‹ Molière et Gui PatinChapitre 19 sur 45 · ET LES MÉDECINS · texte numérisé non relu

ET LES MÉDECINS

$ SoMMaIRE. — Types et documents fournis par Gui Palin et autres.

— Le médecin Tardy, fort savant dans l’Hippocrate et l’Aristote. “— Galimalias de Sganarelle, imité de Lazare Meissonnier, de

Lyon. — L'Amour médecin. — Il vaut mieux mourir selon les “règles que réchapper contre les règles. — Le Malade imaginaire. 4 Thomas Diafoirus. — Toinelte. — Diafoirus, père. — Encore

l'Amour médecin. — MM. Desfonandrés, Bahis, Macroton, Tomès. $ — M. de Pourceaugnac. — Théories galéniques et Es mptonatol logie prises dans la médecine de Rivière. — Le Médecin malgré lui et scène de l'Orviétan dans l'Amour médecin. — Le public y est en cause plus que les médecins. — Sutires erronées. — Le latin des médecins mal interprété par Molière. — Belle latinité de Fernel. — Réponse aux dénigrements de Béralde contre la “médecine. — Épigramme d'Étienne Pasquier. — Conclusion.

“ L'étude qui précède, bien qu’elle n'offre qu’un résumé des doctrines médicales du temps et quelques lignes raccourcies des portraits Les plus saillants de la corporalion, est déjà propre, cependant, à indiquer la scène où le grand peintre a trouvé ses sujets et ses énseignements. Cette scène fut Paris qui lui offrit un champ fertile.

. Nous aurons à examiner, dans la troisième partie de notre travail, s’il Peter lui-même ses instructions, Ou si, comme nous sommes porté à le croire, : ilen ira pas la plus grande ‘partie des praticiens dont il entourait ses loisirs.

# D' NIVELET 4

Parmi les médecins, ses contemporains, dont.

nous avons pu consulter les œuvres, Gui Patin, dans s ses lettres intimes qu'il était loin de ee à la postérité, est celui, comme on l’a vu déjà, dont les récits et les anecdotes tendent le mieux à expliquer. et à justifier les satires de Molière. Ne fut-il pas lui- | même le plus mordant des satiriques contre certains, de ses confrères ? Sauf les points de doctrine, toutes

.,. . à A ee E 4 ses critiques viennent à l’appui de celles de Molière”

Nous avons ici, dit-il dans une de ses lettres, un médecin nommé Tardy, qui est bien savant dans l’Hippocrate et, l’Aristote, qui sait force grec, et qui néanmoins n’est guëre” plus sage que votre Meissonnier. Nous ne saurions l’em= pêcher d’écrire, mais nous l’empêchons d'imprimer. Quand" il se trouve en consultation avec moi, il ne manque pas. de me prier que je le laisse parler, qu'il a de fort belles choses à dire sur ce sujet. Je m’en donne quelquefois ler plaisir quand les affaires ne me pressent point trop. Il y a quelque temps qu'il était question d’une fièvre continue, t avec de grandes douleurs de tête : il me conta merveille. du syllogisme, du HAE et des qualités de la ciguës On peut dire de lui ce qu’un certain proconsul disait de

saint Paul : Votre grand savoir vous met hors du sens.

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Ce Tardy n’était-1l pas un type capable de fournit des traits à Molière ?

Le grand artiste ne se bornait pas à étudier par ses veux les médecins du temps, ou à se renseignel sur eux par la chronique publique. Ses satires contrè, les galénistes prouvent qu'il avait pris connaissance

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le leurs écrits. N’est-il pas vraisemblable, d’ailleurs, que Mauvillain, son médecin, qui se trouvait mêlé aux disputes de l’époque, lui aura servi de truchement ?..... On sait la réponse que Molière fit à Louis XIV qui s’enquérait de ce que lui faisait son ihédecin : « Sire, nous causons ensemble; il m'ordonne des remèdes ; je ne les fais point, et je guéris. »

« Le galimatias médical qu’il expose dans quelquesunes de ses comédies, surtout dans le Médecin malgré li, n’a pas toujours été, comme on pourrait le croire, le fruit exclusif de son imagination. Le passage suivant de Lazare Meissonnier, qui publiail ses théories dès 1641, édifiera le lecteur sur ce point.

— Voulant expliquer les maladies de tête, cet auteur Se laisse aller aux subtilités suivantes :

… « Quand or a connu toute cette structure du cer- «veau, on comprend aisément que l'esprit animal < est situé principalement dans celte cavité, laquelle * est autour du conarion, et qu'étant nourri d'eau el de sel qui se tient en la substance du cerveau, avec la sérosité pituiteuse qui extille des. anasto- «inoses des veines et artères, tout de même que le « vital du soufre et de la terre qui sont dans le sang, «il a été nécessaire que, comme ce sang esl conduit « par les artères etles veines qui sont ses enveloppes, “ainsi cette substance du cerveau avec la sérosité

dont elle est imbue et ramollie est conduite par les «nerfs qui se forment de la prolongation des mem- “ branes, etc., etc. »

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Et voilà pourquoi... on a mal à la tête ! à

Sganarelle est un plagiaire ! Il alu Meissonnier,. dont la période tend à amener forcément cette con. clusion: Ossabundus,nequeis, nequer, potarinum, quipsa milus.

ou

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Quand Molière revient dans ses pièces sur cette idée satirique : que les malades doivent tenir à mou” rir méthodiquement; quand il fait dire à M. Bahis, de l’Amour médecin, qu’il vaut mieux mourir selon les règles que de réchapper contre les règles, on peut croire qu'il plaisante tout simplement avec son es prit. Une lettre de Gui Palin démontre pourtant, jusqu’à l'évidence, que, de son temps, les praticiens” |

osaient récriminer contre des guérisons pour lés quelles les préceptes des grands maîtres n avaient.

| pas été littéralement observés. 3

Votre M. de la Guilleminière, écrit-il au docteur Fa connet, de Lyon, a tort de vous accuser d’avoir purgé votre, malade le quatrième jour, vu que cette entreprise vous a réussi et au malade pareillement. n’y était pas, pour savoir 4 quel motif vous a porté à l’entreprendre, et il est mal fondé de dire que de purger le quatrième jour soit contre. la doctrine d’Hippocrate et de Galien : Turgente materias quotidie licet purgare. Vous n'avez rien fait que par la règles | des indications qui vous ont conduit la main et l'esprit, si. bien et si heureusement que le malade en est échappé € Ce que vous avez donné pour le purger n'a été qu’un mis) noratif, et les anciens en avaient de semblables au corne) mencement des maladies, Un médicament composé de. |

deux drachmes de séné, de casse et de tamarin, ne peut pass

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être autrement appelé. Vous pouvez encore alléguer une autre raison, savoir : que dans les maladies, de peur d’une inflammation interne, il est plus sûr de purger que de permettre que l'humeur sbiétue HABETISSS dans la première région, de peur que cette humeur séreuse et maligne ne soit portée au cerveau ou au poumon, Le bonhomme Baillou est en ce cas tout à fait pour vous ; mais notre Fernel, qui est bien un autre homme, l’est encore davantage. C’est au troisième livre de sa méthode générale, chapitre XII. Je suis honteux de l'innocence de cet homme qui s’en veut faire accroire à Lyon, et qui croit si simplement qu’on ioserait purger avant le sentième. Depuis vingt-six ans, je l'ai entrepris plus de cent fois et toujours avec bon succès. Feu M. Nicolas Piêtre, qui a été mon bon maître, Mais à dire vrai un homme tout à fait incomparable, m'en avait montré l'exemple. Et comme un jour, en pareil eas, Pan 1633, je lui alléguais l’aphorisme 22 du premier livre : Concocta medicari oportet, non cruda, etc., il me répondit en peu de mots : C’est un bel aphorisme, mais il n’en faut point abuser; nos malades n’ont que faire de nos disputes scolastiques. Fernel a été à la vérité contredit par un Italien trop galénique et fort envieux, nommé Alexandre Massaria, au second tomo de ses œuvres, et par Saxonia ; quoique, à dire vrai, ces deux professeurs de Padoue Waient apparemment guère vu des malades, non plus que Sennert, qui a agité cette question au deuxième livre des fièvres, chapitre VI. C’est pourquoi, si cette querelle dure plus longtemps entre vous deux, faites valoir l'autorité de Fernel, qui est le prince de tous les modernes, et vous appuyez de l'événement qui est de votre côté ; ce qui doit lui imposer silence, s’il est sage.

Ce passage, que nous avons tenu à citer dans toute Sa longueur à cause de l'intérêt qu’il offre sous le

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rapport médical, démontre encore combien éta grande, à cette époque, la manie de renforcer les meilleurs arguments, les meilleures raisons , par des citations d'auteurs faisant autorité. Le fait le plus simple, entraînant les appréciations les plus prétentieuses, il y avait là un ridicule qui ne pouvait échapa | per à Molière.

On connaît les exclamations que, dans la pièce ch Malade imaginaire, les fleurs de rhétorique, par trop brillantes, de Thomas Diafoirus arrachent à la malin cieuse Toinetle : 4

« Vivent les colléges d’où on sort si habile homme — Voilà ce que c’est que d'étudier, on apprend dire de belles choses! » |

Nul doute que cette satire ne s'applique, d’uné manière générale, à la forme pédantesque que rece* vaient, dans ce temps-là, les études de collége, les humanités proprement dites. Nul doute qu’il ne faille voir, dans le rôle de Diafoirus fils, le tableau d’un travers commun à la plupart des jeunes gens sortanl des bancs de la philosophie et libres encore des ins 4 fluences professionnelles. | #4

Quand on songe à ce que les études médicales 01 eu de tout temps de grave et de sérieux, il est dif icile, en effet, de comprendre ce caractère de Thomas Diafoirus. On serait tenté de croire que Molière, | s’oubliant encore une fois, a pu s’abandonner à une charge de mauvais goût, en créant une exception au |

lieu de prendre toujours ses sujets dans les ridicules communs.

Boileau avait pu dire des fourberies de Scapin :

Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe, Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

Mais ici la critique tomberait à plat. Les citations Suivantes prouvent qu'au temps de Molière, les mmédecins eux-mêmes étaient susceptibles de donner, tête baissée, dans le genre ampoulé de l’époque. L. Meissonnier, dédiant son Cours de médecine à -M"° la marquise de Caluse, lui tient ce langage bur- lesque :

« Je laisseaux savants la mission de faire un Com- « mentaire sur votre naissance. J’embrasse celle à « laquelle je me suis consacré pour vous en particu- « lier, dans le temps même que la lumière du jour « ne vous avait encore éclairée, et que vous ne viviez -« que de la vie entretenue par le sang de madame « votre mère dans elle-même, etc. » — Trois pages had dans ce goût !

M. E. Deboze, traduisant les Genturies de Rivière, “joue sur le nom de son auteur, et adresse au lecteur les gentillesses suivantes : « L'auteur de ces obser- « vations est le célèbre M. Rivière, autrefois doyen z « de l’Université de Montpellier, dont les ouvrages « ont trouvé tant de crédit parmi les doctes, qu'ils -« ont déjà paru sous trente-deux éditions. C’est une

QUE 2 MERE à

« rivière si pure, si salutaire et si féconde, que, ne. « pouvant borner son cours dans l’étendue trop. « étroite de ce royaume, elle s’est fait passage chez. « les étrangers à travers les Alpes, les Pyrénées, le. « Rhin et le Danube; et les Italiens, les Espagnols,s « les Hollandais et ri Allemands ont trouvé tant de. « goût à ses eaux, qu’ils ont fait gloire de les natu- « raliser, et d’en rendre le murmure intelligible à. «< tous ceux de leur nation... J1 me paraissait injuste « que les étrangers se désaltérassent à longs traits. « dans une source qui t'appartient si naturellement « pendant que, comme un Tantale, tu te trouvais au « milieu de ses eaux sans pouvoir non-seulement# « satisfaire ta soif, mais même sans avoir la liberté ” « de les goûter... Je n’en fais à présent couler que ; « quelques ruisseaux, dont, $i la vue te peut plaire,

« je lâcherai De pour te rendre libre lnSetR « non-Seulement d’une rivière, mais d’un océan tout « entier, etc. »

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Avec Deboze, nous sommes en 1680, et l’on peut trouver qu si le genre subsistait toujours, le goûl, | au moins s’épurait un peu!

Quand Diafoirus père s’enthousiasme de son fils, 4 parce qu'il « s'attache aveuglément aux opinions des ‘4 « anciens, et jamais n’a voulu comprendre ni écouter» : « les raisons et les expériences des prétendues décou- si « vertes du siècle sur la circulation du sang », ce £

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Ont les passions scientifiques du jour que le satiique met en-cause.

- Au temps de Molière, les découvertes de G. Harvey ‘ncontraient, dans l’École de Paris, les oppositions es plus vives et les moins explicables. L'entôtemeni Jour les anciennes doctrines était poussé à un degré el. que Riolan et sa secte n’hésitaient pas à faire ætte déclaration impie : Malo cum Galeno errare, fuam cum Harveyo esse circulator !

“Le même Dia/foirus explique pour quelles raisons Lne veut pas pousser son fils à la Cour, et y ménager Our lui une charge de médecin :

« À vous en parler franchement, dit-il, notre mé- Stier auprès des grands ne nv’a jamais paru agréable, cet j'ai toujours trouvé qu'il valait mieux pour nous autres demeurer au public. Le public est commode, “Nous n'avez à répondre de vos actions à personne ; et pourvu que l’on suive le courant des règles de “l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui “peut arriver. Mais, ce qu’il y a de fâcheux auprès des grands, c’est que, quand ils viennent à être “malades, ils veulent absolument que leurs méde- Cins les guérissent. »

Cette époque était celle des infortunes de Valot, iédecin de la Cour, chargé de la santé de Mazarin, Ont il avait tous les jours à supporter les boutades. es preuves en abondent dans Gui Patin, qui écriait à la date du 31 août 1660:

Le roi et la reine sont arrivés au bois de Vincennes. Le cardinal Mazarin y est malade d’une douleur néphrétique ; :

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il a déjà été saigné cinq fois. Valot y est bien empêché car il tient la queue de la poêle, Il a eu de grandes prises avec monsieur Esprit, en présence de la reine et de. Gruénaut qui s’en moquait. Le cardinal a été purgé, mais on n€ dit rien de sa convalescence. Valot n’est pas bien en cours S'il perd une fois son patron, il est mal en affaires et sers renvoyé comme un ignorant. Les degrés du Louvre sont fort glissants ; il faut avoir le pied bien ferme pour s'y tenir. longtemps. e |

Dans l’Amour médecin, la satire a eu pour but d ridiculiser quatre des principaux docteurs de la Cour Ë Guénaut, Esprit, Daquin, Desfougerais. On sait que Molière les copia, au point de rendre sur la scène non-seulement ce qu'il y avait de tranché dans. e caractère de chacun d’eux, mais jusqu’à leurs allure etles intonations de leurs voix. “2

Seulement, comme il fallait déguiser les noms : !

Desfougerais devint Desfonandrés, de œëvo, Je tuë avgos, homme.

Esprit donna Bahis, de BaÿËaw, aboyer, à cause” bredouillement qui lui était habituel ;

Guénaut devint Macroton, de payoos, lent, et Tovog ton, parce qu’il parlait lentes et sentencieuse ment : a

Daquin fut Tomès, de tounc, coupant, are qui aimait à ouvrir la veine. 4

Une remarque curieuse, c’est que Gui Patin, pat | lant de l'Amour médecin de une de ses lettres, dt

DEP RNO

“ue six médecins de la Cour y sont bafoués. Cette erreur provient, sans doute, du peu d'intérêt que ce praticien trouvait dans les détails précis de cette

pièce, où il aurait pu se reconnaître lui-même dans

le rôle de M. Tomès.

Les différents procès que la Faculté de Paris 1n-

tentait alors aux chirurgiens, pour des questions

d'enseignes, de robe ou de bonnet, ceux quelle sou-

tenait si souvent contre les pharmaciens et contre les “coteries antimoniales, faisaient alors le plus grand

bruit dans le monde. C’étaient autant de tournois où

Mes partis déployaient le plus grand appareil, ambi- “lieux qu'ils étaient d’avoir un nombreux public pour témoin.

Voici ce que raconte Gui Patin du procès suivi

“contre Théophraste Renaudot :

Enfin, le RARE après avoir été condamné au Châtelet,

l'a été aussi à la Cour, mais fort solennellement par un arrût d'audience publique, prononcé par M. le premier président. Cinq avocats ont été ouïs, savoir : celui du parer tier, celui de ses enfants, celui qui a plaidé pour les mé- .decins de Montpellier, qui étaient ici ses adhérents, celui qui plaidait pour notre Faculté, et celui qui est intervenu “en notre cause de la part du recteur de l'Univer sité. Notre doyen à aussi harangué en latin en présence du plus beau monde de Parts.

Qi le beau monde de Paris s’intéressait aux querelles de cette nature, n'est-il pas vraisemblable que Mo- | lière a pu y There aussi des inspirations? Ne

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