LE TEMPS
Parmi ces galants d'importance Qui sont jaloux jusqu'à l'excès, Et qui pensent par leur prudence Prévoir et prévenir de dangereux excès, Combien est-il de Jeans Doucets?
Et voici les vers « pour Jean Doucet et son frère voulant tromper les bohémiennes » :
Quand un bomme fait le bravo Et se croit en sûreté
ET LA COMÉDIE ITALIENNE." ISo
Près d'une aimable beauté Qui tâche à le rendre esclave, Et qu'elle employé à cela Finement tout ce qu'elle a De charmes et de jeunesse ; Il est comme Jean Doucet Auprès d'une larronnesse Qui fouille dans son gousset.
Le ballet de V Amour malade avait laissé de si joyeux souvenirs parmi les contemporains , que lorsque huit ans après, fut joué YAmow médecin de Molière, les' hommes qui, comme le fameux médecin Guy Patin, ne fréquentaient pas beaucoup le théâtre, prenaient un titre pour Tautre et parlaient de V Amour malade, de Molière, que Paris allait voir en foule.
Pendant ces années qui précédèrent immédiatement le retour de Molière à Paris, les Italiens eurent une grande vogue ; ils étaient les héros comiques du moment; on leur faisait jouer des scènes burlesques, 'même à la ville, et hors du théâtre. Loret, dans la Muse historique, raconte ou invente, sous la date du 14 février 1654, l'anecdote suivante dont le docteur Lolli et le Pantalon Turi sont les héros :
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Baloardo, comédien, Lequel encor qu* Italien N'est qu'un auteur mélancolique, L'autre jour, en place publique^ Vivement attaquer osa Le Pantalon Bisognoz^^ Qui pour repousser l'incartade.
Mit soudain la main à l'espade, Et se chatouillèrent longtemps Devant quantité d'assistants ; Qui, croyant leur combat tragique .-N'être que fiction comique, Laissèrent leurs grands coups tirer Sans nullement les séparer.
Si le conte ou l'histoire n'erre, Baloardo, tombant par terre, S'écria : « Dieux I quelle pitiél Les François ont peu d*amitié I Ayant commencé de combattre^ Nous pensions qu'on nous tînt à quatre.
Sans cet espoir, nous n'eussions pas Pour nous battre fait un seul pas.
Nul de nous n'étant sanguinaire.
On nous a pourtant laissés faire.
Donc, pour m'étre un peu trop hâté, Je suis navré par le côté.
Veramente, qmstes personnes Ne sont ni courtoises ni bonnes. »
Tout chagrin, tout pâle et transi, Baloardo parloit ainsi
En regardant saigner sa plaie.
Que Taventure, ou non, soit vraie, En la saison de maintenant, Tout est de carême-prenant.
Ce qui est certain, c'est que le Pantalon Turi passait pour querelleur. Plus tard, il tira un coup de pistolet sur un de ses compagnons Ottavio , aventure qui mit fin à sa carrière théâtrale.
Les caractères et les scènes de la comédie italienne étaient alors cités, rappelés communément dans la conversation, comme on a fait depuis des caractères et des scènes de Molière. Le cardinal de Retz, par exemple, s'en sert constamment dans ses Mémoires pour railler les personnages ou faire ressortir le comique des situations. Mazarin n'est, pour le coadjuteur, que Trivelino principe^ ou même un vulgaire Pantalon. Et, au dénoûment de la Fronde, la veille du jour (21 octobre 1652) où le jeune roi va rentrer dans sa capitale, la duchesse d'Orléans, si l'on en croit Retz, a recours aux mêmes souvenirs du théâtre italien pour caractériser la ridicule attitude du duc d'Orléans.
« Je trouvai Monsieur, dit Retz, dans le cabinet de Madame qui le catéchisait ou plutôt qui l'exhortait; car il était dans un emportement inconcevable, et Ton eût dit, de la manière dont il parlait, qu'il
était à cheval, armé de toutes pièces, et prêt à couvrir de sang et de carnage les campagnes de Saint- Denis et de Grenelle. Madame était épouvantée, et je vous avoue que, quoique je connusse assez Monsieur pour ne me pas donner avec précipitation des idées si cruelles de ses discours, je ne laissai pas de croire, en effet , qu'il était plus ému qu'à son ordinaire; car il me dit d'abord : « Eh bien, qu'en fi dites-vous? Y a-t-il sûreté à traiter avec la cour? « — Nulle, Monsieur, lui répondis-je, à moins que « de s'aider soi-même par de bonnes précautions, « et Madame sait que je n'ai jamais parlé autre- « ment à Votre Altesse Royale. — Non assurément, « reprit Madame. — Mais ne m'aviez-vous pas dit, « continua Monsieur, que le roi ne viendrait pas /( à Paris sans prendre des mesures avec moi ? — « Je vous avais dit, Monsieur, lui répondis-je, que « la reine me l'avait dit ;" mais que les circonstances tt avec lesquelles elle me l'avait dit m'obligeaient « à avertir Votre Altesse Royale qu'elle n'y devait « faire aucun fondement. » Madame reprit la parole : « Il ne vous l'a que trop dit, mais vous ne « l'avez pas cru. » Monsieur reprix : « Il est vrai; « je ne me plains que de cette maudite Espagnole, a — Il n'est pas temps de se plaindre, reprit Ma- « dame, il est temps d'agir d'une façon ou de l'au-
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c( tie. Vous vouliez la paix, quand il ne tenait qu'à « vous de faire la guerre; vous voulez la guerre, « quand vous ne pouvez plus faire ni la guerre ni « la paix. — Je ferai la guerre, reprit Mpnsieur « d'un ton guerrier, et plus facilement que jamais. « Demandez-le à monsieur le cardinal de Retz. » « Il croyait que je lui allais disputer cette thèse. Je m'aperçus qu'il le voulait pour pouvoir dire après, qu'il aurait fait des merveilles, si on ne l'avait retenu. Je ne lui en donnai pas lieu; car je lui répondis froidement et sans m'échaufîer : « Sans « doute, Monsieur. — Le peuple n'est-il pas tou- « jours à moi? reprit le duc. — Oui, lui répondisse je. — M. le Prince ne reviendra-t-il pas, si je le « mande ? — Je le crois, Monsieur, lui dis-je. — « L'armée d'Espagne ne s'avancera-t-elle pas, si je « le veux? — Toutes les apparences y sont, » lui répliquai-je. Vous attendez, après cela, ou une grande résolution, ou du moins une grande délibération ; rien de moins, et je ne saurais mieux vous expliquer l'issue de cette conférence qu'en vous suppliant de vous ressouvenir de ce que vous avez vu quelquefois à la comédie italienne. La comparaison est peu respectueuse, et je ne prendrais pas la liberté de la faire, si elle était de mon invention : ce fut Madame elle-même à qui elle vint à l'esprit,
aussitôt que Monsieur fut sorti du cabinet, et elle la lit moitié en riant, moitié en pleurant. «Il mesem- « ble, dit-elle, que je vois Trivelin qui dit à Scatt ramouche : Que je t'aurais dit de belles choses^ « si tu avais eu assez desprit pour me contre- « dire!»