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Déspois-Mesnard, t. V, p

MOLIÈRE ET l'eSPAGISE 195

î neur espagnol d'après lequel « notre propre \ honneur est intéressé dans de pareilles aven- ■ tures » (acte III, scène V). Les scènes entre \ dom Juan, dom Carlos et dom Alonse (acte III, ' scènes IV et V) sont tout à fait dans le g-oût du drame espagnol ; on y voit le reflet de la lutte entre l'honneur et le devoir, si fréquente dans l'âme des caballeros agitée par des sentiments opposés et également impérieux. Dom Carlos, se ( plaignant de la rigueur funeste des lois de l'honneur (acte III, scène III), tient le langage des I protagonistes castillans qui, comme nous l'avons déjà dit, se révoltent « d'être asservis par les j lois de l'honneur au dérèglement de la conj duite d'aut », etc.

P Sans parler de dom Luis ',1e père de dom Juan

' et d'Elvire, qui ont l'allure de types de come-

dia^, Sganarelle a conservé bien des traits

1 , Le discours où il reproche à son fils l'indignité de sa conduite (acte IV, scène IV) en parlant des vrais devoirs d'un gentilhomme, vient d'Alarcôn par l'intermédiaire du Menteur de Corneille (acte V, scène III) , Il n'est même pas impossible que Molière ait eu recours à l'original espagnol.

2. La scène entre monsieur Dimanche et dom Juan semble même être inspirée par un passage analogue d'un

du Calalinon de Tirso et, d'une façon générale, du criado castillan ; sa ressemblance est frappante avec le « gracioso » Cosme de la Dama duende de Calderon ; celui-ci éprouve les mêmes frayeurs et les exprime de la même manière que Sganarelle, lorsque dom Juan invite le commandeur. Mais, dans la septième scène du IV® acte, Sganarelle rappelle surtout l'écujer de don Quichotte, l'immortel Sancho Panza qui, étant gouverneur de l'île Barataria, s'apprête à jouir du brillant repas offert en son honneur ; mais il lui est impossible de toucher à aucun mets, car, à peine sont-ils placés devant lui, que déjà le médecin a fait signe de sa baguette, et les laquais se hâtent de les emporter. Sganarelle agit encore comme Sancho lorsque, s 'autorisant de sa fidélité de valet, il reproche sa conduite à son maître, entassant proverbes sur proverbes, ce que ne manque jamais de faire le valet raisonneur de don Quichotte * . . .

Il y a, chez Molière, quelques éléments venus

intermède espagnol : El marqués de Alfarache, attribué à Lopc.

1. Dans un entremes de Cervantes : Los dos habladoreSy Roldan raisonne un peu à la manière de Sganarelle.

de la comedia qui ne s'accordent guère avec Tesprit général de la pièce. Si dom Juan est « français » et « contemporain », la statue du commandeur qui vient rendre justice, ne semble pas être en parfaite harmonie avec l'ensemble d'une œuvre où est dépeinte la réalité environnante. L'intervention d'une statue qui marche et qui parle, cet élément « romantique » de la légende espagnole, est à sa place dans la comedia où il n'est pas rare de voir apparaître des spectres pour effrayer ou pour punir le coupable, mais dans l'atmosphère froide et sobre de la comédie française, elle est au moins déplacée^. Mais si le disparate de certaines parties de Dom Juan compromet l'unité de ton que l'on s'attend à trouver dans une comédie « classique », le caractère même du protagoniste comporte des éléments qui jurent étrangement d'être accouplés. Dom Juan est « le grand seigneur méchant homme » , fort bien ; « Molière a su voir ce qui déjà existait à son époque, l'homme de

1 . Le raisonnement par lequel Antoine de Latour {Etudes sur l'Espagne, Paris, 1855, II, 133) cherche à justifier ce qu'il y a d'invraisemblable dans la a singulière manifestation de la colère du ciel », est amusant à lire.

qualité sans mœurs et sans Dieu ^ », c'est encore très bien ; mais pourquoi cet homme s'avise-t-il, tout à coup, d'être hypocrite ? Pour que Molière qui alors est entré en lutte contre Fhypocrisie, trouve une nouvelle occasion de dauber sur les faux dévots. Pourquoi faut-il que Sganarelle prenne, sans aucun motif, la robe d'un médecin? Parce que Molière étant, comme on sait, assez peu l'ami de cette corporation, il convient que dom Juan soit « impie en médecine » et qu'il puisse maltraiter les docteurs et leur science. N'est-ce pas déformer le caractère de dom Juan que de lui prêter tant de diversité ?En tout cas, n'est-ce pas rompre l'unité que possédait le personnage créé par Fauteur de la comedia espagnole ? Précisément parce qu 'il fait de dom Juan l'interprète de ses idées favorites, le héraut de sa pensée « philosophique » dirigée contre les adversaires qu'il poursuivit dans presque toutes ses comédies, Molière lui attribue un caractère qui n'est, pour ainsi dire, que l'expression de sa propre subjectivité. On peut voir en lui « l'effrayant gentilhomme français » qui porte la marque de son siècle et de sa race, mais, s'il en

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