TROISIÈME OBSERVATION
J’ai vu depuis peu, eu consulte, un gentilhomme breton âgé de dix-neuf ans, naturellement fort dévot, qui devint dans peu de jours mélancolique, et à cette mélancolie succéda une espèce de manie avec une fièvre continue et des convulsions effroyables. Un moine avait peur qu’il ne fut possédé. Il est vrai qu’il avait un grand scapulaire. Il fut si rudement tourmenté de ce démon de fièvre continue, qu’il en devint frénétique et qu’il fallut le lier. A ce délire frénétique succédèrent deux autres symptômes, des mouvements épileptiques et une passion hydrophobique, comme ceux qui ont été mordus d’un chien enragé, avec la soif et l’aversion des choses liquides. Pour tout cela, il fut saigné des bras et des pieds jusqu’à vingt-deux fois. Il fut purgé de plus de quarante lavements et d’environ trente apozèmes purgatifs avec la casse et le séné, auxquels nous ajoutâmes à la fin le sirop de roses et de fleurs de pêcher, avec tel succès qu’enfin il est tout à fait guéri et remis en son bon sens. Il y a bien des gens qui crient au miracle de moindres événements; mais la nature seule, la connaissance des maladies et l’application des bons remèdes vont bien loin.
Ces trois observations auxquelles il donne, dans ses lettres, un caractère de haute signification, prouvent certainement que la saignée a pu aider à ces. guérisons. Mais il fallait être dominé par une idée bien fixe, pour n’y voir que sa puissance miraculeuse, et ne rien accorder à la purgation, à la révulsion intestinale et à la force médicatrice de la nature.
Le dégoût que Gui Patin éprouve pour- la polypharmacie, l’acrimonie qu’il répand contre ceux qui
s’y livrent, s’expliquent et se justifient par la confusion que la multiplicité des drogues jetait alors dans la thérapeutique, confusion telle, que, même dans le public, elle servait alors de texte aux détracteurs de l’art médical. Montaigne n’avait-il pas eu raison de dire, dès avant cette époque :
« De tout cet amas, ayant fait une mixture de breuvage, n’esl-ce pas quelque espèce de rêverie d’espérer que ces vertus s’aillent divisant et triant de cette confusion et mélange, pour courir à charges si diverses? Je craindrais infiniment qu’elles perdissent ou échangeassent leurs étiquettes et troublassent leurs quartiers. »
Certes, on comprend qu’un homme amoureux, de son art, et .pénétré de la dignité de sa profession, comme l’était Gui Patin, se soit révolté contre ces formules incohérentes, ressources ordinaires du charlatanisme qui, de tout temps, a su trouver en elles le moyen d’étaler une fausse science.
Cependant, pour s’expliquer ses agressions incessantes contre la plupart des praticiens de son temps, et surtout contre les médecins de la Cour, il faut tenir compte aussi des sentiments dé rivalité, de jalousie même qui l’animent trop souvent.
La saignée de la petite Madame, fille du Eoi (1663), a ete ici fort blâmée. Les princes sont malheureux en médecins ; Biaise de Montluc, maréchal de France, l’a fort bien remarqué dans ses Commentaires. L’éducation de Louis XIII,
la mort de Gaston, duc d’Orléans, son frère, et celle de Mazarin en fendent de grands témoignages. Cette petite Madame n'est morte que d’un coup qu’elle avait eu à la tête, qui avait fait un ébranlement du cerveau et qui lui a causé les convulsions et la mort. Donc elle n’avait pas besoin de saignée. Il y a bien des gens qui ressemblent à ce peintre dont Pline a parlé, qui ne pouvait pas s’empêcher de mettre toujours la main à ses tableaux. Quand un tabléau est bien fait, il n’y faut plus toucher. Il ne faut faire des remèdes qu’à ceux qui en peuvent être soulagés, de peur, comme dit Celse, de diffamer des remèdes qui ont été salutaires à plusieurs autres, et il fallait simplement s’en tenir au pronostic... J’ai fait saigner autrefois un enfant de trois jours pour un érysipèle qu’il avait à la gorge. II est encore vivant, âgé de trente-cinq ans. Il est capitaine dans Dunkerque. J’ai fait saigner le fils de M. Lambert de Thorigny, le soixante-deuxième jour de sa vie, qui a aujourd'hui dix ans. L’application des grands remèdes dans un âge si tendrè demande beaucoup de jugement. Guénaut ne sait tantôt plus ce qu’il fait ; il n’a ni mémoire ni jugement; il n’a plus que l’avarice et de l’ambition dans l’esprit : c est grând’pitié que vieillesse.
Cette critique, trop vague et trop déclamatoire, est loin d’éclairer le fait en question. Elle prouve seule-.;; ment que, dans toute occasion, les dogmatiques trouvaient à mordre contre leurs adversaires.
C’est le propre de l’esprit de système, de mettre hors du sens ceux qu’il domine, et de les rendre injustes à l’égard de toute dissidence ou de toute nouveauté.
Combien d’hommes célèbres, s’ils vivaient de nos
jours, auraient à rougir de la passion qu’ils ont déployée contre des découvertes qui font aujourd’hui lu gloire de la science et de la civilisation !.
Il serait difficile de comprendre la violence et la haine de Gui Patin contre les chimistes de son temps, contre les hommes qui préparaient les principaux fondements de la médecine actuelle, si l’on ne rappelait les rêveries alchimiques et cabalistiques qui entourèrent cette science au berceau, et combien elles furent propres à exciter le dégoût des esprits positifs.
Certes, il devait être difficile aux vrais philosophes de prendre au sérieux les recherches d’hommes qui, pour la plupart, s’enfermaient dans leurs laboratoires dans l’espérance d’y découvrir un remède universel ou la pierre philosophale!
Et puis, le charlatanisme effronté et ignorant n’était-il pas là encore, comme nous le voyons, aujourd’hui, pour fausser impudemment l’application ^ dë toute idée nouvelle et jeter la déconsidération sur les travaux les plus consciencieux et les plus honorables?
Il faut ces réflexions sans doute pour justifier Gui Patin de l’animosité qu’il déploie contre des hommes d’un mérite incontestable, ou des découvertes d’une utilité réelle.
Il ose dire de Van Helmont :
C’était un méchant pendard flamand qui est mort enragé
depuis quelques mois. Il n’a jamais rien fait qui vaille : j’ai vu tout ce qu’il a fait. Cet homme ne méditait qu’une médecine toute de secrets chimiques et empiriques, et pour la renverser plus vite, il s’inscrivait fort contre la saignée, faute de laquelle pourtant il est mort frénétique.
La postérité, moins injuste, a cassé ce jugement de Gui Patin* en plaçant Yan Helmont au rang des hommes de génie.
Le passage suivant fait voir aussi par quelles tristes raisons les dogmatiques ont pu repousser le quinquina à son apparition en Europe. .
Cette poudre de Kinakina n’a, par deçà, aucun crédit. Les fous y ont couru parce qu’on la vendait bien cher; mais l’effet ayant manqué, on s’en moque aujourd’hui. J’avais traité une fille de la fièvre quarte, si heureusement que ■ l’accès était réduit à deux heures seulement. Sa mère impatiente, ayant entendu le bruit que faisait cette poudre des jésuites, en acheta une prise 40 francs, dont elle avait grande espérance à cause du grand prix. Le premier accès, ; après cette prise, fut de dix-sept heures et beaucoup plus violent qu’aucun autre qu’elle eut auparavant : aujourd’hui, cette mère a peur de la fièvre de sa fille et a grand regret de son argent. Yoilà comment le monde va, qui n’est qu’un sot et veut être trompé. Cette poudre est fort chaude et ne ; purge en aucune façon. Ils disent qu’elle est diaphonique. Ce sont des fictions aussi hien que tout ce que l’on dit de la chair des vipères, dont peu de nos gens se servent, si ce n’est les suppôts des apothicaires..
.Ce passage date de 1653.
Verrons-nous une amende honorable, dans le sui-
vant, qui est de 1661, et que nous rapportons à cause des vues intéressantes qu’il présente sur les fièvres quartes ?
Le quinquina ne fait point ici de miracles ; quand le corps est bien déchargé par la saignée et les purgatifs, il peut, par sa chaleur, résoudre ou absorber le reliquat de la matière morbifique : à moins que cela, il ne fait qu’échauffer. Ceux même à qui il a fait cesser la fièvre, n’en ont pas été tout à fait guéris, car elle est revenue, quoiqu’ils eussent été bien purgés. L’opiniâtreté et la durée de ces fièvres quartes viennènt de la disposition mauvaise et presque carcinomateuse de. la rate, qui occupe sa propre substance. Je n’ai jamais donné du quinquina. J’en ai vu qui, pour s’y être trop fiés, sont devenus hydropiques. Je ne voudrais point purger dans le fond de la fièvre quarte : il me semble que ce serait trop hasarder. Mais je purgé souvént a la fin de l’accès avec beaucoup de succès. Même dans la grande chaleur, je leur fais quelquefois avaler quatre grands verres de tisane laxative de trois gros, de séné. Cela fait bien ouvrir le ventre et emmène une partie de la cause conjointe, et empêche l’importunité des grandes sueurs dont ils se plaignent souvent. Pour ce qui est de saigner au commencement de l’accès, je ne le fais jamais : il y a de l’imprudence et de la témérité à le faire.
Si dans l’étude des caractères de cette époque, le titre de dogmatique comme l’eütendait Gui Patin, signifie trop souvent : exclusivisme, intolérance, orgueil ; reconnaissons aussi que, sous un autre point de vue, il désigne plus spécialement les sentiments nobles et généreux, la délicatesse, la loyauté.
Tout se lie dans le monde moral comme dans le monde physique. Le dogmatisme, par la profondeur des convictions qu’il entraîne, réagit sur le cœur de l’homme, et développe en lui plus dé générosité, plus d’abandon, plus de franchise, plus de désintéressement. Il semble que l’enthousiasme de l’esprit pour une idée, pour un principe, élargisse les facultés morales et les ouvre aux plus belles qualités.
L’éclectisme, qui admet toutes les idées et ne s’attache à- aucune, qui caresse aujourd’hui les systèmes qu’il répudiera demain pour les reprendre et les repousser encore, qui procède souvent lui-même d’une philosophie sceptique et froide, n’est-il pas propre à blaser les cœurs, à les plonger dans l’indifférence morale, dans l’égoïsme, dans les calculs sordides?
Autant les écrits intimes de Gui Patin laissent voir l’animosité, la malignité, l’injustice qu’il est susceptible de déployer, dans l’occasion, contre ses adversaires scientifiques, autant ils démontrent les raisons qu’il a de s’indigner contre les intrigants du jour et leurs trop fréquentes turpitudes.
L’an 1637, raconte-t-il, Y Orviétan, pour mieux débiter sa drogue, s’adressa à un homme d’honneür, alors doyen dé notre Faculté, nommé M. Perreau, pour obtenir de lui, moyennant une bonne somme d’argent qu’il offrait, approbation de la Faculté pour son opiat. Il en fut refusé de belle hauteur. Ce charlatan s’adressa ensuite à de Gorris, qui reçut de lui un présent considérable et lui promit de faire signer à plusieui-s docteurs l’approbation de ce médi-
eament qu’il vend sur le Pont-Neuf : ce qu’il fit faire par une douzaine d’autres affamés d’argent qui furent : les deux Chartiers, Guénaut, le Soubs, Desfougerais, Raimsant, Beaurains, Fijart, du Glédat, Benaudot et Mauvillain. Cet imposteur italien, non content de telles signatures, tâcha d’avoir l’approbation entière de la Faculté, et pressa le nouveau doyen, qui était M. Piètre, mon prédécesseur, de la lui faire donner, moyennant quatre cents écus qu’il offrait. Ce nouveau doyen ayant appris de la propre bouche du charlatan tout ce qué de Gorris lui avait fait, lui demanda cette approbation, et dès qu’il l’eut, il fit assembler toute la Faculté, où il se rendit délateur contre ces douze messieurs qui, ayant avoué leur faiblesse et leur mauvaise action, furent chassés de la compagnie par un décret solennel. On lés a pourtant rétablis avec certaines conditions, et notamment celle de demander pardon à la compagnie en pleine assemblée. Quelque chose qu’ils aient pu faire depuis, la tache leur est restée. Voilà la prouesse de de Gorris avec Y Orviétan; mais ce n’est pas sa faute, ce n’est que sa couume.
• Toujours prompt à s’indigner contre les médecins qui ne rêvent que pistoles et quarts d’écus, comme il le répète si souvent à propos de Guénaut, il se complaît à retracer dans ses lettres la règle de conduite qu’il s’impose à lui-même :
Je vais toujours mon grand chemin, ce que beaucoup d’autres n’osént ou ne veulent pas faire, afin de gagner davantage. Si je me plaignais de ma fortune, je dirais avec Martial :
Sed me literulas stulti docuere parentes.
Les bonnes gens ont fait ce qu’ils ont pu pour moi, ce
que plusieurs ne font pas pour leurs enfants. La plupart des riches sont fous, tyrans, présomptueux et ignorants. Je vis sans ambition. Je n’ai point de désirs criminels. Rien né m’empêche de dormir, si ce n’est la pitié que j’ai souvent des pauvres gens qui sont dans la souffrance.
Supplanté par Yalot auprès d’une famille qui jusque-lâ lui avait témoigné la plus grande confiance, il écrit avec amertume :
J’appris que Yalot y allait, qu’il leur donnait dés poudres, des eaux et des pilules, et que pour moi on ne m’avait quitté qu’à cause que j’ordonnais trop peu de drogues. Si les malades que j’y ai traités pendant trois ans y fussent morts, regardez ce qu’ils eussent dit, car il n’en mourut aucun.
Ce goût du public pour les drogues multiples et composées, pour ce fatras d’apothicaires, comme il dit, suffit -il pour expliquer la faveur marquée dont les éclectiques jouissaient alors comme praticiens. Ou bien faut-il attribuer la défaveur des dogmatiques à l’abus qu’ils faisaient de la saignée? Un passage des lettres dé M me de Sévigné prouve combien, dans le grand monde, la question de la saignée était controversée :
« Le pauvre Chevalier, écrit-elle (10 février 1672),' a été rudement saigné ; il voulut résister àla dernière,’ qui fut la onzième 5 mais les médecins l’emportèrent; il leur dit qu’il s’abandonnait donc, et qu’ils le voulaient tuer par les formes.
« La mort de M. de Guise, qu’on a cru qui devait être saigné, a bien fait mourir du monde après lui. »
Certes, il y aurait lieu de s’étonner que la plupart des médecins de la Cour, les Guénaut, les Valot, eussent été pris dans la première catégorie, si l’on ne savait combien les déterminations les plus graves, les choix les plus délicats étaient influencés par la vénalité de Mazarin. .
Mais,,en dehors de cette, considération, la vogue des éclectiques auprès des classes supérieures de la société n’est pas moins évidente. Gui Patin, pour être admis dans l’intimité du premier président Lamoignon, n’était cependant pas son médecin.
Il le déclare lui-même avec peine, au milieu des mouvements d’amour-propre qu’il éprouve à faire savoir combien sont recherchés, dans le tête-à-tête, les agréments de son esprit et les ressources de son érudition.
Malgré sa position éminente de professeur au collège Royal et de doyen de la Faculté, les personnages qu’il traite sont rares dans ses lettres. Il ne peut dissimuler dans ses satires la position plus avantageuse des éclectiques, ses adversaires.