquer, sinon qu'il y a dans le cours de la vie des conjonctures où il est impossible de satisfaire à Dieu, sans s'exposer à rompre la paix avec les hommes? Non, non, il n'y a point de paix, ni domestique, ni étrangère, qui doive être préférée à lobligation de porter l'intérêt de Dieu et de s'opposer à l'offense de Dieu. Si le scandale vient de ceux qui nous sont unis par les liens de la chair et du sang, toute paix avec eux est un autre scandale plus grand encore. Il faut, selon le sens de l'Évangile, les haïr et les renoncer ; et ils ne doivent point s'en plaindre, puisque si le scandale vient de vousmêmes, il faut vous haïr et vous renoncer vousmêmes....

« Mais ne doit-on pas ménager le prochain, surtout si c'est un ami, un homme distingué par sa naissance, par son rang? Le ménager! Et qu'est-ce que cet ami, qu'est-ce que ce grand, qu'est-ce que cet homme quel qu'il soit, dès qu'il y va de la gloire de votre Dieu et de son service? Si les Apôtres avaient eu de tels mena

228 MOLIÈRE ET BOUUDALOUE.

gemenis, où en serions-nous? Auraient-ils prêché l'Évangile, malgré les édits des empereurs? Les Pères de TÉglise auraient-ils préservé les peuples fidèles de tant d'erreurs qu'ils ont détruites et de tant d'hérésies qu'ils ont hautement combattues? Agissez avec respect, mais agissez avec force. Honorez la dignité, honorez la personne, mais condamnez l'injustice et l'iniquité. Cependant, voici le désordre : on a du zèle, et quelquefois le zèle le plus violent et le plus amer pour certaines conditions, et l'on en manque pour d*autres états plus relevés. On se dédommage en quelques manières sur les petits de ce que l'on ne fait pas à l'égard des grands. Tout est crime dans ceux-là, et tout est, ce semble, permis à ceux-ci.... Ah! Seigneur; ôtez-nous cette damnable sagesse du monde, et remplisseznous de votre zèle. Que ce zèle nous tienne lieu de la plus haute sagesse, que ce zèle soit notre souveraine raison, que ce zèle nous serve de réponse à toutes les difficultés d'une spécieuse et vaine politique.... »

Manifestement, Molière et Bourdaloue ne sont plus du tout d'accord sur le caractère essentiel € du dévot de cœur, » qui est pourtant par excellence l'homme de bien. Us considèrent d'une manière toute différente et tout opposée l'atti-

tude qu'il doit prendre et le rôle qu'il doit jouer dans le monde. Après avoir, chacun de son côté, montré

L'exemple enfin qu'il se faut proposer»

ils se disent réciproquement :

Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle.

En effet, les traits djipart et d'autre sont assez marqués et on les peut reconnaître : le modèle de Molière est précisément ce chrétien politique, ce faux sage qui se dérobe à la cause de la justice, ce lâche que Bourdaloue dévoue au mépris des hommes en lui annonçant d'avance sa condamnation au tribunal de Dieu. Et le modèle de Bourdaloue à son tour paraît bien un de c< ces Messieurs » dont parle Molière dans son apologie; un de ces « zélés indiscrets » qui se permettaient de le juger sans le connaître, qui osaient suspecter la pureté de ses intentions et qui ne déclamaient enfin contre sa comédie que pour s'y être trop reconnus.

Entre l'homme de Molière et Phomme de Bourdaloue, je ne suis pas incertain du goût de la foule, même d'une foule choisie, même d'une foule chrétienne. Mais ce n'est pas au parterre, quel qu'il soit, que je remets cette cause. J'en ai

le droit et je choisis un autre juge. Ala conscience affermie qui s'est examinée devant Dieu je présente ces deux personnages, et je lui demande : Quel est le dévot de cœur, quel est le grand homme de bien?

Cependant, avant de prononcer la sentence, il faut entendre encore une fois Molière dans ce rôle affectionné, ce rôle de juste où il se réfugiait, avec grand déplaisir du noir et vengeur dégoût qu'il avait de son personnage réel. Un juste, volontiei^s irrité contre les vices des hommes, mais en même temps plus volontiers clément à leurs misères, c'est ainsi qu'il se rêvait ; c'était là son fard et son costume de ville, et aussi son plus cher déguisement de théâtre, depuis qu'il n'osait plus jouer la tragédie. VAriste de VÉcole des maris, le Chrysale de VÉcole des femmes ^ en sont les premières ébauches; lé Cléante du Tartufe n'en est pas la perfection idéale.

Pour peindre à son gré cet idéal toujours poursuivi, mais toujours fuyant sous la fiction comme dans la réalité, Molière a pris une fois le parti de le dédoubler, et il a fait le poëme que l'on regarde généralement comme son chefd'œuvre, je veux dire le Misanthrope. En effet, Alceste et Philinte sont le même homme, et cet homme est le Molière transfiguré que toute TÉ-

LES DÉVOTS DE CŒUR. 25i

glise des libres penseurs place au premier rang de ses saints. Moralement, tout est faux dans les principes et dans la combinaison. Les deux faces du caractère sont outrées et indéfinies. Alcesle est-il verlueux jusqu'à la dernière brutalité ou jusqu'à la dernière énergie? Philinte est-il indulgent jusqu'à l'héroïsme ou jusqu'à la faiblesse? On rignore, et je défie qu'on le puisse savoir. Cléante, qui les rassemble et qui parle comme l'un et Pautre, n'aboutit qu'à discourir; Molière, le Molière historique qui se taillait complaisamment cette casaque de vertu sans pouvoir parvenir à se rajuster, tient le langage d' Alcesle, tient le langage de Philinte, tient le langage de Cléante, mais il mène la vie de Sganarelle et de Tartufe. Il lui manquait quelque chose pour assembler, même en peinture, ces deux grandeurs morales qui le séduisaient et en former le tout qu'apercevait vaguement et douloureusement l'impuissance de son génie. L'étude du Misanthrope achèvera de nous démontrer combien était incomplète en Molière la notion de l'homme de bien, elle révélera la cause de cette insuffisance et nous servira de conclusion.

Les commentateurs du Misanthrope sont trèsnombreux. En général, ils ne quittent guère le ton de l'extase. La profondeur morale de l'œuvre leur parait supérieure encore à sa beauté littéraire. C'est l'homme, c'est l'humanité tout entière qu'ils trouvent dans celte comédie. Il y a parmi eux un certain nombre d'Allemands, Gœlhe entre autres, qui ont lancé les Français, et ceuxci raffinent tant qu'ils peuvent, ce qui est beaucoup dire. En fait d'extravagance, les Français, une fois hors du droit sens, ne le cèdent à personne, particulièrement lorsqu'ils sont doués de cet esprit passionné et borné du commentateur. Rien ne va si profond dans l'absurde qu'un sot

234 MOMÈRE ET BOURDALOUE.

enflammé qui creuse sur lui-même. Enchérissant toujours, ils ont érigé le Misanthrope^ qui est d'ailleurs un très-beau morceau de littérature, en je ne sais quelle révélation quasi surhumaine dont il ne faudrait parler qu'à genoux.

Cependant, lorsque l'on écoute attentivement ces admirateurs et ces dévots, Ion s'aperçoit assez vite que le sens du poëme leur demeure enveloppé. Chacun croit bien deviner ce que l'auteur a voulu faire; au bout du compte, nul n'en est certain. Qu'est-ce qu'un misanthrope? Alceste est-il misanthrope? Est-ce Alceste ou Philinte qu'il faut qu'on admire? Cela reste fort embrouillé. Au demeurant, les voyants n'y voient pas plus que le gros vulgaire, lequel ne découvre qu'une satire élégante, agréable de forme, médiocre dans le fond. Convenons -en tout de suite, le fard de la vieille Emilie, le sonnet d'Oronte, la vanité de Dorilas, l'ongle long et la perruque blonde de Clitandre, la fatuité des petits marquis et la fureur de leurs embrassements, h fausse vertu d'Arsinoé, la coquetterie de Célimène et même la passion d' Alceste, ce sont de toutes petites choses, de tout petits traits de l'homme, de tout petits accidents de la vie frivole et inutile. La pièce nous met simplement

SOUS les yeux une collection d'oisifs qui s'amusent ou qui se désennuient à médire, et elle serait beaucoup plus logiquement intitulée : Les Médisants.

La médisance est un des grands travers, un des grands et redoutables vices du genre humain.

Mais, s'il, s'agit d'une peinture de Thumanité, l'humanité est au delà. Elle est autre chose que médisante. Supposons que la comédie porte le titre indiqué plus haut, son vrai titre, qui oserait prétendre que Molière y a voulu peindre l'humanité ou seulement l'homme? Encore une fois il n'a peint qu'un vice, et encore l'a-t-il réduit aux proportions d'un simple travers ; il ne l'a saisi qu'en passant, dans un coin, dans un moment, dans une mode de Paris.

L'on doit décharger Molière des ambitieuses visées de ses commentateurs. Il rirait tout le premier de voir ces abstracteurs de quintessence chercher dans sa comédie une espèce d'apocalypse des destinées tragiques du genre humain. Il leur dirait que ce nom de Misanthrope, qu'ils tournent au sérieux et à l'héroïque, est simplement une moquerie du principal travers qu'il s'est proposé de frapper. Beaucoup plus qu'Oronte ou Clitandre, Alceste est l'objet de sa satire. Cet homme qui ne sait point écouter

patiemment de méchants vers, ni perdre tranquillement son procès, ni tolérer les modes du jour, ce bourru qui rudoie odieusement son ami et sa maîtresse, ne dit rien qui justifie sa haine du genre humain, et surtout ne fait rien qui soutienne l'emphase de sa ver(u ; il est simplement un fou dont le poète a justement voulu rire, et le triomphe de son art est d'avoir réussi à le moquer sans pourtant le rendre trop ridicule, puisqu'enfin quelque chose de généreux et de fier est au fond de sa folie.

Molière ajouterait sans doute qu'il n'était ni de son génie, ni de son tempérament, ni enfin de sa profession de glorifier cette passion bizarre et farouche de la misanthropie, laquelle pousse certains hommes à se rendre les censeurs des actions des autres, à condamner les jeux de l'esprit, les amusements de la conversation, les pratiquas mômes de la civilité, et les réduit enfin à fuir le monde lorsqu'ils désespèrent de le rendre aussi âpre et aussi lugubre que le voudrait leur fâcheuse humeur. Exiger que les hommes du monde ne fassent plus de révérences ou ne rendent plus celles qu'on leur fait, que les grands seigneurs ne se croient plus doués d'Apollon, soit pour le sonnet, soit pour le discours politique, que les gens ne se laissent plus pousser l'ongle

OU la barbe, que les jeunes veuves de vingt ans se contentent des seuls feux du seul homme qu'elles épouseront, que les juges fassent toujours justice; exiger ceut autres choses impossibles, et parce qu'elles sont impossibles, entraîner les gens à la solitude et au désert, c'est métier de dévot et non pas de sage et d'acteur comique. — Quoi ! dirait Molière, tout de bon, vous croyez que j'ai voulu faire des mariés, des campagnards, des continents et des moines?

Ceci n'est pas une hypothèse à la façon des commentateurs. C'est l'interprétation du poète lui-même. Nous en possédons la preuve très-certaine et très-connue.

Le Misanthrope j comédie froide, n'eut d'abord qu'un succès froid; Ton dirait aujourd'hui un « succès d'estime». Molière ne se dissimulait pas plus les faiblesses du parlcrre que ses propres chutes ; il savait prévoir l'ignorance du public et n'hésitait pas à la corriger. Il prit donc soin de ne livrer sa pièce aux lecteurs que munie, en guise de préface, d'un compte rendu destiné à en faire goûter le mérite. Cette apologie est de la mîiin d'un ancien adversaire, Donneau de Vizé, sorte de journaliste auteur, qui avait jusqu'alors assez décrié les pièces de Molière, probablement pour l'incliner à jouer les siennes. En effet,

Molière se rendit, Alceste chanta. On n'est pas tous les jours disposé à perdre une cause pour la seule beauté du fait I L*auteur du Misanthrope reçut à son théâtre je ne sais quelle comédie du critique, et celui-ci devint l'ami de la maison. Contre-partie de la scène d'Oronte, aussi comique pour le moins !

Dès le lendemain de la représentation du Misanthrope^ Donneau de Vizé fit paraître une longue lettre contenant l'analyse détaillée, l'explication et l'éloge de l'ouvrage. Évidemment ce feuilleton n'a pas été improvisé en quelques heures. La platitude du style ne permet pas de soupçonner que Molière y ait mis la main, mais la pensée en est juste et adroite. Le sieur de Vizé a été admis aux répétitions, on a causé avec lui; et enfin, la licence que Téditeur a prise de joindre ce travail à la comédie imprimée, fait assez voir que Molière n'y trouvait point ses intenlions méconnues. Or, suivant le critique amadoué, la comédie du Misanthrope amoureux est a d'autant plus admirable que le héros en est le plaisant, sans en être trop ridicule; et qu'il fait rire les honnêtes gens, sans dire de plaisanteries fades et basses, comme Ton a accoutumé de voir dan3. les pièces comiques. »

On n'avait pas assez ri, le père de Sganarelle

s'en inquiétait, et c'est sur quoi Donneau devait surtout faire porter Taverlissement au lecteur. 11 ajoute donc que les^plaisanteries de cette nature fine et sérieuse doivent être prisées plus que les autres qui ont plus de succès ? c< Elles me semblent plus divertissantes, encore que Ton rie moins haut : et je crois qu'elles divertissent davantage, qu'elles attachent, et qu'elles font continuellement rire dans l'âme. »

Rire dans Vâme ! Ce mot n'a guère l'air d'être du cru de Donneau. Mais que Donneau Tait Irouvé ou l'ait ramassé, il barbouille étrangement le fonds tragique que les commentateurs se piquent de découvrir dans le Misanthrope. A moins qu'ils ne prétendent connaître les intentions de Molière mieux que ses familiers et ses porte-voix, voilà le caractère d'Alcesle fixé; c'est un caractère comique. Cependant fait-il « rire dans Tâme? » Non, à mon avis. Il est certain que la pièce tout enlière laisse une impression de tristesse, malgré le dessein de Molière. La faute en est à son art plus qu'à son génie. Cet art dont il se flattait de connaître les mystères, n'a point de secret qui puisse contraindre l'âme humaine à rire des vices, c'est-à-dire des difformités et des misères de l'humanité. Molière a d'ailleurs accru cette difficulté, déjà invincible, eS évitant de

rendre le Misanthrope tout à fait ridicule et en 1 ui donnant même un caractère élevé, ce qui l'oblige à le faire plaindre et à le laisser malheureux^ 11 y était en même temps contraint et enclin.

L'art ne lui permettait point de donner à son Misanthrope la folie furieuse du Timon de Shakspeare, ni la nature basse du révoltant parasite que l'auteur anglais accole à cet absurde ennemi du genre humain; et d'un autre côté, à cause de la part de lui-même qu'il a mise en ce personnage, il avait de l'inclination à outrer sa vertu. On démêle Irés-bien tout cela, mais tout cela fait une complication qui fausse également le caractère et l'effet scénique. La pièce n'est pas assez gaie pour ceux qu'on a piqués du gros sel de Sganarelle et de Georges Dandin; elle Test trop pour les esprits délicats qui se reprochent toujours de rire d'un honnête homme ; elle afflige le cœur humain comme tout spectacle d'un mal sans remède. Du moins, le remède à ce mal n'est pas de son ressort. Alceste, dit Donneau de Vizé, « fait connaître qu'il conservera son caractère toute sa vie ». Ainsi Molière, condamnant cette fois la plupart de ses ouvrages et l'essentiel de sa profession, a dédaigné de faire rire des lèvres ; il a poursuivi un but plus noble, il a voulu faire « rire dans l'âme », et ce but, il Ta manqué.

LE MlSAMllKOPE. 241

11 devait le manquer et connaître l'impuissance de l'art par lequel il prétendait donner la vraie vie à des êtres imaginaires. Que se propose la comédie? Elle veut peindre des passions qu'elle prétend observer, mais qu'en réalité elle invente, et elle annonce qu'elle saura les corriger en riant. C'est son affiche : Castigat ridendo mores. Mais ce beau dessein rencontre un obstacle insurmontable ; la passion vraie n*est pas comique.

La passion est une maladie, un désordre de l'âme; elle ne se corrige que par le châtiment divin, volontairement accepté du malade devenu un pécheur^, ou de fait ou d'intention. Dieu même n'indique pas d'autre préservatif et d'autre remède que la pénitence. Sans la pénitence, tout effort pour revenir à la santé de l'âme avorte ridiculement, je dirais presque insolemment. Le médecin de la passion n'est pas l'histrion, ni le savant, ni même l'ami ; c'est le prêtre. Ce mal n'a d'autre dictame que les srfbrements.

La nature de l'homme est ordonnée en vue de sa conservation et du bien général. Sa raison, sa conscience, son instinct même en sont avertis. Les lois qui le régissent sont, en quelque sorte, incrustées jusque dans son corps. Pour

242 MOLIÈRE ET COURDALOUE.

observer Tordre qui lui est assigné, ses forces suffisent. Il en trouve même de surnaturelles • pour remplir les grands offices qui peuvent lui être imposés dans son intérêt et surtout dans l'intérêt d'autrui. Alors, véritablement, il fait des miracles, et l'ordre naturel est comme suspendu par les énergies de sa volonté aidée de Dieu. L'histoire des saints est pleine d'événements et de circonstances où la passion d'un homme rempli de l'amour divin suspend Tordre de la nature, produit le miracle et triomphe de toute force contraire. Mais nous voici trop loin des parodies du poète comique. Dans les choses ordinaires et personnelles, le désordre produit par la passion qui veut se porter au delà des forces humaines, loin d'accroître ses puissances possibles, les a promptement brisées. Alors Thomme n'éprouve pas seulement son propre néant, il provoque la résistance des autres natures qu'il veut déranger et blesser par le surcroît où il aspire. Les autres aussi ont leur ordre à défendre, sous peine de ruine et de mort. Toute passion poussée à son terme logique va au supplice et à la damnation de celui qu elle possède, à la perversion morale et à la destruc- \ tion de Tobjet qui le subit. Quel moyen de pein- I dre plaisamment tout cela et d'en tirer des effets

comiques? Il faut s'arrêter partout et manquer de respect à la vérité, ou tomber dans la tragédie. C est là que Molière avait aspiré au commencement, comme tous ceux qui sentent en eux le génie dramatique. Étant observateurs des passions et sentant le joug de la vérité, ils sentent une certaine aversion pour la comédie qui a, au contraire, une invincible pente à se jeter dans la farce. Il faut vivre et céder au goût populaire qui a plus d'attrait pour les aventures de Scapin que pour celles d'Iphigénie et d'Achille. Mais quelles que soient les fortunes de Mascarille, de Scapin et de Trissotin, l'esprit et l'âme de Molière désirent mieux. Il empoche l'argent du spectateur qui veut s'amuser et il le méprise, parce que ce spectateur grossier le met dans le cas de se mépriser lui-même. Molière a senti toute la force de cet oracle que lui a cité Bossuet : Malheur à vous qui riez! Il parle du rire de l'âme ! Mais le rire de Vâme n'est point bourgeois, n'est point comique, ne fait point d'argent. Le rire de Vâme n'éclate point à la vue des passions vraies, ni des peintures amusantes qu'on en prétend faire. Lorsqu'il y a du rire, il n'y a plus de vraie passion. A cette corde qu'il invente, le poète comique se pend et elle le précipite dans la farce pour ne pas se rompre sous

le poids de la vérité. L'avarice, la haine, Tenvie, la colère, la paresse et la gourmandise même fonl des actions ridicules et répugnantes ; néanmoins elles sont sérieuses et tristes ; Tamoùr est très-sérieux de sa nature, et pas du tout comique lorsqu'on le regarde de près. De Tartufe Thypocrite, qui se damne et qui veut dajnner les autres, Molière a voulu tirer un sujet de comédie, mais il a gâté en vain Thypocrile et Thypocrisie, et c'est une tragédie qu'il a faite. Qu'y a-t-il là pour exciter le rire de l'âme? Ce qui peut procurer le rire de l'âme, c'est un spectacle de paix, d'ordre et de félicité parfaite que le théâtre ne peut offrir. L'âme a un autre rire que les sens, et la passion, qui n'est en fait qu'une entreprise hardie contre le droit et la personnalité d*aulrui, et plus haut encore contre les droils de Dieu, ne peut amuser que l'ignorant qui va devenir méchant. Voilà le bel idéal de la comédie absolument renversé.

Cependant, pour revenir au Misanthrope, Donneàu de Vizé glorifie l'effet moral de l'œuvre, et en même temps il nous révèle que si Molière n'était pas mal satisfait du caractère d'Alceste, il se mirait et s'admirait pleinement dans celui de Philinte. «L'ami du Misanthrope est si raisonnable, que tout le monde devrait Vimiter : il n'est

ni trop ni trop peu critique; et ne portant les choses ni dans l'un ni dans l'autre excès, sa conduite doit être admirée de tout le monde. »

Philinte donc, dans les coulisses du théâtre, était considéré comme le vrai sage, le parfait homme de bien, qui montre que son âme est égale à la justice et qui ramène tout à la saine mesure de Tindulgente raison, après que les belles indignations d'Alceste ont jeté leurs généreuses mais folles fumées.

Il est certain que Philinte étale quelques belles apparences. Envers Alceste, qui semble ne laimer guère,* il déploie beaucoup de patience et jnéme de charité, marques d'une âme plus forte. Il dit des choses très-sensées et d'autres qui sont très-plausibles, signes d*un esprit mieux trempé. Mais Philinte n'est soumis à aucune épreuve, et Ton n'aperçoit point qu'il ait à dompter aucune passion. La nature ne lui a donné ni l'oreille sensible au grincement des mauvais vers, ni l'œil qui s'agace au chatoyement des perruques blondes ; il n'a point de procès, il n'est point amoureux, ou il l'est si tranquillement et d'une personne si convenable que ce n'est pas la peine d'en parler. Comme les fureurs d'Alceste sont sans raison et tiennent principalement à son humeur difficile, les imperturbables sérénités

de Philinte sont sans vertu et reposent uniquement sur son flegme qu'aucune tempête ne secoue. Il nV.st point pacifique, il est indifférent et heureux. Alceste a du caractère et pas d'esprit» Philinte a de l'esprit et pas de caractère : c'est le cas de dire que tous deux ensemble ne pèsent pas un homme de bien.

La sagesse si vantée de Philinte laisse d'ailleurs beaucoup à désirer sous différents points de vue, et se trouve non-seulement courte, mais pernicieuse en plusieurs endroits, *

J'ai voulu raisonner un jour du Misanthrope avec un théologien fort instruit et d'un jugement très-flroit, mais qui ne connaissait encore que de nom Molière et ses œuvres. On va jeter les hauts cris d'une telle ignorance. Mon homme, plus modeste, s'étonnerait de rencontrer dans le monde des gens qui parlent couramment de littérature, de philosophie et de religion, et qui n'ont jamais lu ni un ancien, ni un théologien, ni un commentaire de l'Écriture sainte, ni seulement l'Évangile et le Catéchisme.

Il lut avec soin le Misanthrope^ parce qu'il tf est point du nombre de ceux qui jugent volontiers de ce qu'ils ignorent.— Eh bien? lui dis-je. — Eh bien, me répondit-il avec son ingénuité de savant et de brave homme, tous ces gens-là sont

des mauvais sujets plus ou moins facétieux, plongés dans l'intrigue, et peu retenus en leur langage. Alcesle n'est qu'un vertueux du paganisme, de ceux qu'on appelle Socrate, Bias, Diogène, etc., mêlé d'une forte partie de ce pharisien de l'Évangile qui prié debout dans le Temple, principalement occupé de rendre justice à ses vertus : Non sum sicut cœteri kominum raptoresy injusti^ adultérin velut etiam hic publicanus. C'est un orgueilleux, et tout au fond un lâche qui aime d'une autre manière que les autres ses aises et ses commodités; il aie cœur malade et ne veut ni souffrir ni appliquer de remède à la maladie de son cœur. Il fuit avec emphase, mais pour ne point combattre. Sa haine du monde n'est point la haine chrétienne, toujours pleine de charité. Le chrétien essaye ses forces, se trouve trop faible et se retire par prudence ; un autre, plus alTermi, vit au milieu des mondains en évitant également de leur ressembler et de leur nuire, et cherche à leur faire tout le bien qu'il peut; un autre, tout à fait trempé pour la lutte, revêt l'armure sacrée, aborde intrépidement le péril et court après les hommes, non pour les larder d'épigrammes, de critiques injurieuses et de vexations, mais pour les éclairer et les sauver. Ainsi se réalise la parole de saint Paul :

Pietas ad omnia utilis est. Voilà ceux que le monde appelle volontiers des misanthropes, et il ne leur épargne pas la haine ni l'outrage. Néanmoins personne ne se trompe au sentiment qui les anime, et Ton sait fort bien les trouver lorsque Ton a besoin d'eux.

Cependant, poursuivit 18 théologien, j'aurais encore de la sympathie pour Alceste. Après tout, il a de la sincérilé et du cœur. Il serait possible de le mener à confesse, et pourvu qu'il ne tournât pas au jansénisme, on le ferait chrétien. Mais Philinte est un madré tout à fait inguérissable, capable de corrompre les autres. Son air de sagesse, ses dires empreints d'une modération avisée le rendront aisément nuisible aux esprits prévenus ou de peu de portée. Écoutonsle d*abord sur les feintes protestations de tendresse :

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut bien le payer de la même monnoie.

Répondre comme on peut à ses empressements, ' Et rendre offre pour offre et serments pour serments.

Cette théorie n'est pas si simple ni si droite qu'elle en a Fair. 11 faut être poli, doux, prévenant, même envers ceux qui vous abordent pour la première fois; cela est sûr. Mais ouvrir son cœur sans prudence, sans mesure et rendre scr-

ments pour serments! Non, non. Il nous est dit : « Soyez prudents comme le serpent, soyez simples comme la colombe. » Nous ne devons pas faire du serment une chose vaine, et Teau bénite de cour n^est point celle qu'il nous convient de donner.

Alceste veut que Ton montre toujours le fond de son cœur, que l'on "dise ou plutôt que Ton jette partout et toujours tQute vérité. Il demande trop ; Philinte en rabat trop :

Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendrait ridicule et serait peu permise ; Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur.

Entendons-nous ! Ton n'est pas toujours forcé déparier; il est des occasions où Ton peut, où Ton doit observer un silence conseillé par la prudence ou commandé par la charité. Tempus tacendU tempus loquendi. Si Ton parle, qu'il soit politique ou non de montrer le fond de son cœur, il faut toujours parler franc. La morale de théâtre, tranchant brusquement la question des deux côtés, ne la résout ni de l'un ni de l'autre. Elle laisse Alceste suivre son humeur bourrue aux dépens de la charité, et permet à Philinte de suivre son humeur conciliante au mépris de la charité.

Philinte dit à Âlceste :

Le monde par tos soins ne se changera pas.

Nous ne sommes pas tenus de changer le monde, mais nous devons faire ce qui dépend de nous pour qu'il change. Notre Seigneur n'a pas dit à ses Apôtres de convertir; il leur a commandé d'enseigner et de prêcher : Dogete omnes gentes ; et saint Paul, connaissant le prix de la vérité, s'écrie : Malheur à moi si je n'évangélise ! Ce soin d'évangéliser n'est pas seulement donné aux prêtres; les simples fidèles y sont obligés, et c'est la gloire de l'être humain. Par la prière, par l'aumône, par les bons exemples et par les bons discours, tous doivent prendre soin de l'âme de tous ; cela regarde le roi et le mendiant : Mandavit unicuique de proximo suo.

Voyez comme 1» loi de l'Évangile est haute et féconde et humaine, et comme cette sagesse du monde qui parle sur le théâtre est basse et gon-' fiée de rien I

Écoutez encore Philinte :

....Faisons un peu grâce à la nature humaine Et voyons ses défauts avec quelque douceur.... 11 faut, parmi le monde, une venu traitable.

A force de sagesse on peut être blâmable; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété.

Cette grande roideup des vertus des vieux â?es Heurte trop notre siècle et les communs usages; Elle veut aux mortels trop de perfection ; Il faut fléchir ïiux temps.

C'est fort bien, et je ne proteste pas contre le passage de saint Paul qui se trouve mot à mot dans cette tirade : Non plus sapere quant oportet sapere : Sed saper e ad sobrietatem. Il convient d'élre sage avec sobriété. Mais ces dictons ne sont de mise tout au plus que contre les excès d'Aïceste qui n'est pas sage du tout, et le quiétisme du flegmatique est un autre excès plus condamnable, A force de ne pas se mettre en peine des mœurs du temps, on finit par leur lâcher bride et elles s'emportent à Textrême corruption. Toute la grâce que nous pouvons faire à la nature humaine, c'est de la reconnaître faible; cette compassion ne peut aller jusqu'à décharger rhomm<( de ce que Dieu lui commande ou directement, ou par son Église, attendu que Deus impossibilia nonjubet. Nous devons la charilé aux hommes, non au diable, non au mal, non à l'erreur, non à l'hérésie qui tuent la raison, la dignité, le corps et l'âme. La roide vertu des vieux âges n'exigeait pas plus, la vertu de nos jours ne réclame pas moins. Saint Ambroise fermait la porte du temple au grand empereur qi^ii s'était oublié; en écou-

252 NOLIÈHË ET BOURDÂLOUR.

tant le pécheur repentant, il versait des larmes de tendresse. La vertu est toujours la même et notre siècle en a le même besoin que les siècles précédents. Nous avons comme nos pères une âme à sauver; nous devons la sauver au risque de heurter les communs usages. Le sacrifice de Tusage, requis par ce devoir impérieux, n'est pas au-dessus de nos forces. Que nous demande la vertu? L'exécution des préceptes. Nous sommes libres de laisser ou de pratiquer les conseils, suivant que nous voulons mériter une plus grande récompense et répondre plus généreusement à Tamour de Dieu pour nous. L'obstination de ne point fléchir au temps n'est donc ni un vice ni un défaut, mais au contraire une chose très-louable, attendu que les dogmes sont immuables comme Celui qui les a révélés. Ni Dieu ni ses lois ne fléchissent au temps, et nous ne pouvons fléchir sans transgresser cette morale qui ne fléchit pas, puisque les devoirs qu elle nous impose sont fondés sur la nature des choses. Ainsi Thonnête Phiiinle résout très-mal, sur les données de la sagesse la plus vaine et la plus vulgaire, des questions que Teorportement d'Alceste a très-mal posées.

Mais où ce sage de salon, plus misanthrope au fond que son ami, me parait livrer son secret et

donner sa mesure, c'est dans l'aphorisme suivant, tout imprégné de bile insolente contre la pauvre humanité :

«... Mon esprit n'est pas plus offensé

De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,

Que de voir des vautours afTamés de carnage,

Des singes malfaisants et des loups pleins de rage*

Oui, je vois ces défauts...

Gomme vices unis à l'humaine nature.

L'homme qui parle ainsi s'accuse de ne pas aimer Dieu, de ne pas aimer la justice, de ne pas aimer les hommes ; de n'aimer rien que sa vile tranquillité. Qui aime Dieu s'offense de le voir offensé, qui aime la justice s'offense de la voir méprisée, qui aime les hommes gémit de leur aveuglement sur Dieu et sur la justice, souffre avec ceux qui souffrent, s'offense des entreprises des méchants.

Phihnte parlerait moins odieusement et un peu plus philosophiquement sll disait qu'il n'est pas étonné de la méchanceté des hommes. Il nierait moins l'humanité, le libre arbitre et la Providence ; mais ses comparaisons seraient encore très-mauvaises et très-sottes. Les actes des hommes n'ont aucune parité avec ceux des animaux. Les brutes n'agissent que par un instinct déterminé et irresponsable ; la puce ne se pi opose

point de tourmenter Thomme et la vipère ne complote point de le mettre à mort. Au contraire, les hommes en transgressant les commandements de Dieu, en opprimant leurs semblables, en commettant Tiniquité, savent ce qu*ils font et le veulent faire; ils résistent à la voix de leur conscience tandis qu'ils seraient libres de lui obéir. Les vices ne sont pas unis à la nature humaine. La nature humaine n'est que faible; elle ne se contraint pas au mal en dépit des iU luminations de la conscience de la môme manière que l'instinct du vautour et du loup les pousse au carnage. Chez un autre que Molière, tout ce détestable propos de Philinte pourrait n'être qu'un verbiage sans portée et quasi involontaire, à mettre au compte des tyrannies de la rime; mais Molière est maître de la rime, sa langue dit ce qu'il pense, et il est responsable des contentements qu'il donne à son instinct plein de rage.

Un dernier mot de Philinte, pour achever de le peindre : Mon flegme^ dit-il à Alceste, est phi-losophe autant que votre bile. Rien de plus vrai, et, malgré la diversité des apparences, c'est exactement des deux côtés la même philosophie^ la même fille de l'orgueil humah et de Tamour de soi, ici furieuse, là indifférente, impuissante

ici et là, parce qu'elle est fausse là comme ici. La vertu d'Alceste et la sagesse de Philinte avortent par la même raison, par défaut d'amour.

Ni Tun ni Pautre n'a la charité.

Tel fut le jugement du théologien et ce dernier trait signale le vice non-seulement des deux caractères d'Alceste et de Philinte et de foute la pièce, mais le vice capital du génie de Molière. Son âme était sans amour, et c'est pourquoi il n'a rien produit qui puisse avoir la moindre bonne influence sur le genre humain. A cause de cela je ne sais quoi de lugubre plane sur son œuvre tout entière, où circule un souffle de désolation. Le vrai misanthrope, le malade vraiment atteint de cette peste de la haine et du mépris de rhomme, c'est lui, et sa plaie se fait voir partout, et partout il travaille à la communiquer. Misanthrope irrité ou misanthrope dédaigneux, il ne cesse de mépriser ou de haïr, et ses personnages de prédilection, après ceux qui haïssent davantage, sont ceux qui provoquent le plus de mépris. Faire rire dans l'âme ! qu'il y renonce ! Il peut être ingénieux, gracieux, amer, grotesque, terrible ; il peut enfoncer dans toules les mémoires ses sarcasmes comme des flèches barbelées qu'aucune puissance n'arrachera plus: jamais il ne fera rire dans l'âme. Le rire de

Tâme, c'est la joie ; mais la joie n'est connue que des âmes pures, et la satisfaction qui grince dans les autres âmes n*est ni le rire ni la joie. Je défie qu'une âme pure puisse entendre une comédie de Molière sans en être assombrie, et qu'un esprit honnête et délicat n'ait pas quelque regret au rire extérieur et inférieur qu'il pourra s'être laissé arracher.

Une marque signalée de ce fonds malheureux et mauvais de notre premier poète comique, c'est la peinture générale qu'il fait des femmes. 11 les aimait, dit-on. Oui; à preuve ce vers:

Dans le inonde on f^t tout pour cas animaux-là.

Aux yeux de Molière, la femme était l'être le plus pervers, et Tamour la plus lâche et la plus invincible des faiblesses. Il n'a pas connu, du moins il n'a pas peint d'autre amour que celuilà, cet amour violent et humiliant qui est à la fois la dépravation et le châtiment de la dépravation de Tamour; honteux fardeau du cœur au lieu d'en être l'allégresse; passion désespérée de la fange, haïe, pleine de mépris et de fureur, incurable même au dégoût. L'homme de Molière est le jouet de cet amour et la femme qui Tinspire n'en peut allumer d'autre : elle est fourbe, frivole, ingrate, audacieuse, corrompue, sensible

LE MlSANTHliOFE. 2û7

seulement au plaisir et à la vanité. On ne trouve pas dans tout le théâtre de Molière une figure d'épouse ni de mère, ni de vierge, ni d'amante : ou ce sont des délurées* et des « dessalées » prêles è risquer toute aventure, ou des pecques et des raisonneuses, ou de fades accessoires de comédie qui viennent jouer rélernelle scène du dépit amoureux, pour donner à Mascarille et à Scapin le temps d'arriver. La candeur, le respect, la foi, la tendresse filiale, la tendresse maternelle, le dévouement, la chasteté même du langage, sont choses qu'elles ignorent ; Molière semble ne pas croire seulement qu'une femme puisse avoir de telles vertus. D'ailleurs, il les aime :

Dans le inonde on tait tout pour ces animaux-là.

La comédie du Misanthrope nous montre trois femmes : aucune ne déroge aux traits caractéristiques de la famille poqueline. Une hypocrite, Arsinoé, tartufe femelle qui s'arrangerait volontiers d'Alceste, soit pour faire une fin, soit pour prolonger le moment qui précède la fin, et qui s'offre crûment sans spécifier le cas; une raisonneuse, Éliante, qui, malgré sa raison ou ses raisonnemenis, trouve aussi le rude Alcesfe fort à son goût, le lui dit aussi, et, refusée, s'accommode de Philinte, lequel est instruit de

tout et n'en est pas autrement importuné ; enfin une coquette achevée, mais surtout une méchante langue incomparable, la fameuse et retentissante Cclimène, de qui Alceste est amoureux. Celle-ci réunit à peu près tous les défauts épars sur les autres créations féminines de Molière« Il fit jouer ce rôle par sa jeune femme pour laquelle, hélas ! il l'avait écrit, et elle y excellait. A elle s'adressent les accents de passions les plus pénétrants qu'il ait trouvés.

Les commentateurs signalent comme une invention de génie cet amour d'un tel homme pour une telle femme ; c'est, disent-ils, une des maîtresses beautés du Misanthrope. Je n'y contredis point. Une chose pourtant attiédit mon admiration. En un sens, la combinaison est belle et vraie : il est naturel qu'un héros de fausse vertu comme Alceste soit absurdement amoureux d'une femme peu digne de lui, et qu'ainsi succombe cette pompe d'austérité qui se pique de ne tolérer aucune feiblesse humaine. Mais d'un autre côté je ne trouve pas que ce coup de génie soit un trait de caractère. Alceste est^ orgueilleux, non point bas et corrompu; il ne peut donc devenir si protondémeut l'esclave de cet attrait vengeur par lequel la corruption se soumet à la corruption et en est inexorablement

flagellée. Molière a oublié deux choses de grande conséquence : la première, que son Misanthrope n'est pas un vieux comédien, professeur émérite de mœurs galantes; la seconde, que ce misanthrope, tel qu'il Ta dépeint, n'a pas mérité d'être et ne saurait devenir Tun des amanls et Tun des jouets de Mlle Molière. Sur une âme chaste et généreuse les charmes et les armes dont Bille Molière était pourvue manquent complètement leur effet. Pour grand que soit Tempire de ces divinités, on n'y rencontre pas lonles sortes de gens : les seuls débauchés y passent, les seuls sots y demeurent, les seuls barbons parvenus à Tâge d'expier ne s'en lirent plus.

J'ignore si Célimène est dessinée d'après nature et quels lieux en ont conservé le modèle. Dans le monde, dans la société polie et chrétienne, dans une condition enfin où Alceste puisse aimer, Célimène me semble impossible.

Imaginons une Célimène plus vraie, qu.'Alceste pourrait aimer sans choquer si démesurément la vraisemblance, et qui néanmoins sucrait à lui donner la leçon qu il mérite. Je ne veux pas^ être complaisant pour le crime, je cherche à n'être que juste envers l'imperfection.

A prendre le monde un peu dans le goût de Philinte, c'est-à-dire tel qu'il est, je crois qu'on

y voit beaucoup de femmes dignes de respect et d'affection qui sont cependant atteintes de coquetterie. Si je ne craignais de dire un trop gros mot, et si je pouvais m'assurer qu'on ne doute pas que je fais les exceptions raisonnables, j'ajouterais que toute femme est coquette de nature, comme tout homme est naturellement vain et menteur, omnis homo mendax. Mais la grâce corrige et retourne la nature, de même que le péché l'enfonce dans la corruption. Quelques femmes abjurent la coquetterie absolument et montent vers la haute vertu ; quelques autres, plus ou moins, descendent, deviennent coquettes formelles et s'acheminent vers la perdition : la plupart demeurent sur la terre, dans le milieu, dans la nature, entre la grâce et le péché qui se lés disputent et qu'elles rêvent peut-être de concilier; à la messe le matin, au bal le soir, voulant plaire, craignant de plaire trop, éprouvant plus cette crainte le matin que le soir, plus disposées le soir à risquer de trop plaire qu'à se résoudre le matin de ne pas plaire du tout ; très- ^ aisément et très-sincèrement touchées de repen- / tir quand elles s'aperçoivent qu'elles ont trop % plu, mais d'un repentir qui n'est pas ordinairement sans douceur et sans un peu d'envie de recommencer. Sont-ce des saintes? Pas encore.

LE MISA^NTUROIM:. 2oi

Sont-ce des Célimônes ? Pas du lout. Ce soFit de pauvres, de faibles, d'aimables créalures qui cèdent et résistent h Tinstinct ; c'est la petite et fragile humanité, penchant à la chute, restant debout. Celui qui est sans péché ne jettera pas la première pierre sur cette miser e qui demande pourtant la force, sans la désirer autant qu'il faudrait; celui qui a connu la tentation et la défaillance se gardera du mépris ; tout en b'âmant ce que la conscience défend d'absoudre, il admirera la grâce de Dieu qui assiste nos lâchetés, secoue nos langueurs, nous maintient au combat, et souvent couronne d'une belle fin de si périlleux débuts.

Paraîtrai-je trop indulgent? J'espère que non. En tout cas, je ne feins point de 1 être plus que je ne suis. Je tiens pour bonne et chrélienne la maxime que nous devons « attacher notre haine au péché seulement ». Mais j'ajoute que le grand péché est celui des docteurs, des prédicateurs et des apologistes du péché, et que si des hommes peuvent êlre haïssables, ce sont ceux qui disent que le mal est le bien, enseigriant ainsi à faire le mal avec sécurité. Célimène est de cette espèce infâme et monstrueuse. Elle ne se borne pas à pratiquer le mal, elle le professe et trouve qu'elle fait bien, qu'elle est dans son droit. On accordera

qu'il y a une dislance entre le mouvement premier de la nature, qui veut plaire, et le conseil du péché, qui se propose de séduire. Non pas que ce soit chose tout à fait innocente que vouloir plaire : la nature n'est pas innocente I mais enfin je la comprends, je la plains, et autant quil est permis, je l'excuse. Il faut bien avouer d'ailleurs que cette coquetterie naturelle est terriblement sollicitée, et que ses victimes (rarement blessées à mort et inguérissables) n'ont la plupart que ce qu'elles ont elles-mêmes cherché. L'orgueil masculin pousse des cris de fureur lorsqu'après l'avoir amené jusqu'à la génuflexion, la ruse féminine lui dit avec un sourire : « Bien obligée ; demeurons-en là, » L'homme a tort de crier et il ne devait pas tant se prêter à l'illusion. Si sa vanité seule est blessée, elle ne mérite aucune sympathie ; si son cœur est engagé, que la raison le dégage ; si sa raison ne peut rien, que son amour même lui apprenne à préférer pour la femme aimée le bonheur qu'elle veut se faire à celui qu'il lui aurait fait. En général, d'un cœur brisé par ces coups inattendus et humiliants, l'amour s'en va, aidé par l'amourpropre, qui n'est jamais bien loin; et souvent, enfin, la raison à la place de l'amour amène Tamitié. C'est le dernier trait ou Ton reconnaît la

nature relativement hoanête de la coquetterie. Or, qui sera jamais Tami de Célimène, et quel galant homme deviendra fou jusqu'à se résoudre d'épouser une femme dont il ne voudrait ni ne pourrait être l'ami? Si le cas se présente, il est du ressort d'Esculape et non de la Muse comique.

A une coquette ou plutôt à une mondaine telle que je viens de la décrire, Célimène si Ton veut, mais Célimène moins le parti pris, moins les allures équivoques, moins l'enragé caquetage, moins Timpudence ef l'impudeur, femme du monde enfin et non femme de tout le monde, à cette Célimène, dis-je, Alceste peut, sans outrer la folie, donner son cœur et offrir sa main. Il sortira de la raison, non pas de Ta nature, distinction très-nécessaire à la perfection de l'œuvre comique. Pour amener le misanthrope à cet excès, .il suffit que la coquette le veuille un peu; pour qu'elle le veuille beaucoup, il suffit qu'elle entende parler de celte humeur fière et intraitable que perso» ne ne peut enchaîner ni seulement adoucir. Elle le rencontre, c'est l'affaire d'un entretien, d'un mol peut-être ; elle lui donne des rivaux, le voilà pris, et elle-même se laisse engager. Cependant l'aventure se noue, les caractères et les cœurs se dé-

"Hi. ilOLlÈiVE t'f BOUllDALOUE.

clarent. L'un est blessé, l'autre n'est qu'effleuré ; Tun soufTre, l'autre s'intéresse tout au plus, ou seulement s'amuse; l'un veut lier à jamais, l'autre s'est seulement proposé de rôder autour de l'amour, et veut rester libre. C'est ce qu'on oppelle le jeu des passions; jeu cruel aux âmes, jeu de hasard où il y a aussi du bien-joué et de la tricherie et des coups renversants, par lesquels l'expérience et Timprobilé même peut se trouver vaincue.

Quand Alceste, poussé à bout, veut en finir et propose le mariage, il reste dans son caractère. Gélimène hésite, c'est sortir du sien. Je parle de la Gélimène de Molière. Celte Célimène-là ne peut hésiter. Elle n'a pas plus de goût que de droits à la dignité d'épouse. Ou elle veut faire un bail dont elle se réserve de fixer la durée, et elle con» sent tout de suite sans examiner les conditions, ou cet engagement, même passager, l'ennuie, et elle refuse au premier mot. Une femme du monde, honnête au fond de sa frivolité, et touchée de cet amour vrai et de cette souffrance dont elle est cause, s'interroge et réfléchit. En face d'AlcesIc, il y a de quoi réfléchir. Quel mari sera ce bourru, déjà si difficile et si impérieux amant?- Gélimène se pose la question des cœurs médiocres et médiocrement épris : elle se demande

si elle sera heureuse dans la dépendance de cet honnête homme contrariant. Je ne la loue ni ne la blâme. Elle a le droit d'être médiocre et de médiocrement aimer. Pendant trois mois de Tannée 1863, toutes les âmes sensibles de France ont adoré une héroïne de roman nommée Sybille^ que je ne trouve en rien plus noble et plus touchante que Célimène, qui plutôt, à mon sens, lui est inférieure, et qui fait exactement le même calcul. Cependant Célimène accepte, son égoîsme est vaincu. Mais par un revirement de caractère non moins inexplicable, Tégoîsme d'Àlceste la délivre. Faux amoureux, autant que faux héros, Alceste veut imposer à Célimène la solitude que rêve sa frénésie, et sans lui donner un instant pour réfléclur à cette aggravation considérable du sort auquel elle s'est résignée, parce qu'elle hésite à se précipiter dans ce redoutable tête-à-tête, il la refuse. Le voilà sage une fois, et c'est à la honte de son cœur. Comme Célimène, il calcule, il se demande s'il sera heureux; comme elle craint d'affronter son humeur farouche, il refuse d'affronter son humeur coquette; et cette belle flamme, tout à l'heure si folle et si éloquente, tombe là-dessus tout à plat. Alceste cesse à la fois d'être fou et d'être généreux ; il prouve par ce dernier trait que ce qu'il aime par-dess

2Ga MOLIÈRE ET BOURDALOUE.

toute chose, ce n*est pas la justice ni Célimène, mais lui-même.

Et ainsi finit, au moyen d'une double et soudaine contradiction de caractères, logiquement néanmoins, cette merveilleuse comédie où, nous dit-on, la haute raison et la grande âme de Molière se fout particuliëremeut voir.

Je n'y vois, je l'avoue, que les charmes de Tesprit inférieur, un grand talent d'écrire, une raison vulgaire, des sentiments qui le sont encore plus. Sauf les lieux communs d'une morale qui n'appart ent ni à Fauteur ni à sa philosophie, et qu'il contredit au contraire partoik, aucune pensée ne peut soutenir l'examen. Quant aux caractères, ils manquent absolument de noblesse, et les principaux sont des créations de fantaisie dont aucun ne se soutient jusqu'au bout, telle qu*il est d'abord posé. Le conciliant et pru« dent Philinte se laisse aller comme les autres à crayonner des portraits satiriques;^ la douce Éiiante se pique lorsque le Misantrope lui annonce qu'il ne lui demandera plus de le consoler, et se fait aussitôt ramasser par Philinte, devenu subitement imprévoyant; la prude Arsinoé se met au rabais sans nulle pruderie ; les galants hommes de cour font à Célimène une scène de rustres achevés; la coquette et l'évaporée Céli-

mène déploie tout à coup autant de sensibilité que de raison; enfin Famoureux par excellence, l'amoureux fou, Famoureux héroïque, Alccste, triomphe instantanément de cet amour qui est en même temps sa punition la plus certaine et sa plus belle folie, le trait le plus estimable de son fâcheux caractère et le seul qui le rende intéressant. Ceux qui reconnaissent là l'humanité fréquentent peut-être une humanité qui s'est modelée sur la comédie, mais cerlainement cette comédie ne peint pas Thumanité. La raison de l'humanité est plus forte que celle de Philinte, le cœur d'Alceste ne vaut pas le cœur de l'humanité.

Que reste-t-il donc? On Ta dit en commençant : une peinture fort littéraire de la médisance, peinture elle-même très-médisante, mais en même temps très-adoucie, qui ne prend le ^rand travers et le grand tice que par ses petits côtés, pour s'en amuser et non pour le flétrir ; leçon froide, parfaitement incapable de corriger à jamais aucun médisant.

Selon Donncau, le compère converti que nous avons déjà cité, Molière a cependant voulu corriger l'espèce humaine, et même, si nous l'en voulons croire, ill'a fait : c( Il n'y a rien dans cetle comédie qui ne puisse être utile et dont Ion ne

208 MOLIÈRE ET BOUKDALoUE.

doive profiter*... Pour le Misanthrope^ il doit inspirer à tous ses semblables le désir de se corriger. Les coquettes médisantes, par l'exemple de Céliméne, voyant qu'elles peuvent s'attirer des affaires qui les feront mépriser, doivent apprendre à ne pas déchirer sous main leurs meilleurs amis. Les fausses prudes doivent savoir que leurâ grimaces ne servent de rien, et que, quand même elles seraient aussi sages qu'elles le veulent paraître j elles seront toujours blâmées tant qu'elles voudront passer pour prudes. »

Ces messieui*s du tripot comique sont décidément inébranlables dans la résolution d'améliorer le monde et de n y vouloir d'autres moyens que les leurs ! Eux seuls savent s'y prendre. Ils sav(»nt

.... Mettre le poids d'une vie exemplaire

Dans les corrections qu'aux autres on veut faire.

Et nous présentant sans cesse le séduisant et victorieux spectacle du bien.

C'est par leurs actions qu'ils corrigent les nôtres!

Le Misanthrope produit si manifestement les eftVls annoncés, il conduit si bien les Arsinoés à vivre avec la belle franchise des Célimènes, et il enseigne si fortement aux Célimènes la réserve des Arsinoés, que je trouve inutile de dire com-

ment Bourdaloue s'y prend pour corriger la médisance. Le tragique tableau qu'il fait de ce vice attristerait les esprits que Molière redresse en riant, et je crois que je peux terminer ici.

Oui, maintenant je peux laisser dire que Molière n*a d'autres ennemis que les fourbes qu'il a démasqués; je peux passer au pied de sa statue érigée sur nos places publiques ; je peux entendre TAcadémie française regretter qu'il manque à sa gloire ; je peux souffrir que de vains et ridicules rhéteurs, esclaves de la popularité du mal, entassent leurs phrases farcies d'adjectifs pour faire un piédestal de courage à ce flatteur, une couronne de franchise à ce menteur, une renommée de vertu à ce corrupteur. J*ai dit ce que J'avais à dire : Liberavi animam meam. Ceux qui sauront que j'ai vécu, sauront que je n'ai pas fuit partie du parterre qui canonise Scapin*

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