‹ Molière et Gui PatinChapitre 20 sur 45 · HUIT · texte numérisé non relu

HUIT

peut-on pas supposer que les sages remontrances de M. Filerin, dans cette pièce de l'Amour médecin, qe été dictées par ces violents débats ?

« N’avez-vous point de honte, Messieurs, de mon-

« trer si peu de prudence pour les gens de votre âge,

«et de vous être querellés comme de jeunes étour- « dis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de « querelles nous font parmi le monde ? et n'est-ce « pas assez que les savants voient les contrariétés et. « les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos « anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, « par nos débats et nos querelles, les forfanteries de « notre art? Pour moi, je ne comprends rien du tou « à cette méchante politique de quelques-uns de nos « gens, et il faut confesser que toutes ces contesta- «tions nous ont décriés depuis peu d’une étrange . « manière; et que, si nous n’y prenons garde, nous. « allons nous ruiner nous- mêmes, etc. »

Dans M. de Pourceaugnac, ce sont les théories galéniques du jour que Molière expose sur la scene . avec sa verve toujours malicieuse.

N'est-il pas curieux, après avoir lu la tirade du

premier médecin sur de mélancolie hi ypochondriaque, |

de trouver dans Rivière les mêmes divagations, les L mêmes mots, sur la nature, la cause et les symptô- ÿ mes de cette affection ? No allons transcrire les k

passages de Rivière en mettant en italique les expressions qui se retrouvent dans Molière.

Er Se pe

de mien ds

; « Or, la cause de cette mauvaise disposition d’es- « prit est une humeur mélancolique qui, par sa cras- « silie, épaisseur et couleur noire, infecte les esprits « animaux et les rend lénébreux ;.… si quelqu'un fait “instance que dans la mélancolie hypochondriaque, : < selon Galien, il ÿ a une inflammation dans les hypo- « chondres, et partant, qu'une intempérie chaude prévaut et domine, nous répondons que cette inflammation, ou plutôt phlogose des hypochondres, est | faite de ce que le sang mélancolique, retenu plus Donsiemps dans la rate, y acquiert de la chaleur « par l’obstruction, d’où s'élèvent beaucoup de va- ” « peurs aw cerveau... On connaît que cette maladie provient de tout le corps, par l’habitude mélanco- < lique ou naturelle de tout Le corps, qui est noir, « velu, maigre, et autres semblables signes :... on connaît que cette maladie procède des D ni ea € par l’excès de chaleur aux entrailles, le crachement « fréquent, Les vents par la bouche, etc. »

I faut être médecin, sans doute, pour bien comendre tout ce qu’il y a de génie, d'observation et étude, dans certaines satires de Molière contre les raticiens de son temps. Il faut l’être aussi pour ré- Hire à leur juste valeur les jugements sérieux qu'il rie dans ses pièces sur la science médicale.

Au public de rire à ces comédies!... à nous d’adlirer ; mais à nous aussi le droit de renvoyer cer- Le ines satires à leur véritable adresse; à nous l’auto-

Rs US

rité de relever dans ces pièces les sarcasmes injustes,* les appréciations fausses, les agressions imméritéess

Dans la scène entre Lucas, Valère et Martine, du Médecin malgré lui, Martine, qui veut se venger de. son pendard, lui prépare une correction de coups de: bâton en le signalant comme le plus merveilleux homme du monde pour les quérisons désespérées :

« Comment, dit-elle, c’est un homme qui fait des « miracles. Il n’y a pas trois semaines qu'un jeune « enfant de douze ans tomba du haut du clocher en « bas, et se brisa sur le pavé la tête, les bras et Less « jambes. On n’y eut pas plus tôtamené notre homme: « qu’il le frotta par tout le corps d’un certain onguent « qu’il sait faire, et l’enfant aussitôt se leva sur ses « pieds et courut jouer à la fossette. » k

Et tout aussitôt, Lucas, Valère, Perrin, Thibault courent après cet homme si savant, ce fameux mé decin ! | Ù

Un fait déjà ancien aujourd’hui, et auquel nous: pourrions en ajouter d’autres , nous a prouvé que le public est satirisé dans cette scène plus qu'il ne sem ble le croire. 1

En 1848, en plein x1x° siècle, un effronté coquin, qui avait appris, dans les prisons, à appliquer au ha= sard des moyens empiriques, s’installait dans un village de notre pays. 4

Tonnelier de profession, dépourvu de toute édus

re

cation, mais 1yrogne émérite, cet homme s’'annon-

Ke

ait lui-même comme opérant des cures merveilleues, et traitait tout d’abord les médecins d'ignorants. +. Il devait réussir, car, comme Sganarelle, il aimait à rire..., à élail boufjon. |

Un enfant du village se trouvait retenu au lit par ne carie de l'os de la cuisse. Le drôle demande uit jours pour le mettre sur pieds, et fait préparer des crosses.

- Le délai expiré, il assure aux parents que leur enfant est oœuéri... Les bonnes gens le croient, obligent » petit malheureux à se traîner dans les rues du Village, et le bruit du miracle se répand dans les en-

es Aux uns, le dure Sganarelle distribue flatons de graisse de chrétien, au prix de 5, 10, 20 et usqu’à à 50 francs; aux autres, des ide rubé-

— Trois mois entiers, ce scandale se prolongea dans diverses communes, jusqu’à ce que notre Sganarelle, Qui, lui aussi, en voulait aux seins des nourrices, fui

u'il avait enthousiasmés.

La scène de l'Orviétan, qui, dans l'Amour médecin,

termine une satire médicale, ne va-t-elle pas, elle aussi, beaucoup mieux à L'adreate du public que à celle des médecins ? Fed à

Le bonhomme Sganarelle, père de Lucinde, n ‘est-ce. pas le père de famille toujours disposé à user pour. lessiens « des remèdes dont beaucoup de gens se sont bien. trouvés? » N'est-ce pas l’histoire de ce bon publie. qui, aujourd'hui comme au temps de Yolière, passe si vite et si facilement des mains des médecins à celles du premier charlatan venu, magnétiseur, COnsulteur d'urine, etc. ?

Le public : « Monsieur, je vous prie de me don ner une boîte de votre orviétan, que je m'en vai vous payer. »

L'opérateur : | 5 « L'or de tous les climats qu’entoure l'Océan Peut-il jamais payer ce secret d'importance?

Mon remède guérit par sa rare excellence

Plus de maux qu'on n’en peut nombrer dans tou un an. » À

Le public : « Monsieur, je crois que tout 0 dl «monde n’est pas cbr de payer votre remède, « Mais pouriant, voici une Le de trente sous A $ « vous prendrez s’il vous plaît. > É

L'opérateur : 2 Admirez mes bontés, et le peu qu’on vous vend Ge trésor merveilleux que ma main vous dispense,

ru

… Vous pouvez avec lui braver en assurance » Tous les maux que sur nous l’ire du Ciel répand :

@ La gale, la rogne, la teigne, la fièvre, la peste, la e goutte, vérole, bonté; noté. (®) en puise sance de Dobrétan! »

« Le peuple, dit Gui Patin, est si sot et si ignorant, qu'il avérifié le dire de Pline : In hac artium sola evenit, ut uni- Guique se medieum profitenté, statèm credatur. Un charlatan Qui vante ses secrets est préféré à un homme de bien qui ne se vante de rien.

Satires erronées ou injusles.

… « Prenez garde, — dit Lisette à Sganarelle, dans @l’Amour médecin, — vous allez être bien édifié; ils vous diront en latin que votre fille est malade. » - Nous autres modernes, nous pourrions ne voir aussi dans ce besoin de latiniser les lecons, les con- Sultations et les discussions scientifiques, autre chose que du |pédantisme. C’est là sans doute le ridicule que Molière a voulu livrer à la risée publique. Mais, il est évident aussi que son mépris pour l’art médical était exagéré au point de lui faire croire que ces formules, ces citations latines, n'avaient pour but que de leurrer le public et les ttes “ Molière, pourtant, ne pouvait ignorer avec quelle autorité Fernel, le restaurateur de la médecine en France, et son contemporain, pour ainsi dire, était Yenu remettre en honneur les auteurs anciens, el

D' NIVELET 5

— 66 — 2 combien les écrits de cet homme célèbre étaient | propres à enthousiasmer les médecins de son tempsss

Il ne pouvait ignorer quelle pureté la langue la tine avait prise sous la plume de Fernel, pureté qui excitait alors l’envie des savants ultramontains, et. qui contrastait beaucoup mieux qu'aujourd'hui avec. les imperfections de la langue francaise. « La lan: À « gue latine, dit à ce sujet M. Maurice Reynaudy À « était Si fe entrée dans les habitudes des savants! « d'alors, que plusieurs ont su la manier avec un rare « talent, et même lui imprimer un véritable ae « Des EL Et sans parler des maîtres, il est certair « que les humanités étaient cultivées mieux qu ‘elles. | « ne l’ont jamais été depuis. » à

Dès ma jeunesse, écrit Gui Patin, j'ai aimé le beau latin, et mon goût sur cela a été d’une délicatesse extraordinaires je ne puis m'empêcher de joncher mes lettres de quelques= uns de ces beaux traits de Cicéron et de Térence. Ÿ

Le goût de Gui Patin étaitle goût du jour, et l'in justice de Molière sur ce point a sa source dan l’antipathie, trop souvent bilieuse, qui l’anime con- : tre les médecins('). £

Un dernier mot, au sujet des sarcasmes et de

l’acrimonie qu’il Lans dans ses pièces sur notre, profession.

(° L'une des admirations de Gui Patin pour le président La moignon était : qu’il savait Fernel par cœur.

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C’est dans le Malade imaginaire, et par la bouche

“de Béralde, qu’il a surtout exprimé sérieusement son sentiment personnel à l’égard de la médecine.

— « Vous ne croyez donc point à la médecine? »

demande Argan à Béralde.

— « Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour

“« son salut, il soit nécessaire d’y croire.

— « Quoi! vous ne tenez pas véritable une chose

« établie par tout le monde, et que tous les siècles « ont révérée ?

— « Bien loin de la tenir véritable, je la trouve,

« entre nous, une des plus grandes folies qui soient « parmi les hommes; et, à regarder les choses en

« philosophe, je ne vois point de plus plaisante mo-

« merie, je ne vois rien de plus ridicule, qu’un … homme qui se veut mêler d’en guérir un autre. »

Suit une discussion longue et serrée où Béralde

triomphe.

Nous n ’entreprendrons pas de rembarrer Béralde

et de rabaisser son caquet, comme le voudrait Argan. “Que pourrions-nous ajouter aux mille pages qui ont “été écrites pour et contre la médecine ?

À toute discussion il faut un résumé, et peut-être

«le trouvera-t-on dans l’épigramme suivante d’Estienne

Pasquier :

—. « Il n’y a homme plus idolastre des médecins que « moy, quand je suis malade, ne qui estime leur art

— 68 — FR à « plus douteux lorsque je suis sain. Vous irouverez à « cette première démarche merveilleusementbizarre, « que je respecte pour leur art ceuxauxquels je pense. ’ «n’y avoir certitude; et, par adventure dirêz, que, 4 « malade de corps, je suis sain d'esprit; et sain den « corps, je suis malade d'esprit. Au contraire, je « diray, si leur aphorisme est vray, que les habi- « tudes du corps et de l’esprit sympathisent ensem-" « blement: estant malade du corps je le suis aussi de. « l'esprit quand je me rends idolastre d'eux. » (Let. tre à M. Tournebus, conseiller en la cour du DACRENESS de Paris.) !

Cette épigramme, peu connue, est bien remarqua= : ble par sa naïveté; mais encore ses conséquences y traînent en longueur, et la plaisanterie, pour et cons £ tre, n’entraîne la balance qu’à la fin. ; . Nous devons, pour conclure, reconnaître que les railleurs n’écoutent point de raison, et qu’ils veulent rire à quelque prix que ce soit.

Attendons donc la fin, et nous verrons qu'à leur. tour ils donneront aux méGseu sujet de rire par l’'empressement qu’ils mettront à pratiquer leurs Or-. donnances. 4

Nous terminerons par cette simple réflexion:

Les plus sceptiques en fait de médecine, sont sou vent les plus croyants en fait de charlatanerie L’orviétan, qui eut ses beaux jours, à l’époque de Mon

ontp lier se posaient en dissidents avec les prin- ‘ rot école de Paris qu’ils obtenaient la Free

ne

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