‹ Molière et l'EspagneChapitre 73 sur 109 · Voir notre II« chapitre, p · texte numérisé non relu

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vient, lui aussi, d'Espagne : indirectement, il est vrai, puisque c'est par l'intermédiaire du Pédant joué de Cyrano de Bergerac que fut contractée cette dette, d'ailleurs peu importante. Le dénouement de cette pièce qui servit de modèle à Molière, avait été emprunté par Cyrano luimême à V entremes del Robo de Helena, de Lope de Vega. Dans cette farce espagnole, où figurent deux pédants : un médecin et un apothicaire, on fait croire au père que ce n'est que par plaisanterie qu'il doit consentir au mariage de sa fille avec le barbon dont elle est entichée ; mais la chose se fait sérieusement, et il ne peut que pardonner aux nouveaux mariés. Chez Lope et chez Cyrano, on se sert d'une pièce qu'on représente sur la scène pour tromper le père ; chez Molière, on fait accroire à Sganarelle que l'intérêt de la santé de sa fille exige ce mariage prétendu qui devient promptement une réalité. Les dénouements de ce genre sont assez fréquents dans les intermèdes espagnols ; nous avons déjà eu l'occasion de le dire à propos d'e/ entremes del Astrôlogo^.

Le Misanthrope. N'est-ce pas un paradoxe de parler d'influence espagnole à propos de cette pièce que l'Europe, suivant l'expression de Voltaire, regarde « comme le chef-d'œuvre du haut comique » ? Nous allons tenter cette invraisemblable entreprise : il nous paraît et nous voudrions faire voir que le souffle de la comedia héroïque effleura l'âme d'Alceste. Et d'abord, nous ne croyons pas que le « misanthrope » soit un personnage comique et encore moins qu'il soit ridicule parce qu' « il pousse trop loin la vertu ». Molière avait une propension à la mélancolie et il dut avoir longtemps dans l'esprit la hantise d'un caractère sérieux, presque tragique, qui lui permît d'exprimer « ses propres chagrins ». Nous avons déjà eu l'occasion de le dire : dom Garcie, peut-être même Arnolphe, semblent marquer les progrès de cette tendance à créer des caractères qui ne soient pas « comiques », mais plutôt sombres et qui atteignent même à la hauteur tragique. Le Misanthrope en est l'expression la plus complète; Alceste est presque « un héros de Corneille au sein d'une société frivole », comme dit très justement Paul Janet K Si cela

1. La. philosophie de Molière [Revue des Deux Mondes, 5 mars 1881).

est, il est Espagnol, dans la mesure où le sont les personnages cornéliens ^ ; mais il l'est encore par les susceptibilités excessives de son honneur et parce caractère fier, inflexible, indomptable qui appartient, en propre, aux chevaliers de la comedia. Nous savons avec quelle farouche vertu ceux-ci se soumettaient aux exigences du pundonor, fussent-elles les plus opposées au bon sens, à la raison et à l'opinion publique ellemême : le (( caballero » méprisait cette opinion et ne consultait, pour agir, que sa propre conception de la dignité. Or, Alceste, avec ses idées rigides de la morale qui se trouvent être en opposition avec celles de tout le monde, n'évoque-t-il pas les héros de la comedia, esclaves d'un honneur aux lois duquel ils croient devoir obéir en dépit de tout? Il est bien évident que Molière transforma profondément la notion de cet honneur en créant le caractère d'Alceste ; mais on ne saurait contester que l'influence espagnole fut pour quelque chose dans la formation de l'âme de ce personnage.

Combien ditTérente est l'inspiration qui donna naissance à Philinte, « le sage de la pièce », dont

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