‹ Molière et Guy PatinChapitre 14 sur 14 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Les opinions et les jugements formulés sur la moralité de Gui Patin sont assez contradictoires. Chacun l’estimant à son point de vue, le plus grand nombre a reconnu en lui le philosophe au cœur chaud, d’une conscience intègre, soumis à la règle des devoirs envers la société, l’honnête homme, en un mot. D’autres n’y ont vu qu’une espèce de satanbouffon, un railleur impie, indigne de toute attention, de toute créance.

Autant les principes de Gui Patin sont arrêtés et exclusifs en médecine, autant ses idées métaphysiques sont vagues : on peut le croire sceptique.

Quant à sa morale, nous la tenons pour irréprochable. S’il n’a pas la foi dü chrétien, il en a la charité.

Sa philosophie ne procède ni du système ni de la théorie ; elle est toute pratique : l’indépendance de son caractère en fait tout le fondement.

On a voulu distinguer en lui le libre penseur du libre causeur... il est l’un et l’autre.

Quelle que soit la fougue qui l’entraîne dans l’expression de ses sentiments, jamais elle ne l’écarte des principes de la stricte morale- Ennemi de l’intrigue, de l’hypocrisie, du mensonge, son indignation et sa colère ne s’animent qu’en regard de ces vices.

Sa haine prononcée contre le fanatisme, les préjugés et les superstitions, l’a fait passer pour être très-peu orthodoxe enreligion. il est certain qu’én plusieurs endroits de ses lettres il semble goûter les. doctrines de la réforme; il parle souvent à Spon et à Falconnet des intérêts de la petite Paroisse.

Pour lui, l'orthodoxie du bon sens est de ne croire qu’à ce que la raison ne réprouve pas. De là, le fondement de ses attaques contre quelques principes religieux, contre les privilèges sacerdotaux, contre l’ultramontanisme, contre les moines, et surtout contre Vagrnen nigrum Loyolaticum.

En somme, il s’en prend plus à la forme qu’au fond, , et affirme son spiritualisme dans plus d’une circonstance. Mais, les combinaisons métaphysiques de ce spiritualisme, pour expliquer Dieu, aboutissant à l’incompréhensible, dans un moment de suprême

dépit, en face du triomphe des méchants, il pousse -cette magnifique exclamation: Je perds pied dans les abîmes delà Providence !... Précurseur de Voltaire, il est théiste comme lui.

Nous l’avons vu exprimer son sentiment sur les causes occultes, surnaturelles, inaccessibles à la raison. Ces mêmes principes le guident et le dominent en regard du catholicisme. Il était de l’époque où Molière écrivait son Tartuffe, où la corruption des moines et du clergé excitait souvent la réprobation du public ( x ).

Gui Patin n’est pas catholique croyant, ni pratiquant. Mais, il est loin de répudier les principes du christianisme, fondement de>la vraie morale.

Voici son Credo religieux :

Je ne crois ni ne croirai, ni en possession, niensoreiers, ni en miracles, que je ne les voie et les discerne. Je crois tout ce qui est dans le Nouveau Testament, comme article de ïoi, mais je ne donnerai pas telle autorité à toute la légende, des moines, fabulosis et commentitiis narrationibus Loyolitarum, qui, dans leurs romans qu’ils nous envoient des Indes, disent des choses aussi impertinentes et aussi peu vraies que les fables d’Ésope. Vous diriez que ces gens-là ne travaillent qu’à infatuer le monde ; il est vrai que si nous étions tous bien sages, ces maîtres-pharisiens du christianisme seraient en danger de bientôt mourir de faim. Credo

(*) Soyons respectables, a dit Massillon, et nous serons respectés ; honorons notre ministère, et il sera honoré.

in Deurn Christum crucifixum, etc. , de minimis non . curât prœtor. Le mensonge est une chose horrible et indigne tout à fait d’un honnête homme ; mais c’est encore pis que tout cela, quand il est employé et mêlé dans les affaires de la religion. Christus ipse, qui veritas est, non indiget mendacio. Je ne saurais goûter les puantes faussetés que les moines débitent par le monde pour autoriser leur cabale, et m’étonne fort, imo serio irascor, de ce qu’ils ont tant de. crédit. Nocturnos lemures, portentaque Thessala, suaviter rideo, sed tacitus.

Son scepticisme religieux :

Le père Petau est ici mort le mercredi 11 de déeembr'' à onze heures du soir. L’on me mande que M. Saumaise est aussi fort malade à Leyde, et peut-être est-il mort ; mais' néanmoins ils ne se rencontreront point en chemin, après, qu’ils auront passé le guichet de la mort, ubi se via findit in ambas : le loyolite ira d’un côté, le calviniste de l’autre, et le faut croire ainsi sous peine. d’être damné à cinq cents légions de diables.

Nous aurions pu être tenté, sinon d’envisager les facultés encyclopédiques de Gui Patin, au moins de. hasarder une opinion sur sa valeur comme écrivain. Mais ici même surgit une fort délicate question de compétence, au-dessus de notre portée. Un simple passage de la notice de Réveillé-Parise.nous paraît résumer cette question,. d’une manière si brillante, que le lecteur gagnera à ce que nous la mettions à profit :

« Quand un livre a reçu l’empreinte profonde des

passions de l’époque où il a été conçu, il offre toujours un intérêt puissant qui le fait vivre; bien plus encore quand le style ou la forme met parfaitement en relief les pensées de l’auteur. Or, les lettres dont il s’agit réunissent au plus haut degré cés deux avantages; tout y est présenté sous les aspects les plus divers, tantôt graves et sérieux, tantôt plaisants et légers... Dès le commencement, on s 4 aperçoit que tout coule de source et d’abondance ; rien de cherché, rien d’apprêté, rien qui sente l’effort; point d’oripeaux à effet et brillantés, Gui Patin est toujours original, toujours naturel ; loin d’être un artiste en phrases, occupé de ce fard de style d’un auteur de profession, on trouve en lui un homme à libres allures, disant fièrement et hautement ce qu’il pense. Peu d’écrivains ont mieux su, comme on l’a dit, darder sa pensée et l’enfoncer dans l’attention. On se représente toujours, depuis Molière, un médecin de cette époque comme un pédant roide et gourmé, écrivant en style Purgon, toujours prêt à cracher du grec et du latin: eh.bien, qu’on lise ces lettres, et l’on sera pleinement détrompé. Certes, le lieu commun, ce signe évident de servitude intellectuelle, en est sévèrement banni ; tout est facile, spontané, fécond et varié. L’auteur prend aisément tous les tons, depuis le plus grave jusqu’au plus enjoué, depuis le rire amer et sardonique du philosophe chagrin, jusqu’à la cynique jovialité de Rabelais. Selon le goût du temps, à l’exemple de Montaigne, de Charron,

de Pasquier, etc., les lettres de Gui Patin sont coupées de citations latines ; mais ces phrases d’un autre idiome, loin de rendre le style moins vif, lui donnent au contraire le nerf et le piquant de la variété, comme une saveur des écrivains du xvi e siècle. »

Nancy, impr. Berger-Levrault et O.

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