‹ Molière et Guy PatinChapitre 13 sur 14 · APOLOGIE DE GUI PATIN · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE GUI PATIN

Mais, laissons Gui Patin à ses petits travers pour revenir à ses belles qualités. Ce n’est que par la lecture répétée de ses lettres que l’on saisit ces taches de son caractère, prime-sautier par allure, et à bâtons rompus, comme l’a jugé Sainte-Beuve. Le fier doyen n’en conserve pas moins de valeur et d’attrait pour nous.

A côté de cette corde plus ou moins déplaisante à laquelle nous avons touché, il en est. une, dans Gui Patin, d’une vibration magnifique ; c’est celle du sentiment. Elle est, sans aucun doute, la plus propre à mettre en relief le côté le plus important de l’homme moral. C’est pourquoi, pour ses qualités, comme pour ses défauts, noûs prenons les traits de sa physionomie dans ses lettres. On peut dire que, dans sa grande franchise, il s’y est dépeint lui-même. Le lecteur nous saura gré d’avoir terminé cette troisième partie de notre étude par une série de ces magnifiques mouvements où le cœur de Gui Patin s’ouvre et se met à jour.

De ses trois correspondants principaux, c’est pour Charles Spon que les épanchements de l’amitié se répètent le plus souvent et portent le mieux le cachet de la sincérité. Gui Patin avait connu Spon dès 1642: il faut arriver à 1648 pour qu’il s’abandonne à tous les accents de son cœur. Jusque-là ses lettres ne dépassent pas l’expression d’une vive sympathie et de sentiments de gratitude à un confrère aussi obligeant que distingué. Leur liaison ne se fit donc pas à la légère, d’emblée et par engouement. Elle fut la conséquence d’une conformité de vues et de caractère, • et, sans doute aussi, de leur bibliomanie respective.

C omme Gui Patin, G b. Spon fut lui-même un profond érudit, et un des célèbres médecins de son temps.

Yoici le début de ces gracieuses et charmantes relations, où Gui Patin, sans beaucoup disserter sur l’amitié, en détaille la psychologie par l’expression chaleureuse de ses sentiments.

29 mai 1648.

Vous me faites trop d’honneur par votre lettre -, je n’ai rien à y répondre, sinon que je vous prie de vous tenir très-assuré de mon service, et que je ne manquerai nullement à mon devoir. Je vous suis trop obligé et en trop de façons. Je ne suis point mal avec mes parents ; mais je vous prie de croire que je ne veux point être moins bien avec vous qu’avec eux tous ensemble. La parenté vient de nature, et est par conséquent sans choix-, l’amitié a quelque chose davantage, elle agit avec jugement, et tel, de peur

de tromper son ami, devient honnête homme et s’accoutume à l’être per vim relationis. Et ainsi est vrai ce qu’a dit un vieux scoliaste d’Aristote sur les morales : Amicabilîa ad alterim oriuntur ex amicdbilibus ad se. Yous serez donc assure, s’il vous plaît, de ma fidélité et de mon service, comme d’un homme qui désire être avec vous en aussi bonne et forte intelligence que si nous étions frères germains et naturels.

13 juillet 1649.

Quand je pense à vous, et par conséquent à Lyon, j’aurais bien envie d’y aller, de vous y embrasser, et vous y entretenir, et mutuas audire et reddere voces. Je sais bien que l’aspect d’un si beau pays peut contenter en quelque façon la curiosité d’un homme ; une si grande ville, deux belles rivières, la rapidité du Rhône ; tant d’honnêtes gens qui sont dans votre ville, tant de beaux livres qui se peuvent trouver, de si bons et francs amis que j’y verrais, et, entre autres, MM. Gras, Paleonnet et Garnier, humants majora bonis creduntur ; mais tout cela n’est rien au prix de la joie que j’aurais de m’entretenir en particulier avec vous dans votre cabinet, remotis arbitris. Et peut-être que Dieu me fera quelque jour cette grâce dont j’ai bien envie : aussi y a-t-il quelque apparence qu’une certaine occasion se présentera qui m’en donnera le moyen...

Comme je vous tiens pour mon meilleur et plus intime ami, je prends la hardiesse de me découvrir à vous, et vous demande avec très-humble révérence que vous ayez cette bonté, de me donner votre avis du dessein que j’ai de faire une méthode particulière, dont je vous ai par ci-devant écrit quelque chose ; maintenant, je vous envoyé la copie du titre que je vous ai désigné. Je vous prie de me mander s’il est trop long, ou bien ce qu’il y a dans les termes qui empêche que vous m’en donniez votre approbation 5 mais

je vous le demande en ami, comme j’espère que vous y répondrez. Ne me flattez point, je vous prie, faites-moi mon procès, instruisez-moi, et me remettez dans le bon chemin : Judicioque tuo cadam vel stabo .

Traitez-moi en ami, avertissez-moi de ce qui vous semble, dans le titre que je vous ai envoyé, ou me dites quelque chose touchant mon dessein : hoc debes amico. De qui voulez-vous que j’attende de bons avis que de vous? Et combien que je sois naturellement fort docile, je vous avertis qu’il y a bien du monde que je n’écouterais pas, s’il m’en voulait donner, et au jugement Auquel je ne m’arrêterais point.

19 octobre 1649.

Ne pensez pas m’avoir de l’obligation quand je dis du bien de vous à vos Lyonnais ; j’ensuis si content et si trèsfort réjoui, qu’il ne faut pas que vous m’en sachiez d’autre gré. Je suis alors du nombre de ceux qui habuerunt mercedem in vita sua. Car, puisque je suis en termes de sainte Ecriture, foriis ilia et suavis de te cogitatio mihi et merces amplissima et magna nimis, et vous prie de croire qu’il ne se passe pas de jour que je ne pense à vous plus de trois fois,.avec douceur et très-ample satisfaction... Si M. Bailly, votre chirurgien, vous a parlé de moi, aussi ai-je fait de vous avec M. Eainon. J’ai peur que vous ne vous moquiez de moi quand vous me comparez à un grand luminaire : hélas! je me tiendrais heureux si.je pensais être ou avoir place entre les plus petites étoiles du firmament.

3 décembre 1649.

Est-ce tout de bon que vous me dites que vous gardez toutes mes lettres très-chèrement? Je n’ai jamais eu cette opinion qu’elles pussent mériter cet honneur; mais, dune part, prenez garde qu’elles ne vous fassent tort ou a moi

aussi pour la liberté avec laquelle je vous écris quelquefois de nos affaires publiques, si mieux n’aimez tout d’un coup en faire un sacrifice à Yulcain, que Catulle, in pari casu, a de bonne grâce nommé tardipedem deum. Tout au pis aller et quoique vous fassiez j’y consens (*).

8 janvier 1650.

Enfin, j’ai reçu votre belle et bonne lettre, fort désirée et avidement attendue, le 5 de janvier, et vous puis jurer qu’il n’ÿ a point eu ici de vin d’Espagne si agréable en toute la fête des Rois que m’a été la lecture d’icelle ; elle m’a réjoui, elle m’a consolé, elle m’a instruit et enseigné, de sorte que j’en suis content de toutes parts.

3 mai 1650.

Prenez la peine de m’écrire un mot, et me mandez quelque chose de votre santé et si vous avez été si longtemps sans m’écrire, mais écrivez-moi seulement de votre santé, de celle de toute votre famille, quia amore langueo, et en cas que vous ne vouliez plus que je vous écrive, faites-moi le bien de m’en mander la raison, afin que je m’en retienne à l’avenir, si je juge que vos raisons sont bonnes, et en cas que je le puisse faire, et obtenir cela de moi-même; mais au moins sachez et tenez pour très-certain que je suis en un tel deuil de n’avoir plus de vos nouvelles, que jamais la tyrannie de Mazarin, la colère de la Reine,'la guerre du prince de Condé, le siège de Paris, et les menaces des partisans, même la peur de mourir de faim durant le siège de Paris, ne m’ont pas ôté le repos de la nuit et la tranquillité de l’esprit, comme a fait la privation de vos lettres, laquelle je

( 1 ) A cette époque, les visites domiciliaires étaient déjà en grande pratique, et son fils Charles en fut victime plus tard, en 1668.

crois inexcusable de votre part, si vous n’avez quelques fortes raisons; mais il faut quelles soient bien fortes, et même plus fortes que l’armée que le Mazarin destine à prendre Bellegarde, et que le canon de M. de Vendôme y fait mener...

Mais, à propos, je me souviens fort bien de vous avoir envoyé par ci-devant mon portrait en buile, selon que vous m’aviez fait l’honneur de le désirer; mais ce n’a été qu’à la charge que vous me traiteriez de même et que me feriez la faveur de m’envoyer le vôtre ; je vous somme de votre promesse et vous prie de me l’envoyer afin que je m’adresse à lui quand vous manquerez de m’écrire, comme vous.avez fait depuis deux mois.

6 mai 1650.

Je ne fus jamais si empêché, comme je l’ai été dans l’attente de vos lettres, non solum mihi nervos restituisti, sed etiam anirnam reddidisti. J’ai enfin reçu la vôtre datée du 12 avril, laquelle ma consolé véritablement bien fort.

24 mai 1650.

Je vous prie de ne point oublier ni négliger le portrait que vous me promettez de vous-même : ce n’est point pour moi, c’est pour mes enfants qui vous honorent, comme.je fais ; ils sont d’assez bon naturel. Pour moi, je n’en ai pas tant besoin présentement, d’autant que je vous vois, d’ici, et même je vous peindrais fort bien tel que vous étiez en 1642 si j’étais peintre. Je pense si souvent à vous, que je vous vois à toute heure, et que je vous représente fort souvent en mon esprit qui n’est pas fort subtil; mais aussi ne faut-il pas grande subtilité à être bon et fidèle ami, tel, que Dieu aidant, je vous serai toute ma vie ; je sais bien que j’y suis obligé.

21 juin 1650.

M. Ravaud, votre ami, qui vient de gagner ici un procès contre les libraires de la rue Saint-Jacques, en donnant caution, m’a prié de lui en servir, et je l’ai fait pour l’amour de vous, quoique je sache que le titre De fidejussoribus dans le droit est appelé le titre des sots. Il pourrait arriver qu’on me dira : Fide data, prœsto noxa est, à quoi je répondrai qu’il faut faire pour son ami ce qu’on ne ferait pas pour personne autre.

30 septembre 1650.

Mais pour venir à la vôtre datée du 16 de septembre, je me plains seulement à vous pour le présent d’une chose : c’est qu’elle est trop courte. Vos lettres sont à mon endroit ce qu’étaient les oraisons de Démosthène à Cicéron, et celles de Cicéron à Pline le Jeune et à Quintilien, optima quœ longissima.

6 janvier 1654.

Dieu merci, voilà une belle étrenne et très-gracieuse, laquelle m’arrive de votre part ; c’est votre lettre sans date, mais pourtant nouvelle, que je reçois avec grande joie, inter alia mimera quœ tali die soient offerri. Je suis trèsaise, que vous et toute votre famille soyez en parfaite santé; utinam perennet ! mais je m’étonne de quoi vous avisez de m’envoyer des présents de prunes de Brignolles, vous et Mademoiselle (’) Spon, que je respecte très-fort à cause de vous, et que j’aime tant plus chèrement et tendrement, qu’elle me connaît comme si elle m’avait nourri. Oh ! que j’aurais été heureux si feu ma bonne mère, optima sane mu-

(*) La femme mariée conservait encore, à cette époque, le titre de demoiselle.

lierum, avait eu autant d’esprit que mademoiselle votre femme ! J’aurais eu ma part de ce bon esprit, et aurais été déniaisé de bonne heure et de bonne sorte ; mais je n’ai point été si heureux : non cuivzs dalurn est habere nasum.

Puissiez-vous vivre sans pierre, sans goutte et sans catarrhe, jusqu’à l’an 1709, afin de faire la centaine parfaite, et què vous voyiez dans votre famille toutes les bénédictions que Dieu a promises diligentibus se! Je fais part de mes vœux à Mademoiselle Spon, jusqu’à ce que j’aie le moyen de lui témoigner et de lui faire connaître par effet jusqu’à quel point je l’honore comme la meilleure femme de Lyon, et la fidèle compagne du meilleur ami que j’aie au monde.

26 décembre 1656.

Quand j’aurai reçu votre portrait, je ferai mes efforts de lui chercher quelque place honorable. Vous pouvez bien croire qu’il me sera très-cher : je tâcherai de ne vous mettre en pire compagnie que feu M. Naudé et Gassendi, dont le premier a été mon intime très-particulier trente-deux ans entiers, et l’autre y eût succédé s’il eût plus longtemps vécu.

Mars 1661.

J’apprends par la dernière que M. Barat m’a fait ï’hon» neur de m’écrire que votre mal est augmenté, dont je suis bien fâché. Au nom de Dieu, pensez à vous et prévenez l’apoplexie qui vous menace par la saignée, laquelle est le plus sûr remède. Si votre sang vient une fois à s’échauffer, il gagnera le cerveau par un transport et l’étouffera, si vous ne vous servez de ce puissant remède contre la pléthore, laquelle trompe les plus fins. Pensez-y donc et faites à ma prière quelque chose pour votre santé, afin que nous puissions encore une fois nous revoir avant que de mourir.

Sans date, 1663.

Mon très-cher et précieux ami, je vous rends grâces trèshumbles de votre dernière et belle lettre : plût à Dieu que je pusse vous en envoyer de pareilles de deçà, et qui donnassent autant de réjouissance et de satisfaction comme la vôtre m’en a donne, que j’ai relue plusieurs fois : decies repetita placebunt. Je vous remercie très-humblement de tous les soins que vous prenez pour moi, de toutes les peines que je vous donne pour mes petites curiosités qui font une partie de mon étude ou au moins de mon divertissement. Vous savez ce qu’a dit en pareil cas Pline : maxima pars hominum amœnitatem, in studiis quærit (*).

Comme on vient de le voir, les vrais sentiments d’amitié de Gui Patin pour Ch. Spon se manifestent en toutes circonstances : à la simple idée de s’entretenir en particulier remotis arbitris au sujet d’un avis sincère réclamé pour une œuvre projetée-,... où à propos d’un portrait... C’est toujours une affirmation de sentiments tels qu’il en peut exister entre des frères germains et naturels.

Dire du bien de son ami est la plus belle récompense tant il est heureux d’en trouver l’occasion... Languet amore , pour un silence de deux mois.— ; il y a du ton et du langage d’un dépit amoureux, des émotions qu’un amant éprouve pour celle dont il est

(*.} La dernière lettre imprimée de la correspondance avec Spon est du 18 avril 1664. Il est vraisemblable que d’autres lettres ont été perdues, puisque Spon survécut à Gui Patin et ne mourut qu’en 1684.

épris... Ce portrait auquel il ne tient que pour lui adresser des reproches, au lieu de l’original, n’estce pas à la fois la pensée la plus fine, le sentiment le

plus gracieux et le plus délicat.Une .lettre refait

ses nerfs et lui rend la vie; les plus longues sont les meilleures !...

Et ce n’est ni pathos ni fleurs de rhétorique : ses expressions sont charmantes dans leur simplicité; c’est l’effusion du cœur qui conduit sa plume; bien loin de chercher à définir l’amitié, c’est par l’expansion de ses sentiments qu’il la démontre.

Assurément, ces préoccupations, cette attention fixée sur tout ce qui peut intéresser son ami, sont tout à fait en dehors du principe : Chacun pour soi, dont Gui Patin avait pu être soupçonné. Toutes cés expressions d’un cœur aimant ne compensent-elles pas grandement et n’effacent-elles pas les petites taches que nous avons relevées dans son caractère?

Parmi les lettres qui nous semblent les plus propres à dépeindre le côté moral de Gui Patin, il en est deux que nous avons distinguées entre beaucoup d’autres. L’une met en évidence les habiles et délicates ressources de son esprit; l’autre expose delà manière la plus touchante sa résignation philosophique au coup le plus sensible dont son cœur paternel ait pu être touché.

La première, amenée par une boutade qu’il était

loin d’avoir provoquée, fera comprendre à quel degré de passion pouvaient s’élever alors les discussions sur les choses occultés.

Au commencement du xvii e siècle, les progrès de la science et de la raison secouaient déjà efficacement les croyances superstitieuses dont l’époque de Henri III avait donné tant d’exemples. Mais il est écrit que ces croyances au surnaturel auront toujours des partisans, parce qu’il y aura toujours des esprits faillies. Notre xix e siècle lui-même n’a-t-il pas encore des cabinets de cartomanciens, de somnambules?

En 1631, Gui Patin était au début de sa carrière médicale : il avait 30 ans. Sa passion de bibliophile le possédait déjà et il faisait collection de toutes les thèses de la Faculté de Paris qui avaient précédé son époque. A eet effet, il était entré en relation avec les praticiens de Troyes.

Les passages suivants démontrent que des médecins de valeur avaient encore foi alors dans les qualités occultes des médicaments. Au sujet d’une fièvre contagieuse qui régnait à Paris, il écrit à Belin:

Pour tout antidote, je m’en fie après la grâce de Dieu, qui assiste toujours ceux qui servent le public, à n’être ni pléthorique, ni cacochyme, n’y à faire aucun excès, et ne crois non plus à la thériaque, mithridate, alkermès, hyacinthe, bézoard, corne de licorne, qu’à des cornes de bœuf, curn ficta ilia remedia, cum suis occultis qualitatibus (quœ re vera nullœ sunt) nulla virtute magis polleantquam œgrorum

KIVEEET

loculos exhauriendi, ut pharmacopœos ditent. Sed de haç re plura alias. Si vous désirez que je vous en dise davantage sur quelque point particulier, mandez-le-moi, je suis tout prêt, et tam in promptu, omnium Arabum in hoc casu doctrinam repellere.

Cette profession de foi lui valut une réponse restée inconnue, mais dont la lettre suivante donne une idée:

Quant aux qualités occultes et à votre lecture de Fernel, Fracastor, Puteanus et autres, que vous me mandez avoir, lus, je ne doute nullement de votre croyance ni de votre capacité ; si j’ai parlé contre ces qualités supposéès, j’ai cru le devoir faire, tanquam in figmenta vanissima, sans néanmoins avoir eu aucun désir, nec verbo, nec scripto, lædëre quemquam, multo minus virum eruditissimum et amicissimwm eu jus doctrinam veneror et suspicio. Je serais très-marri de vous avoir offensé, et ne pense point l’avoir fait. Je ne erois point aux qualités occultes en médecine, et pense . que vous n’y en croyez guère plus que moi, quoi qu’en aient dit Fernel et d’autres, de qui toutes les paroles ne sont point mot d’Évangile. Je les puis.détruire par plus de cinquante passages d’Hippoerate et de Galien à point nommé, et par l’expérience même, qui témoigne que ce sont bourdes que tout ce que les Arabes en ont dit; même leur chef Avicenne en a reconnu la vanité, disant que proprietates illœ occultai sunt figmento persimiles, et commentum hominvm ab innumeris quæstionibus sese illarurh prœsidio revelantium En notre religion chrétienne, je crois comme nous devons croire, beaucoup de choses que nous ne voyons point, quœque sub sensum non cadunt, mais c’est par le moyen de la foi, qui nous y oblige, et quoi est rerum non apparentum; mais en fait de médecine, je ne crois que ce que je vois, et, ut ait ille Plautinus, manus nostrœ sunt oculatœ,

credunt quod vident. Fernel était un grand homme, mais ses arguments pour telles qualités ne sont point des démonstrations mathématiques. Je l’estime le plus savant et le plus poli des modernes ; mais comme il n’a pas tout dit, aussi n’a-t-il pas dit vrai en ce qu’il a écrit, et si le bonhomme, qui est mort trop tôt à notre grand détriment, eût vécu davantage, il eût bien changé des choses à ses œuvres, et principalement en ce point-là; ce que je ne dis pas de moi, mais de sa vie propre que j’ai céans manuscrite, qui m’apprend beaucoup de choses de cet excellent homme, qui et in alliis non leviter lapsus est. Quant à ce que vous me demandez, que vous priez de croire que sus nunquam Minervam docebit, je vous reconnais en cela passionné, qui en venez jusqu’aux injures ; ce n’a point été mon intention de vous offenser, et sais bien que je ne l’ai point fait ; combien que je ne me souvienne qu’à peine de ce que j’ai mis dans ma lettre, en ayant écrit quantité d’autres depuis, et me l’étant dictée, currente ealamo. Je vous ai répondu brièvement et librement à la vôtre, absque ullo convicio ; je n’y ai taxé personne, si ce n’est quelque ignorant barbier ou charlatan, tant s’en faut que vous ayez occasion de vous en fâcher. Je fais bien autre état de vous, et ne vous puis encore assez priser pour votre mérite : si liberius forte loquutus sim, adversus impostores qui artis nostræ veritati et dignitati imponunt, detur, quœso, hæc licencia philosophicœ libertati et animo veritatis studioso. Ne croyez pas pour cela que je vous méprise, je vous tiens pour Minerve et au delà ; mais j’ai de quoi montrer (absque jactantia dixerirri ) que je ne suis point du tout dépourvu de ses faveurs, après l’huile que j’y ai usée, et une bonne partie de nia santé que j’y ai prodiguée. Je vous tiendrai toujours néanmoins pour mon maître, et réputerai à grande faveur d’apprendre de vous, pourvu que ce soit sans ces mots odieux, sus Minervam, qui sont tout à fait indignes, à mon jugement, d’être proférés entre deux amis de l’un à l’autre.

Quant à vos autres mots, ce que vous en avez écrit, ç’aété discendi potius quam disputandi animo, je vous assure que je me soumets tout à fait à votre censure ; et tant s’en faut que je veuille disputer, que je ne désire qu’apprendre. Je ne me suis point mêlé de faire le maître envers vous, mais j’ai peur que vous n’ayez bien conçu le sens de ma lettre, la lisant avec passion et en colère. Je ne crois pas vous avoir offensé, et si je l’ai fait, ç’a été par imprudence, c’est pourquoi je vous prie de m’en excuser.

Cette lettre nous paraît admirable. Le jeune homme répond à une injure qui, sans motif plausible, lui est adressée par un homme d’âge mûr. Il y répond avec une modération et une humilité qui étonnent, mais aussi avec fermeté et dignité.

Je ne crois point aux qualités occultes en médecine et pense que vous n’y en croyez guère plus que moi.

Et il termine sa lettre par cette représaille pleine de finesse :

Je vous envoie une thèse de médecine, non pas pour dire comme vous, ut sus Minervam doceat, mais pour vous faire connaître ce que je pense de la maladie de laquelle elle traite, et pour vous prier de croire que je suis et serai à jamais, monsieur, votre très-humble et affectionné serviteur.

Que de belles choses et quelle saine raison dans cette lettre ; et que Belin dut avoir honte de sa fougue!... Aussi une troisième lettre prouve qu’il en fit amende honorable :

Ma pensée de votre colère était fondée sur ces mots :

Kumquam sus Minervam docebit, lesquels me semblaient injurieux en quelque façon, quocumque sensu acciperentur : mais je vois bien, et j’ai bien cru, par ci-devant, que ce n’était non plus votre dessein que mon désir, c’est pourquoi à cela près nous demeurerons, s’il Vous plaît, en bonne intelligence, amoto omni fucô et omni subdola cavillatione.

Ce conflit n’eut pas de suite : les intérêts respectifs des deux bibliophiles devaient rendre leurs attaches durables.

En 1649, il revient sur ce sujet avec Ch. Spon, à propos des remèdes soi-disant anti-épileptiques. Après lui avoir exposé les mêmes idées, il termine ainsi:

Prenez donc en gré ma bonne volonté, et jugez sincèrement de mon avis, comme je le soumets sincèrement et humblement à votre censure. Candidus imperti meliora, vèl utere nostris. Gardez-vous bien de me prendre pour un glorieux ni pour un obstiné; je ne suis ni l’un ni l’autre, je n’ai envie que d’apprendre et de profiter. Je ne prends nulle part au distique de Martial, qui n’a pas assez vraiment dit :

Aurum et opes et rura,frequens dondbit amicus;

Qui volet ingenio cedere, rarus erit.

C’est tout au contraire de moi, je suis tout prêt d’apprendre ; faites donc et que je vous aie cette obligation après tant d’autres dont je vous demeurerai éternellement obligé, afin que j’amende mon ignorance par votre charité.

La mesure qu’il met dans ses paroles et les précautions dont il les entoure portent à croire que,

pour lui, après vingt années d’intervalle, le souvenir de la susceptibilité de Belin n’était pas encore effacé.

La seconde lettre est le tableau des agitations douloureuses qu’entraîna pour lui le malheur le plus imprévu qui pût atteindre sa famille.

Gui Patin avait deux fils ; l’un, sa vie et son orgueil, Charles Patin, avocat, docteur en médecine,^ dut en même temps un littérateur et un numismate de premier ordre. Libre penseur, comme son père,' il s’attira les violences du despotisme de son temps, , et dut mourir en exil.

La lettre suivante est l’une de celles où le malheureux père se laissé aller aux détails émouvants de cette affreuse disgrâce.

A Falconnet, 7 mars 1668.

Je vous écrivis dernièrement touchant l’affaire de mon fils, à laquelle je m’attendois que la connoissance de la vérité et le secours de nos bons amis pourroient remédier '; mais l’espérance, selon le sentiment de Sénèque, est de songe d’un homme qui veille. Néanmoins, puisqu’elle .est une vertu, je ne la voulois pas abandonner, quoi qu’il en dût arriver, car il est permis même aux plus méchants de songer et de se tromper. Tout le monde le plaint, personne ne l’accuse, et hors de quelques libraires, il est aimé de tout le monde. Cependant il est absent et nous l’avons oblige de s’y résoudre malgré sa stoïcité. Il avoit toujours espéré que la justice du Roi s’étendroit jusqu’à lui, mais nos ennemis ont eu trop de crédit. Cependant pour adoucir notre plaie, on dit : 1° que c’est par contumace que son

jrocès lui à été fait, comme à un homme absent qui n’a pu se défendra ; 2° que ç’a été par commission souveraine et particulière ^ans droit d’appel, ce qui est extraordinaire et marque d’autant plus le dessein qu’on avoit de le perdre ; 8° que la plupart\des juges ont reçu des lettres de cachet et de recommandation sur ce qu’on avoit besoin d’un exemple. Mais à quoi peut servir cet exemple? Est-ce que, tandis que les Hollandois et autres impriment des livres d’histoire, et principalement de la nôtre, dont les auteurs sont à Paris, on pourra ôter aux particuliers l’envie et la curiosité de lire ces nouveautés ? 4° On allègue que c’est un homme de grand crédit, qui étoit notre partie secrète, qui poussoit à la roue et qui briguoit contre nous, parce qu’on a trouvé parmi ces livres quelque volumes du factum de M. Pouquet et de l’histoire de l’entreprise de G-igéri. Que ne punissent-ils donc les auteurs de ces livres ? Que n’en empêchent-ils l’impression en Hollande, ou que l’on n’en apporte en France? Tous ces livres et d’autres pareils ont été vendus à Paris par les libraires au Palais et à la rue Saint-Jacques. C’est faire venir l’envie de voir ces livres que l’on veut supprimer et cacher avec tant de rigueur. Je m’en rapporte à ce qu’en dit Tacite dans ses Annales, livre IY, chapitre 34, en parlant de Cremutius Cordus. C’est donc à bon droit que tant de gens demandent ce que Juvénal a dit quelque part de Séjân : Sed quo cecidü sub criminel où est ce grand crime ? qu’a fait cet homme pour être si injustement traité ? On a nommé trois livres, savoir : un plein d’impiété *, c’est un livre huguenot intitulé : l'Anatomie de la messe, par Pierre Dumoulin, ministre de Charenton; comme si l’Inquisition étoit en France ; c’est un livre de six sous. Paris est plein de tels livres, et il n’y a guère de bibliothèques où l’on n’en trouve et même chez les moines ; il y a liberté de conscience en France et les libraires en vendent tous les jours. Il est même permis à un homme de changer de religion et de se faire huguenot, s’il

veut, et il ne sera pas permis à un homme d’étude d’avoir un livre de cette sorte, car il n’en avoit qu’un seul exemplaire. Le second étoit un livre, à ce qu’ils disent, contre le service du Eoi ; c’est le Bouclier d’Etat, qui s’est vendu dans le Palais publiquement, et auquel on imprime ici deux réponses. Le troisième est Y Histoire galante de la Cour, qui sont de petits libelles plus dignes de mépris que de colère. Je pense que ces trois livres ne sont qu’un prétexte, et qu’il y a quelque partie secrète qui en veut à mon fils et qui est la cause de notre malheur. J’espère que Dieu, le temps et la philosophie nous délivreront et nous mettront en repos ; et en attendant, Seigneur Dieu, donnez-nous patience. H faut être en ce monde enclume ou marteau. Je ne me suis jamais donné grand souci ; mais en voici bien tout d’un coup à mon âge de soixante-sept ans. Il faut supporter patiemment ce à quoi on ne peut apporter aucun remède. Enfin, Dieu l’a voulu ainsi.

L’humiliant échec de 1666 que Gui Patin avait dû suhir après trente ans de luttes, souvent triomphales, toujours passionnées ;... les cuisantes déceptions que 9 lui amenèrent, en 1670, les prévarications et la mort de son fils Robert ;.enfin, la désespérance de revoir près de lui son cher Carolus; . toutes ces

causes déprimantes portèrent atteinte à son énergie morale et à sa forte constitution. Il mourut deux ans après son fils Robert.

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