CHAPITRE II
Relations de Molière avec les médecins.
Sa maladie, son médecin.
Molière n'a déclaré que tard sa guerre aux médecins. Si nous exceptons une farce italienne de sa prime jeunesse sans aucune signification satvrique, dans ses premières pièces : L'Etourdi, le Dépit amoureux, Sganarelle, les Précieuses ridicules, l'Ecole des maris. l'Ecole des femmes, le Mariage force, les Fâcheux, il n'y a rien qui concerne la médecine. Et il n'y aura rien encore dans ses trois grands chefs-d'œuvre en vers : le Misanthrope, Tartuffe, les Femmes savantes.
Molière se fixe à Paris, venant de
courirlaprovincc.on |658. Ne en 1622, il avait alors 36 ans. Ce n'est que sept ans plus tard que s'ouvrent les hostilités, dans Don Jttiin en i665.
Je ne m'arrêterai pas un instant à la ridicule anecdote donnant pour origine a Panimosité de Molière une querelle survenue entre Armande Bejart.sa femme, « Mademoiselle Molière ». comme on disait, car on ne donnait alors le nom de Madame qu'aux femmes de qualité.
et la femme d'un médecin qui aurait ete le propriétaire du logis habité par le poète. Un détail plus important, capital même, à noter, c'est que Molière, alors âge de 43 ans et n'ayant plus que huit années à vivre, commençait vraisemblablement à souffrir de la maladie incurable qui devait le tuer lentement.
Dans l'entourage et les relations de Molière nous trouvons un certain nombre de médecins connus. S'il faut en croire le Ménagiana, il se rencontrait toutes les semaines chez l'académicien Habert de Montmaur. l'éditeur des œuvres de Gassendi, avec Ménage,Segrais. Chapelain
et Guy Patin. On verra que Guy Patin peut en effet avoir fourni quelques traits au type de Purgon. Il est seulement assez étrange que Guy Patin, si bavard, ne souffle mot dans ses lettres de ces réunions hebdomadaires.
Molière connut et fréquenta certainement le médecin - voyageur François Bemier qui revint à Paris vers 1668, après un séjour de dix ans aux grandes Indes où il avait été médecin du grand Mogol, le légendaire Aureng-Zeb. François Bemier était lié avec Chapelle, intime ami de Molière, et avec Boileau, puisque c'est à la collaboration Boileau-Chapelle- Bernier que quelques contemporains attribuent Y Arrêt burlesque et la Requête en faveur d'/lristote dont il a été fait mention plus haut.
Enfin Molière fut pendant de longues années en relations de clientèle et d'amitié avec un médecin auquel est consacré tout le « troisième placet pour Tartuffe (iooq) ». Molière y parle de son médecin sur un ton de bonne raillerie familière et joviale ne laissant aucun
doute sur l'amitié qui les unit et sur le vif intérêt qu'il lui porte :
« SlRF,
» Un fort honnête médecin dont j'ai « l'honneur d'être le malade me promet » et veut s'obliger par devant notaire V de me faire vivre encore trente années « si je puis lui obtenir une grâce de « votre majesté : je lui ai dit, sur sa « promesse, que je ne lui demandais pas » tant et que je serais satisfait de lui. « pourvu qu'il s'obligeât de ne me point « tuer. Cette grâce. Sire, est uncanonicat » de votre chapelle royale de Vincennes. » vacant par la mort de. . . .
» Oserai-je demander encore cette « grâce à votre majesté le propre jour de » la grande résurrection de Tartuffe.
» ressuscité par vos bontés ? Je suis par « cette première faveur réconcilié avec « les dévots ; et je le serais, par cette » seconde, avec les médecins. C'est pour » moi sans doute trop de grâces à la fois;
*> mais peut-être n'en est-ce pas trop » pour votre majesté et j'attends, avec » un peu d'espérance respectueuse, la » réponse de mon placet. »
Qui, dans le grand public, connaîtrait
aujourd'hui le médecin recommande en ce placet si le texte précité ne l'avait mis en lumière. Il s'appelait Armand Mauvillain ou de Mauvillain. Les fureteurs de l'érudition molièresque, qui sont légion, ont rétabli l'histoire de ce personnage, lequel tut une figure bien curieuse dont je dois donner ici une esquisse, car son influence sur l'œuvre de Molière fut probablement considérable quoique indirecte (i).
Armand Mauvillain avait pour père un chirurgien qui fut bibliothécaire du cardinal de Richelieu. La faveur du père
(i) l'emprunte la plus grande partie des traits île cette biographie à Maurice Raynatld : les Médecins au temps de Molière.
rejaillit sur le fils dont Richelieu tut le parrain ; d'où son prénom d'Armand.
Le parrainage était alors une marque fréquente du patronage des grands seigneurs. C'est ainsi que Louis XIV tint le premier né de Molière sur les fonts baptismaux. Etait-ce Mauvillain ou de Mauvillain ? Le nom se trouve écrit des deux façons. On prenait alors facilement la particule et même on aristrocratisait son nom par un procède encore très usité à l'heure qu'il est.
Guy Patin raconte qu'un médecin qui se nommait tout simplement Elie Boda (c'est l'un des consultants de X Amour médecin, comme nous le verrons), s'était appelé d'abord Boda des Fougerais, du nom d'une terre, puis B. des Fougerais, puis des Fougerais tout court. Molière, au premier acte de l'Ecole des femmes fait dire par Chrysale à Arnolphe qui veut être appelé : Monsieur de la Souche ; (c'est même sur cette pointe d'aiguille que repose toute l'intrigue de la pièce) :
Qui diable vous a fait aussi vous aviser, A quarante-deux ans, de vous débaptiser
Et d'un vieux tronc pourri de votre métairie, Vous faire par le monde un nom de seigneurie? De la plupart des gens c'est la démangeaison ; Et, sans vous embrasser dans la comparaison, Je sais un paysan que l'on nommait gros Pierre, Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier
[de terre, Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux Et de « Monsieur de l'Isle » en prit le nom [pompeux (i).
On a prétendu voir dans ce dernier vers une allusion malicieuse à Thomas Corneille qui avait effectivement pris le nom de « de l'Isle ». 11 est possible qu'il y ait eu là un coup d'épingle à un confrère, mais le travers visé n'en était pas moins très général, comme l'indique l'ensemble de la citation et comme en témoigne encore ce passage du Bourgeois gevtiU homme: Cléonte, répondant à M. Jourdain qui lui demande s'il est gentilhomme, dit : « La plupart des gens sur cette ques- » tion n'hésitent pas beaucoup ; on « tranche le mot aisément. Ce nom ne fait » aucun scrupule à prendre et l'usage
(i) Ecole des femmes. Acte I, Se. 1.
» aujourd'hui semble en autoriser le » vol (i) ».
Armand Mauvillain, ou de Mauvillain, avait fait ses premières études à Montpellier et les avait terminées:! Paris. Dans le Discours de paranymphe (2) prononcé par Robert Patin (le fils aîné de Guy Patin), à propos de la réception de Mauvillain a la licence, voici comment s'exprime l'orateur officiel :
« Loin d'avoir dans son extérieur rien y> d'austère ni de repoussant, c'est parla » candeur charmante de son caractère, » par l'élégance de ses manières, par une » exquise politesse qu'il a toujours » cherché à se concilier les sympathies » des honnêtes gens. Mauvillain est si » bien élevé, si agréable, si séduisant, » que non seulement les grâces semblent » habiter en lui ; on dirait encore qu'il 9 a été formé par leurs mains. Et
(1) Bourgeois gentilhomme, Acte III, Se. XII.
(2) On verra plus loin, au chapitre de la Médecine officielle, ce qu'était le discours de paranymphe.
» cependant, en le voyant si attentif aux » soins de sa toilette et de sa chevelure. » ne croyez pas qu'il se permette autre » chose que des plaisirs honnêtes. Pour « rien au monde il ne laisserait la » mollesse porter atteinte à la vigueur « de sa vertu. Jules César aimait a se » vanter d'avoir des soldats qui, bien « que peignés et parfumés, n'en étaient « pas moins braves au combat. Ajoutez » que Mauvillain résout avec une facilite » merveilleuse les questions qui lui sont » posées ; et tels sont les charmes de son » élocution qu'en vérité ce n'est pas aux » oreilles de ses auditeurs que s'adresse » son éloquence ; elle va droit au cœur». Il ne faut pas oublier que ces discours de paranymphe étaient , de par les régies du genre, des panégyriques volontairement poussés à l'outrance. Néanmoins de ces termes ultra laudatifs se dégage, en remettant les choses au point, la figure d'un jeune homme intelligent, débrouillard, élégant de toilette et de manières, menant vie joyeuse et qui saura se pousser dans le monde.
N'étant encore que bachelier et vraisemblablement pressé de besoins d'argent, il avait appuyé d'un certificat favorable, en compagnie d'une douzaine de médecins, parmi lesquels Guénaut et des Fougerais, les remèdes d'un charlatan ; et cela dans des circonstances que nous connaissons mal. C'était au plus tort de la querelle de l'émétique dont Mauvillain fut un chaud partisan. Le fait était grave. Les douze coupables, exclus de la faculté, durent faire amende honorable et furent réintégrés, « mais, » dit Guy Patin, la tache leur en est » restée ».
Plus tard, devenu docteur, il s'était, a une argumentation, disputé et presque colleté avec son doyen, à la tète duquel il aurait jeté son bonnet carre. Il fut suspendu pour quatre ans, puis il rentra encore dans la faculté, y fut professeur de botanique et collabora avec Fagon à la rédaction de YHortus regius. Les thèses soutenues sous sa présidence ont pour la plupart un double caractère : ou bien elles concernent quelque sujet
facétieux et égrillard, comme celui-ci : A)i palliais virginum coloribus Venus ?
prêtant à toutes sortes d'équivoques gauloises dites en beau latin. La vieille Faculté s'amusait énormément de ce genre de discussions. — Ou bien il s'agit des louanges de la chimie; et là nous retrouvons l'élève de Montpellier féru de polypharmacie, raillant les partisans attardés du séné et de la rhubarbe, et vantant les vertus extraordinaires de l'antimoine d'abord et surtout, mais aussi du bézoard, de la corne de rhinocéros, du saphir, de l'émeraude, car les pierres précieuses étaient usitées en thérapeutique et le passage suivant du Médecin malgré lui n'était pas de pure invention :
Sc.anarellf. — Tenez, voilà un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez prendre.
Perrin. — Du fromage, Monsieur?
Sganarelle. — Oui, c'est un fromage préparé où il entre de l'or, du corail
et des perles et quantité d'autres choses précieuses.
Perrin. — Monsieur, je vous sommes bien obligé et j'allons li faire prendre çà tout à l'heure (i).
Tout cela révèle en Mauvillain un homme indépendant, jovial, irascible, pouvant à l'occasion devenir un chef de parti. C'est ce qui arriva. Dans la réaction qui suivit la victoire de l'antimoine, en 1666, Mauvillain fut élu Doyen. Pour un docteur jadis deux fois exclu, c'était une belle revanche que d'être placé par le suffrage de ses pairs à la tête de la Faculté; d'autant plus qu'en ce temps le corps des médecins praticiens n'était point distinct du corps enseignant. Tous les docteurs parisiens, peu nombreux d'ailleurs (ils étaient n3 en iô5o, sous le décanat de Guy Patin) constituaient « la Faculté » et pouvaient être appelés,
[1) Médecin malgré lui, Acte III, Se. II.
par un système compliqué que je n'ai pas à décrire ici et où le sort se combinait à l'élection, au professorat et au décanat.
Mauvillain fut du reste un bel exemple de l'absorption d'un homme par sa fonction. Doyen de la faculté de Paris, il ne se souvient plus qu'il a été élève de Montpellier et proteste avec vigueur contre les empiétements des facultés étrangères. Fils de chirurgien, il oublie la profession qu'a exercée son père et soutient avec autant d'acharnement que tous ses prédécesseurs, la lutte perpétuelle contre les barbiers chirurgiens et le collège de St-Come.
Tel fut l'homme qui , plus que tout autre, renseigna et inspira Molière. Non pas sans doute que Molière adoptât les opinions de Mauvillain, épousât ses inimitiés et écrivit sous sa dictée. Mais il est certain que Mauvillain voyait souvent et longuement Molière qui fut très longtemps et très gravement malade.
Molière était, selon toute vraisemblance, atteint d'une maladie du cœur ou
des gros vaisseaux; probablement d'un anévrysme de l'aorte. Les symptômes observés chez lui, palpitations, étouffements; puis plus tard toux et crachements de sang par suite de poussées de co tion pulmonaire; plus tard encore troubles de compression, désordres gastriques, tout cela concorde avec ce diagnostic que vient encore confirmer le dénouement.
Molière s'évanouit surlascène, en prononçant le furo de la cérémonie, à la fin de la quatrième représentation du MiiLiJï imaginaire, le 27 février 1673 vers cinq heures du soir. Les spectacles commençaient alors à deux heures. Le théâtre de Molière se trouvaitlàoùexistemaintenant le théâtre du Palais-Royal. Il habitait tout à côté, rue de Richelieu. On le porta chez lui, en costume d'Argan, sans connaissance et vomissant le sang à pleine bouche. II mourut deux heures plus tard sans être revenu à lui. C'est bien là le tableau d'une rupture d'anevrysme s'ouvrant dans la trachée.
Un doute naît seulement de la lenteur relative de la mort. Les ruptures
d'anévrysme tuent souvent de façon foudroyante. L'hypothèse d'une apoplexie pulmonaire cadrerait mieux avec cette agonie de deux heures. Pourtant l'instantanéité d'invasion des accidents, la syncope initiale (qui d'ailleurs a peutêtre un peu retardé la mort), l'abondance de l'hémorrhagie, plaident en faveur de la rupture anévrysmale.
C'est là uneterminaison exceptionnelle d'une maladie assez rare elle-même.
L'anévrysme de l'aorte n'est pas commun ; et c'est ordinairement par un mécanisme pathologique autre que la rupture qu'il emporte le patient. De plus, quand par hasard il se rompt, a moins que l'effraction se fasse comme chez Molière vers la trachée, il est absolument impossible à personne, en dépit du cliché banal des reporters, de reconnattre sans autopsie que « le malade a succombé à la rupture d'un anévrysme ».
Molière était donc un cardiaque , et un dyspeptique. Puis un ensemble de symptômes nerveux réflexes, ce que nous désignons aujourd'hui sous le terme
vague de neurasthénie , compliquait encore son état. Les malades ainsi atteints
sont sujets à des crises fréquentes coupées d'accalmies. Il avait donc des jours d'humeur charmante et enjouée ; mais beaucoup d'heures tristes et maussades.
Il s'était marié en 1662, à 40 ans, déjà malade peut-être, à une jeune femme de [8 ans. On a beaucoup jeté la pierre à Armande Béjart. 11 est certain qu'elle eut des torts graves ; mais il faut reconnaître, pour être juste, que sa vie n'était pas gaie. La cohabitation avec un homme de génie peut être parfaitement odieuse et insupportable à une vive et jolie femme quand cet homme est un mari malade, bourru, et de vingt ans plus âgé qu'elle.
Molière était soigné par Mauvillain qui, incapable comme tous ses confrères d'établir le diagnostic des lésions organiques existantes (nous verrons cela plus loin), devait, pour lui expliquer ses palpitations et sa dyspnée, invoquer, suivant les idées régnantes, « quelques » fuligines crasses montant du mésentère
» vers le cœur et le poumon », et lui prescrivait du lait « pour éclaircir la noire féculence de seshumeurs». Lorsque Chapelle et La Fontaine (si toutefois l'anecdote est authentique), se grisent chez Molière, à sa maison de campagne d'Auteuil, et veulent s'aller jeter à la Seine dans un accès d'ébriété pessimiste, Molière seul est de sang-froid parce qu'il est resté dans sa chambre à boire du lait. Notons que la diète lactée est encore ce que, guidés par d'autres idées, nous prescririons aujourd'hui à un cardiaque dyspeptique. Mauvillain lui imposait donc, en pratique, un régime excellent. Molière l'écoutait peut-être très docilement les jours où il souffrait. Quand il allait mieux, il se disait que ses douleurs et ses malaises de la veille étaient une illusion, un mauvais rêve ; qu'il lui suffirait d'un peu plus d'énergie morale pour secouer ce cauchemar, et que son mal n'était que de l'hypocondrie. Il est probable qu'il a bien souvent songé a lui-même en créant Argan. Se droguaitil autant qu'Argan? Nousne lesavonspas,
n'ayant pas ses comptes d'apothicaire.
Mais il n'était peut-être pas aussi sceptique en thérapeutique qu'il le dira plus tard dans le Malade imaginaire quelques
semaines avant sa mort, et que le ferait croire son dialogue avec Louis XIV, rapporté par Grimarest (i). « Vous avez » un médecin, Molière, que VOUS fait-il? « — Sire, nous causons ensemble ; il » m'ordonne des remèdes ; je ne les fais « pas et je guéris ». Je guéris ! Hélas non. Ce sont là facéties de malade incurable aux heures où il se trouve mieux. Toujours est-il qu'il causait beaucoup avec Mauvillain. Ayant, en tant que malade, un intérêt très personnel à approfondir les questions médicales, il se faisait donner, tout comme nos malades actuels, les explications techniques du temps sur les symptômes dont il souffrait. Et il constatait par malheur, sinon la fausseté de théories qu'il ne pouvait réfuter, au moins l'inef-
(i) Grimarest. Vit Je Molicrc, 1705.
ficacitédes remèdes. Observateurd'instinct
et rencontrant l'occasion de pénétrer, grâce à Mauvillain , au fond des mœurs et coutumes d'une corporation puissante, il amenait la conversation sur les règles professionnelles, sur les querelles de métier et de coteries, sur les incidents des guerres intestines de la Faculté ; il recueillait des anecdotes et des traits de caractère. Puis, les remaniant et les refondant au creuset de sa fantaisie, il les enchâssait dans ses œuvres de théâtre.
C'est dans ce sens très large que Mauvillain a dû être, a été réellement l'inspirateur de son génial client, sauf quelques plaisanteries de technique pure qu'il a pu fournir toutes faites pour la nie du Malade imaginaire, sauf peut-être aussi des cancans sur les confrères dont il ne devait pas être avare.
Ainsi, d'après Goy Patin. Molièreaurait eu l'intention d'écrire une farce qui est restée à l'état de projet : « le procès de » M. Cressé, dit Guy Patin, est sur le » bureau ; mais je n'entends pas dire >* qu'il avance. On m'a dit que M. de
» Molière prétend en faire une farce sous » le titre du Médecin fouetté et du Barbier
« cocu ». II s'agit évidemment d'une anecdote scandaleuse dont le héros, ou la victime, fut un médecin. Cette farce a été recherchée sans succès par les fureteurs, et nous ne connaissons pas la mésaventure de M. Cressé ; mais ce dont on peut être sûr c'est que Mauvillain avait raconté, en s'esbaudissant, à son ami Molière cette grasse historiette.
Au surplus, quand bien même il n'eût pas été en contact quotidien et intime avec Mauvillain qui l'entretenait des choses de la médecine, Molière n'y fût pas resté complètement étranger, cardans le milieu intellectuel où il vivait on s'en occupait peu ou prou. Les sciences naissantes étaient très en faveur dans les réunions de lettrés et de « curieux de la » nature ». On a vu Boileau et Chapelle mener campagne en faveur de la circulation du sang. La mode s'en mêlait.
Les grandes dames et les Précieuses, qui n'étaient pas toutes mortes, prenaient parti dans les discussions thérapeuti-
ques. On s'échauffait pour ou contre l'antimoine. Ce fut à la demande de la charmante duchesse de Bouillon, une malade reconnaissante, que La Fontaine composa son poème, profondément et justement oublié, en l'honneur du quinquina où il décrit la circulation du sang en quelques méchants vers nuageux.
Toutefois l'attention que prêtaient les gens du monde aux controverses scientifiques était un peu bien superficielle ; et ce n'est pas chez eux que Molière eût pu puiser les lumières dont nous le verrons pourvu. Ce fut la cruelle expérience personnelle d'une douloureuse maladie, le torturant dix ans et s'aggravant sans cesse sans pouvoir être enrayée ni atténuée par la médecine, qui lui inspira contre les médecins son scepticisme agressif. Ce furent les conversations de M.iuvillain qui fixèrent ses idées et armèrent sa critique au sujet des doctrines et des mœurs médicales du XVII" siècle.
Voyons maintenant ce qu'étaient ces doctrines et ces mœurs.