Despois-Mesnard, t. V, p
est ainsi, « cet insolent débauché, plein d'ironie piquante et hautaine, ce fanfaron d'immoralité et d'impiété » se confond-il avec ce don Juan, symbole immortel d'un type vrai d'une vérité universelle? On nous permettra d'en douter. Il ne nous semble pas que Molière ait « européanisé » son personnage et que sa création puisse être assimilée au don Juan, qui, comme Faust ou Hamlet, exprime un ensemble de pensées et de sentiments éternels et immuables de la nature humaine.
Car, quel est le trait saillant du Burlador de Sevilla espag-nol? C'est d'être surtout et avant tout le grand séducteur de femmes qui reste cruel et froid devant les larmes de ses victimes ; il n'est, du reste, que l'exemplaire le plus achevé d'un caractère dont on trouve de nombreuses ébauches dans le théâtre espagnol; mais n'estce pas cette conception de don Juan qui a fait sa fortune « européenne »? Les poètes qui s'inspirèrent de sa légende, insistèrent presque tous sur ce qu'il y a d'irrésistible pour la femme dans l'âme du redoutable chevalier. N'est-il pas devenu, surtout de nos jours, une figure symbolique qui, tout en ayant les traits
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du mâle victorieux, exprime l'aspiration vague à quelque amour idéal et irréalisable ? Cette qualité essentielle de don Juan, sa puissance de séduction, ne disparaît pas sans doute chez Molière, mais elle y est sans relief et comme accessoire. Don Juan « dompte » les femmes, comme il est « hypocrite » ou « impie en médecine », etc. Mais c'est justement sous cet aspect, négligé, pour ainsi dire, par Molière — mais non par la comedia espagnole — qu'il a survécu. On peut donc dire que toute la poésie qui se développa autour de don Juan se trouvait en germe dans la pièce originale, et que Molière contribua fort peu à son éclosion. C'est pour cette raison que le héros espagnol est plus universel que celui du poète français.
r h' Amour médecin doit son titre à El amor médico de Tirso de Molina ^, sans qu'il y ait une ressemblance particulière entre les deux pièces; cependant on retrouve chez l'auteur espagnol la satire des médecins qui ne savent
1. Francisco de Avellanada avait écrit un entremes qui portait le même titre : El médico de amor; je n'ai pas pu me le procurer. Il se trouve dans VOciosidad entretenida, une collection très rare de petites pièces comiques (1668).
prescrire que « purgations » et « saignées » et qui dissimulent leur ignorance sous un langage barbare, hérissé 4eniûts latins. L'héroïne d'El âmor médico^ c'est dona Jerônima qui, pour servir son amour, se déguise en médecin : « el amor médico me hizo », dit-elle; quant à l'intrigue, elle ne diffère pas de celle de la plupart des comedias ; pas plus que la moralité d'après laquelle le meilleur remède de guérir une femme, c'est de la marier. \Une preuve nouvelle de la liberté avec laquelle Molière prit « son bien » un peu partout, nous est donnée par son imitation du début d'une tragédie biblique de Tirso de Molina : La vengeance de Tamar. Au second acte (scène I), Anion s'informe de l'arrivée du médecin qu'on attend, sur quoi Eliacer raconte qu'une servante a surpris une conversation que des médecins, appelés au chevet d'un malade, avaient entre eux.^Cet entretien dont la traduction se trouve dans l'édition de Despois-Mes-
nard i est une salir e , ^mordante des docteurs
ignorants et âpres^^u gain, qu'on paye parce
1. Tome V, notice, p. 284-285. On peut Hre un semblable discours dans El parecido en la corte de Moreto, p. 318.
qu'ils tuent, bien que ce ne soit pas des « bourreaux » ; on y trouve, « assez développée déjà », '"ridée fondamentale de V Amour médecin de Molière. La consultation de messieurs Tomes, t DesFonandrès,Macroton et Bahis est comme \la transposition d'une junta de médicos espavgnolej nous ne croyons pas que ce soit un grand mérite, de la part de Molière, d'y avoir donné des (( détails caractéristiques où se reconnaissent les mœurs médicales de son temps et de son pays » . Despois-Mesnard avouent même que les plaisanteries d'une satire aiguë de Tirso « ont bien l'air d'avoir suggéré à Molière ce qui fait surtout l'intérêt et la valeur comique de l'amour médecin] mais s'il a imité, c'est en maître ». Sans doute, Molière imite « en maître », Despois-Mesnard le proclament à propos du moindre emprunt qu'ils sont obligés de constater ; et le zèle excessif avec lequel ils défendent u l'originalité » de Molière, les amène parfois à de singulières assertions. Ainsi, parlant des reproches que l'on lit à Molière à propos du cri de Sganarelle dans Dom Juan : « Ah ! mes gages ! mes gages ! » , qui pourrait laisser « le spectateur sous une dernière impression trop peu édifiante » ,
Despois-Mesnard déclarent que « si les rig-oristes, qui ne voudraient pas qu'on pût rire dans un moment si grave, trouvent là une faute, le premier coupable est Cicognini » i. Mais, en engageant ainsi sa responsabilité, ne blâmentils pas le procédé d'imitation un peu servile de Molière ! Ce détail n'offre évidemment pas grand intérêt; nous ne l'avons signalé que parce qu'il est représentatif de cette tendance à toujours absoudre Molière, même lorsque ses défaillances d'artiste ou de travailleur un peu hâtif sont manifestes.
Il est vraisemblable que Molière mit à profit la comedia de Lope, intitulée VAciei^ de Madrid] nous l'avons constaté déjà à propos du Médecin volant qui, du reste, peut être considéré comme une ébauche de V Amour médecin. Il n'est même pas impossible que la ressemblance des données principales de V Amour médecin et de V Acier de Madrid provienne de ce que le Médecin volant fut tiré de cette comedia. Dans V Acier de Madrid^ la jeune fille feint d'être malade, mais c'est le valet, Beltran, et non pas l'amoureux qui se déguise en méde-