Molière et la médecine de son temps
la médecine et des médecins. Cela n'empêche nullement d'ailleurs les médisants d'en user à l'occasion. « Tant » que les hommes pourront mourir», dit La Bruyère , qui a touché a ce sujet comme à tant d'autres sans passion et avec infiniment de bon sens et d'esprit, « tant que les hommes pourront mourir » et qu'ils aimeront à vivre, le médecin
» sera raillé et bien payé(i) ». Les plus célèbres railleurs, parmi nos écrivains classiques, ont été Montaigne, Boileau et Molière. Mais ni le fond, ni la forme des attaques ne sont semblables chez tous les trois. Chacun d'eux a bien sa manière propre, dont l'analyse comparative est extrêmement curieuse.
Montaigne, au lieu de disséminer ses railleries, ou plutôt ses critiques, tout au travers de ses libres causeries, comme cela semblerait naturel chez cet auteur si affranchi de toute méthode, les ramasse en un chapitre unique assez long et quelque peu compact , dont le titre, ainsi qu'il 'arrive souvent dans les Estais , n'a qu'un rapport indirect et lointain avec le sujet traité. Le chapitre XXXV11 du livre II s'intitule : De la ressemblance des enfants aux pères.
Montaigne y commence par établir que « cette antipathie qu'il a à l'art médical » lui est héréditaire: mon père a vescu
( i) De quelques usages.
v soixante et quatorze ans , mon ayeul » soixante et neuf, mon bisayeul près de » quatre-vingts , sans avoir gousté » aulcune sorte de médecine ... Il y a » deux cents ans, il ne s'en faut que de » dix-huit, que cet essai nous dure ». Et il s'étonne que les gens qui appellent le plus souvent le médecin soient le plus fréquemment et le plus longtemps malades ; naïveté surprenante de la part d'un esprit aussi délié que Montaigne, et qui rappelle celle du bon curé normand remerciant Dieu d'avoir fait pousser les pommes dans un pays où on boit tant de cidre. Suivent force anecdotes, toutes empruntées auxanciens: « On demandait » à un Lacédémonienqui l'avait fait vivre » sain si longtemps. L'ignorance de la » médecine, respondit-il. — Adrien, » l'empereur, criait sans cesse, en » mourant, que la presse des médecins *> l'avait tué. — Un mauvais lutteur se » feit médecin : courage, lui dict » Diogènes ; tu as raison, tu mettras à heure en terreceulxqui t'yont mis >> aultrefois. — Ils ont cet heur, selon
» Nicoclès, que le soleil esclaire leurs » succez et la terre cache leurs fouîtes ». Puis les citations obligées de Plutarque, d'Hérodote et Je Pline, sur l'autorité desquels le sceptique Montaigne accepte sans sourciller îles histoires a dormir debout, pour lesquelles il n'eût pas eu assez de dédain si quelque médecin de sa connaissance les lui fût venu raconter. « Caton entretenait, dit Plu- » tarque, sa famille en santé par l'usage « du lièvre: comme les Arcades, dit » Pline, guérissent toutes maladies avec » du lait de vache; et les Lybiens, dit «Hérodote, jouissent populairement « d'une rare santé par cette coustume « qu'ils ont, aprez que leurs entants ont » atteint quatre ans, de leur cautériser » et bru-der les veines du chef et des « temples, par OÙ ils coupent le chemin , » pour leur vie, a toute detluxion de » rheume ».
Ht Montaigne triomphe du désaccord illes théories médicales: » Hiero- » philus logeant la cause originelle îles « maladies aux humeur-, Erasistratus au
» sangdes arte! es, Asclépiadèsaux atomes
» invisibles s'escoulant en nos pores, » Hippocratès aux esprits. Depuis ces » anciennes mutations il y en a eu infi- » nies aultres jusqu'à nous; et le plus » souvent mutations entières et univer- » selles, comme sont celles que produisent » de notre temps Paraçelse , Fioravanti » et Argent anus. Car ils ne changent pas » seulement une recepte, mais, à ce qu'on » me dict, toute la contexture et police v> du corps de la médecine, accusant « d'ignorance et de piperie ceux qui en » ont iaict profession jusques a eulx. Je » vous laisse à penser où en est le pauvre >> patient » .— Il constate l'âpreté des contestations personnelles entre médecins :
« Qui veid jamais un médecin se servir I» de la recepte de son compaignon sans » y retrancher ou adjouster quelque » chose » ; — l'incertitude de leur diagnostic : « Dernièrement, à Paris, un » gentilhomme fut taillé par l'ordon- » nance des médecins, auquel on ne » trouva de pierre non plus à la vessie » qu'a la main »; — les promesses
contradictoires de la médecine : « Car » ayant à prouveoir à divers accidents et » contraires qui nous pressent souvent » ensemble, comme la chaleur du foye » et froideur de l'estomach, ils nous vont » persuadant que de leurs ingrédients » celluy-cy eschauffera l'estomach, cet » aultre rafreschira le foye » ; — et il raille l'étrangeté des médicaments usuels: « Le » pied gauche d'une tortue, l'urine d'un » lézard, la fiente d'un éléphant, du sang » tiré sous l'aile gauche d'un pigeon » blanc, et pour nous aultres choliqucux, « des crottes de rats pulvérisées et telles » aultres singeries qui ont plus le visage » d'un enchantement magicien que de » science solide. »
Tout compte fait, il estime que les médecins « font leur proffit de nos » sottises »; mais, comme il ne se scandalise pas aisément, « il ne leur en donne » pas grand blasme, car la plupart du » monde faict ainsi ; plusieurs vacations » et moindres et plus dignes que la leur « n'ont fondement et appuv qu'aux abus « publiques ». 11 reproche même aux
médecins leur maladresse « de laisser » veoir au peuple les controverses et » inconstances de jugement qu'ils nour- » rissent entre eulx. Au demourant il » honore les médecins non pas, suyvant » le précepte, pour la nécessité, mais » pour l'amour d'eux-mêmes, en ayant veu » beaucoup d'honnestes hommes et » dignes d'être aimez ».
11 ne nie pas d'ailleurs, ni même ne discute les doctrines régnantes, avant peu de goût pour les recherches scientifiques. On connaît l'étincelant paradoxe dix fois développé par lui : à savoir que l'homme est d'autant plus sage et plus heureux qu'il est plus ignorant. On peut même dire qu'il accepte pour vrais et l'humorisme et la thérapeutique courante : « Je » ne dis pas qu'il n'y ait parmi tant « d'ouvrages de nature des choses propres « à la conservation de la santé, j'estime » bien qu'il y a quelque simple qui » humecte, quelque autre qui asseiche ». Montaigne montre bien d'ailleurs, par un curieux exemple personnel, et vers quelle aveugle crédulité inclinent, en fait de
remèdes, les gens du monde les moins crédules, et combien un esprit, même de premier ordre, est inapte à tirer des conclusions correctes d'une observation vraie en soi, sur un terrain scientifique qui lui est complètement étranger:
« Oyant taire cas du sang de bouc a « plusieurs comme d'une manne céleste » pour la tutelle et conservation de la » vie humaine, il commanda qu'on lui » nourrist un bouc suivant la recepte, car « il faut qu'on ne lui donne a manger « que des herbes apéritives et a boire » que du vin blanc . » 11 assista par hasard à l'autopsie du bouc. On trouva dans son intestin de ces pelottes de poils agglomérés et comme feutres que les vétérinaires nomment œgagropiles et qui n'ont aucune relation avec les concrétions calculeuses. Cependant Montaigne , trompé par une identité apparente, sent soudain son bel enthousiasme s'éteindre et, considérant « qu'en » toutes les parties de ce bouc exis- » tait quelque qualité pétrifiant opine que le sang de tels animaux ne
saurait convenir aux graveleux tels que lui.
Ses conclusions sont que « la chirurgie » est beaucoup plus certaine que la « médecine parce qu'elle veoid et manie » ce qu'elle t'ait ; il y a moins à conjec- » turer et a deviner: là où les médecins » n'ont point de spéculum matricis qui « leur descouvre nostre cerveau, nostre » poumon et nostre t'oye ». On voit que cette opinion courante n'est pas neuve.
il prévoit et vante au surplus les spécialistes, dont il fait remonter l'origine à l'antiquité: « Les /Egyptiensavaientraison » de rejecter ce général mestierde médecin » et de découper cette profession ; à » chaque maladie, a chaque partie du » corps son ouvrier ; car cette partie en » estait bien plus proprement et moins » confusément traictée de ce qu'on ne » regardait qu'à elle spécialement ».
En fait de thérapeutique interne il n'accepte guère que les eaux minérales, « la seule partie de la médecine à » laquelle je me suis laissé aller, parce » qu'elle est la moins artificielle. J'ay vu,
» par occasion de mes voyages, quasi » touts ks bains fameux de chrestienté ; » et, depuis quelques années ay com- » mencé a m'en servir: car en général
« j'estime le baigner salubre et
« quant a leur boisson, la fortune a « faict premièrement qu'elle soit aulcu- » nement de mon goust ; secondement » elle est naturelle et simple, qui au » moins n'est pas dangereuse si elle est « vaine. Etencore que je n'y aye apperceu » aulcun effet extraordinaire et miracu- » leux, toutefois aussi n'ay-je veuguères » de personnes que ces eaux aient empiré, « et ne leur peut on sans malice refuser » cela qu'elles n'éveillent l'appétit, faci- « litent la digestion et nous prestent » quelque nouvelle alaigresse , si on » n'y va pas trop abattu de forces, ce » que je déconseille de faire ».
Comment se fait-il qu'aucune Compagnie d'exploitation thermale ne se soit encore avisée de faire flamboyer sur une affiche tapageusement illustrée la jolie réclame de Montaigne ? L'auteur ajoute à la vérité : « Qui n'y apporte assez
« d'.ilaigresse pour pouvoir jouïr le plaisir » des compaignies qui s'y treuvent et » des promenades et exercices à quoy » nous convie la beauté des lieux où » sont communément assises ces eaux, » il perd sans doubte la meilleure pièce » et plus assurée de leur erïect ». Mais l'affiche pourrait négliger ce post-scriptum.
Somme toute , ce sont là propos aimables et amusants d'un homme du monde spirituel, parlant, sans autre bagage que son fin bon sens, d'une question technique qu'il n'a nullement étudiée. Comme il ne possède sur elle que les notions communes, il s'en tient à de brillantes généralités, tout en se donnant l'air de connaître à fond les détails. C'est la conversation facile, enjouée, un peu flottante, d'une bonne compagnie où l'on n'ignore rien, mais où l'on n'approfondit pas trop. En un mot, c'est du vrai Montaigne.
Bien plus superficielle encore est la critique de Boileau. Ce n'est pas que Boileau fût systématiquement hostile à
la science et aux savants; tout au contraire. Esprit curieux, ouvert et compréhensif, beaucoup moins « perruque ;> que nous ne nous le figurons à distance, Boileau s'intéressait passionnément aux choses scientifiques. Il écrivit, en collaboration, dit-on, avec le spirituel médecin-voyageur, François Bemier, ami de Chapelle et de Molière, deux parodies bouffonnes des documents judiciaires du temps, que ne contiennent pas d'ordinaire les éditions scolaires de Boileau, et qui cependant, aux yeux de la postérité, devraient lui compter pour bien plus que tous les Arts poétiques et tous les Lutrins du monde.
V Arrêt burlesque concerne exclusivement les choses médicales : « Attendu, » dit VArrei , que depuis quelques années *> une inconnue, nommée la Raison, a » entrepris d'entrer par force dans les » écoles de l'Université ; et par une » procédure nulle de toute nullité a s attribué au cœur la charge de recevoir » le chyle appartenant ci-devant au foie, » comme aussi de faire voiturer le sang
» par tout le corps avec plein pouvoir » audit sang d'y vaguer, errer et circuler » impunément par les artères et veines, » n'ayant autre droit ni titre pour taire >* les dites vexations que la seule expé- « rience dont le témoignage n'a jamais » été reçu dans les dites écoles. Plus, >v par un attentat et voie de t'ait énorme » contre la Faculté de médecine, se serait » ingérée de guérir quantité de lièvres » intermittentes, tierces, doubles tierces, » quartes, triples quartes et même conti- » nues , avec poudre et écorces de » quinquina et autres drogues inconnues *> à Aristote et à Hippocrate ; et ce sans *> saignées ni purgations, ce qui est non » seulement irrégulier mais tortionnaire » et abusif; — La Cour ordonne au » chyle d'aller droit au foie sans plus » passer par le cœur et au foie de le » recevoir ; fait défense au sang d'être » plus vagabond, errer ni circuler dans » le corps. Défend à la Raison et à ses » adhérents de guérir les fièvres par » quinquina et autres drogues non ap- » prouvées ni connues des anciens; et,
» en cas de guérison irrégulière par « icelles drogues, permet aux médecins » de la dite Faculté de rendre, suivant » leur méthode ordinaire, la fièvre aux » malades avec casse, séné, sirops, juleps » et autres remèdes propres à ce, pour » être ensuite traités selon les règles, » et, s'ils n'en réchappent, conduits du » moins en l'autre monde suffisamment » purgés et évacués ».
Dans l'autre pièce, de même inspiration, Boileau, avec une chaleur d'enthousiasme et une âpreté d'ironie que l'on n'attendrait pas du plus sec et du plus froid de nos classiques, défend les vérités, déjà anciennes mais non acceptées encore par tous à cette époque, de la rotondité de la terre et du mouvement des planètes autour du soleil. 11 y soutient les découvertes alors récentes faites en astronomie sur les satellites de Jupiter, l'anneau de Saturne, les taches du soleil, les montagnes de la lune ; et aussi les belles expériences de Pascal sur la pesanteur de l'air.
Mais si, par amour de la science, Boileau se fait très hardiment le héraut
et le champion de la circulation et du quinquina, la pratique médicale de son temps ne trouve pas grâce devant lui. Il la crible de sarcasmes aussi violents qu'uniformes. Ses plaisanteries sont traditionnelles et attendues, comme le sont de nos jours celles sur les belles-mères ou les pianos. A vrai dire même, il n'a qu'une épigramme qu'il ressasse sans fin avec la plus fatigante monotonie : elle consiste à traiter les médecins d'assassins; d'autant plus volontiers que les deux mots riment richement ensemble :
Dans Florence jadis vivait un médecin, Savant hâbleur, dit-on, et célèbre assassin. Lui seul y fit longtemps la publique misère ; I.a le fils orphelin lui redemande un père, Ici le frère pleure un frère empoisonné, etc.
Chez eux (chez les animaux) jamais un médecin N'empoisonna les bois de son art assassin.
Que dit-il quand il voit, avec la mort en trousse, Courir chez un malade un assassin en housse ?
Ton oncle dis-tu, l'assassin,
M'a guéri d'une maladie.
La preuve qu'il ne fut jamais mon médecin
C est que je suis encore en vie.
Quand le mot manque, l'idée y est toujours; et, sous une forme plus ou moins ingénieuse ou entortillée , on trouve immanquablement cette unique affirmation que les médecins tuent leurs malades:
Paul, ce grand médecin, l'effroi de son quartier. Qui causa plus de maux que la peste et la guerre, Est curé maintenant et met les gens en terre. Il n'a point changé de métier.
Pour seule variation, Boileau fera une allusion rapideàquelque médecin connu, à quelque controverse médicale dont on parlait beaucoup.
On compterait plutôt combien, en un printemps, Guénaut et l'Antimoine ont fait mourir de gens.
Sauf peut-être un vers où se devine l'observation directe de Guy Patin, toutes ces plaisanteries sont courtes, peu creusées, simplistes, banales. La flèche ne fait guère de blessure.
Tout autre est le caractère des attaques de Molière. Celles-ci sont amples, développées, spéciales. Exemptes, pour la plupart, d'épithètes désobligeantes, elles portent droit et uniquement sur telle
opinion, sur telle coutume, sur tel travers. Elles sont, en un mot, fortement documentées.
Le public, même lettré, ne s'en doute plus. Les lecteurs actuels de Molière, voyant les médecins d'aujourd'hui vivre, s'habiller, parler comme les autres hommes, s'efforcer généralement, à propos des maladies qu'ils traitent ou des médications qu'ils prescrivent, de donner à leurs clients, en un langage accessible à tous, des explications conformes aux données scientifiques courantes dont tout le monde est maintenant pourvu , — ces lecteurs croient aisément que les plaisanteries de Molière sur la médecine et les médecins relèvent exclusivement du domaine de la fantaisie; quePurgon, les Diafoirus, M. Fleurant sont des types grotesques spontanément éclos dans le cerveau du poète; que le galimatias de Sganarelle est une pure invention comique ; que tout cela n'a jamais eu, même au XVIIe siècle, qu'une relation lointaine avec la realite des faits.
— iS -
Lesmédecinsen particulier s'imaginent volontiers qu'il en est ainsi ; et c'est sans ilotite pour cela qu'ils ne se formalisent guère. Une charge énorme de nos traits ne nous offense pas.
L'armée ne s'est jamais émue des fumisteries gigantesques de Ramollot.
Il y .1 en effet dans Molière, i propos de médecine, deux ou trois facéties les, comme celle où Toinette Argan à « se faire couper un » bras parce que celui-ci tire .1 soi toute » la nourriture et empêche l'autre de » profiter, et à se faire crever l'œil droit » afin de voir plus clair de l'œil « gauche ( 1 ) » ; comme celle encore où Sganarelle veut guérir le mutisme de Lucinde en lui faisant prendre pour remède quantité de pain trempe dans du vin « parce qu'il y a dans le pain et le » vin mêlés ensemble une vertu sympa- » thique qui fait parler et *| » perroquets apprennent a parler en
(1) Mai : 1 II. Se. XVI.
mangeant de cela (1) » (et encore, cellelà, je ne jurerais pas qu'elle fût absolument fantaisiste). 11 y a des plaisanteries traditionnelles ne touchant pas au fond des choses, telles que celle de Sganarelle disant à la fin de son ordonnance : « Allez, et si elle meurt, « ne manquez pas de la faire enterrer du *> mieux que vous pourrez » (2) ; ou bien encore : « Il n'est pas de la civilité » qu'un médecin visite un mort » (3); facéties anodines qui devaient être classiques parmi les médecins eux-mêmes.
Mais, sauf ces exceptions, — exceptions rares si on les compare à la multitude des bouffonneries agressives et amères dont Molière poursuit la médecine et les médecins, — sauf ces exceptions, dis-je. Molière a chargé la vérité, en a grossi les traits, l'a mise à l'optique de la comédie et même de la farce ; mais il n'a absolument rien inventé de toutes pièces.
{i) Médecin malgré lui, Acte II, Se. VI.
(2) Médecin malgré lui, Acte III, Se. II.
(3) Pourccaugnac, Acte I, Se. IX.
On s'en était déjà aperçu pour les côtés extérieurs des choses. Le regretté Dr Maurice Raynaud, dans ses Médecins au temps de' Molière (i), auxquels je ferai de nombreux emprunts, avait noté, en analysant avec soin la cérémonie du Malade imaginaire, que les imitations caricaturales des mœurs réelles du temps étaient assez exactes.
Pour les doctrines, cette fidélité d'observation a été moins remarquée. Cela tient a ce que, il faut le dire, on connaît assez peu l'histoire des doctrines médicales. Elle s'apprend mal dans les rares traités didactiques sur la matière. Pour la bien comprendre il faut remonter aux sources, ouvrir les livres d'une époque et se refaire ainsi artificiellement le contemporain des savants disparus.
Trouvant à ces études d'archéologie scientifique un charme très vif, j'ai dû, l'année dernière, pour les besoins d'un travail sur Harvey, Riolan, Guy Patin (2),
( 1 ) Thèse de Doctorat es lettres, 1S02. (2) La Circulation du sang et ses principaux advci saires. Revue Scientifique, novembre 1893.
consulter une foule d'ouvrages médicaux
du temps et de livres où il est question des médecins d'il y a deux cents ans.
(l'est en feuilletant la littérature médicale et péri-médicale, si l'on peut ainsi parler. du XVII'' siècle, que je fus amené à comparer les plaisanteries de Molière aux choses et aux hommes qu'il raillait.
J'ai fait, dans son théâtre, l'inventaire complet îles passages qui, de façon quelconque, touchent à la médecine. J'en ai relevé une bonne quarantaine. Ce travail fini, j'ai été véritablement émerveillé de voir combien de questions soulevaient mes quarante fiches ; quelles notions variées, complètes et précises elles supposent des idées et des moeurs médicales régnantes ; sur quels dessous très solides elles s'appuient.
C'est l'étude de ces dessous qui fait l'objet de ce petit livre. Outre qu'elle donnera au vieux texte une sorte d'actualité rétrospective et en rajeunira la saveur. (telle est du moins l'impression d'art très intense et très exquise que personnellement je lui ai due) ; cette étude
nous démontrera ce que je viens de dire : à savoir que la parodie serrait de très près la vérité ; et elle accroîtra ainsi notre admiration pour la profondeur et la probité d'observation du grand poète comique.
Je dirai aussi quelles ont été les erreurs de Molière sur ce sujet; car il en a commises, et de grosses.
Afin de mettre de l'ordre dans ce travail, je chercherai d'abord à quelles sources Molière a puisé ses renseignements sur les choses de la médecine.
Puis j'examinerai successivement ce qu'a dit Molière :
— Des doctrines médicales courantes en pathologie et en thérapeutique ;
— Des mœurs médicales;
— De ce que j'appellerai, faute d'un meilleur mot, la médecine officielle, c'est-à-dire l'ensemble des actes publics de la faculté : Enseignement, examens, thèses, cérémonies ;
Et je noterai comment et combien sur tous ces points il s'approche ou s'éloigne de la vérité.
Le lecteurvoit dès maintenant en quoi, malgré une certaine analogie apparente de titres, mon travail diffère de l'excellent livre de Maurice Raynaud qui a pour objectif de peindre les médecins vivant sous le règne de Louis XIV.