Fracischina et RicluUaa figurent toutes deux dans les
134 MOLIÈRB
Le directeur des Fedeli, Giovanni-Battista Andreini, fut un écrivain dramatique des plus féconds : il a laissé un grand nombre de pièces appartenant à tous les genres; il y en a dix-huit ca* taloguées dans la Drammattergia d'AlIacci, et ce n'est qu'une faible partie de ses productions. Il ne suivit point l'exemple de Flaminio Scala : il écrivait le dialogue, tantôt en prose et tantôt en vers. En 1613, il fit représenter à Milan une sorte de mystère {rappresentazione sacra) , intitulé Adamo. On a dit que ce fut cette pièce qui inspira à Milton, voyageant quelques années plus tard en Italie, la première idée du Paradis perdu. Andreini fit imprimer sa pièce avec une dédicace à la reine Marie de Médicis, qu'il avait pu voir à Paris, quand il était venu en France avec les Gelosi. Cette dédicace donna à la reine le désir de connaître la troupe dirigée par le fils de ses anciens protégés. Les Fedeli se rendirent à son invitation ; ils vinrent à Paris et y demeurèrent jusqu'en 1618, jouant soit à la cour, soit, d'accord avec les comédiens français, sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Ils assistè-
Balli di Sfessania de Gallot. La première danse en élevant un tambourin au-dessus de sa tète; la seconde, faisant claquer des castagnettes entre ses doigts, saute avec un égal entrain. Ces deux types sont reproduits ci^eontre.
FRACiSCHINA.
RICiULiNA.
rent par conséquent aux États-Généraux de 1614, au mariage du jeune Louis XIII avec Anne d'Autriche (1615), à la chute et à la mort de Concini (1617). Ce fut sans doute à la suite de ces derniers événements, après la retraite de la reine mère à Blois, que les Italiens s'en retournèrent en Italie.
Ils revinrent en 1621, à la mort du connétable de Luynes, lorsque, sous le ministère du chancelier Sillery et de son fils Puysieux, Marie de Médicis eut ressaisi une partie de son influence. Ils demeurèrent en France jusqu'à la fin du carnaval de 1623. Pendant l'année 1622, Giovanni-Battista Andreini fit représenter et imprimer à Paris cinq pièces de sa façon : laSultana^ l'Amornellospecchio (l'Amour au miroir), la Ferinda^ H Due Leli simili^ la Centaura.
« L'Amor nello specchio^ dit M. Magnin, est une extravagante féerie dans laquelle apparaissent la Mort et les Esprits follets. La Ferinda vaut un peu mieux : c'est une comédie chantée, une sorte d'opéra-comique, dans lequel sept ou huit dialectes se livrent bataille : le mauvais allemand, le français corrompu, le patois vénitien, napolitain, génois, ferrarais, le langage pédantesque, sans compter un bègue qui ne peut, lui, parler aucune langue. Mais le comble de la bizarrerie est la Cm-
taura^ véritable monstre dramatique, dédié cependant à Marie de Médicis. Cette pièce est divisée en trois actes : le premier est une comédie, le second une pastorale, et le troisième une tragédie ; le tout est écrit en prose mêlée de quelques stances disposées pour le chant. Les personnages de la pastorale, le croirait-on? sont toute une famille de Centaures, père, mère, fils et fille. La mise en scène, comme on voit, devait offrir de grandes difficultés; elle exigeait des masques bien étranges, même à côté des masques fantastiques de la comédie italiemie.
«c Après une suite d'aventures compliquées et romanesques, les deux Centaures, père et mère, qui combattaient pour recouvrer la couronne de Tîle de Chypre, se tuent de désespoir, et la petite Centauresse, leur fille, monte sur le trône, ce qui devait lui être (qu'on nous permette de le dire) plus aisé que de s'y asseoir. L'auteur expose le plus gravement du monde, dans la dédicace, Tanalogie qu'il aperçoit, d'abord entre la partie supérieure et noble de ses personnages et la dédicace qu'il présente à Sa Majesté, puis entre la partie basse et monstrueuse de ses héros et l'œuvre qu'il dépose aux pieds de la reine. »
Après avoir passé en Italie l'été de 1623, les
Comici Fedeli revinrent en France et y représentèrent pendant Tannée 1624 et le commencement de Tannée i62S. Giovanni-Battisla Andreini perdit son père vers cette époque. Il publia, dans le cours de Tannée 1624, un opuscule intitulés'/ Teatro céleste i en Thonneur des comédiens qui ont mérité la palme céleste, dei comici martiriepenitenti^ délia âivina bonta chiamati al titolo di beatitudineedi santita. Cet opuscule comprend vingt-un sonnets : le premier en Thonneur de Saint-Genest, le second en Thonneur de Saint-Sylvain, le troisième en Thonneur de Saint-Ardelion. D'autres célèbrent de pieux acteurs de TItalie moderne, tels que Giovanni Buono, l-etiré dans un cloître et vivant dans la pénitence : a Lequel, après avoir excité si longtemps le rire, disait le poète, s'est changé en une source de larmes. » Un sonnet est consacré à la mémoire d'Isabelle Andreini, la mère de Tauteur. L'ouvrage était dédié au cardinal de Richelieu, qui entra, comme on sait, dans les conseils du roi, au mois d'avril de cette année 1624.
On voit quels sentiments édifiants animaient le directeur des Fedeli. Il n'était pas le seul dans la troupe qui en donnât l'exemple. Le capitaine Rhinocéros mourut au mois d'octobre 1624 : « Quand ce capitan trépassa, rapporte son camarade Bel-
trame, on trouva dans son lit un très-rude ciliée, ce qui causa quelque surprise, car nous n'ignorions pas qu'il était pieux et buon devotOy mais nous ne savions rien de ce cilice. » Il entrait sans doute, dans cette émulation de piété, un secret besoin de protester contre l'excommunication sévère qui pesait en France sur la profession comique.
Ce qui pourrait sembler contradictoire, c'est que les pièces de Giovanni-Battista Andreini ne laissent pas d'être aussi licencieuses que celles des Getosi] mais, comme dit Beltrame, c'était l'usage de l'art.
Andreini s'écriait en terminant son Théâtre céleste : « Scène trompeuse, je pars! jamais il ne m'arrivera plus de me dresser, fier et paré, sur votre sol. Oui, j'abandonne tout ce vain éclat, en même temps que je m'éloigne des beaux sites de la France... » H quitta, en effet, la France avec les Comici Fedeli; mais, cette fois encore, il ne persévéra pas dans la résolution de renoncer au théâtre; il continua à diriger sa troupe jusqu'à l'âge de soixante-treize ans, jusqu'en 16S2.
Est-ce en souvenir du séjour que les Fedeli avaient fait à Paris en (624-1623, ou à l'occasion d'un nouveau voyage de cette troupe, qu'un des organisateurs des divertissements de la Cour eut' l 'idée de faire danser « un ballet du roi représen-
tant les comédiens italiens » pour lequel Bordier fit des «ers ^? Les types que les courtisans et les baladins figurèrent dans les entrées de ce ballet sont désipés sous les noms de a Colas, Pantalon, Stephanel, Lelio, Florinde, Harlequin, Léandre, maître Philippes, leDotour (le Docteur), Lydia, Fiquet, le Capitan. » Lelio, c'est bien Giovanni-Battista Andreini ; Florinde, c'est sa femme Virginia, qui mourut vers 1634 ; Lydia^ c'est une jeune actrice que le directeur des Fedeli, devenu veuf, épousa en 1635. Quant aux autres types, il serait difficile de désigner les noms véritables des acteurs qu'on voulut copier dans cette fête royale; quelquesuns des noms que Ton cite, Colas, maître Philippes, n'ont point une physionomie italienne, et sans doute ces personnages n'avaient appartenu qu'accidentellement à la comédie de l'art.
La comédie de l'art fut en décadence sur le théâtre des Fedeli. La fantaisie extravagante, dont le recueil de Flaminio Scala nous a déjà offert quelques exemples, s'y donna pleine carrière. Les inventions étranges et monstrueuses, les machines, les pompes du spectacle, le chant, la musique l'emportèrent sur les combinaisons plus ou moins ingé-
l. Voyez Y. Fournel, les Contemporains de Molière, tome II, page 220.
Ui MOLIERE ET LÀ COMEDIE ITALIENNE.
nieuses du génie comique italien. Les anciens masques satiriques devinrent des personnages de féerie. Les Fêtes théâtrales j dans lesquelles tous les genres se confondaient, remplacèrent et la comédie et la pastorale, et V opéra musicale proprement dit, et même Tancien mystère ou tragédie sacrée. C'était la confusion dans la magnificence, une sorte de Babel dramatique.