‹ Molière et la médecine de son tempsChapitre 6 sur 7 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Médecine officielle.

Ce qu'en dit Molière se résume dans la Cérémonie du Malade imaginaire laquelle résume elle-même l'ensemble des examens et actes scolaires. Je serai bref sur cette partie de mon sujet car c'est ce texte que, dans ses Médecins au temps de Molière', Maurice Raynaud étudie et cite tout particulièrement, en le juxtaposant à l'organisation véritable de l'enseignement médical au XVI 1° siècle très soigneusement reconstitué par lui.

Je lui emprunterai ici, sinon tout son ordre d'exposition des choses, au moins beaucoup de renseignements et de réflexions judicieuses.

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Les études médicales duraient six années et avaient pour sanctions trois grades à conquérir successivement : le baccalauréat, — la licence, — le doctorat. — Cette division est restée dans notre enseignement supérieur pour les ordres d'études autres que la médecine.

Les deux premiers grades s'obtenaient par des examens, interrogatoireset thèses, épreuves fort curieuses dans le détail desquelles je n'entre pas, mais dont j'engage mes lecteurs à prendre connaissance dans le très intéressant volume de Maurice Raynaud. Un mot seulement des sujets que Molière a touchés.

Il consacre quelques phrases brèves à ces interminables soutenances de thèses de baccalauréat (quodlibétaires ou cardinales), sur des sujets parfois ultrabizarres, où, de six heures du matin à midi, les docteurs du grand et du petit banc, les licenciés, les bacheliers et même tous les assistants, adoptant systématiquement l'opinion contraire à celle du bachelier, faisaient pleuvoir sur lui une

grêle d'arguments scolastiques et d'objections biscornues :

M. Diafoirus. — Je puis dire sans vanité que, depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. II s'y est rendu redoutable ; et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire.

Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique (i).

A la licence, un docteur conduisait les candidats qui étaient censés épouser la Faculté. II prenait de cette fonction symbolique le titre grec de paranymphe

(i) Malade imaginaire, Acte II, Se. VI.

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et, dans une harangue latine, accablait les susdits candidats d'éloges emphatiques dont nous avons déjà donné deux spécimens. La licence conférait le droit d'exercer la médecine ; et certains praticiens modestes se contentaient de ce grade.

Le doctorat ne s'acquérait plus au moyen d'un examen . C'était une cérémonie d'investiture par laquelle la Faculté adoptait un nouveau membre.

Il y avait un acte préparatoire, lavespérie où le président prononçait un discours d'apparat. Certaines questions étaient proposées à l'aspirant qui les résolvait. Peu de jours plus tard avait lieu la réception solennelle.

C'est cette dernière que Molière a surtout caricaturée. Mais il y ;i mêlé beaucoup de traits des autres épreuves.

C'est un tableau d'ensemble de tous les examens où l'ordre chronologique n'est guère observé. Cette bouffonnerie fut faite à table chez Madame de La Sablière, en compagnie de La Fontaine, de Boileau, de Chapelle, de Ninon de Lenclos ;

chacun y apportant son couplet. Mauvillain y collabora sans doute aussi ; des détails techniques précis semblent l'indiquer . Elle était fort longue ; le texte intégral en a été retrouvé en 1846 par M. Magnin. conservateur de la Bibliothèque nationale. On l'a écourtée pour le théâtre. La scène qui se joue à la Comédie française comprend à peine le tiers du texte primitif.

La séance est ouverte par le Prœses qui prononce un vrai discours de vespérie.

Dans la réalité le piésident prenait pour thème la grandeur delà science médicale. le panégyrique d'un médecin illustre.

ou exaltait les mérites de la Faculté.

Voici des extraits d'un discours de vespérie intitulé Médiats similis Dca, par Guillaume Marcel : « O chose merveil- » leuse et incroyable si l'expérience ne » nous l'enseignait tous les jours ! Dieu » nous envoie la maladie, et la médecine » le remède. Il frappe et vous guérissez. » Il nous inflige la souffrance comme » un châtiment et vous ne nous apportez » que des soulagements et des bienfaits.

» Nous devrions donc plus au médecin » qu'à Dieu même, si ce n'était à Dieu » que nous devons le médecin »(i).

Dans Molière la parodie consiste à célébrer non l'excellence mais les bénéfices de la profession et la puissance de la corporation.

Prises. — Non possum, docti Confrcri, En moi satis admirari Qualis bona inventio Est medici professio ; Quam bella chosa est et bene trovata Medicina illa benedicta, Quae, suo nomine solo, Surprenant! miraculo, Depuis si longo tempore Facit a gogo vivere Tant de gens omni génère.

Per totam terram videmus Grandam vogam ubi sumus :

Et quod grandes et petili Sunt de nobis infatuti.

Totus mundus, currens ad nostros [remedios, Nos regardât sicut deos, Et nostris ordonnanciis Principes et reges soumissos videtis.

(i) Maurice Raynaud.

Doncque il est nostroe sapientiae,

Boni sensus atque prudentiae

De fortement travaillare

A nos benè conservare

In tali credito, voga et honore :

Et prendere gardam a non recevere

In nostro docto corpore

Quam personnas capabiles

Et totas dignas remplire

Has plaças honorabiles (i).

Donc, avantde coiffer Argan du bonnet carré, il s'agit de l'interroger à fond et de voir si l'on trouvera en lui dignam materiam medici. Dans la réalité les épreuves auraient eu lieu plusieurs années ou plusieurs mois auparavant.

L'examen commence et les principaux traits des interrogatoires sont conservés. L'argumentation est soutenue par plusieurs docteurs, primus, secundus, fertius, etc. Le sextus doctor est de Montpellier: M,Non indignus alumnus de Monspeliere », ce qui est invraisemblable. Après les examens théoriques du baccalauréat,

(i) Malade imaginaire. Cérémonie.

vient l'examen de pratique, c'est-à-dire la licence. On pousse au candidat des colles cliniques :

Dès hiero maladus unus

Tombavit in meas manus.

Habet grandam fievram cum redoublamentis,

Grandam dolorem capitis, etc.

On lui demande pour chaque maladie quel traitement il propose; quels remèdes il appliquerait « cœcis, surdis, melancho- » licis, asthmaticis, catarrhosis, guttosis, » mutis, manchot is, omnibus eslropiatis, » pro coris pedum, pro malo de dentibus, » etc. ». Le candidat répond invariablement, comme on sait, \< clysterium donare, postea saignare, etc. ». Une seule fois le remède change. C'est quand il s'agit d'une jeune fille devenue chloroanémique parce que son amoureux est parti pour la guerre. A cette jeune « domicella, ni peuso, encore un peu » pucella », le récipiendaire, au cas où la saignée et les purgations n'agiraient pas, est d'avis :

lu nomint Htppocratis, cuui bono garçone Conjonctionem itnperare.

Est-ce Ninon, dit Maurice Raynaud, qui est intervenue pour prescrire ce galant remède ; ou faut-il voir là une allusion aux sujets souvent assez égrillards qui étaient proposés comme thèses à la Faculté ?

A chaque réponse du candidat le chœur répète son refrain :

Benè, bote respondere.

Digmis, liigmis c$t intrare In noitro docto corporc.

Voici quelle était la formule véritable:

Audivistis, viri clarissimi, quant benè responderit Baccalaureatus vester. Euni, siplacuerit, fempore etloco commendatum habebitis.

La licence est obtenue. La réception au doctorat commence. Alors a lieu le serment. Dans la réalité, le grand appariteur saluait le candidat et lui disait :

Domine doctorande, aniequam incipias, habes tria juramenta.

Le premier serment était :

Qiiod observabis jura, statula, leges et laudabiles consuetudines hujus ordinis.

Molière traduit presque textuellement :

Juras gardai rc statut* Pcr facultatcm preseripta, Cuiii sensu et jugeamento.

— Vis ista jurare ? disait l'appariteur.

— Et le candidat répondait : Juro !

Le second serment consistait à assister en robe, le lendemain de la Saint-Luc, a la messe pour les confrères décédés.

Molière se tait par bon goût.

Le troisième serment était :

Quod totisviribus contenues adversusmedicos illicite practicantes, imlli parcendo, cujuscunque ordinis aut conditionis fuerit.

A ce serment de s'opposer à l'exercice illégal, Molière en substitue un autre, en deux articles, d'un effet comique beaucoup plus sur :

Essere in omnibus

Consultationibus

Ancieni aviso,

.-lut bono

Aut mauvaise

De ne jamais te servir*

De remediis aueunis.

Quant Je ceux seulement doctte facultatif

Maladus dut-il erevarc

Et mori de suo malo.

C'est beaucoup plus drôle. Malheureusement, on l'a vu, ce n'est pas exact, ou du moins c'est fort exagéré. On avait parfaitement le droit d'être d'un autre avis que son ancien, bien que cela fût peut-être considéré comme une sorte d'atteinte aux convenances. 11 y avait une tendance a ne se servir que des remèdes traditionnels ; mais ce n'était pas une obligation.

Après le serment, dans la réalité, le Prœses prenait le bonnet carré avec lequel il traçait en l'air le signe de la croix et, après en avoir coiffé le récipiendaire, lui donnait un léger coup sur la la tête, puis l'accolade. Dans la cérémonie de théâtre, le Prœses enfonce le bonnet d'un grand coup de poing et prononce un couplet qui est une parodie de la formule employée par le chancelier, — personnage ecclésiastique, — lors de la réception à la licence.

Voici la formule réelle :

AuctoritaU sedis apostolicœ quà Jungor in hoc parte, do tibi licentiam legendi,

inlerpretandi et facicndi medicinam hic et iibiqiic terrarum.

Voici la parodie :

Prœses. — Ergo, cum isto boneto

Venerabili et docto,

Dono tibi et concedo Puissantiam, virtutem atque licentiam Medicinam cum methodo faciendi, Id est :

Clysterizandi,

Saignandi,

Purgandi,

Perçandi,

Taillandi,

Coupandi,

Trepanandi,

Brulandi, Atque impunè occidendi Parisiis et per totam terram (i).

Cela est exact, au diapason de la farce. Une réserve pourtant, dit très justement Maurice Raynaud : Saignandi, purgandi, rien de mieux ; passe encore pour occidendi] mais coupandi, taillandi, clysterizandi, c'était l'affaire du chirurgien et de l'apothicaire, les médecins s'engageant,

(i) Malade imaginaire. Cérémonie.

lors de la licence, à s'abstenir de tout métier servile ou manuel. Molière les confond pourtant et les entraîne tous péle-méle dans le débordement de sa verve comique, parce que, pour le public qu'il voulait faire rire, médecins, chirurgiens, apothicaires, c'était tout un.

Enfui la séance se termine par le discours de remerciement du nouveau docteur. Il a beau comparer l'assistance au soleil, aux étoiles, aux roses du printemps ; jamais il ne surpassera en hyperboles les compliments authentiques queces Messieurs s'adressaient gravement à eux-mêmes. J'en ai donné un échantillon tout à l'heure.

Un dernier trait joyeux relevé par Maurice Raynaud : le Pr&ses souhaite à ses confrères :

Sains, hoitor et argentum

Atquc bonuni appel it uni

Bonuni appetitum est peut-être un peu mis là pour la rime. Mais la cheville, si c'en est une, tombe juste. Les repas de corps abondaient dans l'ancienne faculté. Après chaque examen ou thèse,

on dînait aux frais du candidat: dîners de baccalauréat, dîners de licence, dîners de doctorat, dîners de professorat. On dînait à la Saint-Luc. Guy Patin raconte avec une gaîté charmante son dîner de décanat : « Hier je fis mon festin a » cause de mon décanat. Trente-six de » mes collègues firent grande chère. Je » ne vis jamais tant rire et tant boire » pour des gens sérieux et même de nos » anciens. C'était mon meilleur vin » vieux de Bourgogne que j'avais destiné » pour ce festin. Je les traitai dans ma » chambre où, par dessus la tapisserie » se voyaient curieusement les tableaux » d'Erasme, des deux Scaliger, de Casau- » bon, Montaigne, Charron, Grotius, » Saumaise, Fernel, de Thou, de notre » bon ami M. G. Naudé. 11 y avait » encore trois autres portraits d'excellents » hommes, de feu M. de Sales, évéque » de Genève, M. l'évéque de Belley, mon » bon ami, Justus Lipsius, et enfin de » François Rabelais duquel autrefois on » m'a voulu donner vingt pistoles. Que » dites-vous de cet assemblage ? Mes

» invités n'étaient-ils pas en bonne » compagnie ».

Ils aimaient donc la bonne chère, ces graves personnages ; et dans les thèses de la Faculté les problèmes de gastronomie tenaient leur place. 11 y a, sous prétexte d'hygiène transcendante, des thèses sur ces questions : — Faut-il servir la laitue au premier service ? — Doit-on boire du vin pur en mangeant des huîtres ?

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