‹ Molière et la médecine de son tempsChapitre 7 sur 7 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Médecine d'alors ./ /.» Médecin* d'aujourd'hui.

dira-t-on, les choses ont-elles bien changé?La médecine a-t-ellefail beaucoup grès depuis Molière et ses plaisanteries ne sont-elles pas aussi justement applicablesà la médecine modernequ'elles l'étaient a la médecine d'alors ? Mettant et l'amour-propre professionnel et les plaisanteries faciles, j'affirme que non.

I sciences,— et la vraie médecine est au fond une application ingénu:

toutes les sciences concourant à un objec-

tif très particulier: l'étude et la cure de l'être malade ; — les sciences n'existaient sous Louis XIV qu'à l'état embryonnaire. Depuis elles ont grandi, sont devenues positives et expérimentales et ont pris, au commencement de ce siècle, le magnifique essor que l'on sait. Parallèlement à ce mouvement la médecine a cessé de prendre pour bases de vagues rêveries sur le sec et l'humide ou sur les altérations indémontrées d'humeurs hypothétiques.

Aujourd'hui notre connaissance des maladies, les notions que nous possédons sur l'action des médicaments ou des moyens thérapeutiques reposent sur des faits matériels d'observation ou d'expérimentation, sur des constatations palpables d'anatomo-physiologie, de physique, de chimie. Certes la science n'est pas complète, nous ignorons encore bien des choses et nous sommes à chaque pas forcés de nous arrêter devant des faits irréductibles. Mais alors, (je parle des chercheurs sérieux), nous avouons notre ignorance au lieu de la cacher sous des explications qui ne sont que des tautolo-

gies, et surtout sans appeler à notre secours des entités métaphysiques nuageuses.

L'étude des lésions organiques examinées à l'œil nu, celle des symptômes morbides révélant ces lésions (anatomie pathologique et séméiologie), fut l'œuvre du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIX1'. Le début de la micrographie des tissus sains ou malades remonte à peine a quarante ans. En ces dernières années les splendides et fécondes découvertes de Pasteur et de ses élèves, la microbiologie, la science des toxines microbiennes, sont venues éclairer une multitude de points obscurs, transformer notre conception d'une foule de phénomènes vitaux, et nous révéler la cause première des maladies infectieuses et contagieuses.

Aussi est-ce depuis vingt années que nous assistons au merveilleuxépanouissement de la thérapeutique. Le public sait, car tout le monde sait tout aujourd'hui, quels superbes résultats ont été acquis à ce point de vue qui le touche au vif: la guérison des malades.

En chirurgie s'est produite une véritable révolution. Les traumatismes qui jadis entraînaient fatalement la mort ou la mutilation ( fréquemment suivie de mort elle-même, car l'amputation de cuisse par exemple donnait, en 1861, dans les hôpitaux de Paris. 80 °/0 de léthalité) ; les broiements osseux des membres, les fractures par armes à feu. les plaies des grandes articulations, guérissent couramment sans intervention opératoire. Les grandes opérations anciennes (amputations, extirpations de tumeurs, tailles, etc.) sont vingt fois moins périlleuses qu'autrefois, les complications infectieuses qui en faisaient l'habituel danger, tels que l'érysipèle et la pyohémie, ayant presque disparu. Des opérations nouvelles sont nées que l'on n'eût pas osé rêver il y a quinze ans et qui sauvent beaucoup d'existences. Certaines maladies, contre lesquelles on était désarmé, sont entrées dans le domaine chirurgical et, sans cesser d'être graves, sont devenues couramment curables.

En médecine les résultats sont moins

visibles ; ils existent cependant. J'avoue que nous continuons à laisser mourir les malades atteints d'une lésion destructive profonde de quelque organe indispensable, cerveau, cœur, poumon, foie, rein. Les maladies de surmenage en particulier, celles qui sont dues à la vie de plus en plus épuisante et fiévreuse que nous menons: albuminurie, diabète, artério- sclérose, cancer, ne sont pas moins fréquentes qu'autrefois, au contraire. Et, comme le plus souvent le malade ne peut ou ne veut se soumettre, dès l'apparition, parfois inaperçue, du mal, à l'hygiène qui aurait chance d'enrayer l'évolution morbide, on ne les guérit pas davantage. La maladie a laquelle a succombé Molière reste tout aussi incurable que de son temps. Il est vraisemblable qu'elle le sera toujours et que, avec lesautreslésions inguérissables, elle servira longtemps de thème aux détracteurs de la médecine. Les hommes admettent bien qu'une horloge s'arrête quand plusieurs de ses rouages essentiels sont détériorés ; et ils ne songeront

point à accuser d'impuissance l'horloger qui leur déclarera que le mécanisme usé n'est pas susceptible de raccommodage.

Mais ils ne comprennent pas, (et ce sentiment se conçoit et s'excuse quand il s'agit d'une personne aimée), que le médecin ne puisse refaire un organe détruit. La Bruyère m'a toujours paru un grand sage d'avoir, lui qui n'était pas médecin, accepte avec pleine résignation la fatalité de la mort chez les êtres de vieillesse ou de maladie : « Le » plus court, dit Esculape à la vieille » Irène-.Montespanimplorantdes remèdes » pourses infirmités, le plus court, Irène, » c'est de mourir, comme ont fait votre » mère et votre aïeule ».

Lorsque nous ne pouvons guérir, nous épargnons au moins aux pauvres patients les traitements violents et insensés qu'on leur infligeait naguère ; et certaines médications palliatives, judicieusement administrées, les soulagent et les prolongent. En ce qui concerne les maladies curables, rappel >ns au hasard de la plume quelques-unes des acquisitions théra-

peutiques qui paraissent définitives :

L'emploi réglé du quinquina ou de la quinine, de l'opium, du mercure ; le chloroforme ; l'usage des alcalins contre l'arthritisme et la gravelle , des préparations iodées contre les manifestations scrofulo-tuberculeuses , de l'arsenic et du soufre en dermatologie , de la diète lactée, de la digitale et de la caféine dans les cardiopathies, du bromure de potassium dans les névroses, du salycilate de soude contre le rhumatisme aigu ; l'introduction des médicaments par la voie hypodermique ; l'hydrothérapie ; la balnéothérapie froide dans les affections typhoïdiques, etc., etc., etc. Et tout récemment, contre d'horribles maladies qui sont l'effroi des populations et la terreur des mères, se sont dressées les vaccinations pastoriennes. Vaccination antirabiques hier, sérothérapie antidiphtérique aujourd'hui, demain peutêtre sérothérapie antituberculeuse. Ces méthodes dont les bienfaits sont déjà immenses, nous ouvrent de splendides horizons d'espoir.

En fait de médecine publique, la vaccine jennérienne;laprophylaxiecontre les contagions, les précautions de désinfection et d'isolement ; l'hygiène urbaine assainissant les habitations privées, les écoles, les ateliers ; les mesures internationales arrêtant l'invasion des épidémies; tout cela constitue des progrès éclatants, indéniables, — complètement insoupçonnés des siècles précédents.

Et puis, un bon point à mettre à notre actif c'est que nous sommes modestes; oh ! pas individuellement, mais quant à la science contemporaine. Nous ne nous croyons plus aujourd'hui arrivés à l'apogée des connaissances humaines.

Nous savons et nous disons qu'on fera beaucoup mieux que nous. Nous ne nous donnerions plus le ridicule d'écrire, comme le vénérable baron Boyer en 1814, que « la chirurgie semble avoir » atteint, ou peu s'en faut, le plus haut » degré de perfection dont elle paraisse » susceptible (1) ».

(1) Traite des maladies chirurgicales. Préface.

Molière qui. dans le Malade imaginaire, déclarait qu'il « ne jouait pas

les médecins mais le ridicule de la » médecine » ; qui, dans la préface de Tartuffe proclamait la médecine un « art profitable », et déclarait que « chacun » la révère comme une des plus excel- » lentes choses que nous ayons » ; Molière, s'il revenait au monde, rirait bien encore de nos travers et de nos engouements professionnels. Il flagellerait quelques abus ; la pratique moderne en foisonne et le rabattage chirurgical, la dichotomie des honoraires, les exploitations thermales n'ont pas encore trouvé le satyrique qui les fouaillera définitivement comme il convient. Mais, tout bien considère, je crois qu'il serait émerveillé de ce qui s'est accompli depuis ses conversations avec Mauvillain. Et cette bouffonnerie de Sganarelle répondant à Gérante lequel lui reproche d'avoir mis le cœur à droite et le foie à gauche, il nous permettrait de la reprendre sérieusement à notre compte, et de dire, cette fois en toute réalité :

— 2ip —

« Oui. cela était ainsi autrefois; mais » nous avons changé tout cela et nous » faisons aujourd'hui la médecine d'une » méthode toute nouvelle ! »

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