SCÈNE XXIV
On amène Silvia qui apprend que son amant lui rend sa tendresse.
Isabelle et Flaminia engagent leurs maris à laisser la comédie et à veiller sur leur maison et sur la conduite de leurs femmes; et ceux-ci répondent que c'est ce qu'ils feront désormais. Tout le monde entre chez Pantalon pour y célébrer la noce de Silvia et du capitaine, et c'est ainsi que finit la comédie d7/ Ritratto.
Voilà le squelette, Vossatura^Q la pièce. Maintenant il faut bien se figurer qu'un dialogue ingénieux, disert, brillant, courait, pour ainsi dire, sur toutes ces situations. Si nous voulions retrouver des fragments de ce dialogue, nous ne serions point
embarrassés. Nous prendrions les scherzi et les contrasti publiés après la mort d*IsabelleÂndreini et qui contiennent certainement des souvenirs de ses rôles. Nous prendrions les comédies écrites antérieures aux Gelosi^ dans lesquelles se rencontrent des situations analogues. Tout le rôle de la Milanaise existe, par exemple, dans gli Ingannati (les Abusés) des Étourdis de Sienne. Silvia, obligée d'écouter les confidences du capitaine Spavente qui l'entretient de ses nouvelles amours, faisait naturellement entendre les mêmes plaintes que la Lélia des Ingdnnati :
«t Pauvre et misérable fille, tu viens d'ouïr de tes propres oreilles, et de la bouche même de cet ingrat, l'amour qu'il te porte. Infortunée, pourquoi perdre plus de temps à servir ce cruel ? Rien ne t'a valu la patience, rien les prières, rien les preuves de tendresse que tu lui as données. Quel espoir astu d'obtenir son affection par finesse et par ruse? Refusée, chassée, fuie, honnie, je sers celui qui me repousse, j'aime celui qui me hait. Je vois bien que nulle ne lui plaît que l'autre ; c'est elle seule qu'il désire. Qu'il l'ait donc! Moi, je le laisserai ou je mourrai. »
De même, lorsque le capitaine revient à Silvia, ils n'ont d'autres paroles à échanger entre eux que
celles que prêtent à leurs personnages les auteurs des Ingannati :
Regardez, messer Spa vente, reconnaissez votre page, celui qui s'est fait votre serviteur si fidèle, si dévoué; celle qui vous a aimé d'un amour si brave et si constant. Vous vous taisez, ah ! comme vous savez peu estimer l'amour d'une dame comme elle I
LE CAPITAINE
Est-il possible que j'aie été à ce point aveugle et que je ne l'aie pas reconnue? Je crois certainement que c'est Dieu qui a eu pitié de cette vertueuse enfant et de mon âme qui allait à la perdition. Je veux donc, madonna Silvia, puisque vous y consentez, n'épouser que vous, et je vous jure, foi de cavalier, que si je ne pouvais obtenir votre main, je renoncerais à toute autre au monde.
SILVIA
Vous êtes mon seigneur, et vous savez pourquoi j'ai fait ce que j'ai fait, et quel a été, depuis que je vous connais, mon unique désir.
LE CAPITAINE
Vous l'avez bien montré. Pardorlnez-moi tous les déplaisirs, toutes les souffrances que j'ai dû vous causer; je ne vou» connaissais pas, je m'en repens, et je m'aperçois de mon erreur.
SILVIA
Vous ne pouviez rien faire que vous ne fussiez bientôt excusé à mes yeux .
LE CAPITAINE
De crainte que de nouvelles mésaventures ne se jettent à la traverse de notre bonheur, nous nous marierons ce jour môme, si vous en êtes contente.
SILVIA
Très-contente, contentissima.
Voilà donc la comédie des Gelosi, telle à peu près qu'elle divertissait le roi Henri IV et Marie de Médicis. Cette troupe demeura à Paris pendant trois années : long espace de temps, car les troupes italiennes avaient le caractère essentiellement ambulatoire. Au printemps de 1604, les Gelosirésolurent de s'en retourner dans leur pays, soit qu'ils eussent épuisé la curiosité parisienne, soit qu'ils voulussent revoir le ciel de Tltalie. Leur départ excita de vifs regrets. Nos poètes de ce temps-là adressèrent à Tenvi leurs vers à Isabelle Andreini, pour l'engager à ne pas quitter la France. Transcrivons les stances suivantes d'Isaac du Ryer, non pour leur mérite poétique, mais comme témoignage de l'admiration qu'inspirait cette actrice.
A ISABELLE, comédienne.
Je ne crois point qulsabelle Soit une femme mortelle,
C'est plutôt quelqu'un des dieux Qui s'est déguisé en femme Afin de nous ravir l'âme Par l'oreille et par les yeux.
Se peut-il trouver au monde Quelque autre humaine faconde Qui la sienne ose égaler ?
Se peut-il, dans le ciel môme, Trouver de plus douce crôme Que celle de son parler?
Mais, outre qu'elle s'attire Toute âme par son bien dire, Combien d'attraits et d'amours Et d'autres grâces célestes, Soit au visage ou aux gestes, Accompagnent ses discours !
Divin esprit dont la France Adorera Texcellence Mille ans après son trépas, (Paris vaut bien lltalie) L'assistance te supplie Que tu ne t'en ailles pas.
Malheureusement pour elle, Isabelle ne céda pas à ces flatteuses instances. Arrêtée à Lyon par suite d'un accident, au commencement du mois de juin 1604, elle y mourut au milieu d'une fausse couche. Des honneurs publics furent rendus à Til-
lustre comédienne. Le 10 juin, ses obsèques eurent lieu avec beaucoup de solennité ; les échevins y envoyèrent les bannières de la ville avec leurs massiers ; la corporation des marchands suivit le convoi avec des torches.
Son mari, Francesco Andreini, fit graver sur sa tombe une épitaphe qu'on voyait encore à la fin du
dernier siècle, et qui se terminait ainsi : « Re-
ligiosa^ pia, mtisis arnica^ et artis scenicœ caput^ hic resurrectionem exspectat, » Une médaille fut frappée à son effigie avec son nom suivi des deux lettres G. G. {Comica Gelosa\ et ayant au revers
ET LA COMEDIE ITALIENNE. lOi
une renommée avec ces mots : jEtema fama. « Ce médaillon, dit M. Ch. Magnin, confirme les nombreux éloges adressés à la beauté d'Isabelle ; son profil est à la fois correct et expressif, et en la voyant dans ses gracieux atours florentins, on croit presque avoir sous les yeux un portrait de mademoiselle Rachel dans le costume de Marie Stuart, » toutefois avec un peu plus d'embonpoint.
Avec Isabelle mourut la troupe des Gelosi. Francesco Andreini quitta le théâtre. Flaminio Scala prit également sa retraite. Tous deux ne s'occupèrent plus de leur art qu'en qualité d'écrivains. Andreini fit paraître à Venise, en 1607, un recueil des traits les plus comiques de son rôle : Le Bravure del capitano Spavento , divise in molti ragionamenti in forma di dialogo. Ce recueil fut traduit en français : « Les Bravacheries du capitaine Spaventej divisées en plusieurs discours en forme de dialogue, de François Andreini de Pistoie, comédien de la compagnie des Jaloux, traduites par J. D. F. P. (Jacques de Fonteny Parisien.) » A Paris, chez David Leclerc, 1608. Voici les arguments des six discours contenus en ce livre :
Au i«', le capitaine Spavente raconte son origine à son serviteur (Trappola) et lui discourt de la montre générale de la cavalerie.
Au 2«, de la guerre faite à Jupiter, et comine il fut son prisonnier.
Au 3% du jeu du ballon, de la joute et de courre ia bague.
Au 4*9 de la chasse du cerf, du sanglier et de Tours.
Au 5«, de ses fils bâtards, et de la querelle qu'il eot «YOG Janus.
Au 6^, de son babitation, de sa servitude, de son ëpée et de sa galère.
Flaminio Scala édita, comine nous Tavons dit, une partie des canevas delà troupe. Ils ont l'un et l'autre attaché leur nom aux œuvres posthumes d'Isabelle dont voici les titres : Lettere délia signera Andreini, Padovanay comica Gelosa e academica Intenta^ nominata rAccesa. In Venetia, 1627. — Fragmenti délia signora Andreini^ etc., raccolti da Francesco Andreini^ comico Geloso detto il capitano Spavento^ e dati in luce da Flaminio Scala comico. In Venetia^ 1627.
Francesco Andreini et Isabelle laissaient un fils, Giovanni-Battista Andreini, né en 1579, qui se distingua dans l'art qui avait illustré ses parents.