‹ Molière et l'EspagneChapitre 7 sur 109 · MOLIERE · texte numérisé non relu

MOLIERE

ET

Molière et la critique comparée.

Toute question littéraire — eût-elle déjà donné naissance à une littérature aussi considérable que Tétude de Molière — est sujette à révision : des faits inédits peuvent surgir, et la signification elle-même d'un problème littéraire peut changer, si Faspect sous lequel nous l'envisageons est nouveau ou, du moins, personnel. Ne pourrait-on, comme Nietzsche pour les valeurs morales, procéder à la révision de certains jugements esthétiques et critiques ? Il me semble que, pour quelques écrivains représentatifs, on répète volontiers les mêmes jugements sans se soucier d'examiner à nouveau leurs œuvres : il

G. HuszÂa. — Molière et VEspiKjne. 1

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est (les appréciations du passé auxquelles notre temps ne peut souscrire ; il en est d'autres qu'il recueille, leur pcêtant une vig-ueur nouvelle. Que de gloires ont pâli, que de grandeurs sont déchues, que de renommées se sont évanouies, usées par le Temps ! Combien d'œuvres ont résisté aux siècles ? La critique moderne a mené au tombeau plus d une gloire littéraire et elle a tiré de l'oubli, où il était enseveli, plus d'un talent modeste pour le livrer à la gloire. Marini dont le style à la recherche maladive, connu sous le nom de marinisme, n'a pas laissé périr le nom, était, pour son époque, un admirable poète, célébré comme un prince ; Shakespeare, « le colosse britannique » du drame, figurait dans le même groupe que Dekker, Beaumont et Fletcher, Webster, Heyw^ood, et ses contemporains se sont si peu préoccupés de son existence que l'on discute encore de nos jours sur l'authenticité de ses œuvres. Et pourtant, entre le « cavalière » ciselant ses « concetti » et l'auteur d'Hamlet, la critique a creusé des abîmes que n'aurait point fait soupçonner le décret des contemporains.

On ne conteste plus que Balzac, méconnu de son vivant, soit le plus grand, le plus fécond, le

plus considérable des romanciers; il est le « Roman » même ; Molière , en dépit du dédain de contemporains envieux et des jug-ements hostiles de Hegel, de Schlegel ou de Schack, ne passe pas seulement pour le plus grand des auteurs comiques : il est la « Comédie » même. Il est l'homme qui, dans la littérature universelle, ou plus modestement, dans la littérature européenne, exprime d'une façon parfaite le genre dont il est le représentant. Il n'est comparable qu'à un Shakespeare ou un Cervantes. Nous avons étudié particulièrement les rapports de Molière avec la littérature espagnole, avec la « comedia » surtout ; il nous appartenait aussi de rechercher la portée européenne de son œuvre. L'étude des relations qui existent entre les diverses littératures doit, en dernière analyse, fournir des documents significatifs pour juger un auteur ; sinon, ce ne serait qu'une sèche élaboration philologique. Nous ne voulons pas médire de la philologie : nous avons fait effort pour donner k notre ouvrage une base philologique solide, considérant que, pour être valables, nos conclusions avaient besoin de ce support. Mais le problème que nous étudions ne peut avoir une

solution uniquement philolog-ique ; il intéresse toutes les littératures ; il n'est ni français, ni espagnol ; c'est pourquoi nous avons essayé de lui donner une signification internationale. Il n'est pas juste de dire : « La question des emprunts de Molière n'est qu'une pure question d'érudition, pleine d'intérêt sans doute, mais dont la critique pourrait ne pas tenir compte * ». Non certes. Pour porter sur Molière un jugement précis, la critique doit tenir compte des emprunts qu'il a faits aux étrangers. On ne peut connaître Corneille , Molière , Lesage , Marivaux, si l'on ne se préoccupe de l'action profonde qu'exerça la littérature castillane sur ces écrivains d'individualité et de talents diiïerents. Je vais plus loin encore : il me semble que pour bien expliquer l'évolution des genres divers qu'ils ont cultivés, il faut considérer la modification survenue dans leur œuvre par suite de l'influence espagnole. Les études de littérature comparée seraient inutiles si elles n'aidaient à découvrir la valeur significative ou essentielle d'un écrivain ou même de tout un

1. Victor Fournel : Le théâtre au XVII'' siècle (Paris, 1892), p. 13;i.

groupe d'écrivains. Pour atteindre son but, notre étude sur Molière et ses rapports avec l'Espagne littéraire, doit ruiner un grand nombre d'opinions fausses, émises sur l'évolution de l'auteur du Misanthrope : déjà notre étude sur les rapports de Corneille avec le théâtre espagnol, tendait à démontrer l'inexactitude de tels jugements : « ce rare génie s'est fait tout seul, par la réflexion ; au théâtre il n'a ni maître, ni modèles ' ». Ecrire ainsi, c'est négliger, par ignorance ou parti pris, l'influence profonde exercée par les dramaturges castillans sur le génie de Corneille ; c'est mal connaître l'œuvre du poète et le développement de son talent. L'influence de la littérature espagnole, surtout de la comedia, sur Molière, égale presque en importance celle qu'a subie l'auteur du Cid^ et il ne suffît pas de reconnaître — comme on le fait généralement — que le poète français lui a pris quelques scènes, quelques situations, quelques types. En notant les emprunts matériels qu'un écrivain a faits à une littérature étrangère, on a déjà des éléments pour expliquer

1. Petit de JiiUeville : Le théâtre en France (Paris, 1897), p. 113.

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la formation de son esprit ; mais il importe surtout de considérer ce qu'elle ajouta à sa conception de l'art et ce qui en est passé, presque inconsciemment, dans son œuvre. « La véritable influence, dit très bien M. G. Lanson, est celle que l'on saisit dans une littérature quand ni la tradition antérieure ni l'originalité individuelle n'y rendent raison d'une modification soudaine et que seule l'introduction d'une parcelle d'âme ou de goût étrangers peut faire comprendre la tendance ou la forme constatées, A vrai dire, c'est moins dans un choix de sujet que dans la manifestation d'un esprit que consiste la véritable influence : elle se marque moins par la matérialité des emprunts que par la pénétration des génies ; il y a des couleurs et des tours de pensée qui la démontrent là où nul fait ne les signale ^ ». Nous nous efforcerons de mettre en lumière cette influence du théâtre espagnol sur l'œuvre de Molière, sans négliger les emprunts matériels très considérables qu'il fit à des sources espagnoles, puisque même cette partie

1. Études sur les rapports de la littérature française et de la litt. esp. au xvii« siècle {i600-[Q^0), Revue (f Histoire littéraire de In France, 1896, p. 47.

purement philologique de la question n'est pas encore parfaitement élucidée.

Gomme la plupart de ses contemporains, Molière savait l'espagnol ; peut-être même avaitil écrit et joué en cette langue. Dans sa bibliothèque — c'est un fait notoire — figuraient, outre un tome de l'histoire d'Espagne, deux cent quarante volumes de comédies françaises, italiennes et espagnoles K Et il se livra, nous le verrons, à une étude attentive des dramaturges et même des nouvellistes et des romanciers castillans. Nous n'avons pas la prétention de signaler ces emprunts pour la première fois : la plupart d'entre eux avaient déjà été indiqués ; nous n'avons fait que revoir et corriger — en la complétant par endroits — la liste des dettes que Molière contracta envers l'Espagne. Ici encore, les critiques ne s'accordent pas : là où les uns découvrent un emprunt, les autres ne veulent qu'une rencontre fortuite ; et si tous reconnaissent qu'un passage est imité, chacun donne une interprétation différente de sa signification. Nous croyons donc n'avoir pas fait un travail

1. Eudore Soulié '.Recherches sur Molière (Paris, 1863), p. 92.

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inutile en réunissant avec un soin particulier tout ce qui, dans les pièces de Molière, relève de la littérature castillane. On a répété çà et là que Molière avait imité les Espagnols ; qu'il avait emprunté plus d'un élément de ses comédies à Lope, à Moreto ou à Tirso de Molina ; personne ne s'est avisé, jusqu'ici, de mettre en lumière dans un ouvrage spécial, ce que le comique français doit au théâtre, ou plutôt à la littérature ibérique K

Etait-ce que l'histoire littéraire comparée de la France et de l'Espagne était négligée ? ou l)ien , la critique française , et la critique

1. Notre étude était complètement terminée quand parut le bel ouvrage de M. E, Martinenche : Molière et le théâtre espagnol; M. F. Brunetière, dans la critique qu'il a publiée de cet ouvrage (Revue des Deux Mondes, l®"" janvier 1906), a bien voulu renvoyer à mon livre en préparation. Le retard qu'a subi son apparition est dû à ce (|ue je l'avais écrit en hongrois d'abord : je Tai traduit ensuite en français. J'ai donc pu tenir compte de quelques emprunts que signale M. Martinenche : nous nous rencontrons tous les doux pour la plupart des imitations, attribuées à Molière ; cela est naturel, étant donné que nous [)oursuivons les mêmes recherches. Pour le fond du problème, parti d'un autre point de vue que M. Martinenche, et ayant suivi d'autres voies, je suis arrivé à des conclusions difTérentes.

étrangère à sa suite, n'envisag-eaient-elles pas le rapport du théâtre espagnol avec Molière comme un « problème » ? S'il était question des obligations de Molière aux littératures étrangères, on renvoyait tout simplement aux œuvres espagnoles. Que Tauteur du Misanthrope doive à l'Espagne quelque chose en dehors de l'exploitation matérielle, que l'esprit de la comedia se soit, pour ainsi dire, réfracté à travers son œuvre, c'est à quoi on n'a presque point songé. Peut-être l'a-t-on dit en passant, mais on ne s'est jamais donné la peine de montrer avec précision ce qui, dans ses pièces, peut être considéré comme un reflet du génie dramatique de l'Espagne. On lit même , dans plus d'une histoire de la littératvire française, que l'influence espagnole touchait à sa fin à l'époque de Molière et que l'auteur du Misanthrope la subit à peine !

Fournel, l'auteur de travaux nombreux et miportants sur l'histoire du théâtre au xvii^ siècle, ne dit-il pas, en parlant des emprunts faits à l'Espagne par les contemporains de Molière (il s'agit de Montfleury), qu'à cette époque la source espagnole « était à moitié tarie ; elle avait

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perdu de sa fraîcheur, et surtout Molière, qui

11 y est allé puiser pour son compte quune seule fois, quand la troupe et le public du Palais- Royal lui réclamèrent à leur tour le Festin de Pierre dont on voulait partout , avait donné l'idée d'une comédie nouvelle, etc. K.. » Voilà une citation prise au hasard : elle permet de juger la manière dont les critiques sérieux euxmêmes parlent des rapports de Molière avec le théâtre espagnol ! D'ailleurs un grand nombre d'historiens de la littérature française se dispensent simplement de les signaler et si, dans une monographie de Molière , on trouve quelques lignes consacrées à l'influence espagnole, elles sont banales et « poncives ». Les contemporains de Molière étaient mieux informés de ces choses : ils se plaisaient à relever, parfois avec une aigre malveillance, les emprunts considérables du grand comique. On connaît les vers de la Critique de Tartuffe :

Tous ces incidents, chez lui tant rebattus. Sont nés en Italie, et par lui revêtus.

I Et dans son cabinet... sa muse en campagne Vole, dans mille auteurs, les sottises d'Espagne.

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