‹ Molière et Guy PatinChapitre 7 sur 14 · LES ÉCLECTIQUES · texte numérisé non relu

LES ÉCLECTIQUES

Sommaire. .— Résumé des doctrines humorales de l’époque. — Les cacochymies, leurs interprétations. — L’éclectisme de Rivière, médecin de Montpellier; jugement sur ce médecin. — Les médecins de la Cour; Valot.

Nous entendons par éclectiques ceux qui, à cette époque, tout en suivant les dogmes de Galien, accueillaient aussi, dans la pratique, les idées et les applica-. tions nouvelles. Ce sont ceux que Gui Patin gratifié sans cesse des titres d’empiriques, charlatans, chimistes, paracelsis tes, semi-dogmatiques. ïtt

Avant de nous occuper de leur polypharmacie et de l’antimoine, le grand sujet des querelles de l’époque, il importe de rechercher quelle fut leur règle . de conduite à l’égard de la saignée. Les exagérations que Gui Patin professe à ce sujet, et son animation continuelle contre la plupart de ses confrères, porteraient à croire qu’un grand nombre de praticiens de son temps se prononçaient absolument, et par système aussi, contre ce puissant moyen thérapeutique. Il n’en est rien -pourtant. La lecture de ses propres lettres prouve, au contraire, que Vautier, Valot, Guénaut, etc., recouraient à la saignée dans de justes bornes et se conformaient mieux que lui aux préceptes de Galien et de. Fernel.

C’est ici le lieu de résumer en quelques mots les doctrines du jour.

Les maladies les plus communes, disait-on alors, procèdent de cacochymie, c’est-à-dire d’une surcharge ou regorgement de bile ou de pituite, ou de mélancolie, qui se mêle avec le sang. Elles doivent être traitées par la purgation.

La pléthore est une prépondérance de toutes les humeurs et du sang lui-même. Elle doit être traitée par la saignée.

Si la cacochymie est une prédominance bilieuse, elle deviendra plus violente si on ôte à la bile son frein, c’est-à-dire le sang qui tempère son acrimonie.

Si elle est pituiteuse, la crudité ne fera qu’augmenter par la saignée, les esprits s’épaissiront, et même la chaleur naturelle s’en trouvera souvent suffoquée.

Si elle, est mélancolique, la saignée deviendra encore nuisible, parce que cette disposition étant froide et sèche, a besoin de chaleur et d’humidité que l’on ôterait en tirant du sang.

Ces cinq propositions donnent le fondement des disputes de cette époque.

Les maladies, disent les dogmatiques, proviennent de corruption qui est dans le sang, et, parxonséquent, dans les veines. Il faut saigner et ressaigner jusqu’à «e que le sang louable apparaisse-

Les éclectiques répondent : que la corruption ne peut être enlevée par la saignée ; qu’elle ne nettoie ni le crasse, ni l’épais, ni le visqueux ; qu’elle ne dissipe point les obstructions. Ils s’autorisent de Galien qui établit que les humeurs corrompues doivent être tirées ou par le. siège ouparle vomissement ou par les sueurs. Ils admettent la saignée dans la vraie pléthore sanguine; mais, dans les cacochymies, plus le sang s’éloigne de sa pureté, moins il en faut tirer. Les malades, disent-ils, finiraient alors par rendre l’âme, plutôt qu’un sang louable ; car le trône des veines vidées par la saignée ne peut se remplir qu’en tirant des rameaux qui, à leur tour, tirent des organes où siège la corruption.

Ge qui jette le plus de confusion dans toutes ces questions, c’est que ni les uns, ni les autres, ne donnent les signes précis des cacochymies, et que, sur ce point fondamental, ils se contredisent réciproquement.

Toutes leurs querelles, toutes leurs disputes, n’auraient-elles pas dû s’évanouir devant ce passage d’Hippocrate, si judicieux et si conciliant :

« Si l’homme, dit-il, était fait d’une seule matière, les maladies lui seraient inconnués ; que si elles survenaient, il; serait guéri par un seul remède. Mais, étant composé de plusieurs matières, les unes qui échauffent, les autres qui refroidissent, les autres qui dessèchent, les autres qui humectent, d’où sur-

viennent des maladies diverses, il est nécessaire qu’il y ait aussi plusieurs et divers remèdes. »

En ce temps-là, plus qu’en tout autre peut-être, on savait invoquer, pour le besoin des disputes, des autorités qu’on ne respectait pas toujours.

A cette doctrine des cacochymies, toute galénique, et issue elle-même de l’hippocratisme, si l’on ajoute les données aveugles de l’empirisme et les élucubrations nouvelles dès chimistes, on aura les principaux fondements de l’éclectisme du xvn e siècle.

C’est de cette source multiple qu’était sorti, antérieurement, l’assemblage indigeste de moyens médicamenteux, pris dans les trois règnes de la nature, qui constitue la matière médicale de dioscoride , commentée et augmentée par Matthiole dans un énorme in-folio.

Il ne serait d’aucun intérêt de donner ici la liste des délayants , des humectants , des échauffants, des dessiccatifs , des désobstruants, des incrassants, des cholagogues, des mëlanagogues, etc. Toutes ces classifications de drogues, basées sur des propriétés ou vertus thérapeutiques inventées par l’humorisme, ne sont d’aucune valeur pour la science moderne.

Pour rester dans notre sujet, nous choisirons seulement, dans les travaux exclusivement pratiques, les exemples les plus propres à faire comprendre l’éclectisme de cette époque. Nous les prendrons dans les

NIVELET

centuries de Rivière , l’une des célébrités de Montpellier que Gui Patin méprisait tant.

Observation lvii. — Première centurie., — Une fièvre continue en une petite fille. — «L’an 1632, au mois de janvier, la fille de M. Davenes, avocat, âgée de sept ans, avait une fièvre continue peu véhémente, mais qui lui redoublait par intervalles, savoir sur le : soir. La fièvre commença avec un vomissement;de pituite qui fut, peu après, suivi d’un flux de ventre aussi pituiteux quine dura qu’un jour, savoir le second jour de son mal. Son urine était pâle et trouble, son haleine aigre et puante. Je lui ordonnai une potion ' d’une infusion d’une dragme de rhubarbe avecune once de sirop deroses pâles. Avant qu’elle prît ce remède, un autre médecin survenant voulut l’empêcher, disant que la saignée, lui serait plus favorable^ Toutefois, elle prit ce remède qu’elle vomit tôt après avec de pituite crasse, épaisse et fort pourrie. J’ordonnai en-; suite qu’on lui donnât sur le soir un clystère avec demi-once de catholicum double, qui, opérant avec les autres remèdes qu’elle, avait pris, elle fut cinq fois du ventre toute la nuit d’une matière pituiteuse bilieuse et fort puante. Elle eut fort peu de fièvre le matin, et en étant entièrement exempte à midi, elle fut parfaitement guérie.

« Il faut recueillir de cette observation, combien errent cés médecins qui croient -qu’il faut commencer la curation de toutes les fièvres continues par

une saignée, vu que ces fièvres procèdent le plus -souvent aux enfants, des humeurs pourries retenues dans la première région, qui sont parfaitement évacuées par la purgation. Or, le vomissement pituiteux et le flux de ventre indiquaient une telle redondance d’humeurs en cette jeune fille. »

On peutle dire, la thérapeutique suivie par Rivière, dans cette observation, aurait obtenu l’assentiment de Galien lui-même et la médecine moderne ne la désapprouverait pas. Cette observation témoigne que ce praticien éclectique étudiait avec soin les indications , et que, tout en usant largement de la saignée, il savait éviter la routine des Botalistes.

Gui Patin, avec son idée. fixe pour les émissions sanguines, était loin d’avoir toujours des vues pratiques aussi judicieuses.

Le Roi, dit-il dans une de ses lettres (*), a été saigné trois fois cette semaine, pour une diarrhée bilieuse ; dicitur imbecülior factus quam antehac projpter xrf) vsoyajuav ( s ).

Ici la véritable indication échappe à Gui Patin, aussi bien qu’aux médecins de Louis XIV. La saignée répétée ne pouvait que nuire dans cette circonstance, où un purgatif eût fait merveille. Le Roi

(') Novembre 1660. Édition Jean Petit; Paris, 1692.

( 2 J Tr/v vsoya|jLiav, noces nouvelles. Passage supprimé dans l’édition de 1846. J.-B. Baillière.

se trouvant plus mal de ses trois saignées, Gui Patin explique ce mauvais résultat propter vsoyafnav ; il ferme les yeux à la réalité ; son esprit systématique se montre là dans tout son jour.

Observation xliii. — Première centurie. — Une fièvre maligne avec des parotides .— « L’an 1623, après le siège de Montpellier, il courut pendant plusieurs mois une fièvre c fort maligne dont quasi la moitié des malades mouraient, et particulièrement ceux auxquels survenaient des parotides (ce qui avait coutume d’arriver le neuvième ou onzième jour de la maladie) mouraient tous. Or, comme j’en avais vu plusieurs et que je ne les avais pu sauver par aucuns remèdes cordiaux, je commençai à penser que ces parotides étaient mortelles parce que cette partie n’était pas capable de recevoir toute la matière morbifique, qui, étant retenue au dedans, était la cause de la mort, et qu’il fallait, par conséquent, suppléer à l’œuvre de la nature. Et quoique les malades eussent le pouls fort fréquent et presque formillant, en sorte qu’ils semblaient être dans l’agonie, qui avait même accoutumé d’arriver en peu de temps, toutefois, pensant en moi-même cette sentence de Cornélius Celsus, savoir : que l’on met plusieurs choses en usage dans un évident péril, que l’on ne ferait pas en un autre temps, et qu’il valait mieux expérimenter un remède douteux en uu ou deux malades, que d’en laisser mourir un si grand nombre, j’ordonnai

donc la saignée partagée en plusieurs fois, à cause de la faiblesse des forces, deux ou trois fois, le même jour, et le lendemain la purgation, et par ce moyen, tous ceux à qui furent faits ces remèdes échappèrent, n’en étant pas mort, par après, un seul. »

Aujourd’hui on pourrait dire que ces petites saignées répétées coup sur coup, venaient aider à la réaction vitale. Quelle que soit l’explication à laquelle on s’arrête, le fait pratique n’en reste pas moins à l’honneur du médecin.

Nous poumons donner ici des exemples de la polypharmacie que les éclectiques savaient déployer, surtout dans le traitement des maladies chroniques. Mais à quoi bon farcir nos pages de cette médecine fardée, de ce fatras d’apothicaires si propres à ridiculiser l’art médical ?

Si Gui Patin se livre contre la plupart des médecins de l’École de Montpellier à des emportements trop souvent injustes, sa bile et sa colère incessantes trouveraient cependant leur raison d’être dans l’observation suivante.

Observation lxui. — Quatrième centurie. — Un panaris. — « Au commencement du mois de mars 1651, la fille aînée de M. le baron d’Aumelas , trésorier général de France, avait un panaris au doigt mdex de la main gauche, qui la tourmentait cruelle-

ment depuis quatre jours, en telle sorte qu’elle ne pouvait dormir la nuit. La douleur étant fort violente, je lui ordonnai de mettre son doigt malade dans l’oreille d’un chat et dans deux heures elle fut soulagée et guérie. Elle sentait par intervalles que son doigt était attiré dans la cavité de l’oreille et en même temps la douleur occupait tout le hras jusques à l’humérus. Dans ce temps le chat criait, faisant connaître par ses cris qu’il souffrait de douleur du venin attiré, car le panaris est une tumeur vénéneuse. Toute la main lui enfla et par après désenfla, excepté le doigt qui resta enflé et libre de douleur. »

On le voit, les éclectiques admettaient tout, croyaient à tout, et certaines de leurs croyances ne pouvaient qu’inspirer la pitié à des hommes positifs.

En dehors de ces appréciations médicales, si nous cherchons dans Rivière des faits propres à nous éclairer sur son caractère particulier, nous serons forcé de reconnaître qu’il a pu mériter les qualifications d’emballeur, de charlatan affamé, de pipeur de pistoles, que lui donne Gui Patin.

Possesseur d’un fébrifuge qui n’était sans doute autre chose que le calomel, il multiplie, dans ses centuries, les observations de guérison qu’il lui doit ; mais il s’en réserve l’exploitation exclusive; il I e tient secret. Ce n’est que fort tard qu’il se décide à livrer aux hommes de l’art ses procédés prépara-

toires : et peut-être faut-il voir encore un moyen de charlatanisme dans son langage mystique ?

«Je n’ai pas encore voulu, dit-il, proposer une exacte et fort claire description de ce remède jusques à ce que sa vertu ait été connue par plusieurs observations de quelques années. Toutefois, afin de donner occasion aux esprits curieux qui recherchent les secrets de la nature, je propose une description un peu obscure et couverte d’un voile fort léger, laquelleles enfants de l’art expliqueront et découvriront fort facilement, en s’y appliquant avec un travail assidu.

« Ce précieux médicament est donc composé d’un triple hercule élevé à sa plus haute noblesse par douze travaux auxquels est enfin ajouté un quatrième athlète qui achève l’accomplissement de l’ouvrage. On le peut donner aux enfants à la pesanteur de dix à douze et quinze grains, et aux adultes, depuis vingt grains jusqu’à trente et quarante, etc. »

Ces paroles sont-elles bièn dignes d’un conseiller, médecin du Roi, et doyen de l’Université de Montpellier?

A Paris, plusieurs médecins de la Cour, Valot, Vautier , fondaient aussi leur célébrité sur certains secrets qui les faisaient exceller dans la préparation de l’antimoine. Cette prétention mercantile fait dire à Gui Patin :

« Les charlatans tâchent, avec leurs remèdes chi-

iniques, de passer pour d’habiles gens et plus savants que les autres ; mais ils s’y trompent bien souvent, et au lieu d’être médecins, ils deviennent empoisonneurs. Ils se vantent de préparation et ce n’est que de l’imposture. Tbaïs était anciennement une belle

p.qui tâchait de passer pour femme de bien, et

qui se déguisait tant qu’elle pouvait. Ainsi fait la ch imi e auprès de la médecine. »

Le bilieux dogmatique ajoute alors, avec bonheur, cette épigramme sanglante qui courait contre Valot, à l’occasion de la mort d’Henriette, reine d’Angleterre :

Le croirez-vous, race future,

Que la fille du grand Henri Eut en mourant même aventure Que feu son père et son mari.

Tous trois sont morts par assassin :

Bavaillac, Cromwell, médecin ;

Henri d’un coup de baïonnette,

Charles finit sur un billot ;

Et maintenant meurt Henriette Par l’ignorance de Yalot.

Gargan , intendant des finances, étant mort aussi dans les mains de Yalot, Gui Patin raconte qu’à la Cour ce médecin ne s’appelait plus que Gargantua.

l’antimoine et la polypharmacie.

Sommaire, — Les partisans de l’antimoine entrent mieux que leurs adversaires. dans les vues de Galien. — Delenda Carthago.— Procès, censures, pamphlets. — La légende contre Guénaut. — Intervention du clergé. — Pouvoir du censeur de la Faculté dans ces disputes. — Un candidat au titre de docteur condamné comme dissident aux doctrines de l’École. — Le martyrologe de l’antimoine. — Le vin émétique, — .Mauvillain, médecin de Molière.

La plupart des médecins polypharmaques, c’est-àdire des éclectiques, se montraient alors grands partisans de rantimoine.

Trouvant dans ses préparations un éméto-cathârtique puissant, ils l’employaient hardiment et de confiance dans les cas nombreux où T humorisme voyait un état de cacochymie des premières et des secondes voies digestives.

En agissant ainsi, ne se conformaient-ils pas encore, beaucoup mieux que leurs adversaires, aux doctrines du Galénisme ?

Ces doctrines étaient positives. Elles prescrivaient de combattre la cacochymie du canal alimentaire Par les évacuants • celle des intestins, par lavements ; celle de l’estomac , par vomitifs 5 celle de tout le système digestif, par le vomissement et la purgation. Certes, il est permis d’affirmer qu’au temps de

Galien, la découverte des vertus évacuantes de l’antimoine eût excité l’enthousiasme du père de l’humorisme.

Les dogmatiques le comprenaient, sans doute, ma i s depuis trop longtemps cet odieux produit des doctrines paracelsistes osait relever la tête contre les arrêts de la Faculté, et alors, plus que jamais, ils’agissait.d’écraser l’infâme.

Au temps de Molière, la lutte engagée depuis plus d’un siècle était dans toute sa violence.'Le dogmatisme aux abois réunissait- toutes ses forces j concentrait toutes ses haines pour frapper un coup mortel, au risque de succomber lui-même.

Efforts inutiles ! le delenda Carthago ne devait pas aboutir !

Vainement, les soi-disant galénistes de l’École de Paris, déchaînés contre toute innovation des chimistes , déclaraient hautement, solennellement : que l’antimoine était un poison !

Les antimonistes, de leur côté, puissants par le nombre, par la faveur dont ils jouissaient dans le public, et par le titre prestigieux de médecins de la Cour, opposaient leurs déclarations aux arrêts de la Faculté, et signaient en masse que l’antimoine était un remède utile !

Procès au Châtelet, appels devant la Cour, censures au sein de la Faculté, querelles en public, diffamations confiées au papier, chaque jour amenait

un nouveau scandale ! Et quand on recherche la source des pamphlets dont cette époque fourmille, trop souvent on trouve pour motifs : impudence mercantile, d’un côté 5 et de l’autre : orgueil, envie, peutêtre mauvaise foi.

En 1653, Eusèhe Renaudot, le üls du gazetier, publie son libelle : VAntimoine triomphant et justifié.

On'y répond par cette épigramme :

Nune licet aurato ascendat capitolia curru,

Nunc albis stibium jure triumpbet equis :

Plaudite fumosi Balatrones, plaudite Agyrtæ Inter qui cédât, crédité, nullus erit :

Yictoris tanti meritis obstare triumphis,

Tôt cæsis hominum millibus, invidia est (‘).

Ce n’était pas assez que ces disputes livrassent le corps médical aux écrivains les plus satiriques du jour. Ce n’était pas assez que la magistrature eut à

(*) Voici une traduction assez littérale de cette épigramme en vers français. Je la dois à mon ami Pli. E. Poirson :

De l’antimoine il faut chanter la gloire !.

Il peut monter, dans un char de victoire,

Au Capitole avec des chevaux blancs.

Applaudissez, enfumés alchimistes ;

Applaudissez, histrions, charlatans ;

Et d’une drogue enflez encor vos listes !

Héros, jamais, eut-il plus de lauriers,

S’il ne s’agit pour gaguer une page Dans les récits qui passent d'âge en âge,

Que de tuer les hommes par milliers ?

intervenir dans ces débats. Le clergé lui-même, le croirait-on, avait à y jouer son rôle.

Guênaut, dont le nom ne rappelle l’antimoine que par l’exploitation plus habile qu’il sut faire de cette drogue, se trouvant en butte aux outrages des dogmatiques, dans la Légende et autres pamphlets diffamatoires, voulut en connaître et poursuivre les auteurs. Mais toutes ses recherches furent vaines, et il Crut devoir provoquer aux dénonciations. Voici ce qu’en raconte Gui Patin :

Guênaut enrage ici pour des vers burlesques en français qui courent contre lui et cinq autres docteurs de même sorte. Ils ont fait jeter des monitoires et des excommunications contre ceux qui sauraient quelque chose de Pythergia et de Valetôphanes, contre lequel on n’a rien du tout découvert, personne n’ayant été en révélation pour ces réaggraves qui ont été jetés et publiés dans toutes les paroisses de Paris.... Il y a grande apparence que c’est un brwtum, fulmen que ces monitoires, et que personne n’en est excommunié, vu que tous, tant que nous sommes, il n’y en a pas un qui ne blanchisse ou ne grisonne, et néanmoins on dit que quand un homme est excommunié, il devient plus noir que poivre.

Il faut lire Gui Patin pour se faire une juste idée des animosités incessantes qu’entretenait la question de l’antimoine dans le public et au sein de la Faculté même.

L’exemple suivant, pris entre tant d’autrës, fait voir quelle était alors la triste situation des candidats

exposés aux feux des passions et des systèmes. Il démontre aussi combien dans cette petite République les précautions étaient grandes contre les usurpations de l’autorité, puisque celle du Doyen lui-même était subordonnée aux résolutions, de la majorité de la compagnie.

« Un jeune docteur de la cabale antimoniale a présenté une thèse à la Faculté, sous cette conclusion: Ergo pleurüidis initio purgatio , laquelle avait été signée et approuvée par le Doyen, et ipso stibiali. Le censeur a aussitôt été trouver M. Riolan, comme l’ancien de l’École, afin qu’il fît, par son autorité, assembler la compagnie, ce qui fut ordonné. Le Doyen nommé de Bourges , ayant découvert le dessein de M. Riolan, du censeur M. le Comte, et de la plupart des anciens, a donné une assemblée où nous nous sommes trouvés environ soixante docteurs. Guenaut même y est venu pour tâcher de faire valoir la thèse. Lui et sa cabale y ont été tondus. Nous avons été quarante-cinq d’avis que la thèse soit condamnée et cassée, et avons ordonné que ledit docteur en fera une autre. Cette thèse a été condamnée non comme problématique, mais comme fausse et criminelle, pernicieuse à la vie des hommes et au salut public. »

Chacune des lettres de Gui Patin ne manque pas d’exposer les nombreux méfaits de l’antimoine et de grossir chaque jour son martyrologe. Praticien igno-

rant et entêté, quand il n’est pas stimulé exclusivement par sa soif de l’or, Guènaut y sacrifie lui-même sa famille. Ses principales victimes sont, à la Cour, le duc d’Orléans ; dans la magistrature, le président de Bellièvre, etc., etc. .

Enfin, le virulent docteur couronne l’œuvre par cette phrase :

Le Mazarin a mi*s les charlatans à la Cour, qui ont déjà tué sa sœur et sa nièce ; ils pourront bien à la fin le tuer lui-même.

« En réfléchissant, dit Réveillé-Parise, que Guènaut n’a laissé aucun ouvrage, aucune preuve directe de son savoir ; que les historiens de la Faculté ou n’en font pas mention ou remarquent qu’il n’a rien laissé de quelque valeur après lui, il faut bien croire que les critiques de Gui Patin ne sont pas sans fondement.

« Guènaut était sans doute de ces hommes qui confondent le grand médecin avec le médecin trèsoccupé, comme le témoigne le vers si connu de Boileau; gens qui ne vont qu’au succès et à l’argent, actifs, alertes, coureurs infatigables, se souciant beaucoup des malades et fort peu des maladies, qui savent que dix minutes ont une valeur pécuniaire, et que, qui perd une heure, perd des écus.

« La haine cordiale et les attaques de Gui Patin contre Guènaut et ses pareils n’étaient donc que l’expression d’une juste et vive indignation ; d’autant

plus que l’illustre doyen, d’un caractère raide et fier, ne se Courba jamais que sous la règle du devoir, et qu’il eut par-dessus tout la fibre médicale éminemment sensible à l’honneur de sa profession. »

La seule préparation antimoniale employée "à cette époque comme évacuant était le vin émétique. On l’obtenait par la macération du vin dans le gobelet d’antimoine, ou par l’infusion du Crocus metallorum dans du vin blanc. Nous avons parlé déjà des prétentions qu’affichaient certains médecins d’exceller dans ces préparations par des secrets particuliers.

Ils insistaient sur ce point, dit Gfui Patin, auprès des gens de cour; et apudidiotas. « Il faut, ajoute-t-il, de tels médecins aux grands, genus hominum quod decipit et decipitur. »

Cet écrivain, d’une verve toujours si plaisante, quand la passion ne le rend pas injuste envers ses adversaires, appelle ce vin «hérétique» à cause du schisme qu’il occasionne en médecine, énétique, ab enecando ; il l’appelle aussi stibial ou slygial, comme approvisionneur du Styx.

N ! est-il pas remarquable que Molière ait glissé, dans ses satires, sur ce sujet toujours si palpitant d’intérêt et de passion ; qu’il n’ait trouvé que deux fois l’occasion d’en toucher quelques mots 5 la première, lorsqu’il fait dire à Thibaut, du Médecinmalgrè lui, «qu’on

a voulu donner à sa mère du vin amétile ; et l’on dit que ces gros médecins tuent je ne sais combien de monde avec cette invention-là » ; la deuxième, dans la comédie du Festin de Pierre, où Sganarelle affirme à Don Juan « que, depuis un temps, le vin émétique fait bruire ses fuseaux et que ses miracles ont converti les plus incrédules esprits ».

La position de Mauvillain , son médecin, qui erat ipse samaritanus, c’est-à-dire antimonial, expliquet-elle cette réserve ?

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